De la gaude au kermès: teindre à Rome

Omphale et sa suite. Détail d’une fresque de la Maison du prince de Monténégro, Pompéi, 3e style pompéien (1-50 de notre ère). Musée archéologique national de Naples (inv. 9000).

Les Romaines et les Romains portaient des couleurs vives et trouvaient toujours quelque moraliste pour le leur reprocher. Martial croque l’austère qui «aime les manteaux de teintes tristes», juge vulgaires le rouge cerise et le violet de jacinthe, et «croit naturel tout ce qui pâlit» – mais dont «les mœurs ont toujours ce qu’il refuse à ses vêtements[1]».

La laine étant, comme on l’a vu, la matière de base de presque tout le vêtement romain, Pline juge toute tentative de teindre le lin digne d’insania – de folie pure[2]. Les pauvres, les esclaves et les gens de condition modeste portaient des noirs (niger, ater), des bruns (fuscus), des gris (pullus) et des crèmes – la couleur naturelle des toisons non traitées, qui ne coûte rien à produire. Ces mêmes tons sombres étaient aussi ceux du deuil et de l’humiliation: l’accusé qui comparaissait en justice arborait une toga pulla, brun-noir, pour signifier qu’il ne se souciait plus de son apparence. Scipion Émilien étonna ses contemporains en refusant cette convention et en paraissant vêtu de blanc éclatant alors qu’il était sous le coup d’une accusation[3].

Le blanc lui-même existait en deux degrés. L’albus était le blanc ordinaire. Le candidus était un blanc éblouissant, obtenu par un traitement actif: les foulons blanchissaient le tissu au jus de racines et au soufre brûlé sous un châssis de bois[4]. Le résultat pouvait jaunir avec le temps et sentait à peine mieux que la pourpre au coquillage, mais il était indispensable pour qui voulait se faire remarquer. C’est d’ailleurs de candidus que vient notre mot «candidat»: le politique romain en campagne portait une toge blanchie à la craie pour signaler à la fois ses intentions et sa pureté. Il y avait de même deux noirs distincts: l’ater, mat et terne, et le niger, brillant et lustré.

Pour les couleurs obtenues par teinture, les artisans romains disposaient d’un arsenal végétal considérable, dont les recettes étaient des secrets de métier transmis de père en fils. Les bleus venaient de la guède ou pastel des teinturiers (Isatis tinctoria), plante indigène en Europe, ou du sureau nain (Sambucus ebulus); Pline mentionne aussi l’héliotrope, la myrtille et la jacinthe comme sources de bleu. Le terme générique caeruleus – bleu sombre, couleur de la mer profonde ou du ciel nocturne – couvrait toute cette gamme avant que les nuances ne se spécialisent. L’indigo indien (indicum), rarissime sous la République, s’est importé à partir de l’époque augustéenne. Pline, qui le croyait d’abord d’origine minérale parce qu’il arrivait d’Inde sous forme de blocs séchés, rapporte qu’il produisait «un mélange merveilleux de pourpre et de bleu[5]».

Les jaunes et les rouges venaient principalement de la garance (Rubia tinctorum), dont la racine livrait du rouge par un procédé, du jaune par un autre. La gaude (Reseda luteola) donnait un jaune-rouge vif, le luteus, qui est devenu la couleur rituelle du voile de mariée, le flammeum[6]. Le safran produisait un orangé-rouge vif, le croceus, couleur des robes de l’Aurore chez les poètes. Les verts s’obtenaient par double teinture, en combinant jaune et bleu dans la cuve. Le noir résultait d’un bain de sels de fer avec de l’acide tannique extrait de galles de chêne, un procédé qui toutefois fragilisait les fibres.

Les teinturiers disposaient aussi de mordants pour fixer et moduler les teintes: urine fermentée, natron, potasse, alun blanc pour les couleurs vives, alun noir pour les tons plus sombres[7]. On imagine que c’était un travail pénible… Quand la teinture passait au lavage ou sous le soleil méditerranéen, le client pouvait se rendre chez les offectores, artisans spécialisés dans la reteinture des étoffes délavées.

La division du travail s’était faite très tôt. Plaute dresse la liste des corps de métier qui assiègent la porte d’un père de famille après les noces de sa fille: les flammarii, teinturiers en orangé-rouge, les violarii, teinturiers en violet, les carinarii, teinturiers en brun-noix, les molocinarii, teinturiers en mauve, et encore les infectores corcotarii, teinturiers en safran orangé[8]. La satire croque toute l’industrie romaine de la couleur.

Ce que la couleur disait de vous

Il n’existait à Rome aucune interdiction légale permanente de porter telle ou telle couleur – sauf pour la pourpre par décret impérial. Mais des codes informels d’une puissance considérable structuraient le choix des teintes selon l’occasion, le sexe, l’âge et le rang. Le noir était la couleur du deuil, réservée aux vêtements de dessus[9]. Le luteus (jaune) était à ce point lié à la cérémonie du mariage qu’aucune femme sensée n’en portait en temps ordinaire. Le blanc symbolisait la pureté et la virginité – les jeunes filles non mariées et les Vestales en faisaient leur couleur de prédilection. Les couleurs artificielles vives, en revanche, étaient perçues comme une affaire de femmes: sous la République, elles constituaient même un quasi-privilège féminin. Un homme qui en portait s’exposait à la raillerie.

Couleurs de luxe: kermès, contrefaçons et parvenus

Au-dessus des teintures végétales ordinaires existait une catégorie de colorants d’exception, coûteux parce que rares ou d’importation lointaine. Le coccinus, écarlate brillant tiré du kermès – un insecte parasite (Kermococcus vermilio) vivant sur les chênes kermes du Proche-Orient, que les Romains prenaient pour une graine (coccus) –, était au 1er siècle de notre ère presque aussi prestigieux que la pourpre (laquelle mérite un article spécifique). Il est devenu la couleur réglementaire des paludamenta des généraux[10]. Sa production était une industrie d’envergure: en Lusitanie, autour d’Emerita, les paysans ramassaient les insectes femelles sur les chênes-verts et payaient avec ce revenu une contribution sur deux au fisc impérial[11]. Des centres de production existaient aussi en Galatie, en Cilicie, en Gaule, en Afrique et en Sardaigne, cette dernière livrant la qualité la plus médiocre.

La demande pour ces teintes de prestige était si forte qu’elle a engendré un marché de la contrefaçon. Les teinturiers gaulois parvenaient à imiter par des végétaux la purpura Tyria, le conchyliatus et, selon Pline, «toutes les autres couleurs[12]».

Un dernier colorant de luxe mérite mention: le callainus, vert pâle tiré du grec kallainos (κάλλαϊνος), nom d’une pierre précieuse aux reflets bleu-vert. On la trouvait dans les rochers inaccessibles et froids derrière l’Inde, chez les peuples du Caucase, de meilleure qualité en Carmanie[13]. Son prestige était tel qu’une inscription du sanctuaire de Némi, du 1er siècle de notre ère, mentionne parmi les offrandes faites à Bubastis une robe de soie teinte purpurea et callaina – en pourpre et en vert-turquoise, double luxe d’une seule étoffe[14].

Les couleurs du mauvais goût

Au 1er siècle de notre ère, d’autres couleurs coûteuses ont acquis une réputation de mauvais goût ostentatoire. Le cerasinus – rouge cerise – doit son nom aux cerisiers qu’avait importés Lucullus du Pont en 74 avant notre ère. Le prasinus, vert intense tiré de son nom grec du poireau (prason), est une couleur féminine – un homme qui en portait passait pour efféminé, quel que soit son rang. Le galbinus, vert vif tiré de son nom probable du galbanum (la férule odorante), était encore plus marqué: Martial le réserve aux mœurs de son hypocrite moraliste, et Pétrone l’attribue au mignon (cinaedus) de son festin, tandis que Fortunata parade en ceinture galbina sur tunique rouge cerise – alliance de couleurs que les gens de bonne compagnie regardaient comme le comble de la vulgarité[15]. Le russeus, rouge vif, et le venetus, bleu foncé, étaient les couleurs des factions du cirque. Ces teintes chères et criardes étaient prisées de ceux que les satiristes rangent parmi les riches sans culture.

Ovide, dans son Art d’aimer, dresse un inventaire lyrique des teintes disponibles à l’époque augustéenne: la couleur du ciel sans nuages, le cumatile (du grec κῦμα, kuma, la vague) qui imite l’eau de mer, le safran, «les myrtes de Paphos», «l’améthyste violette», «les roses pâlissantes», «la grue de Thrace»… Il conclut:

«Autant la terre à son renouveau produit de fleurs lorsque la tiédeur du printemps fait sortir les bourgeons de la vigne et chasse l’hiver qui engourdit tout, autant de teintes, ou plus encore, dont s’imprègne la laine[16]

Chaque teinte devait s’harmoniser avec le teint: le noir convient à un teint de blancheur éclatante, le blanc sied à une femme très brune, et les rayures de couleurs vives ravivent un teint pâle.

Brochés, brodés, tissés de motifs

La couleur ne suffisait pas: le tissu pouvait aussi être décoré de motifs tissés ou brodés. Les tisserands les plus habiles produisaient des scènes entières. «Sur le tissu se déroulent des histoires des temps anciens», écrit Ovide, avec des divinités, des temples, des batailles mythologiques, «le tout d’un brillant coloris»[17]. Les manufactures de Campanie imitaient les tissus brochés d’Égypte et de Chypre – Ballio, le proxénète du Pseudolus de Plaute, menace ses esclaves de les fouetter jusqu’à ce que leurs flancs soient «aussi bigarrés que les tentures campaniennes» et que même «les tapis alexandrins brodés de bêtes» n’auraient pas d’aussi belles couleurs[18].

Les broderies proprement dites, héritées de Babylone ou d’Alexandrie, se présentaient sous deux types: l’un formant le point de croix, évoquant la tapisserie; l’autre rappelant le dessin au trait. Elles ornaient surtout les tapis et les tissus d’ameublement, mais on les trouvait aussi sur les vêtements officiels: toges des triomphateurs, costume de cérémonie des empereurs. La toge impériale pouvait être ornée de petits motifs faits de plaquettes d’or travaillées au repoussé et fixées au tissu selon une technique orientale connue aussi en Étrurie. À côté des broderies, des galons et passementeries cousus sur un ou plusieurs rangs – de pourpre ou d’or, héritage des costumes royaux d’Orient – venaient compléter un tissu qui, à lui seul, racontait la fortune de celui qui le portait.

Tertullien, peu suspect de complaisance envers le luxe, avait résumé l’absurdité de tout ce système avec une concision que les moralistes romains n’avaient pas atteinte: si Dieu avait voulu que les hommes portent des vêtements colorés, il aurait pu ordonner que naissent des brebis pourpres et couleur d’airain. S’il l’a pu, c’est donc qu’il n’a pas voulu[19].

Études modernes utilisées

  • Judith Lynn Sebesta, «The Colors and Textiles of Roman Costume», in J. L. Sebesta & L. Bonfante (éd.), The World of Roman Costume, Madison, University of Wisconsin Press, 2001.
  • Jean-Noël Robert, Les Romains et la mode, Paris, Les Belles Lettres, 2011.
  • Alexandra Croom, Roman Clothing and Fashion, Amberley, 2012.
  • Ursula Rothe, Dress and Cultural Identity in the Rhine-Moselle Region of the Roman Empire, chapitre 11: colores – colour, dress style, and fashion, De Gruyter, 2023.

[1] Martial, Épigrammes I, 96, 4-7: laudat Baianam, nigro quoque diligit ostro, / nec cerasina vult nec hyacinthina nati ; / naturale putat quidquid pallescit, at illi / semper habet mores, quod sibi veste negat.

[2] Pline l’Ancien, HN XIX, 22: temptatum est tingui linum quoque, ut vestium insaniam acciperet – la tentative de teindre le lin pour qu’il «participe à la folie des vêtements» est présentée comme une nouveauté liée aux flottes d’Alexandre sur l’Indus.

[3] Aulu-Gelle, Nuits attiques III, 4, 1: eumque, cum esset reus, neque barbam desisse radi neque non candida veste uti neque fuisse cultu solito reorum. Il s’agit de P. Scipion Émilien, fils de Paul-Émile, poursuivi par le tribun Claudius Asellus après sa censure.

[4] Pline l’Ancien, HN XIX, 18, 48: la radicula (Saponaria officinalis), dont le jus sert à blanchir les laines avant teinture.

[5] Pline l’Ancien, HN XXXV, 46: cum cernatur, nigrum, at in diluendo mixturam purpurae caeruleique mirabilem reddit.

[6] Catulle, Carmen 61, 8-10: flammeum cape, laetus huc / huc veni niveo gerens / luteum pede soccum.

[7] Pline l’Ancien, HN XXXV, 52: distinction entre alun blanc (album) pour les couleurs vives et alun noir (nigrum) pour les tons plus sombres.

[8] Plaute, Aulularia 509-510 et 514, 520: flammarii, violarii, carinarii… molocinarii… infectores corcotarii – liste des corps de métier de la teinture dans la tirade de Mégadore sur les dépenses du mariage.

[9] Varron, De vita populi Romani F 411-412 Salvadore, cité par Rothe (2023): gradation des nuances de noir pour le deuil féminin (pullus, nigellus, anthracinus).

[10] Pline l’Ancien, HN XXII, 3: Lusitaniae grani coccum imperatoriis dicatum paludamentis.

[11] Pline l’Ancien, HN XVI, 32: cusculium vocant. Pensionem alteram tributi pauperibus Hispaniae donat. – le kermès (cusculium) des chênes-verts permet aux pauvres d’Espagne de payer une contribution sur deux.

[12] Pline l’Ancien, HN XXII, 3: transalpina Gallia herbis Tyria atque conchylia tinguit et omnes alios colores.

[13] Pline l’Ancien, HN XXXVII, 110: comitatur eam similitudine propior quam auctoritate callaina, e viridi pallens. Nascitur post aversa Indiae apud incolas Caucasi montis… sincerior praestantiorque multo in Carmania.

[14] CIL 14, 2215, v. 17, inscription du sanctuaire de Diane à Némi, 1er siècle de notre ère: Bubasto: vestem siricam purpuream et callainam – robe de soie offerte à Bubastis, teinte en pourpre et en callainus.

[15] Pétrone, Satiricon 67, 4: venit ergo Fortunata galbino succincta cingillo, ita ut infra cerasina appareret tunica – Fortunata portait une ceinture galbina sous laquelle apparaissait une tunique rouge cerise. Sur le galbinus comme vert vif (et non jaune), voir Rothe (2023) p. 431-432.

[16] Ovide, Ars amatoria III, 169-192: quot nova terra parit flores, cum vere tepenti / vitis agit gemmas incohatque nemus… / herbarum vivos tot licet esse color.

[17] Ovide, Métamorphoses VI, 70-128: in quo diversi niteant cum mille colores / transitus ipse tamen spectantia lumina fallit.

[18] Plaute, Pseudolus 145-146: ita ego uostra latera loris faciam ut ualide uaria sint, / ut ne peristromata quidem aeque picta sint Campanica / neque Alexandrina beluata tonsilia tappetia.

[19] Tertullien, De cultu feminarum I, 8, 2: non placet Deo quod non ipse produxit ; nisi si non potuit purpureas et aerinas oues nasci iubere. Si potuit, ergo iam noluit ; quod Deus noluit utique non licet fingi.


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