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S’il nous arrive parfois de compter sur les doigts, cela ne va jamais très loin. A dix, nous avons épuisé nos ressources naturelles. Contournant l’obstacle, les Grecs, et à leur suite les Romains, utilisaient un système permettant de compter jusqu’à 99 sur une main, et donc 9999 sur les deux. Ce qui demande évidemment une bonne mémoire et une dextérité digitale certaine.
La pratique était si ancrée dans les usages quotidiens qu’aucun auteur antique n’a pris soin de la décrire systématiquement. Il faut attendre le 8e siècle. Vers 725, alors que l’Empire romain d’Occident a disparu depuis plus de deux siècles, Bède le Vénérable, moine de Northumbrie, consigne minutieusement la méthode au début de son traité De temporum ratione. Inséré dans un ouvrage consacré au calcul du temps et de la date de Pâques, l’ancien langage numérique des doigts devient ainsi un instrument du comput ecclésiastique.
Le comput digital décline progressivement, mais résiste pendant tout le Moyen Âge et jusqu’à la Renaissance. Fibonacci le décrit encore dans le Liber abaci, composé en 1202 et remanié en 1228, puis Luca Pacioli en donne une célèbre représentation imprimée en 1494. Son usage finit par se perdre, sans que la technique disparaisse pour autant des manuscrits et des travaux érudits.
En 2006, Gérard Minaud, docteur en histoire et alors rattaché à l’Université Paul-Cézanne d’Aix-Marseille, en renouvelle l’étude en la confrontant systématiquement à l’iconographie romaine.Il publie un article approfondi intitulé «Des doigts pour le dire»[1].
Le chercheur relève que l’existence du comput digital est confirmée dans au moins quarante-huit textes latins écrits entre le 3e siècle avant notre ère et le 6e siècle de notre ère[2]. Mais ces auteurs font allusion à la pratique à titre d’illustration ou d’anecdote, sans la nommer. Seuls deux auteurs, Quintilien et Apulée, la qualifient de gestus computationis[3].
On trouve une trace encore plus ancienne chez le poète comique grec Aristophane, lequel écrit ceci en 422 avant notre ère:
«Et d’abord calcule simplement, non pas avec des cailloux, mais en utilisant ta main, le tribut qui nous revient au total des cités alliées».[4]

Si le recours à la technique de numération digitale «était aussi courant et sans explication dans les textes, c’est que le lecteur romain les comprenait certainement sans la moindre difficulté», commente Gérard Minaud, qui confronte ensuite les explications de Bède le Vénérable avec l’iconographie antique.
Un bel exemple est fourni par la stèle du marchand de légumes provenant d’Ostie. Derrière son étal, le commerçant tend la main droite, annulaire et petit-doigt repliés sur la paume, ce qui exprime le chiffre huit. Un prix, certainement. Pour Bède, la main droite servait pour les centaines et les milliers, mais sa description est théorique: «Mon hypothèse est que quand le millier n’est pas atteint, une seule main, tant la gauche que la droite, pourrait désigner les unités et les dizaines tout en conservant la même syntaxe dactylologique», analyse le chercheur.

Quelques années après Gérard Minaud, deux chercheurs mathématiciens, Jérôme Gavin et Alain Schärlig, consacrent un livre entier au comput digital antique[5], avec l’ambition de permettre de révéler les messages cachés d’œuvres d’art antiques, en observant la position des mains. Jérôme Gavin raconte que sa curiosité a été décuplée lors d’une visite du Musée d’Art et d’Histoire de Genève avec son fils. En observant des niches funéraires du 2e siècle provenant de Palmyre, il remarque que les mains des personnages représentés expriment vraisemblablement des nombres codés. A travers les siècles, les statues parlent un langage symbolique, aujourd’hui inaudible pour le plus grand nombre. Car évidemment, chaque chiffre, en plus de sa valeur mathématique, comporte un sens symbolique. Celui-ci pouvait évidemment varier selon les lieux et les périodes[6].
Mais pourquoi le comput digital a-t-il disparu, en fait? Gavin et Schärlig proposent une explication. Dans un monde méditerranéen où coexistaient des langues et des systèmes d’écriture différents, la représentation manuelle des nombres permettait de communiquer sans parler ni écrire. La diffusion progressive des chiffres indo-arabes et du calcul écrit, à partir de la fin du Moyen Âge, aurait peu à peu réduit l’utilité de ce langage gestuel.
En savoir plus:
- Pour visualiser les différentes positions des doigts, consultez la table interactive du comput digital.

[1] Gérard Minaud, Des doigts pour le dire, Histoire & mesure, XXI – 1 | 2006, 3-34.
[2] Ainsi chez: Plaute (Mil., v. 203-204), Cicéron (Att., v. 21,13 ; Cael., xiv, 5), Ovide (Fasti, iii, v. 119-126 ; Pont., ii, 3, v. 17-18), Sénèque (Ep. xii, 88, 10), Pline l’Ancien (N. H., ii, xxi, 87 ; xxxiv, xvi, 33 ; xxxiv, xix, 88), Quintilien (i, 10, 35 ; xi, 3, 94 ; xi, 3, 114 ; xi, 3, 117), Juvénal (x, 248), Apulée (Apol., 89, 6-7), Pline le Jeune (Ep. ii, 20, 3), Suétone (Claud.,xxi),
[3] Quintilien, Institutio oratoria I, 10.35:
in quibus actor, non dico, si circa summas trepidat, sed si digitorum saltem incerto aut indecoro gestu a computatione dissentit, iudicatur indoctus.
«l’avocat y passe pour un ignorant, je ne dis pas seulement s’il hésite sur les sommes, mais même si, en comptant sur ses doigts, un geste incertain ou disgracieux ne correspond pas au calcul.»
Apulée, Apologia, 89, 6-7:
Si triginta annos pro decem dixisses, posses videri computationis gestu errasse, quos circulare debueris digitos aperuisse. Cum vero quadraginta, quae facilius ceteris porrecta palma significantur, ea quadraginta tu dimidio auges, non potest digitorum gestu errasse, nisi forte triginta annorum Pudentillam ratus binos cuiusque anni consules numerasti.
«Si tu avais dit trente ans au lieu de dix, on aurait pu croire que tu t’étais trompé dans le geste servant à compter, en ouvrant les doigts que tu aurais dû arrondir en cercle. Mais quarante se représente plus facilement que tous les autres nombres, simplement en présentant la paume ouverte. Puisque tu augmentes ces quarante ans de moitié, tu ne peux avoir commis une erreur dans le geste des doigts – à moins que, croyant Pudentilla âgée de trente ans, tu n’aies compté deux consuls pour chacune de ses années.»
[4] Aristophane, Les Guêpes, 656–657.
[5] Jérôme Gavin et Alain Schärlig, Sur les doigts, jusqu’à 9999, La numération digitale, des Anciens à la Renaissance, 2014, Presses polytechniques et universitaires romandes. Jérôme Gavin est enseignant de mathématiques au Collège Voltaire à Genève. Alain Schärlig (1936-2025) était mathématicien (Université de Genève) et docteur en économie politique (Université de Dijon). Après sa retraite, il s’était consacré à l’histoire du calcul, domaine dans lequel il a publié plusieurs ouvrages.
[6] Voici une lecture symbolique des nombres dans l’Antiquité gréco-romain, à prendre avec précaution puisqu’il s’agit forcément d’une simplification.
Le nombre 1 symbolisait l’unité primordiale, le principe créateur et l’origine de toutes choses. Il était associé à Apollon dans la mythologie grecque.
Le 2 représentait la dualité, l’opposition et la complémentarité (jour/nuit, homme/femme, etc.). Il était lié à Artémis/Diane, sœur jumelle d’Apollon.
Le 3 était considéré comme sacré, associé à de nombreuses triades divines comme Zeus/Jupiter, Poséidon/Neptune et Hadès/Pluton. Il symbolisait la perfection et la complétude.
Le 4 représentait la stabilité et l’ordre cosmique, en lien avec les quatre éléments (terre, eau, air, feu) et les quatre saisons.
Le 5 symbolisait l’harmonie et l’équilibre. Il était associé au mariage et à Aphrodite/Vénus.
Le 6 était considéré comme un nombre parfait par les pythagoriciens. Il représentait l’équilibre et la création.
Le 7 était vu comme un nombre sacré symbolisant la totalité et la perfection. On le retrouve dans les sept merveilles du monde antique.
Le 8 était associé à la justice et à l’équilibre cosmique. Il représentait aussi la régénération.
Le 9 symbolisait l’accomplissement d’un cycle. Il était lié aux neuf Muses dans la mythologie grecque.
Le 10 représentait la perfection divine et cosmique pour les pythagoriciens. Il était associé à la décade.
Le 11 symbolisait le dépassement et l’excès. Il était considéré comme un nombre transitoire.
Le 12 avait une importance particulière, visible dans le panthéon des douze dieux olympiens ou les douze travaux d’Hercule. Il représentait la plénitude cosmique.
Première publication: août 2024. Version revue: juillet 2026.
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