Moretum esuri te salutant! Un petit film réalisé dans le cadre d’une collaboration avec l’association Le Calame d’or et le Festival Européen Latin Grec! L’histoire -imaginaire!- de la découverte d’un recette de cuisine romaine antique par des enfants.
Avec Adelisa, Matthias et Maxime de la classe de Marine Bel Hammar, école des Vollandes, Genève.
Le film (7’26 »)
La bande annonce (1′)
Les photos du tournage
Les images ont été prises avec l’autorisation des répondants légaux.
Projection à la remise des prix du Calame d’or, le 26 mars 2022 au musée gallo-romain de Lyon
Copie du XIIIe siècle du De Numeris de Raban Maur, moine bénédictin né à Mayence vers 780 (cliquer pour agrandir l’image).
S’il nous arrive parfois de compter sur les doigts, cela ne va jamais très loin. A dix, nous avons épuisé nos ressources naturelles. Contournant l’obstacle, les Grecs, et à leur suite les Romains, avaient inventé un moyen de compter jusqu’à 99 sur une main, et donc 9999 sur les deux. Ce qui demande évidement une bonne mémoire et une dextérité digitale certaine.
La pratique était si ancrée dans les usages quotidiens qu’aucun auteur antique n’a pris soin de la décrire systématiquement. Jusqu’au 8e siècle en tout cas. A cette époque, alors que l’empire romain n’est plus qu’un souvenir, un moine de Grande-Bretagne, Bède le vénérable, consigne la méthode de façon détaillée. Christianisé, le comptage sur les doigts ou «comput digital» sert au Moyen-Age pour le calcul des fêtes mobiles du calendrier religieux.
Puis le comput digital gréco-romain sombre progressivement dans l’oubli… jusqu’au début du 21e siècle.
En 2006, Gérard Minaud, docteur en histoire du droit et spécialiste de l’Antiquité romaine (Université d’Aix-Marseille), publie sous le titre «Des doigts pour le dire»[1], un article fouillé sur la question.
Le chercheur relève que l’existence du comput digital est confirmée dans au moins quarante-huit textes latins écrits entre le 3e siècle avant notre ère et le 4e après[2]. Mais ces auteurs font allusion à la pratique à titre d’illustration ou d’anecdote, sans la nommer. Seuls deux auteurs, Quintilien et Apulée, la qualifient de gestus computationis[3].
On trouve une trace encore plus ancienne chez le poète comique grec Aristophane, lequel écrit ceci en 422 avant notre ère:
«Et d’abord calcule simplement, non pas avec des cailloux, mais en utilisant ta main, le tribut qui nous revient au total des cités alliées».[4]
Vendeur de légumes. Bas-relief d’une stèle funéraire, 3e siècle, Ostie.
Si le recours à la technique de numération digitale «était aussi courant et sans explication dans les textes, c’est que le lecteur romain les comprenait certainement sans la moindre difficulté», commente Gérard Minaud, qui confronte ensuite les explications de Bède le vénérable avec l’iconographie antique.
Un bel exemple est fourni par la stèle du marchand de légumes provenant d’Ostie. Derrière son étal, la commerçante tend la main droite, annulaire et petit-doigt repliés sur la paume, ce qui exprime le chiffre huit. Un prix, certainement. Pour Bède, la main droite servait pour les centaines et les milliers, mais sa description est théorique: «Mon hypothèse est que quand le millier n’est pas atteint, une seule main, tant la gauche que la droite, pourrait désigner les unités et les dizaines tout en conservant la même syntaxe dactylologique», analyse le chercheur.
La Bibliothèque Nationale de France (BNF) possède une collection de tessères (jetons) datant de la période romaine impériale. Sur une face, le nombre en chiffres romains, sur l’autre la façon de le représenter avec la main.
Quelques années après Gérard Minaud, deux chercheurs mathématiciens, Jérôme Gavin et Alain Schärlig, consacrent un livre entier au comput digital antique[5], avec l’ambition de permettre de révéler les messages cachés d’œuvres d’arts antiques, en observant la position des mains représentées. Jérome Gavin raconte que sa curiosité a été décuplée lors d’une visite du Musée d’Art et d’Histoire de Genève avec son fils. En observant des niches funéraires du 2e siècle provenant de Palmyre, il remarque les mains des personnages représentés expriment toutes des chiffres codés. A travers les siècles, les statues parlent un langage symbolique, aujourd’hui inaudible pour le plus grand nombre. Car évidemment, chaque chiffre, en plus de sa valeur mathématique, comporte un sens symbolique. Celui-ci pouvait évidemment varier selon les lieux et les périodes[6].
Mais pourquoi le comput digital a-t-il disparu, en fait? Les deux mathématiciens forment une hypothèse: L’empire romain était composé d’une multitudes de peuples et de cultures qui écrivaient les chiffres de façons différentes. Comme une langue des signes particulière, la représentation manuelle des nombres constituait un langage sans parole universel. L’adoption très large des chiffres arabes à la fin du Moyen-Age aurait rendu inutile ce mode de communication.
Fermetures de niches sépulcrales provenant de Palmyre, milieu du 2e siècle, exposées au Musée d’Art et d’Histoire de Genève (photo MAH, cliquer pour agrandir).
[5] Jérôme Gavin et Alain Schärlig, Sur les doigts, jusqu’à 9999, La numération digitale, des Anciens à la Renaissance, 2014, Presses polytechniques et universitaires romandes. Jérôme Gavin est enseignant de mathématiques au Collège Voltaire à Genève. Alain Schärlig est mathématicien (Université de Genève) et docteur en économie politique (Université de Dijon). Après sa retraite, il s’est consacré à l’histoire du calcul, domaine dans lequel il a publié plusieurs ouvrages.
[6] Voici une lecture symbolique des nombres dans l’Antiquité gréco-romain, à prendre avec précaution puisqu’il s’agit forcément d’une simplification. Le nombre 1 symbolisait l’unité primordiale, le principe créateur et l’origine de toutes choses. Il était associé à Apollon dans la mythologie grecque. Le 2 représentait la dualité, l’opposition et la complémentarité (jour/nuit, homme/femme, etc.). Il était lié à Artémis/Diane, sœur jumelle d’Apollon. Le 3 était considéré comme sacré, associé à de nombreuses triades divines comme Zeus/Jupiter, Poséidon/Neptune et Hadès/Pluton. Il symbolisait la perfection et la complétude. Le 4 représentait la stabilité et l’ordre cosmique, en lien avec les quatre éléments (terre, eau, air, feu) et les quatre saisons. Le 5 symbolisait l’harmonie et l’équilibre. Il était associé au mariage et à Aphrodite/Vénus. Le 6 était considéré comme un nombre parfait par les pythagoriciens. Il représentait l’équilibre et la création. Le 7 était vu comme un nombre sacré symbolisant la totalité et la perfection. On le retrouve dans les sept merveilles du monde antique. Le 8 était associé à la justice et à l’équilibre cosmique. Il représentait aussi la régénération. Le 9 symbolisait l’accomplissement d’un cycle. Il était lié aux neuf Muses dans la mythologie grecque. Le 10 représentait la perfection divine et cosmique pour les pythagoriciens. Il était associé à la décade. Le 11 symbolisait le dépassement et l’excès. Il était considéré comme un nombre transitoire. Le 12 avait une importance particulière, visible dans le panthéon des douze dieux olympiens ou les douze travaux d’Hercule. Il représentait la plénitude cosmique.
D’autres articles du blog de l’association Nunc est bibendum
La morsure de la canicule… Détail du sarcophage de la chasse à courre au sanglier et aux cerfs, milieu du IVe s., Arles-Alyscamps, musée Départemental Arles Antique, (Photo MG)
Les vagues de grande chaleur déferlent sur l’Europe. Or les Romains de l’Antiquité ont aussi connu des étés étouffants. Ils ont désigné la période de grande chaleur par un mot latin que nous utilisons encore: canicula.
L’histoire de la canicule commence dans les astres. Il y a plus de 3000 ans, une constellation a sauté aux yeux des astronomes Babyloniens. Pour une bonne raison: dans cette nuée d’étoiles se trouve la plus brillante de notre ciel.
Alors que les Babyloniens voyaient dans le positionnement de ces étoiles un arc et une flèche, les Grecs, quelques siècles plus tard, pensaient distinguer la forme d’un grand chien. Pas n’importe lequel d’ailleurs. Ce chien est parfois identifié comme Sirius, l’un des molosses du chasseur Orion; parfois comme Laelaps, compagnon de la déesse de la chasse Artemis, offert successivement au roi de Crète Minos, à la belle Procris, puis à Céphale, roi d’Athènes. In fine, Laelaps, qui avait le don de courir deux fois plus vite que sa proie, aurait été transformé en constellation par Zeus.
Du grand chien à la petite chienne
Les Romains reprennent à leur compte l’histoire de la constellation du Grand chien, Canis major. Mais ils distinguent aussi à proximité une autre formation céleste plus petite. Les deux étoiles les plus brillantes de ces constellations voisines portent encore aujourd’hui les noms des chiens d’Orion: Sirius et Procyon[1].
A l’époque romaine, Sirius avait la particularité de se lever et de se coucher en même temps que le soleil entre le 22 juillet et le 22 août environ, en coïncidence avec la période de grande chaleur.
Comme son nom l’indique en grec, Procyon précédait Sirius dans le ciel, annonçant ainsi les futures grandes chaleurs.
Cave caniculam!
Le globe de Matelica, un objet astronomique du 1er ou 2e siècle (photo MG).
Mais quel lien avec le mot latin canicula qui a donné nôtre canicule? On retombe sur nos pattes en écoutant les explications –un peu techniques– du naturaliste Pline l’Ancien:
«Depuis le solstice d’été jusqu’au coucher de la Lyre, Orion se lève, d’après César, le 6 des calendes de juillet(le 26 juin); le 4 des nones (le 4 juillet), sa ceinture se lève pour l’Assyrie, et, en Egypte, le brûlant Procyon se lève le matin; cette constellation n’a pas de nom chez les Romains, à moins que nous ne voulions l’entendre sous la dénomination de Canicule [canicula], comme elle est peinte parmi les astres; elle est d’une grande importance, comme nous allons le dire.»[2]
Si vous êtes toujours perdus, voici un résumé. La constellation identifiée par les Romains, voisine du Grand chien, Canis Major, mais plus petite, n’est autre que Canicula, mot qui signifie en latin «petite chienne». Et son arrivée dans le ciel n’annonce rien de bon.
L’auteur peu connu Hygin, qui a vécu à l’époque d’Auguste, raconte d’ailleurs une histoire assez sombre de cette petite chienne mythologique.
Le mythe d’Icarios, Erigone et Maéra
Selon lui, elle s’appelait Maéra et appartenait à Erigone, fille de l’Athénien Icarios, à qui Dionysos avait enseigné l’art de la culture de la vigne. Alors qu’Icarios tentait généreusement de transmettre son savoir viticole à des bergers, il est tué par ces derniers sous l’effet de l’ivresse. Maéra hurle à la mort et va chercher sa maîtresse. Celle-ci, découvrant son père assassiné, se pend. Hurlements redoublés de la chienne qui, de désespoir, saute d’une falaise.
Les dieux, irrités par tant de gâchis, punissent les coupables de divers tourments et élèvent dans les cieux les victimes: Erigone devient la constellation de la Vierge, Icarios celle du Bouvier, et Maéra est assimilée à la constellation de la Petite chienne, alias la Canicule.[3]
Canis Major, dans le Miroir d’Uranie de Jehoshaphat Aspin. Londres.1825.
Comment se protéger de la chaleur?
Cependant, l’arrivée dans le ciel de Maéra n’est pas de bon augure pour les humains. Pline liste quelques plaies caniculaires:
«Qui donc ne sait que le lever de la Canicule attise la radiation du soleil? C’est la constellation qui fait sentir sur terre les effets les plus puissants: à son lever, les mers se soulèvent, le vin bouillonne dans les caves, les marais s’agitent. Les Egyptiens donnent le nom d’oryx à un animal qui, selon eux, se tient face à cette constellation quand elle se lève et la contemplent comme s’il l’adorait, après avoir éternué. Du moins est-il hors de doute que les chiens sont beaucoup plus exposés à la rage pendant toute cette période.»[4]
Pour se prémunir des effets dévastateurs de la canicule, un esprit romain pense immédiatement à une solution: un sacrifice pour apaiser les dieux. Et quelles meilleures victimes en la circonstance que des chiennes rousses[5] dont la couleur du pelage évoque l’ardeur du soleil?
Pline et quelques rares auteurs évoquent cette cérémonie sacrificielle visant à éloigner les catastrophes liées à la chaleur excessive et protéger les récoltes, l’augurium canarium. Le rite se pratiquait semble-t-il à l’orée de l’été, à la porta Catularia située à l’ouest du Capitole[6].
Compagnons des hommes avant même que l’écriture existe, utilisés comme compagnons de chasse et gardiens, comme animaux de compagnie et bergers, les canidés étaient ainsi bien mal récompensés par les Romains pour leurs services: chienne de vie!
[1] Sirius, σείριος en grec ancien, signifie «brûlant, ardant»; et Procyon, προκύων, «chien qui se porte en avant, aboyeur».
[2] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, XVIII, 48 (268): Ab solstitio ad fidiculae occasum VI kal. Iul. Caesari Orion exoritur, zona autem eius IIII non. Assyriae, Aegypto vero procyon matutino aestuosus, quod sidus apud Romanos non habet nomen, nisi caniculam hanc volumus intellegi, hoc est minorem canem, ut in astris pingitur, ad aestum magno opere pertinens, sicut paulo mox docebimus.
[4] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, II, 107: Nam caniculae exortu acendi solis vapores quis ignorat? cuius sideris effectus amplissimi in terra sentiuntur: fervent maria exoriente eo, fluctuant in cellis vina, moventur stagna. orygem appellat Aegyptus feram, quam in exortu eius contra stare et contueri tradit ac velut adorare, cum sternuerit. canes quidem toto eo spatio maxime in rabiem agi non est dubium.
Fig.1: CIL VI 9261, thermes de Dioclétien (inv. n° 30570)
C’est la cocina qui cache le cocus. Entendez: c’est la «cuisine» qui cache le «cuisinier». Historiens et commentateurs de la Rome antique se sont beaucoup intéressés à la préparation des plats, mais assez peu à ceux qui les faisaient. Ceux, car il s’agissait probablement exclusivement d’hommes. D’ailleurs, en latin, le mot coquus ou cocus, qui désigne le cuisinier, est masculin: la forme féminine étant –à une exception près[1]– inexistante: pas de coca. Les femmes étaient bien sûr aux commandes du foyer domestique, mais lorsque l’activité devenait professionnelle, les hommes l’exerçaient. Oh, cela n’avait pourtant rien de prestigieux! Les cuisiniers étaient des esclaves, au service de riches familles.
Fig. 2: CIL VI 6274, Musée National Romain (inv. n° 30812)
Pour les historiens, l’essor de la fonction de cuisinier a eu lieu vers les IIIe et IIe siècles avant notre ère. A cette époque, les élites romaines s’enrichissaient comme jamais. Le style de vie oriental, avec ses banquets et ses plaisirs exerçait sur elles une attraction considérable. Les habitudes sobres et austères qui marquent l’éthique romaine laissent progressivement la place à des modes de vie aristocratiques, qui seront d’ailleurs fustigés par de nombreux auteurs, comme le sévère Sénèque.
Dans ce contexte, il est certain que toute maisonnée romaine qui se respectait (et en avait les moyens) se devait d’avoir au moins un cuisinier parmi son staff d’esclaves. Celui-là pouvant d’ailleurs prendre progressivement du galon, et être à la tête d’une brigade spécialisée, comprenant notamment un carptor (découpeur de viande), un libarius (pâtissier) et même un sublingio (marmiton, littéralement un «lécheur» de plats…).
Au premier siècle avant notre ère, l’historien Tite-Live témoigne de l’évolution en cours :
«C’est alors que le cuisinier, qui, chez les Anciens, était tenu pour la plus basse des possessions, quant à sa valeur autant que pour son usage, commença à être prisé, et que ce qui n’était autrefois qu’une fonction commença à être considéré comme un art. Et pourtant, toutes ces nouveautés, qui étaient alors au centre des regards, n’étaient que les germes du luxe à venir.»[2]
Fig.3: CIL VI 6275, Musée National Romain (inv. n° 72490)
Le cadre étant posé, venons-en à l’histoire d’Eros, qui a exercé le métier de cocus au 1er siècle à Rome. Nous connaissons quelques fragments de son histoire, car, en homme prévoyant, il s’était fait préparer au moins trois pierres tombales au cours de sa vie. Ce qui ne démontre pas une angoisse particulière, mais simplement le souci d’utiliser in fine celle qui reflèterait la meilleure condition sociale atteinte.
Première pierre, première étape: Eros cocus / Posidippi ser(vus)/ hic situs est (Fig.1). A ce stade, Eros est donc un esclave (servus) cuisinier (cocus) au service d’un certain Posidippus.
Deuxième étape, dont nous avons connaissance sur une pierre qui s’est perdue, mais figure dans le volume VI du Corpus des inscriptions latines publié en 1876: Hìc ossa sita sunt / Fausti Eronis / vicari supra / cocos. Eros est maintenant chef cuisinier, supra cocos, une formule dont il n’existe pas d’autres occurrences dans l’épigraphie.
On apprend ensuite (Fig.2), qu’Eros a quitté la fonction de cuisinier pour prendre celle de dispensator, intendant, administrateur ou trésorier. Cela reste une fonction servile, mais la plus haute sans doute, puisqu’il s’agit de gérer les biens de son maître.
Cela est confirmé par une pierre tombale qui n’est pas destinée à Eros, mais à Faustus, désigné comme son très cher ami (amicus amico) et suppléant (vicarius) dans sa fonction de dispensator (Fig.3).
Fig.4: CIL VI 6535, Musée National Romain (inv. n° 33431)
Dernière pierre, dernière étape de la vie d’Eros : T(itus) Statilius/ Posidippi l(ibertus) Eros. Le texte est succinct, mais déterminant. Il indique que son maître a fini par affranchir Eros. Comme quoi, dans la Rome antique, l’art culinaire peut mener à tout, y compris à la liberté.
[1] On trouve une fois la forme coqua, chez Plaute (Poen. 248).
[2] Tite-Live, 39, 6, 9: Tum coquus, uilissimum antiquis mancipium et aestimatione et usu, in pretio esse, et quod ministerium fuerat, ars haberi coepta. Vix tamen illa quae tum conspiciebantur semina erant futurae luxuriae.
L’établissement connu sous le nom de thermopolium de Lucius Vetutius Placidus à Pompéi (Photo MG).
Voilà un mot qui a obtenu un grand succès. Chez quelques archéologues et historiens, puis, à leur suite, dans les médias et dans les propos de tous les passionnés de l’Antiquité romaine. Le thermopolium est devenu le paradigme de l’alimentation rapide à la romaine, concept dopé par l’ouverture au public en 2020 d’un nouvel et superbe établissement de Pompéi, fraîchement sorti des lapilli. Même le site officiel du parc archéologique utilise le terme, indiquant que pas moins de 89 thermopolia ont été trouvés à ce jour dans la cité détruite par le Vésuve.[1]
Pourtant, les thermopolio-sceptiques s’expriment depuis des années.
Ainsi, en 2007, Nicolas Monteix, maître de conférences en histoire et archéologie romaine, estimait déjà qu’il était «absurde d’utiliser ce qui n’est vraisemblablement qu’une plaisanterie pour caractériser des commerces pompéiens du Ier siècle de notre ère. Le thermopolium apparaît donc comme une invention strictement moderne dans la littérature archéologique; son usage doit de ce fait être définitivement abandonné».[2] Ce qui, on l’a vu, n’a pas été le cas, bien au contraire.
Le nouveau « thermopolium » ouvert au public en 2020 (photo parc archéologique de Pompéi).
En décembre 2020, à l’occasion de la découverte évoquée plus haut, l’historienne britannique Mary Beard s’en désolait dans une publication sur un réseau social: «Un super («nouveau») snack-bar va ouvrir au public à Pompéi. Des fouilles brillantes, mais qui donnent malheureusement une seconde vie au mot thermopolium («snack-bar chaud»). On le trouve (comme blague?) quelques fois dans Plaute, mais PAS comme on les appelait habituellement (taberna ou popina).»[3]
A noter que ce qui est remis en cause, ce n’est pas l’existence de lieux de restauration rapide et chaude à destination des couches les plus populaires de la population, mais seulement le terme pour les nommer.
Attachons-nous donc à ce terme, composé de deux racines grecques: thermos (θερμός), chaud, et poleo (πωλέω) vendre, mais cependant inexistant en grec classique.[4]Le mot n’apparaît effectivement que chez Plaute, auteur comique latin né au milieu du 3e siècle avant notre ère. Et encore, les occurrences se comptent-elles sur les doigts d’une main! Le dictionnaire Gaffiot en indique quatre, chacune dans une comédie différente. Passons-les en revue.
Un imposteur?
La première piste semble erronée. Dans l’Imposteur (Pseudulus), le personnage principal imaginé par Plaute se renseigne sur le caractère d’une autre personne: est-elle capable de douceur? Son interlocuteur lui répond:
«Tu demandes qu’il ait du vin de myrrhe, du vin de raisin doux, du vin d’épices, du vin de miel, des friandises de toutes sortes. Il s’est même mis à ouvrir dans son sein une boutique d’alcools.»[5]
Mais ce dernier mot, n’est pas, en tout cas dans la version attestée, thermopolium, mais pantapolium, littéralement un lieu où l’on vend de tout, un bazar. Le mot est introuvable ailleurs, c’est certainement une invention de Plaute, pas la seule, comme on le verra.
A la taverne de Neptune
Dans Le Cordage (Rudens), les personnages en mer se plaignent de Neptune, pourvoyeur de bains froids:
«Il n’a pas même établi un pauvre débit de boissons chaudes (thermopolium); du coup il offre une boisson si salée et si froide!»[6]
Des Grecs de mauvaise réputation
La troisième occurrence apparaît dans Le Parasite (Curculio). Le personnage principal critique des Grecs à l’air louche, enveloppé dans de longs manteaux dans lesquels ils dissimulent des objets et avec lesquels ils se couvrent la tête, sans doute des esclaves échappés…
«…on peut les voir à toute heure s’enivrer au cabaret (thermopolium); ont-ils dérobé quelque chose, ils courent, la tête enveloppée, le boire tout chaud, et puis ils marchent gravement, les ivrognes: s’il s’en présente sur mes pas, je leur tire du ventre un pet de bouillie d’orge.»[7]
S’agissant de critiquer des grecs, l’invention du mot thermopolium de racine grecque a tout son sens.
Se rincer le gossier au vin chaud
La comédie Les Trois Pièces (Trinummus) met en scène un esclave, Stasimus, qui s’exhorte lui-même à retourner illico chez son maître, pour ne pas être battu:
«Accélère le pas, hâte-toi; il y a déjà longtemps que tu as quitté la maison. Si tu t’absentes quand ton maître te demande, prends garde, je te prie, que les coups de peau de taureau ne s’abattent sur toi. Ne cesse pas de courir. Vois donc, Stasimus, quel bon à rien tu fais; et n’est-ce pas le fait que tu as oublié ton anneau au cabaret (thermopolium) après t’être rincé le gosier au vin chaud?»[8]
Ce passage est intéressant à plus d’un titre. Il confirme que les établissements de rue délivrant boissons et nourriture chaudes étaient fréquentés par des gens du peuple et des esclaves, comme Stasimus. Plaute s’amuse à désigner d’un mot ronflant et érudit, thermopolium, ce que certainement tout le monde appelait popina, soit taverne, cabaret. Dans la même phrase, l’auteur invente un verbe qui est un hapax dans la littérature latine, thermopotare, boire du vin chaud ou s’en humecter, ici le gosier (gutturem).
Au terme de ce petit parcours, la cause semble entendue… lors du prochain passage à Pompéi, ne manquez pas de visiter les nombreuses popinae, mais évitez de chercher les thermopolia, sous peine de provoquer la risée des esprits des lieux.
[2] Nicolas Monteix, «Cauponae, popinae et thermopolia, de la norme littéraire et historiographique à la réalité pompéienne», dans Lorenza Barnabei, Marie-Odile Charles-Laforge, Contributi di archeologia vesuviana, Rome, L’Erma di Bretschneider, 2007, p. 117-125.
[3]Mary Beard sur Twitter le 27 décembre 2020: «Gt (‘new’) snackbar to open to public in Pompeii.Brilliant excavation, but sadly giving lease of life to word ‘thermopolium’ (‘hot snack bar’).Found (as joke?) couple of times in Plautus, but NOT what they were usually called (which was taberna or popina)»
[4] On trouve en revanche «thermopotès» (θερμοπότης) : qui boit chaud, et «thermopotis» (θερμοποτίς): coupe pour boisson chaude.
[6] Plaute, Rudens, 2, 6, 45 (529): Ne thermipolium quidem ullum ínstruit, ita salsam praehibet potionem et frigidam.
[7] Plaute, Curculio, 2, 3, 13 (292) : …quos semper videas bibenteis esse in thermipolio; ubi quid subripuere, operto capitulo calidum bibunt; tristeis atque ebrioli incedunt: eos ego si obfendero, ex unoquoque eorum crepitum exciam polentarium.
[8] Plaute, Trinummus, 4, 3, 6 (1013): adde gradum, adpropera. iam dudum factumst, cum abiisti domo. Cave sis tibi, ne bubuli in te cottabi crebri crepent, si aberis ab eri quaestione. ne destiteris currere. Ecce hominem te, Stasime, nihili: satin in thermipolio condalium es oblitus, postquam thermopotasti gutturem?
Publius Ovidius Naso, dit Ovide (43 avant notre ère – 17 de notre ère). Gravure d’après un tableau d’Anton von Werner, publiée en 1905 dans la « Bibliothek des allgemeinen und praktischen Wissens ».
Il y a quasiment les mêmes vers dans l’Art d’aimer et les Tristes d’Ovide. Pourtant, tout a changé. Entre ces deux œuvres, la relégation loin de Rome a transformé radicalement la vision du poète romain sur les jeux et leur place dans la société.
«Une petite tablette contient trois cailloux de chaque côté, où la victoire consiste à avoir aligné les siens.» Cette description du terni lapilli apparaît presque mot pour mot dans deux œuvres d’Ovide[1]. Mais le contexte ne pourrait être plus différent.
L’art de séduire par le jeu
Dans le livre 3 de l’Art d’aimer, Ovide prodigue ses conseils aux femmes romaines désireuses de conquérir le cœur des hommes. Le jeu y occupe une place de choix dans un passage de trente-huit vers (349-386). Il encourage les femmes à «pratiquer mille jeux; il est honteux pour une jeune fille de ne pas savoir jouer: en jouant, souvent l’amour se prépare»[2].
Pour le poète, les jeux constituent un véritable art de vivre. Danse, osselets, dés, jeu des brigands (ludus latrunculorum), balle au filet, terni lapilli: Ovide dresse un catalogue détaillé de six activités ludiques que toute femme cultivée se doit de maîtriser. Ces divertissements ne sont pas de simples passe-temps, mais des outils de séduction raffinés.
Le jeu devient un medium relationnel privilégié. Ovide invite à comprendre que c’est dans ces moments de relâchement que se révèlent les vraies personnalités.
Mais déjà, le poète voit bien que le jeu peut aussi révéler les faiblesses: la colère, la cupidité, les disputes. Il note avoir «souvent vu des joues mouillées de larmes»[3].
La relégation change tout
Dans les Tristes, Ovide, relégué* à Tomis pour des raisons qui demeurent mystérieuses (carmen et error – «un poème et une erreur»[4], dit-il), reprend exactement les mêmes jeux dans un passage de trente vers (485-514). Mais cette fois, c’est pour s’en défendre.
L’approche est radicalement différente. Les jeux ne sont plus des arts de séduction, mais des exemples de frivolité que d’autres auteurs ont traités sans être inquiétés. Ovide argumente que «d’autres ont écrit des traités sur les jeux de hasard»[5], et que «tous ces jeux ont coutume de faire perdre notre temps, chose précieuse»[6].
Le temps devient la clé. Ce qui était jadis investissement dans l’art de plaire devient perte stérile. Le poète déplore avec amertume: «trompé par ces exemples, je n’ai pas fait de vers tristes, mais une peine triste a suivi mes plaisanteries»[7].
Un renversement révélateur
Cette stratégie révèle l’habileté rhétorique d’Ovide. Dans les Tristes, il transforme sa défense en argument de proportionnalité: puisque d’autres auteurs ont pu écrire impunément sur des sujets « frivoles » comme les jeux de hasard, pourquoi lui seul serait-il puni pour avoir écrit l’Ars amatoria, son manuel de séduction?
Le contexte politique explique la gravité de l’accusation. Auguste avait promulgué des lois sur le mariage (lex Iulia de adulteriis, 18 avant notre ère) pour restaurer la moralité romaine et lutter contre la décadence des mœurs. L’Ars amatoria donnait des recettes pour contourner ces lois, enseignant notamment comment tromper maris et gardiens, séduire des femmes mariées et échapper à la surveillance. Cette transgression directe de la politique morale augustéenne rendait l’œuvre d’Ovide particulièrement problématique.
Ovide ne nie pas que son Art d’aimer soit léger ou provocateur. Il conteste plutôt l’arbitraire de sa condamnation. En plaçant sa poésie érotique dans la même catégorie que les traités ludiques – tous deux relevant de la littérature de divertissement -, il souligne l’incohérence du traitement qui lui est réservé. Si Rome tolère qu’on enseigne les subtilités du jeu de dés, pourquoi ne tolérerait-elle pas qu’on enseigne celles de la séduction?
Cette comparaison permet à Ovide d’éviter un déni de culpabilité (dangereux face à Auguste) tout en dénonçant une inégalité de traitement dans les standards littéraires de l’époque.
Plus révélateur encore: Ovide maintient sa conviction que le jeu dévoile la vraie nature humaine. Qu’il soit valorisé (Art d’aimer) ou déprécié (Tristes), il reste un miroir de l’âme. Cette constante anthropologique fait d’Ovide un observateur moderne de la psychologie ludique.
Une tradition littéraire contrastée
Ovide n’est pas le seul auteur latin à évoquer les jeux de plateau dans ses œuvres, mais son approche révèle une originalité certaine. Chez ses contemporains et prédécesseurs, le jeu sert d’autres fonctions littéraires.
Pour Sénèque, philosophe stoïcien, le ludus latrunculorum devient une métaphore morale dans ses Lettres à Lucilius. Critiquant les «arguties très habiles» qui détournent de l’essentiel, il évoque celui qui «regarde le plateau de latrunculi pour savoir comment une pièce entravée peut sortir» au lieu de courir éteindre l’incendie de sa maison[8]. Le jeu illustre ce qu’il faut éviter: perdre son temps en bagatelles quand l’urgence est à la vraie philosophie.
À l’opposé, Martial dans ses Epigrammes célèbre les jeux comme objets de la sociabilité mondaine. Ses étiquettes en vers pour les cadeaux des Saturnales mentionnent la tabula lusoria où «le pion bicolore périt entre deux ennemis jumeaux» et les calculi qui servent aux «combats des brigands insidieux»[9].
Dans cette même veine mondaine, le poète anonyme de la Laus Pisonis développe une scène entière de latrunculi où «les guerres se mènent avec des soldats de verre, tantôt les blancs lient les noirs, tantôt le noir lie les blancs»[10]. Cette description détaillée vise à montrer l’urbanitas d’un grand seigneur pour qui bien jouer fait partie des vertus de salon.
Suétone adopte une perspective différente en utilisant les jeux pour brosser des portraits impériaux. Dans sa Vie de Claude, il note que l’empereur «jouait aux dés avec la plus grande passion, et il a même publié un livre sur cet art; il avait l’habitude de jouer même en voyage, ayant adapté son char et son plateau de jeu pour que le jeu ne soit pas perturbé»[11]. Ici, la passion ludique devient un trait caractérisant la personnalité du prince.
L’originalité ovidienne
Face à ces usages variés -métaphore morale chez Sénèque, marqueur social chez Martial et dans la Laus Pisonis, trait biographique chez Suétone- Ovide développe une approche singulière. Malgré des contextes très différents dans l’Art d’aimer et les Tristes, il fait du jeu un révélateur psychologique: l’outil qui dévoile la vraie nature des individus sous le vernis social. «Nos cœurs nus se montrent à travers les jeux», observe-t-il avec une perspicacité toute moderne.
* En 8 apr. J.-C., par un simple édit d’Auguste, Ovide est relégué (relegatus) à Tomis, sur le Pont-Euxin. Contrairement à l’exil, qui prive de la citoyenneté et des biens, la relégation maintient ses droits civiques et sa fortune: il reste libre d’écrire et de correspondre, mais doit résider loin de Rome.
[1]Ars amatoria 3, 365-366 et Tristia 2, 499-500, voir les texte complets ci-dessous. [2]Ars amatoria 3, 367-368 [3]Ars amatoria 3, 378 [4]Tristia II, 207–208: Perdiderint cum me duo crimina, carmen et error, / alterius facti culpa silenda mihi [5]Tristia 2, 489 [6]Tristia 2, 502 [7]Tristia 2, 511-512 [8] Sénèque, Lettres à Lucilius 117, 30: tabulam latrunculariam prospicit ut sciat quomodo alligatus exeat calculus [9] Martial, Apophoreta 14.17-18: Calculus hac gemino discolor hoste perit et Insidiosorum si ludis bella latronum [10]Laus Pisonis vv. 193-194: vitreo peraguntur milite bella, / ut niveos nigros, nunc et niger alliget albos [11] Suétone, Vie de Claude 33: Aleam studiosissime lusit, de cuius arte librum quoque emisit
Ovide, Ars amatoria III, 349-386
349
Quis dubitet, quin scire velim saltare puellam,
Qui douterait que je veuille qu’une jeune femme sache danser,
350
Ut moveat posito brachia iussa mero?
Pour qu’elle bouge ses bras avec grâce quand le vin est servi?
351
Artifices lateris, scenae spectacula, amantur:
Les artistes du mouvement, spectacles de la scène, sont aimées:
352
Tantum mobilitas illa decoris habet.
Tant cette souplesse a de charme.
353
Parva monere pudet, talorum dicere iactus
J’ai honte de donner de petits conseils, de parler des lancers d’osselets;
354
Ut sciat, et vires, tessera missa, tuas:
Pour qu’elle sache tes forces, dé lancé:
355
Et modo tres iactet numeros, modo cogitet, apte
Et tantôt qu’elle jette trois nombres, tantôt qu’elle réfléchisse habilement,
356
Quam subeat partem callida, quamque vocet.
Étant rusée, quelle part prendre et laquelle appeler.
357
Cautaque non stulte latronum proelia ludat,
Et qu’elle joue prudemment et non sottement aux combats de brigands,
358
Unus cum gemino calculus hoste perit,
Quand un seul pion périt face à un double ennemi,
359
Bellatorque sua prensus sine compare bellat,
Et que le guerrier pris sans son compagnon combat,
360
Aemulus et coeptum saepe recurrit iter.
Et que souvent l’adversaire revient sur le mouvement entrepris.
361
Reticuloque pilae leves fundantur aperto,
Et que de légères balles soient lancées dans un filet ouvert,
362
Nec, nisi quam tolles, ulla movenda pila est.
Et qu’aucune balle ne doive être bougée, excepté celle qu’on veut prendre.
363
Est genus, in totidem tenui ratione redactum
Il y a un type de jeu organisé selon un calcul subtil
364
Scriptula, quot menses lubricus annus habet:
En autant de cases que l’année qui passe compte de mois.
365
Parva tabella capit ternos utrimque lapillos,
Un petit plateau contient trois pions de chaque côté,
366
In qua vicisse est continuasse suos.
Où gagner, c’est aligner les siens.
367
Mille facesse iocos; turpe est nescire puellam
Exerce-toi à mille jeux ; il est honteux qu’une jeune femme ne sache pas
368
Ludere: ludendo saepe paratur amor.
jouer, car en jouant souvent l’amour se prépare.
369
Sed minimus labor est sapienter iactibus uti:
Mais c’est un travail minime d’user sagement des coups de dés:
370
Maius opus mores composuisse suos.
L’œuvre la plus grande est de composer ses mœurs.
371
Tum sumus incauti, studioque aperimur in ipso,
Alors nous sommes imprudents, nous nous révélons dans notre passion même,
372
Nudaque per lusus pectora nostra patent;
Et nos cœurs nus se montrent à travers les jeux;
373
Ira subit, deforme malum, lucrique cupido,
La colère survient, vice hideux, ainsi que l’avidité du gain,
374
Iurgiaque et rixae sollicitusque dolor:
Les querelles, les rixes et la douleur inquiète:
375
Crimina dicuntur, resonat clamoribus aether,
On profère des accusations, l’éther résonne de clameurs,
376
Invocat iratos et sibi quisque deos:
Et chacun invoque contre soi les dieux irrités:
377
Nulla fides, tabulaeque novae per vota petuntur;
Nulle loyauté, et l’on réclame par des vœux de nouvelles tablettes;
378
Et lacrimis vidi saepe madere genas.
Et j’ai souvent vu des joues mouillées de larmes.
379
Iuppiter a vobis tam turpia crimina pellat,
Que Jupiter écarte de vous de si viles fautes,
380
In quibus est ulli cura placere viro.
Vous qui avez le souci de plaire à quelque homme.
381
Hos ignava iocos tribuit natura puellis;
La nature paresseuse a donné ces jeux aux jeunes femmes;
382
Materia ludunt uberiore viri.
Les hommes jouent avec une matière plus riche.
383
Sunt illis celeresque pilae iaculumque trochique
Ils ont les balles rapides, le javelot, les cerceaux,
384
Armaque et in gyros ire coactus equus.
Les armes et le cheval contraint d’aller en cercle.
385
Nec vos Campus habet, nec vos gelidissima Virgo,
Le Campus (Champ de Mars) ne vous accueille pas, ni la très froide Virgo (thermes alimentés par l’aqueduc de la Vierge),
386
Nec Tuscus placida devehit amnis aqua.
Ni le fleuve toscan (le Tibre) ne vous emporte sur ses eaux paisibles.
Ovide, Tristia II, 485-514
485
His ego successi, quoniam praestantia candor
J’ai succédé à ceux-là (d’autres poètes érotiques), puisque la distinction excellente
486
nomina vivorum dissimulare iubet.
m’ordonne de taire les noms des vivants.
487
Non timui, fateor, ne, qua tot iere carinae,
Je n’ai pas craint, je l’avoue, que là où tant de navires ont navigué,
488
naufraga servatis omnibus una foret.
un seul fît naufrage alors que tous les autres étaient sauvés.
489
Sunt aliis scriptae, quibus alea luditur, artes
D’autres ont écrit des traités sur les jeux de hasard
490
(hoc est ad nostros non leve crimen avos)
(ce qui est un crime non négligeable aux yeux de nos ancêtres)
491
quid valeant tali, quo possis plurima iactu
ce que peuvent valoir les dés, par quel lancer tu peux obtenir le plus grand nombre,
492
figere, damnosos effugiasve canes,
comment éviter les « chiens » funestes,
493
tessera quos habeat numeros, distante vocato
quels nombres porte chaque tessère, à quelle distance il convient de lancer quand on est appelé,
494
mittere quo deceat, quo dare missa modo,
de quelle manière donner les dés une fois lancés,
495
discolor ut recto grassetur limite miles,
comment le pion bicolore doit avancer en ligne droite,
496
cum medius gemino calculus hoste perit,
quand le pion du milieu périt entre deux ennemis,
497
ut bellare sequens sciat et revocare priorem,
comment celui qui suit sait combattre et rappeler le précédent,
498
nec tuto fugiens incomitatus eat;
et comment le fuyard ne doit pas aller sans escorte ;
499
parva sit ut ternis instructa tabella lapillis,
qu’il y ait une petite tablette garnie de trois cailloux,
500
in qua vicisse est continuasse suos;
où la victoire consiste à avoir aligné les siens ;
501
quique alli lusus (neque enim nunc persequar omnes)
et tous ces autres jeux (car je ne vais pas tous les énumérer maintenant)
502
perdere, rem caram, tempora nostra solent.
ont coutume de faire perdre notre temps, chose précieuse.
503
Ecce canit formas alius iactusque pilarum,
Voici qu’un autre chante les formes et les lancers des balles,
504
hic artem nandi praecipit, ille trochi,
celui-ci enseigne l’art de nager, celui-là du cerceau ;
505
composita est aliis fucandi cura coloris;
d’autres se sont préoccupés de composer des fards colorés ;
506
hic epulis leges hospitioque dedit
l’un a donné des règles pour les banquets et l’hospitalité,
507
alter humum, de qua fingantur pocula, monstrat,
un autre montre la terre avec laquelle on façonne les coupes,
508
quaeque, docet, liquido testa sit apta mero.
et enseigne quel vase convient au vin pur.
509
Talia luduntur fumoso mense Decembri,
De tels sujets sont traités durant le mois enfumé de décembre,
510
quae damno nulli composuisse fuit.
et personne n’a eu à subir de dommage pour les avoir composés.
511
His ego deceptus non tristia carmina feci,
Trompé par ces exemples, je n’ai pas fait de vers tristes,
512
sed tristis nostros poena secuta iocos.
mais une peine triste a suivi mes plaisanteries.
513
Denique nec video tot de scribentibus unum,
Enfin, je ne vois pas un seul parmi tant d’écrivains
514
quem sua perdiderit Musa, repertus ego.
que sa Muse ait perdu, et moi je me trouve être celui-là.
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Lenticula de castaneis – lentilles aux châtaignes, une recette d’Apicius.
Les lentilles sont cultivées depuis la naissance de l’agriculture en Mésopotamie, il y a environ 10’000 ans. Dotées de riches qualités nutritionnelles (en particulier une grande quantité de protéines), ces graines de plantes légumineuses ont fait partie de l’alimentation de base de tous les peuples de l’Antiquité: Egyptiens, Juifs, Grecs et Romains. On connaît l’histoire biblique d’Esaü qui, revenant affamé à la tente familiale, troque son droit d’aînesse contre un plat de lentilles.[1]
Mais les lentilles n’apaisent pas seulement la faim. Pline l’Ancien relevait leurs qualités curatives: elles guériraient les ulcères en tous genres et assureraient une humeur égale à celui qui les mange.[2]
Substitut de la viande pour les pauvres, les lentilles étaient souvent dédaignées par les riches… Ce n’est sans doute pas un plat assez raffiné pour Apicius, qui n’en donne que trois recettes.[3]
A la fois essentielles pour la vie des anciens et trop communes pour être considérées, les lentilles baignent dans une symbolique complexe et ambivalente.
Les Enfers et la richesse
Les lentilles sont associées au deuil et au dieu des Enfers, Pluton pour les Romains. Or ce nom divin est d’origine grecque et signifie «le riche» (Πλούτων), car le dieu veille aussi sur les richesses souterraines, or et métaux précieux enfouis dans le sol. De même, leur forme aplatie pouvait évoquer celle des pièces de monnaie.
Il est souvent affirmé que les Romains avaient pour coutume de s’offrir, aux calendes de janvier, une bourse de lentilles comme porte-bonheur, symbole de fertilité, d’abondance et de richesse. Si le don de petits présents de bon augure (strenae) est bien attesté chez les auteurs latins, notamment chez Ovide[4], les lentilles n’y sont toutefois pas mentionnées, contrairement aux rameaux verts, aux dattes, aux figues sèches, au miel ou encore aux pièces de monnaie.
La tradition associant les lentilles au bon augure s’est néanmoins maintenue dans plusieurs régions méditerranéennes. En Provence, par exemple, on fait germer des graines dont les jeunes pousses ornent ensuite les tables en signe d’abondance à venir.
Cotechino con lenticchie
Mais c’est surtout en Italie, plus particulièrement au nord, que les lentilles ont gardé toute leur aura de porte-bonheur: elles sont incontournables sur la table du Réveillon ou le jour de l’an, accompagnées du célèbre cotechino ou du zampone, saucisses de porc typiques de la région de Modène.
Comme le dit le dicton italien: Lenticchie a capodanno, fortuna tutto l’anno![5]
[2] Pline L’Ancien, Histoire naturelle, Livre XVIII, 31: invenio apud auctores aequanimitatem fieri vescentibus ea, «Je trouve chez les auteurs que les lentilles donnent l’égalité d’humeur à ceux qui en mangent.» et Livre XXII, 70.
[3] Apicius, L’art culinaire, livre V, chapitre 2: Lentilles aux fonds de cardons (183), lentilles aux châtaignes (184), autre recette de lentilles (185).
Selon la chercheuse Joan Tucker (University of Georgia, Athens, USA), une fresque peinte dans le lararium d’une maison du quartier I.xiv.6/7 à Pompéi représente plusieurs ouvriers pesant des paniers d’oignons sur une plateforme avant qu’ils ne soient descendus par une rampe jusqu’à un petit bateau. Cette scène, placée dans un lieu de culte domestique, symboliserait la bénédiction divine sur une activité économique essentielle. Pompéi était en effet célèbre pour sa variété d’oignons, la Pompeiana cepa, mentionnée par Columelle qui en décrit les méthodes de conservation (De Re Rustica 12.10.1).
Aliment prisé des masses mais méprisé des élites, remède universel mais contesté, aphrodisiaque donnant cependant une haleine repoussante, objet de moquerie ou divinité vénérée: l’oignon cumule les paradoxes dans la culture antique. Sous ses tuniques concentriques se cache un aliment qui révèle les fractures sociales, les débats médicaux et les tensions religieuses du monde gréco-romain.
Un condiment du peuple
Dans la société antique grecque ou romaine, l’oignon appartient avant tout à la cuisine populaire. Les textes le présentent systématiquement comme un aliment du commun, aux côtés de l’ail et du poireau.
Au début du 4e siècle avant notre ère, Xénophon rapporte dans son Banquet un échange savoureux. Nicératos, l’un des personnages que l’on sait jeune marié, rapporte qu’Homère aurait dit que rien n’accompagne mieux le vin que l’oignon. Cette assertion hasardeuse provoque la plaisanterie d’un autre protagoniste, Charmide:
«Nicératos souhaite rentrer à la maison en exhalant l’odeur de l’oignon, afin que sa femme croie qu’aucune femme n’a même songé à l’embrasser»[1].
La propriété de l’oignon à altérer l’haleine humaine est la plus évidente, même si -on le verra plus loin- c’est loin d’être la seule. Son odeur tenace le classe parmi les nourritures vulgaires, incompatibles avec les raffinements de l’élite. Il fait partie de la diète quotidienne du paysan, du soldat et de l’esclave. Aristophane évoque «l’odeur du rot d’un mangeur d’oignon», typique du soldat[2]. Plus loin le chœur célèbre la fin de la vie militaire en des termes: «Je me réjouis, oui, je me réjouis d’être débarrassé du casque, du fromage et des oignons!»[3]
Quelques siècles plus tard, le poète latin Pétrone pousse la moquerie jusqu’à l’injure dans son Satyricon. Le passage s’ouvre sur un éclat de rire déplacé de Giton, jeune garçon efféminé et esclave-compagnon du narrateur Encolpe. Il s’attire les foudres d’un autre personnage:
«Et toi aussi, dit-il, tu rigoles, espèce d’oignon frisé?»[4]
L’expression est unique et certainement inventée par Pétrone. Elle conjugue donc moquerie esthétique et mépris de classe. Suit une tirade d’autres injures toutes plus imagées et délirantes les unes que les autres, typiques du Satyricon.
Malgré cette piètre réputation, Apicius, cuisinier des élites, mentionne l’oignon dans plus de quatre-vingts recettes[5]. Bien sûr, pour lui, il ne s’agit pas de croquer à pleines dents dans des bulbes frais. Aucune recette n’a l’oignon pour ingrédient principal. L’oignon, frais ou séché, entre dans les préparations complexes, en tant que condiment habilement associé à d’autres, tels que la livèche, la rue, l’origan ou la sarriette.
Ce pays où les divinités poussent dans les potagers
Les latins se moquent aussi des Egyptiens qui, selon Pline, vénéreraient l’oignon comme une divinité: «l’Égypte honore l’ail et les oignons comme des dieux dans ses serments»[6]. Juvénal, dans ses Satires, poursuit la moquerie:
«Là, on vénère des chats; ici, un poisson du fleuve; là encore, des cités entières adorent un chien. Nul n’honore Diane. Il est sacrilège de violer ou de mordre un poireau ou un oignon – ô peuples sacrés, pour qui de telles divinités poussent dans les potagers!»[7]
La critique est même reprise par les auteurs chrétiens. Prudentius, au 4e siècle, dénonce ceux qui «osent placer parmi les dieux des nuées le poireau et l’oignon, et situer l’ail et Sérapis au-dessus des astres du ciel»[8].
En réalité, l’Egypte pharaonique ne vénérait pas de légumes comme divinités en soi. Il s’agit d’offrandes ou d’attributs utilisés comme symboles de fertilité, de croissance, ou de santé. Les auteurs latins font un amalgame entre l’usage rituel et la vénération dans le but de déconsidérer une culture étrangère. La mauvaise foi est évidente, alors que les associations entre divinités et produits naturels existaient tout autant dans le monde gréco-latin. Athénée rapporte la tradition selon laquelle «Latone (Léto), enceinte d’Apollon, se prit d’affection pour la gethyllis (oignon ou plante de la même famille); c’est pourquoi cette plante a obtenu une telle vénération»[9]. L’auteur fait allusion aux Théoxénies de Delphes, rituel dans lesquels les dieux sont symboliquement invités à un banquet. Quiconque amenait en offrande un oignon de taille particulièrement imposante, pouvait avoir l’honneur considérable de partager la table des dieux.
Dans le monde antique, on peut aussi rêver de manger des oignons en grande quantité, et cela n’est pas sans signification. Artémidore de Daldis, dans ses Clefs des songes, propose une interprétation onirique sophistiquée: «Si quelqu’un rêve qu’il mange beaucoup d’oignons et qu’il est malade, il guérira. Mais s’il en mange peu, il mourra. Car ceux qui meurent versent peu de larmes»[10]. La logique repose sur une association symbolique entre les larmes provoquées par l’oignon et la vitalité : plus l’oignon fait pleurer, plus il témoigne d’une force de vie capable de résister à la maladie.
Les paradoxes de l’usage médical
Les vertus médicales de l’oignon ne sont pas que symboliques. Mais, là aussi, l’ambivalence est de mise.
Pline l’Ancien consacre plusieurs chapitres de son Histoire naturelle aux vertus thérapeutiques du bulbe: «Les oignons cultivés, par leur seule odeur et leur capacité à faire pleurer, dissipent les troubles de la vue – plus encore si on s’enduit les yeux de leur suc»[11]. L’auteur énumère ensuite une longue liste d’applications: ulcères de la bouche, morsures de chien, plaies de toutes sortes, surdité, alopécie.
Mais Pline note aussi les controverses médicales: «Sur ce sujet, les médecins sont en profond désaccord. Les plus récents disent que l’oignon est mauvais pour la poitrine et la digestion, qu’il provoque des flatulences et donne soif. L’école d’Asclépiade, en revanche, estime qu’il améliore le teint, que consommé chaque jour à jeun, il assure une bonne santé»[12].
Pline recommande même d’utiliser l’oignon en suppositoire pour soulager les hémorroïdes.
Le bulbe serait aussi un stimulant, donnant force et vigueur. Dans la suite du texte de Xénophon déjà cité, l’auteur fait dire à Socrate: «Pour celui qui se prépare au combat, il est bon de grignoter de l’oignon, de même que certains font manger de l’ail à leurs coqs de combat avant de les lancer dans l’arène.»[13]
L’oignon aphrodisiaque
Pour les auteurs latins, cette propriété revigorante de l’oignon s’étend aussi aux plaisirs charnels. Si l’odeur repousse, l’effet excite. Ovide, dans ses Remèdes à l’amour, recommande expressément de l’éviter:
«Qu’il soit de Daunie, des rivages de Libye, ou qu’il vienne de Mégare, l’oignon sera nocif dans tous les cas. Il convient tout autant d’éviter la roquette excitante, ainsi que tout ce qui excite les corps à Vénus»[14].
Cette réputation aphrodisiaque explique pourquoi certains prêtres et les pythagoriciens s’en abstenaient.
Le bulbe incarne la force générative de la nature, ce qui justifie son rôle dans les rituels nuptiaux. Athénée rapporte qu’en Thrace, lors du mariage du général Iphicrate avec la fille du roi Cotys, «parmi les autres cadeaux de noce», figurait «un coffre de douze coudées plein d’oignons» aux côtés, entre autres, d’un pot de neige et d’un pot de lentilles[15].
Au prochain mariage, vous saurez donc quoi offrir.
Semer, cultiver, conserver
Différentes variétés d’oignons (photo Wikimedia)
L’Antiquité ne connaissait pas un seul oignon, mais toute une palette de variétés aux noms évocateurs. Les Grecs distinguaient soigneusement l’oignon de Sarde de celui de Samothrace, l’Alsidénienne de la Cnidienne. Cette dernière avait d’ailleurs la réputation d’être la moins lacrymogène. Les Chypriotes, à l’inverse, faisaient pleurer à chaudes larmes.
Rome enrichit encore cette diversité géographique. Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XIX, 101-116) énumère avec précision les spécialités régionales: l’Africaine, réputée pour son âcreté, la Gauloise, la Tusculane au goût plus doux, et l’Ascalonienne, venue de cette ville du Proche-Orient qui a donné son nom à l’échalote moderne. Chacune avait ses qualités: les rondes étaient préférées aux allongées, les rouges plus piquantes que les blanches.
D’unio à oignon
Columelle (De re rustica, X, 123) évoque une variété que les paysans appelaient unio (unionem, à l’accusatif). Ce bulbe «solitaire», qui ne produit pas de rejets latéraux contrairement à l’ail, tire son nom du latin unus (un seul). Le mot à donné «oignon » en français et «onion» en anglais, alors que la plupart des langues latines ont conservé la mémoire du latin classique caepa/cepa comme l’italien cipolla.
Cultiver l’oignon dans l’Antiquité relevait d’un véritable savoir-faire. Les agronomes romains distinguaient deux grandes catégories: les oignons-condiments, semés au printemps entre mars et mai, et les oignons de conservation, plantés après l’équinoxe d’automne.
Les conseils de Pline révèlent une agriculture déjà sophistiquée. Le terrain devait être bêché trois fois, désherbé méticuleusement. On recommandait d’ajouter de la sarriette au semis, car cette plante compagne favorisait la croissance. Le sarclage s’effectuait jusqu’à quatre fois dans la saison: «plus on sarcle, plus l’oignon grossit», notait-il.
La conservation posait un défi majeur dans un monde sans réfrigération. Columelle livre une recette précise pour ses oignons de Pompéi: après séchage au soleil et refroidissement à l’ombre, on les disposait sur un lit de thym dans des jarres de terre cuite, recouverts d’une saumure composée de trois parts de vinaigre pour une de sel.
D’autres techniques existaient. Pline recommandait de frotter les bulbes d’eau salée tiède pour prolonger leur conservation, ou de les suspendre au-dessus de braises pour empêcher la germination. Varron, cité par Pline, conseillait de les piler avec du sel et du vinaigre avant de les faire sécher : cette préparation résistait aux vers.
Les Anciens avaient compris que l’oignon, comme l’ail, continue de vivre après la récolte. Ils notaient qu’il pouvait germer même hors sol, phénomène qui fascinait autant qu’il compliquait le stockage.
[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIX, 101 : Alium cepasque inter deos in iureiurando habet Aegyptus.
[7] Juvénal, Satires, XV, 7-10 : illic aeluros, hic piscem fluminis, illic / oppida tota canem uenerantur, nemo Dianam. / porrum et caepe nefas uiolare et frangere morsu / (o sanctas gentes, quibus haec nascuntur in hortis numina!).
[8] Prudentius, Contre Symmaque, II, 865: Porrum et cæpe Deos imponere nubibus ausi / Alliaque et Serapin coeli super astra locare.
[11] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 39 : sativae olfactu ipso et delacrimatione caligini medentur, magis vero suci inunctione.
[12] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 42 : reliqua inter medicos mira diversitas. proximi inutiles esse praecordiis et concoctioni inflationemque et sitim facere dixerunt. Asclepiadis schola ad colorem quoque validum profici hoc cibo et, si ieiuni cotidie edant, firmitatem valetudinis custodiri, stomacho utiles esse, spiritus agitatione ventrem mollire, haemorrhoidas aperire subditas pro balanis.
[14] Ovide, Remèdes à l’amour, 797-799 : Daunius, an Libycis bulbus tibi missus ab oris, / an veniat Megaris, noxius omnis erit. / Nec minus erucas aptum vitare salaces, / et quicquid Veneri corpora nostra parat.
[15] Athénée de Naucratis, Deipnosophistes, IV, 131 : βολβῶν τε σιρὸν δωδεκάπηχυν.
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L’hydromel est considéré comme la boisson alcoolisée la plus ancienne de l’histoire de l’humanité (Photo Wikimedia).
Aux environs de l’an 330 avant notre ère, l’astronome et explorateur grec Pythéas quitte sa ville natale de Massalia (Marseille), peut-être sur demande d’Alexandre le Grand, pour explorer par mer les territoires les plus au nord qu’il puisse trouver. En chemin, il décrit une boisson faite à base de céréales et de miel, semblable à l’hydromel. C’est également à cette période que le philosophe Aristote, précepteur du même Alexandre, aurait écrit la recette de l’hydromel façon méditerranéenne, soit à base d’eau et de miel uniquement, qu’on laissait fermenter.
Si la deuxième moitié du 4e siècle avant notre ère semble donc le moment où l’hydromel se popularise dans le monde gréco-romain, on trouve des traces de ce breuvage en Chine il y a environ 10’000 ans et en Egypte il y a plus de 4’500 ans. Plus universel que le vin, puisqu’on en trouve des traces sur tous les continents et à peu près sous toutes les latitudes, l’hydromel est considéré comme la boisson alcoolisée la plus ancienne de l’histoire de l’humanité, bien avant la bière.
40 jours sous le cagnard
Les textes de Pythéas et d’Aristote mentionnant l’hydromel ne nous étant pas parvenus, il faut attendre l’agronome Columelle et le naturaliste Pline l’ancien –au 1er siècle de notre ère– pour avoir les premières recettes écrites. Voici celle de Pline, très proche de celle de Columelle:
«On fait aussi du vin avec de l’eau et du miel seulement. On recommande de conserver pour cet objet pendant cinq ans de l’eau de pluie. Des gens experts se contentent, dés qu’elle est tombée, de la faire bouillir jusqu’à réduction d’un tiers; et ils ajoutent un tiers de miel vieux ; puis ils tiennent ce mélange au soleil pendant quarante jours, à partir du lever de la Canicule. D’autres le soutirent au bout de dix jours, et bouchent les vases. On nomme cette boisson hydromel, et avec le temps elle prend le goût de vin; le meilleur hydromel est celui de Phrygie.»[1]
«Meilleur», cela signifie-t-il bon pour nos habitudes gustatives contemporaines? Pas sûr!
Voici l’avis d’experts du breuvage sur un site internet ayant pour objectif de promouvoir sa fabrication: «A travers toutes les recettes qui nous sont restées, le thème est récurrent: nos aïeux fabriquaient leur hydromel avec une méthode qui a toutes les chances de donner un hydromel imbuvable par nos standards aujourd’hui:
La fermentation à une chaleur très élevée (quarante jours au soleil au plus fort de l’été) créerait des arômes fermentaires identifiés comme des défauts, notamment des alcools de fusels, qui peuvent donner des saveurs de dissolvant.
La durée d’exposition à l’air très longue causerait vraisemblablement une oxydation de l’hydromel très poussée, ce qui crée des arômes boisés, de noix très puissants, et qui diminue généralement la complexité aromatique du breuvage, atténuant le miel.»[2]
Bref, une vraie purge.
Assurer une descendance
Diodore de Sicile est un historien grec du Ier siècle av. J.-C., contemporain de Jules César et d’Auguste. Il est l’auteur de la Bibliothèque historique, une monumentale histoire universelle.
D’ailleurs, dans son livre XXIII, celui qui traite des remèdes tirés des arbres fruités, Pline évoque à différentes reprises les vertus médicinales de l’hydromel comme liquide pour y faire macérer le principe actif d’une plante, dont celle-ci:
«De la même manière, le daphnoides (laurier sauvage), ou sous les autres noms que nous avons mentionnés, est bénéfique. Il agit comme un laxatif, que ce soit sous forme de feuilles fraîches ou sèches, à raison de trois drachmes (environ 11 g), mélangées avec du sel et de l’hydromel dilué (…)»[3]
Si l’hydromel était plutôt réservé aux cérémonies religieuses, aux jours de fêtes ou comme médicament chez les Romains, il semble avoir été une boisson courante dans de nombreuses autres régions. Les légendes, la mythologie et les traces historiques situent bien sûr le cœur de la consommation de l’hydromel au nord de l’Europe, là où la vigne était inexistante[4]. Mais pas seulement. L’historien grec du 1er siècle avant notre ère Diodore de Sicile rapporte dans sa Bibliothèque historique:
«Quant à leurs mœurs, les Celtibériens[5] sont très cruels à l’égard des malfaiteurs et des ennemis; mais ils sont généreux et humains envers leurs hôtes. Ils hébergent avec plaisir les étrangers qui voyagent dans leur pays, mais ils rivalisent à qui leur donnera l’hospitalité, louent ceux que les étrangers accompagnent, et les regardent comme chéris des dieux. Ils se nourrissent de toutes sortes de viandes en abondance; l’hydromel est leur boisson, car le pays est très riche en miel; ils achètent le vin que les marchands leur apportent par mer.»[6]
Diodore évoque également l’hydromel lors d’une fête en l’honneur d’Hemithée, petite-fille de Dionysos, dans la ville de Castabus dans le sud de l’Anatolie. Mais ici un doute subsiste. Compte tenu du mythe qui entoure Emithée il est possible qu’il s’agisse-là de vin miellé: ses sœurs et elle se seraient endormies au lieu de surveiller des amphores remplies de vin, entraînant les foudres de leur père, avant d’être sauvées par Apollon.
Terminons par une touche de romantisme, relative à une légende que l’on retrouve un peu partout Europe, mais aussi en Egypte, sans qu’elle soit véritablement sourcée. Elle concerne les jeunes mariés. Ceux-ci devaient consommer durant le mois suivant leur union, c’est-à-dire pendant un cycle lunaire, exclusivement de l’hydromel, aux vertus fortifiantes et aphrodisiaques supposées, donc à même de leur assurer une descendance. Il n’en fallait pas davantage pour que naisse l’expression «lune de miel».
[1] Pline l’ancien, Histoire naturelle livre 14, XX (XVII): Fit vinum et ex aqua ac melle tantum. Quinquennio ad hoc servari caelestem iubent. Alii prudentiores statim ad tertias partes decocunt et tertiam veteris mellis adiciunt, dein XL diebus canis ortu in sole habent. Alii diffusa ita decimo die obturant. Hoc vocatur hydromeli et vetustate saporem vini adsequitur, nusquam laudatius quam in Phrygia.
[3] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre 23, XXIX: Eodem modo pota daphnoides sive iis nominibus, quae diximus, silvestris laurus prodest, alvum solvit vel recenti folio vel arido drachmis III cum sale inhydromelite (…)
[4] Jacques André, L’Alimentation et la cuisine à Rome, Les Belles Lettres, Paris, 2018, p. 175.
[5] Population celtisée située au nord et à l’est de la péninsule ibérique.
Le panthéon gréco-romain n’a pas de secret pour vous? Voilà de quoi vous en assurer avec le portrait en quelques traits caractéristiques des 14 principales divinités.
Zeus – Jupiter
Depuis qu’il a évincé les Titans et les Géants, Zeus (Jupiter pour les Romains) règne en maître absolu sur les divinités et les humains. Dans le partage de l’univers avec ses frères, il s’est gardé le ciel, ce qui est quand même mieux que la mer (Poséidon) et surtout que le monde souterrain (Hadès). De là, il peut foudroyer tous les récalcitrant-e-s, et poursuivre de ses assiduités femmes divines et mortelles. Sa puissance lui permet aussi, quand il le veut bien, d’être justicier et protecteur, voir bienfaiteur et sauveur. Ses attributs sont la foudre (soit un faisceau d’éclairs), l’aigle, le chêne, et sa couleur le blanc.
Héra – Junon
Sœur et épouse légitime de Zeus, Héra (Junon pour les Romains) représente la force vitale sous tous ses aspects : la fécondité du mariage, mais aussi de la recherche du pouvoir et de la jalousie vengeresse (dans ce domaine, elle a fort à faire). Elle partage avec Zeus (et avec Hestia) la pureté symbolique de la couleur blanche. Ses attributs sont le paon, le lys et le diadème.
Poséidon – Neptune
Dans le partage de l’univers, Poséidon (Neptune pour les Romains) s’est vu confier l’immensité aquatique des mers et des océans. Pour les Anciens, il s’agit d’un lot presque aussi inconnu et redoutable que le monde souterrain. D’autant que Poséidon est colérique et violent. Quand il s’énerve, la terre tremble ! Il est armé d’un trident et ses animaux préférés sont les dauphins, mais aussi les chevaux (qui comme les flots doivent être dompté). Nous lui avons donné logiquement une préférence pour le bleu.
Déméter – Cérès
Déméter (Cérès pour les Romains) est une bonne pâte. Quand sa fille est enlevée par Hadès, elle remue ciel et terre pour la retrouver, provoquant au passage notre hiver. Emotive, elle est néanmoins généreuse, guidant les humains dans l’art de l’agriculture et des moissons. Logiquement, on la rencontre munie d’épis de blé ou d’une faucille. Avec son animal favori aussi, la truie. Et donc nous lui avons donné une préférence pour le vert.
Aphrodite – Vénus
Aphrodite (Vénus pour les Romains) est la déesse de la beauté et de l’amour. Elle est mariée avec Héphaïstos, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des aventures multiples, notamment avec Hermès, Dionysos ou Arès. Car sa nature est de séduire inlassablement. Ses attributs sont le miroir, le coquillage, le cygne, la rose et le myrte, un arbrisseau aromatique toujours feuillu.
Artémis – Diane
En vous faufilant sans bruit dans la forêt, peut-être rencontrerez-vous Artémis (Diane pour les Romains), ou du moins son animal préféré, la biche. Comme celle-ci, la déesse est timide et imprévisible, régnant discrètement sur le monde sauvage. Munie de son arc, elle est chasseresse, mais assure aussi la protection des animaux – et accessoirement des jeunes enfants. Elle affectionne la couleur argentée de la Lune, et le myrte, ce buisson odorant, comme Aphrodite.
Apollon – Phébus
Non seulement Apollon (aussi appelé Phébus par les Romains) est beau, mais c’est aussi un être libre. Ses talents sont multiples : le chant, la musique (la lyre est l’un de ses attributs), la poésie. Dieu solaire, il est aussi guérisseur et purificateur. L’or est naturellement sa couleur et le laurier dont on couronne les poètes et les vainqueurs sa plante fétiche. Un défaut ? La colère et la vengeance : les corbeaux étaient blancs avant d’apporter de mauvaises nouvelles à Apollon, et les Cyclopes n’ont pas échappé à ses flèches qui, comment les rayons du soleil, peuvent être destructrices.
Athéna – Minerve
Athéna (Minerve pour les Romains) est l’intelligence et la sagesse incarnée ! Au service de quelle cause ? Ça dépend. Elle est la déesse protectrice des héros, des artisans et des maîtres d’école, mais elle est aussi experte en stratégie militaire et en « art » de la guerre. Elle est d’ailleurs représentée armée du casque, de la lance et du bouclier, qui resplendissent des éclats jaunes du bronze. Son animal est la chouette et son arbre l’olivier que, dit-on, elle a offert à la ville qui l’honore de son nom.
Hermès – Mercure
Fils illégitime de Zeus, Hermès (Mercure pour les Romains) doit faire preuve d’ambition et de ruse pour accéder à la reconnaissance des dieux de l’Olympe. Pour cela, il ne recule devant rien : il parcourt la Terre, échange ce qu’il peut pour obtenir ce qu’il veut, quitte à dérober ce qu’il faut (par exemple les vaches d’Apollon). Il deviendra ainsi le patron des voyageurs, des commerçants et des voleurs… Il est parfois représenté avec un coq, symbole de la nouvelle journée, et plus souvent avec un accessoire ailé, chaussure, chapeau ou bâton. Nous lui avons donné le gris pour couleur.
Héphaïstos – Vulcain
C’est le plus laid des dieux (parce qu’Héra l’a enfanté sans mâle) et il est boiteux (victime de maltraitance infantile), mais ce n’est pas le plus maladroit. Héphaïstos (Vulcain pour les Romains), avec son marteau et son enclume sur son volcan, est le roi de l’industrie. Travailleur et ingénieux, il invente et fabrique des merveilles : les foudres de Zeus, le bouclier d’Agamemnon, les armes d’Achille, la couronne d’Ariane… Il serait même l’inventeur d’une sorte de trépied automobile permettant aux dieux de se rendre sans effort aux assemblées ! Lui se déplace à dos d’âne. Et l’orange de la lave est sa couleur toute indiquée.
Arès – Mars
Comme le loup, son animal préféré, voilà un dieu qu’il vaut mieux éviter de croiser. Arès (Mars pour les Romains) est aussi fort que brutal. Pour un rien, il vous vole furieusement dans les plumes. D’ailleurs, il n’a jamais été très populaire en Grèce, peut-être aussi parce qu’il avait pris le parti des Troyens. Tout au plus l’invoquait-on lors des serments : la menace était claire pour les parjures. Chez les Romains, Mars est devenu beaucoup plus populaire. On ne s’en étonnera pas vu leur goût pour la guerre et les conquêtes. Parmi les attributs d’Arès-Mars, on trouve le chardon – plante plutôt agressive – et la couleur rouge, comme le sang.
Dionysos – Bacchus
Il a le sens de la fête, Dionysos (Bacchus pour les Romains) ! Quand il débarque avec son cortège de satyres et de bacchantes, avec Pan et Priape, on sait comment ça commence, pas comment ça finira. C’est le dieu de la vigne et de vin – sans modération – mais aussi de la nature sauvage et de tous les débordements. On raconte que les orgies dionysiaques, dans des temps très reculés, pouvaient aller jusqu’à l’omophagie, soit le fait de s’entre-dévorer comme des bêtes se nourrissant de chaire crue… Dionysos est reconnaissable (outre son état d’ivresse) à son thyrse, soit un bâton feuillu. A la panthère qui l’accompagne, aussi. On lui attribue la vigne, mais aussi le figuier, souvent liés dans la culture antique. Quel autre couleur pour lui que le violet du vin pur ?
Hadès – Pluton
Hadès (Pluton pour les Romains) n’a pas eu de chance dans le partage de l’univers, et il en tire une grande amertume. Depuis, il règne en solitaire sur le monde souterrain et s’efforce de faire avec autant d’application que de cruauté le sale boulot : pas un mortel qui lui est confié ne doit s’échapper, par même Eurydice, la compagne d’Orphée. L’animal préféré d’Hadès est le serpent – qui lui envoie pas mal de « clients » – et son arbre le cyprès, toujours très en vogue dans nos cimetières. Sa couleur est le noir, comme les profondeurs de la Terre.
Hestia – Vesta
Dans le panthéon gréco-latin, les divinités rassurantes ne sont pas légion. Mais il y a Hestia (Vesta pour les Romains). Elle veille sur le feu du foyer – et par conséquent la sécurité de la maisonnée – et aussi sur la fidélité – la sécurité du couple, donc. Elle est bienveillante, calme et dévouée… Qui a dit d’un mortel ennui ? Le fait est qu’il n’y a quasiment aucun mythe la concernant. Homère l’ignore superbement. Quand Platon met en scène le cortège des Olympiens, dans Phèdre, il précise qu’Hestia n’en fait pas partie, car elle demeure en permanence sur l’Olympe. Comme l’âne qu’elle affectionne et la torche qui illumine la maison, ses attributs. Sa couleur est le blanc (comme pour Zeus et Héra) : on aurait de la peine à imaginer un autre choix.
Le 14 juin 2025, dans le cadre enchanteur du jardin situé derrière le Musée romain de Lausanne-Vidy, une trentaine de convives ont partagé un repas composé de mets et de boissons fidèlement adaptés de recettes antiques.
Entre chaque service, l’équipe de Nunc est bibendum a proposé des éclairages historiques et culinaires, offrant ainsi un véritable voyage dans la culture gastronomique de la Rome ancienne.
Le menu complet figure parmi les images de l’événement.
D’autres articles du blog de l’association Nunc est bibendum
Aubergiste et clients, dans le tome 12 de Murena, dessin de Theo Caneschi, Dargaud, 2024.
C’est de notoriété publique: les Romains coupaient le vin à l’eau, froide ou chaude, selon l’envie et l’occasion. Ne pas le faire, c’était risquer de sombrer rapidement dans une ivresse non maîtrisée, et surtout passer pour un barbare ignorant tout des raffinements de la civilisation gréco-romaine –un Gaulois, par exemple. C’était aussi se montrer impie, le vin pur ou merum étant offert aux dieux en libation.
Couper le vin avec de l’eau, c’est donc dans l’ordre des choses romaines… pour autant que le citoyen maîtrise la proportion du mélange, 30 à 50% d’eau, semble-t-il.
Ce qui est moins connu, c’est que trop mouiller le vin est aussi très mal vu, si c’est le fait d’un marchand ou d’un aubergiste. Le principe est simple, c’est de la fraude. En diluant trop, le commerçant indélicat vendait à ses clients de l’eau au prix du vin. Bon pour le bénéfice, mais pas pour la réputation.
Une réputation bien ancrée
Pratique malhonnête très répandue, elle était même devenue dans le monde romain un motif courant de plaisanterie et de raillerie, voire de colère.
Ainsi, un client particulièrement échauffé à laissé sur un mur de Pompéi le témoignage de sa rage:
«Que ces mensonges te coûtent cher, aubergiste! Tu nous vends de l’eau et tu bois le vin pur toi-même.»[1]
Une vingtaine d’années après l’ensevelissement de Pompéi et de ses graffitis sous les cendres du Vésuve, la réputation des aubergistes ne s’est pas améliorée. Le poète Martial les brocarde avec l’humour corrosif dont il a le secret:
«Frappée par des pluies continuelles, la vendanges est détrempée… Tu ne pourrais, aubergiste, quand bien même tu le voudrais, vendre du vin pur!»[2]
Dans une autre épigramme, il retourne l’argument en faisant allusion à une très grave pénurie d’eau potable qui avait frappé la ville de Ravenne:
«A Ravenne, je préfère avoir une citerne plutôt qu’une vigne. Je pourrais vendre l’eau bien plus cher [que le vin];
Rusé, un aubergiste de Ravenne m’a servi récemment. Alors que je lui demandais du vin mêlé d’eau, il m’a vendu du vin pur!»[3]
Pour Martial, l’aubergiste est un fraudeur invétéré et quand ce n’est plus à son avantage de mouiller le vin, il cesse de le faire quoi que le client lui demande.
Le relevé de l’épitaphe de Vitalis.
Une stèle funéraire, aujourd’hui perdue, dont le texte a été relevé en 1899 en Macédoine, donne le point de vue d’un marchand. Celui-ci s’appelait Vitalis, esclave d’un certain Faustus, mort à 16 ans alors qu’il gérait une auberge pour son maître. Son épitaphe dit ceci:
«Je vous prie, voyageurs, n’en veuillez pas à mon maître si j’ai pu parfois vous donner moins que vôtre dû.»[4]
Difficile de savoir, évidemment, si les remords sont sincères, ou dictés par le maître que la stèle cherche à exonérer.
Mais dans tous les cas, la fraude était semble-t-il généralisée et la méfiance toujours de mise.
Astuce pour client méfiant
Portait supposé de Caton.
Le client soupçonneux pouvait aller chercher chez Caton l’ancien une méthode pour confondre le marchand indélicat:
«Voulez-vous savoir si on a mêlé ou non de l’eau à votre vin? préparez un vase en bois de lierre, et emplissez-le avec le vin que vous soupçonnez avoir été trafiqué. Quand il contient de l’eau, le vin filtre au travers des parois du vase et l’eau reste, car le bois de lierre laisse passer le vin.»[5]
Certes, en raison de la présence d’alcool éthylique, la densité du vin est un tout petit peu plus faible que celle de l’eau. Mais le vin, même pur, reste composé à 80% d’eau… On ne voit pas trop comment cela pourrait fonctionner. Voilà un nouveau champ d’investigation pour l’archéologie expérimentale!
[1] CIL IV.3948: Talia te fallant / utinam me(n)dacia copo / tu ve(n)des acuam et / bibes ipse merum. Le graffiti n’est plus conservé aujourd’hui, voir pompeiiinpictures pour son emplacement.
[2] Martial, Epigrammes, 1, 56: Continuis uexata madet uindemia nimbis / non potes, ut cupias, uendere, copo, merum
[3] Martial, Epigrammes, 3, 56-57: Sit cisterna mihi quam vinea malo Ravennae / cum possim multo vendere pluris aquam // Callidus imposuit nuper mihi copo Ravennae / cum peterem mixtum, vendidit ille merum.
[4] Stèle funéraire de Vitalis: Rogo vos viatores si quid minus dedi me<n>sura ut patri meo adicere(m) ignoscatis.
[5] Caton l’Ancien, De l’agriculture, CXI. Si voles scire in vinum aqua addita sit, nec ne. Si voles scire in vinum aqua addita sit, nec ne, vasculum facito de materia hederacia. Vinum id, quod putabis aquam habere, eodem mittito. Si habebit aquam, vinum effluet, aqua manebit. Nam non continet vinum vas ederaceum
Littéralement, le péplum est un film en jupe… en effet le mot latin emprunté au grec πέπλος/peplos désigne un vêtement féminin. L’action se déroule généralement durant l’Antiquité romaine, grecque ou égyptienne, ou illustre la mythologie antique ou reprend des histoires bibliques. La sélection de films tout à fait subjective que vous propose ci-après Nunc est bibendum ne comprend que des réalisations relativement récentes. En effet, même s’ils s’agit de chefs d’œuvres cinématographiques, les grands péplums du siècle dernier ont parfois vieilli plus vite que leur sujet…
Voici donc nos films ou séries préférés!
Film de Ridley Scott avec Russell Crowe, Joaquin Phoenix, Connie Nielse…
Le général romain Maximus est le plus fidèle soutien de l’empereur Marc Aurèle, qu’il a conduit de victoire en victoire avec une bravoure et un dévouement exemplaires. Jaloux du prestige de Maximus, et plus encore de l’amour que lui voue l’empereur, le fils de Marc Aurèle, Commode, s’arroge brutalement le pouvoir, puis ordonne l’arrestation du général et son exécution.
Vingt ans après sa sortie, malgré quelques libertés avec l’Histoire et fantaisies dans la reconstitution, Gladiator reste le nec plus ultra du péplum!
Film de Alejandro Amenábar avec Rachel Weisz, Max Minghella, Oscar Isaac…
Dans l’Egypte ancienne, en plein déclin de l’empire romain, la philosophe et scientifique Hypatie tente de préserver les connaissances accumulées depuis des siècles au beau milieu des guerres de religion qui font rage.
Un film passionnant et poignant sur la fin de l’empire, au moment où le pouvoir central se désagrège et quand la religion des chrétiens cesse d’être persécutée pour devenir le nouvel oppresseur.
Troy, film de Wolfgang Petersen avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom…
Dans la Grèce antique, l’enlèvement d’Hélène, reine de Sparte, par Paris, prince de Troie, est une insulte que le roi Ménélas ne peut supporter. L’honneur familial étant en jeu, Agamemnon, frère de Ménélas et puissant roi de Mycènes, réunit toutes les armées grecques afin de récupérer Hélène. L’issue de la guerre de Troie dépendra d’un homme: Achille…
Film de Ridley Scott, par David Scarpa, avec Paul Mescal, Pedro Pascal, Connie Nielsen, Denzel Washington…
Des années après avoir assisté à la mort du héros vénéré Maximus aux mains de son oncle, Hanno est forcé d’entrer dans le Colisée lorsque son pays, la Numidie, est conquis par les empereurs tyranniques Caracalla et Geta qui gouvernent désormais Rome d’une main de fer. La rage au cœur, Hanno doit se tourner vers son passé pour rendre la gloire de Rome à son peuple.
Une suite honorable, du très grand spectacle et un Denzel Washington époustouflant… à condition de ne pas être tatillon sur l’historicité, le plaisir l’emporte.
The Eagle, film de Kevin Macdonald avec Channing Tatum, Jamie Bell, Tahar Rahim…
En 140 après J.-C., l’Empire romain s’étend jusqu’à l’actuelle Angleterre. Marcus Aquila, un jeune centurion, est bien décidé à restaurer l’honneur de son père, disparu mystérieusement vingt ans plus tôt avec la Neuvième Légion qu’il commandait dans le nord de l’île. On ne retrouva rien, ni des 5000 hommes, ni de leur emblème, un Aigle d’or.
Une réalisation un peu sous-estimée par la critique. Certes pas un chef d’œuvre, mais un bon film d’action réaliste et bien fait!
Film de Zack Snyder avec Gerard Butler, Lena Headey, Dominic West…
Adapté du roman graphique de Frank Miller, 300 est un récit épique de la Bataille des Thermopyles, qui opposa en l’an – 480 le roi Léonidas et 300 soldats spartiates à Xerxès et l’immense armée perse.
Un style qui doit plus au roman graphique qu’à la reconstitution historique, une action dopée à la testostérone, des combats au ralenti et des giclées de sang, on pourrait comprendre que l’on déteste… Nous on aime!
Life of Brian, film de Terry Jones avec Graham Chapman, John Cleese, Terry Gilliam…
En l’an 0, en terre de Galilée, Mandy et son bébé Brian reçoivent la visite des Rois Mages un beau soir de décembre. Ceux-ci, s’apercevant de leur erreur, remballent prestement leurs présents et filent dans l’étable voisine. Hélas, Brian a tiré le mauvais numéro…
L’humour british existait-il durant l’Antiquité? Certainement et cela donne des scènes désopilantes!
Film de Alain Chabat avec Gérard Depardieu, Christian Clavier, Jamel Debbouze…
Cléopâtre, la reine d’Égypte, décide, pour défier l’Empereur romain Jules César, de construire en trois mois un palais somptueux en plein désert. Si elle y parvient, celui-ci devra concéder publiquement que le peuple égyptien est le plus grand de tous les peuples. Pour ce faire, Cléopâtre fait appel à Numérobis, un architecte d’avant-garde plein d’énergie.
Encore moins respectueux de l’Histoire que le film des Monty Python, il fallait le faire et Chabat l’a fait! Totalement culte.
Film de Jean Yanne avec Jean Yanne, Coluche, Michel Serrault, Françoise Fabian, Michel Auclair, Mimi Coutelier, Darry Cowl, Paul Préboist…
Rahatlocum est une colonie romaine nord-africaine où Jules César est venu passer des vacances dispendieuses. La révolte gronde parmi le petit peuple qui se trouve un leader en la personne du garagiste de Ben-Hur Marcel.
C’est absurde, c’est insolent, c’est du lourd, c’est Jean Yanne! Pour le plaisir de revoir une brochette d’acteurs inoubliables, en particulier Michel Serrault en empereur efféminé et Coluche en révolté malgré lui.
Film d’animation de De Carlo Vogele, scénario de Carlo Vogele et Isabelle Andrivet, avec les voix de Camille Cottin, Niels Schneider, Féodor Atkine…
Sur l’île de Crète, chaque recoin est un terrain de jeu pour Icare, le fils du grand inventeur Dédale. Lors d’une exploration près du palais de Cnossos, le petit garçon fait une étrange découverte: un enfant à tête de taureau y est enfermé sur l’ordre du roi Minos. En secret de son père, Icare va pourtant se lier d’amitié avec le jeune minotaure nommé Astérion.
Un réinterprétation sensible et intelligente du célèbre mythe.
Série en deux saisons de John Milius, William J. MacDonald, Bruno Heller, avec Kevin McKidd, Ray Stevenson, Ciarán Hinds…
Les destins de deux soldats romains et de leurs familles alors que la République Romaine est en train de s’effondrer en laissant peu à peu la place à un Empire.
Série terminée (1 saison) de Charlie Covell avec Jeff Goldblum, Janet McTeer, Stephen Dillane
Alors que la zizanie fait rage sur le mont Olympe et que le tout-puissant Zeus sombre dans la paranoïa, trois mortels sont destinés à redéfinir l’avenir de l’humanité.
Certes, Kaos n’est pas à proprement parler un péplum, mais une transposition déjantée de la mythologie grecque à une époque proche de la nôtre. Jeff Goldblum incarne à merveille un Zeus dépressif à deux doigts de se mettre en mode «éradication » (de l’humanité). Un pur régal!
Série terminée (Saison 1: 2021. Saison 2: 2023) de Simon Burke avec Kasia Smutniak, Liam Cunningham, Alex Lanipekun…
Alors qu’il vient d’être nommé dictateur à vie, Jules César est assassiné par une conspiration de sénateurs. Pour Livia, une jeune fille appartenant à une famille de la haute aristocratie romaine, c’est alors tout un monde qui s’effondre. Avec ses pairs, elle doit se frayer un chemin dans une société brutale au moyen de la stratégie, de la conspiration, de la séduction et du meurtre. Bientôt elle va devenir l’impératrice la plus puissante et la plus influente de Rome.
Une histoire exceptionnelle, une femme exceptionnelle… Un sujet en or pour une série de bonne facture (à part quelques personnages un peu faiblement interprétés, comme le jeune Octave).
La deuxième saison, diffusée aux USA depuis juillet 2023, reprend l’histoire à la fin de la première saison et décrit la façon dont l’impératrice impose sa dynastie face à ses rivaux à la cour impériale.
Barbaren, série terminée (Saison 1: 2020. Saison 2: 2022) de Jan Martin Scharf, Arne Nolting, Andreas Heckmann, avec Laurence Rupp, Jeanne Goursaud, David Schütter…
A travers le prisme de la Bataille de Teutobourg en l’an 9 après Jésus-Christ, le destin de trois jeunes gens qui de l’innocence à la culpabilité, de la loyauté à la trahison et de l’amour à la haine.
Barbares traite d’un grand moment de l’histoire romaine, donne à entendre des Romains parlant latin, fournit un effort de reconstitution notable, et prend un point de vue original en faveur des ennemis de Rome; tout cela contribue à en faire une réussite.
Série en cours de Robert Rodat, avec Iwan Rheon, Anthony Hopkins, Sara Martins…
Rome en 79: la population romaine -ennuyée, agitée et de plus en plus violente- est maintenue dans le droit chemin principalement par deux choses: de la nourriture gratuite et des divertissements spectaculaires, sous la forme de courses de chars et de combats de gladiateurs.
Un scénario qui tient la route, des acteurs pas mauvais: la série se laisse regarder. A condition de ne pas trop être rebutés par des reconstitutions numériques très grossières et un manque total de finesse…
Napi, les navets à la sauce péplum
A éviter… ou à regarder pour se marrer avec un sacré sens du second degré!
Boudica, Queen of War (2023). Film de Jesse V. Johnson, avec Olga Kurylenko, Clive Standen, Peter Franzen...
Dans Boudica, rien ne va. Ce péplum avec Olga Kurylenko dans le rôle titre ne nous épargne rien: un scénario indigent, un souci de l’historicité au niveau zéro, des scènes de batailles dont les ralentis et le gore ne cachent pas la misère, une poignée de figurants censé incarner une armée, des reconstituteurs qui n’ont plus l’âge de leur rôle empêtrés dans ce désastre, un Néron en revanche fluet et adolescent, une épée magique qui vole dans les airs avec des fils de nylon, des dialogues ridicules, une morale digne de la Petite maison dans la prairie… Ce « napus » n’est pas encore sorti en terres francophones. Ce n’est pas nécessaire.
La légende d’Hercule(2014).The Legend of Hercules,film de Renny Harlin, avec Kellan Lutz, Scott Adkins, Liam McIntyre…
Ce film est catastrophiquement mauvais, plagiant honteusement « 300 » et d’autres productions à grands coups de ralentis ratés, d’effets spéciaux abominables et d’acteurs sans charisme ni talent.
La Dernière légion (2007). The Last Legion, film de Doug Lefler, avec Colin Firth, Ben Kingsley, Aishwarya Rai… Un péplum qui confond Rome, Camelot et Bollywood dans un montage chaotique, où les batailles sont molles, les costumes grotesques et la mise en scène semble chercher la caméra autant que le sens.
Vercingétorix, la légende du roi druide(2001). Film de Jacques Dorfmann, avec hristopher Lambert, Klaus Maria Brandauer, Max von Sydow…
Ce chef gaulois-là, incarné (si l’on peut dire) par Christophe Lambert, personne ne l’aurait suivi.
A la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante, les écrans sont envahis par des péplums italiens bon marché et musculeux, dont les héros –Hercule, Maciste, Ursus, Samson, Goliath…– sont incarnés par des culturistes en reconversion. C’est une mine de nanars qui mélangent les mythes et les époques, à l’image de Samson contre Hercule* (1961) avec Serge Gainsbourg dans le rôle du méchant, et n’hésitent pas à faire des incursions dans le fantastique, comme Hercule contre les vampires* (1962) avec Christopher Lee.
* Cliquer sur le lien pour visionner le film intégral.
Tous les autres, du plus récent au plus ancien
2000-hodie
Ben-Hur(2016). Film de Timur Bekmambetov avec Jack Huston, Toby Kebbell, Rodrigo Santoro
Exodus – Gods and Kings(2014). Film de Ridley Scott avec Christian Bale, Joel Edgerton, John Turturro
Noé(2014) Noah. Film de Darren Aronofsky avec Russell Crowe, Jennifer Connelly, Ray Winstone
Pompéi(2014) Pompeii. Film de Paul W. S. Anderson avec Kit Harington, Emily Browning, Kiefer Sutherland
Hercule(2014) Hercules. Film de Brett Ratner avec Dwayne Johnson, Ian McShane, Rufus Sewell
300 : La Naissance d’un empire(2014) 300: Rise of an Empire. Film de Noam Murro avec Sullivan Stapleton, Eva Green, Rodrigo Santoro
La Colère des Titans(2012) Wrath of the Titans. Film de Jonathan Liebesman avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes
Les Immortels(2011) Immortals. Film de Tarsem Singh avec Henry Cavill, Stephen Dorff, Mickey Rourke
Centurion(2010). Film de Neil Marshall avec Michael Fassbender, Andreas Wisniewski, Dave Legeno
Le Choc des Titans(2010) Clash of the Titans. Film de Louis Leterrier avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes
Alexandre(2004) Alexander. Film de Oliver Stone avec Colin Farrell, Anthony Hopkins, David Bedella
La Passion du Christ(2004) The Passion of the Christ. Film de Mel Gibson avec Jim Caviezel, Maia Morgenstern, Christo Jivkov
1970-1999
La Dernière Tentation du Christ(1988)The Last Temptation of Christ. Film de Martin Scorsese avec Willem Dafoe, Harvey Keitel, Paul Greco
Le Choc des Titans(1981) Clash of the Titans. Film de Desmond Davis avec Harry Hamlin, Laurence Olivier, Judi Bowker
Caligula(1979) Io, Caligola. Film de Tinto Brass avec Malcolm McDowell, Teresa Ann Savoy, Guido Mannari
1960-1969
Satyricon(1969). Film de Federico Fellini avec Martin Potter, Hiram Keller, Max Born
Médée(1969) Medea. Film de Pier Paolo Pasolini avec Guiseppe Gentile, Margaret Clementi, Sergio Tramonti
Pharaon(1966) Faraon. Film de Jerzy Kawalerowicz avec Jerzy Zelnik, Wieslawa Mazurkiewicz, Barbara Brylska
La Chute de l’empire romain(1964) The Fall of the Roman Empire. Film de Anthony Mann avec Sophia Loren, Stephen Boyd, Alec Guinness
L’Évangile selon Saint Matthieu(1964) Il Vangelo secondo Matteo. Film de Pier Paolo Pasolini avec Enrique Irazoqui, Margherita Caruso, Susana Pasolini
Cléopâtre(1963) Cleopatra. Film de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor, Richard Burton, Rex Harrison
Jason et les Argonautes (1963) Jason and the Argonauts. Film de Don Chaffey avec Todd Armstrong, Nancy Kovack, Gary Raymond
Le Colosse de Rhodes(1961) Il Colosso di Rodi. Film de Sergio Leone avec Rory Calhoun, Lea Massari, Georges Marchal
Barabbas(1961). Film de Richard Fleischer avec Anthony Quinn, Silvana Mangano, Arthur Kennedy
Spartacus(1960). Film de Stanley Kubrick avec Kirk Douglas, Laurence Olivier, Jean Simmons
Ante 1960
Ben-Hur(1959). Film de William Wyler avec Charlton Heston, Jack Hawkins, Haya Harareet
Salomon et la Reine de Saba(1959) Solomon and Sheba. Film de King Vidor avec Yul Brynner, Gina Lollobrigida, George Sanders
Les Derniers Jours de Pompéi(1959) Gli Ultimi Giorni di Pompei. Film de Mario Bonnard et Sergio Leone avec Steve Reeves, Christine Kaufmann, Fernando Rey
Les Dix Commandements(1956) The Ten Commandments. Film de Cecil B. DeMille avec Charlton Heston, Yul Brynner, Anne Baxter
Ulysse(1954) Ulisse. Film de Mario Camerini avec Kirk Douglas, Silvana Mangano, Anthony Quinn
La Terre des pharaons(1955) Land of the Pharaohs. Film de Howard Hawks avec Jack Hawkins, Joan Collins, Dewey Martin
L’Égyptien(1954) The Egyptia . Film de Michael Curtiz avec Jean Simmons, Victor Mature, Gene Tierney
Jules César(1953) Julius Caesar. Film de Joseph L. Mankiewicz avec Marlon Brando, James Mason, John Gielgud
La Tunique(1953) The Robe. Film de Henry Koster avec Richard Burton, Jean Simmons, Victor Mature
Quo Vadis(1951 . Film de Mervyn LeRoy avec Robert Taylor, Deborah Kerr, Leo Genn
Samson et Dalila(1949) Samson and Delilah. Film de Cecil B. DeMille avec Hedy Lamarr, Victor Mature, George Sanders
Première publication décembre 2021, modifié décembre 2025
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La boisson alcoolisée connue sous le nom de «bière» tire son nom du latin bibere (par l’intermédiaire de l’allemand «bier»), qui signifie «boire», et le mot espagnol «cerveza» vient du latin cerevisia, qui signifie «bière», ce qui donne une idée de l’ancienneté de la consommation de cette boisson par les êtres humains.
Pourtant, le brassage de la bière n’a pas commencé avec les Romains, mais des milliers d’années plus tôt. Les Chinois brassaient un type de bière, mais le produit qui devint le plus populaire est attribué aux Sumériens de Mésopotamie et sa fabrication débuta probablement il y a plus de 10000 ans. Le site connu sous le nom de Godin Tepe (dans l’actuel Iran) a fourni des preuves du brassage de la bière vers 3500 av. JC, tandis que les sites fouillés à Sumer suggèrent une date encore plus ancienne sur la base de céramiques considérées comme des restes de cruches à bière et de résidus trouvés dans d’autres récipients anciens. Malgré cela, la date d’environ 4000 av. JC est généralement retenue pour la création de la bière.
L’art du brassage de la bière voyagea jusqu’en Égypte par le biais du commerce et les Égyptiens améliorèrent le processus original, créant un produit plus léger qui connut une grande popularité. Bien que la bière ait été connue par la suite des Grecs et des Romains, elle n’a jamais eu le même succès, car ces cultures préféraient le vin et considéraient la bière comme une boisson «barbare». L’un des nombreux peuples qu’ils considéraient comme des «barbares» –les Germains– perfectionna l’art du brassage et il créa ce qui est reconnu aujourd’hui comme la bière.
Première bière à être brassée
La première bière au monde fut brassée par les anciens Chinois vers l’an 7000 av. JC (connue sous le nom de kui). En Occident, cependant, le processus aujourd’hui reconnu comme le brassage de la bière commença en Mésopotamie, dans la colonie de Godin Tepe, aujourd’hui en Iran, entre 3500 et 3100 av. JC. Des preuves de la fabrication de la bière ont été confirmées entre ces dates, mais il est probable que le brassage de la bière à Sumer (sud de la Mésopotamie, Irak actuel) était pratiqué bien plus tôt.
Certains éléments ont toutefois été interprétés comme fixant la date du brassage de la bière à Godin Tepe à 10000 ans av. JC, lorsque l’agriculture se développa dans la région. Alors que certains chercheurs affirment que la bière fut découverte accidentellement grâce à des grains utilisés pour la fabrication du pain qui avaient fermenté, d’autres prétendent qu’elle précéda le pain comme aliment de base et qu’elle fut développée intentionnellement comme intoxicant. L’historien Max Nelson écrit :
Les fruits fermentent souvent naturellement sous l’action des levures sauvages et les mélanges alcoolisés qui en résultent sont souvent recherchés et appréciés par les animaux. Les hommes pré-agricoles de diverses régions depuis le Néolithique recherchaient certainement ces fruits fermentés et ils ont même probablement ramassé des fruits sauvages dans l’espoir qu’ils auraient un effet physique intéressant (c’est-à-dire qu’ils seraient intoxiquant) s’ils étaient laissés à l’air libre.
Cette théorie du brassage intentionnel des substances intoxicantes, qu’il s’agisse de bière, de vin ou d’une autre boisson, est soutenue par les archives historiques qui suggèrent fortement que les êtres humains, après s’être occupés de leurs besoins immédiats de nourriture, d’abri et de lois rudimentaires, s’attaquèrent ensuite à la création d’un certain type de substance intoxicante. Bien que la bière telle qu’on la connaît aujourd’hui ait été développée en Europe (plus précisément en Allemagne), elle fut consommée pour la première fois dans l’ancienne Mésopotamie.
La bière en Mésopotamie
Tablette d’argile, bière pour les travailleurs, proto-cunéiforme. Les temples distribuaient aux travailleurs des rations quotidiennes de bière à peine fermentée, la boisson de base de la Mésopotamie. Fin de la période d’Uruk, 3000-3100 avant notre ère. Provenance inconnue. British Museum, BM 140855 (Photo Wikimedia Commons).
Les habitants de la Mésopotamie ancienne appréciaient tellement la bière qu’elle constituait un aliment de base quotidien. Des peintures, des poèmes et des mythes décrivent des êtres humains et leurs dieux en train de déguster de la bière, consommée à l’aide d’une paille pour filtrer les morceaux de pain ou d’herbes dans la boisson. Le breuvage était épais, de la consistance d’une bouillie moderne, et la paille fut inventée par les Sumériens ou les Babyloniens, pense-t-on, dans le but précis de boire de la bière.
Le célèbre poème Inanna et le Dieu de la Sagesse décrit les deux divinités buvant de la bière ensemble et le dieu de la sagesse, Enki, devenant tellement ivre qu’il donne le Me sacré (lois de la civilisation) à Inanna (ce qui symboliserait le transfert de pouvoir d’Eridu, la ville d’Enki, à Uruk, la ville d’Inanna). Le poème sumérien Hymne à Ninkasi est à la fois un chant de louange à la déesse de la bière, Ninkasi, et une recette de bière, écrite pour la première fois vers 1800 av. JC.
Dans l’Épopée de Gilgamesh suméro-babylonienne, le héros Enkidu se civilise grâce aux soins de la prostituée du temple, Shamhat, qui lui apprend notamment à boire de la bière. Plus tard dans l’histoire, la tavernière Siduri conseille à Gilgamesh d’abandonner sa quête du sens de la vie et de profiter simplement de ce qu’elle a à offrir, y compris la bière.
Les Sumériens avaient de nombreux mots différents pour désigner la bière, de sikaru à dida en passant par ebir (qui signifiait «chope à bière»), et ils considéraient cette boisson comme un don des dieux pour promouvoir le bonheur et le bien-être des hommes. Les premiers brasseurs étaient des femmes, les prêtresses de Ninkasi, et les femmes brassaient régulièrement de la bière à la maison dans le cadre de la préparation des repas. La bière était fabriquée à partir de bippar (pain d’orge cuit deux fois) qui était ensuite fermenté et le brassage de la bière était toujours associé à la cuisson. Le célèbre reçu de bière Alulu de la ville d’Ur, datant de 2050 av. JC, montre toutefois que le brassage de la bière était devenu commercial à cette époque. La tablette accuse réception de 5 silas de «la meilleure bière» du brasseur Alulu (cinq silas représentant environ quatre litres et demi).
Sous la domination babylonienne, la production de bière mésopotamienne augmenta de façon spectaculaire, elle se commercialisa et des lois furent instituées à son sujet, comme le montrent clairement les paragraphes 108-110 du Code d’Hammourabi:
108 Si une tavernière n’accepte pas de grain selon le poids brut en paiement de la boisson, mais elle prend de l’argent, et que le prix de la boisson est inférieur à celui du grain, elle sera condamnée et jetée à l’eau.
109 Si des conspirateurs se réunissent dans la maison d’une tavernière, et que ces conspirateurs ne sont pas capturés et livrés au tribunal, la tavernière sera mise à mort.
110 Si une «sœur d’un dieu» ouvre une taverne, ou entre dans une taverne pour boire, cette femme sera brûlée vive.
La loi 108 concernait les tavernières qui versaient des «mesures courtes» de bière en échange d’argent plutôt que du grain (qui pouvait être pesé et tenu à une mesure) pour tromper leurs clients; elles seraient noyées si elles étaient prises en train de le faire. La bière était couramment utilisée pour le troc, et non pour la vente en espèces, et une ration quotidienne de bière était fournie à tous les citoyens; la quantité reçue dépendait du statut social de chacun.
La deuxième loi concerne les tavernières qui encourageaient la trahison en permettant aux mécontents de se réunir dans leur établissement et la troisième loi citée concerne les femmes qui étaient consacrées à une certaine divinité ou qui en étaient les prêtresses et qui ouvraient un débit de boissons commun ou qui buvaient dans une taverne déjà établie. Les Babyloniens n’avaient rien contre le fait qu’une prêtresse boive de la bière (car, chez les Sumériens, la bière était considérée comme un don des dieux), mais ils s’opposaient à ce qu’elle le fasse de la même manière que les femmes ordinaires.
Les Babyloniens brassaient de nombreuses sortes de bière différentes et ils les classaient en vingt catégories qui dénotaient leurs diverses caractéristiques. La bière devint une marchandise régulière dans le commerce extérieur, notamment avec l’Égypte, où elle était très populaire.
La bière dans l’Égypte ancienne
Terre cuite représentant un brasseur de bière, Égypte, – 2200 av. J.-C. Musée du Louvre (photo Wikimedia Commons).
La déesse égyptienne de la bière était Tenenet (étroitement associée à Meskhénet, déesse de l’accouchement et protectrice de la maison et de la naissance) dont le nom dérive de tenemu, l’un des mots égyptiens désignant la bière. La bière la plus populaire en Égypte était la heqet (ou heneqet), un breuvage aromatisé au miel, et leur mot pour désigner la bière en général était zythum. Les ouvriers du plateau de Gizeh recevaient des rations de bière trois fois par jour et la bière était souvent utilisée dans toute l’Égypte comme compensation pour le travail.
Les Égyptiens croyaient que le grand dieu Osiris lui-même avait enseigné le brassage aux êtres humains et, à cet égard, ils considéraient la bière de la même manière que les Mésopotamiens. Comme en Mésopotamie, les femmes étaient au début les brasseuses principales et elles brassaient dans leurs maisons. La bière avait au départ la même consistance épaisse, semblable à de la bouillie, et elle était brassée à peu près de la même manière. Plus tard, les hommes prirent en charge le brassage et les figures miniatures sculptées trouvées dans la tombe de Méketrê (Premier ministre du pharaon Montouhotep II, 2050-2000 av. JC) montrent une ancienne brasserie au travail. Selon le Metropolitan Museum of Art, qui décrit le diorama, «le surveillant, muni d’une matraque, est assis à l’intérieur de la porte. Dans la brasserie, deux femmes broient la farine, qu’un autre homme transforme en pâte. Après qu’un deuxième homme ait transformé la pâte en purée dans une grande cuve, elle est mise dans de grands récipients pour fermenter. Après la fermentation, elle est versée dans des cruches rondes avec des bouchons d’argile noire».
La bière joua un rôle essentiel dans le mythe très populaire de la naissance de la déesse Hathor. Selon ce conte (qui fait partie du texte du Livre de la vache du ciel –une version du mythe du grand déluge qui précède le récit biblique du déluge dans le livre biblique de la Genèse), le dieu Rê, furieux de la méchanceté et de l’ingratitude de l’humanité qui s’était rebellée contre lui, envoya Hathor sur terre pour détruire sa création. Hathor se mit au travail et tomba dans une intense soif de sang en massacrant l’humanité, se transformant en déesse Sekhmet. Rê fut d’abord satisfait, mais il se repentit ensuite de sa décision, car la soif de sang de Sekhmet augmenta avec la destruction de chaque ville et chaque village. Il fit teindre une grande quantité de bière en rouge et la déposa dans la ville de Dendéra où Sekhmet, pensant qu’il s’agissait d’une énorme mare de sang, arrêta son déchaînement pour boire. Elle s’enivra, s’endormit et se réveilla sous la forme de la déesse Hathor, la divinité bienveillante de la musique, du rire, du ciel et, surtout, de la gratitude.
Modèle réduit de boulangerie et de brasserie de la tombe de Méketrê, 1981-1975 av. J.-C. (photo MET).
L’association entre la gratitude, Hathor et la bière est mise en évidence par une inscription datant de 2200 av. JC, trouvée à Dendéra, le centre de culte d’Hathor: «La bouche d’un homme parfaitement satisfait est remplie de bière.» La bière était consommée si régulièrement par les Égyptiens que la reine Cléopâtre VII (vers 69-30 av. JC) perdit sa popularité vers la fin de son règne, davantage pour avoir mis en place une taxe sur la bière (la toute première) que pour ses guerres avec Rome, que la taxe sur la bière contribua à financer (bien qu’elle ait prétendu que la taxe visait à dissuader l’ivresse publique). Comme la bière était souvent prescrite à des fins médicinales (il existe plus de 100 remèdes à base de bière), l’impôt était considéré comme injuste.
La bière dans la Grèce et la Rome antiques
Le brassage de la bière voyagea de l’Égypte vers la Grèce (comme nous le savons grâce au mot grec pour la bière, zythos, qui vient de l’égyptien zythum) mais elle n’y trouva pas le même climat réceptif. Les Grecs préféraient le vin fort à la bière, tout comme les Romains après eux, et les deux cultures considéraient la bière comme une boisson de basse classe réservée aux barbares. Le général et écrivain grec Xénophon, dans le livre IV de son Anabase (26-27), écrit:
Il y avait des magasins avec à l’intérieur, du blé, de l’orge, des légumes, et du vin fait à partir d’orge dans de grands bols ; les grains de malt d’orge flottaient dans le breuvage jusqu’au bord du récipient, et des roseaux s’y trouvaient, certains plus longs, d’autres plus courts, sans jointures ; quand on avait soif, il fallait en prendre un dans la bouche et le sucer. Le breuvage sans ajout d’eau était très fort, et d’une saveur délicieuse pour certains palais, mais le goût doit être acquis.
Il est clair que la bière n’était pas du goût de Xénophon; elle n’était pas plus populaire auprès de ses compatriotes. Le dramaturge Sophocle, entre autres, fait également référence à la bière de manière quelque peu défavorable et recommande la modération dans sa consommation. L’historien romain Tacite écrit à propos des Germains: «Pour boire, les Teutons ont un horrible breuvage fermenté à partir d’orge ou de blé, un breuvage qui n’a qu’une très lointaine ressemblance avec le vin» et l’empereur Julien a composé un poème affirmant que l’odeur du vin était celle du nectar tandis que celle de la bière était celle d’une chèvre.
Pourtant, les Romains commencèrent à brasser de la bière (cerevisia) assez tôt, comme en témoigne la tombe d’un brasseur et marchand de bière (un cerveserius) dans l’ancienne Treveris (aujourd’hui Trèves). Les fouilles du campement militaire romain sur le Danube, Castra Regina (aujourd’hui Ratisbonne), ont mis à jour des preuves de brassage de la bière à grande échelle peu après la construction de la communauté en 179 ap. JC par Marcus Aurelius.
Pourtant, la bière ne fut pas aussi populaire que le vin chez les Celtes et cette attitude fut encouragée par les Romains qui avaient toujours privilégié le vin. Les tribus celtes payaient des sommes énormes pour le vin fourni par les marchands italiens et les peuples de Gaule étaient célèbres pour leur amour des vins italiens. La brasserie de la bière continua cependant à se développer, malgré l’opinion de l’élite qui la considérait comme une boisson de bas étage convenant uniquement aux barbares, et elle se développa dans toute l’Europe en commençant par l’Allemagne.
La bière en Europe du Nord
Les Germains ont brassé de la bière (qu’ils appelaient ol, pour «ale») dès 800 av. JC, comme le prouvent de grandes quantités de cruches à bière, contenant encore des traces de bière, dans une tombe du village de Kasendorf, dans le nord de la Bavière, près de Kulmbach. D’autres découvertes archéologiques et des documents écrits prouvent que cette pratique se poursuivit pendant l’ère chrétienne. Au début, comme en Mésopotamie et en Égypte, le métier de brasseur était l’apanage des femmes et la hausfrau (la femme au foyer) brassait sa bière à la maison pour compléter les repas quotidiens.
Avec le temps, cependant, le métier fut repris par les moines chrétiens, principalement, et le brassage devint une partie intégrante de la vie monastique. Le Kulmbacher Mönchshof Kloster, un monastère fondé en 1349 à Kulmbach, produit encore aujourd’hui sa célèbre Schwartzbier, entre autres brassins. En 1516, le Reinheitsgebot allemand (loi sur la pureté) fut institué pour réglementer les ingrédients qui pouvaient être légalement utilisés pour le brassage de la bière (uniquement de l’eau, de l’orge, du houblon et, plus tard, de la levure) et, ce faisant, il poursuivit la pratique de la législation sur la bière que les Babyloniens de Hammourabi avaient adoptée quelque trois mille ans plus tôt. Les Allemands, comme ceux qui les avaient précédés, instituèrent également une ration quotidienne de bière et ils considéraient la bière comme un élément essentiel de leur régime alimentaire.
À partir des terres celtiques (de l’Allemagne à la Grande-Bretagne, bien que le pays qui ait brassé en premier soit contesté), le brassage de la bière se répandit, en suivant toujours les mêmes principes de base institués par les Sumériens: des brasseuses fabriquant la bière à la maison, l’utilisation d’eau fraîche et chaude et du grain fermenté. La Saga finlandaise de Kalewala (écrite pour la première fois au 17e siècle à partir de récits beaucoup plus anciens, pré-chrétiens, et consolidée dans sa forme actuelle au 19ème siècle) raconte longuement la création de la bière, consacrant plus de lignes à la création de la bière qu’à la création du monde.
La brasseuse, Osmata, qui cherche à fabriquer une grande bière pour une fête de mariage, découvre l’utilisation du houblon dans le brassage avec l’aide d’une abeille qu’elle envoie cueillir la plante magique. Le poème exprime une admiration pour les effets de la bière que tout buveur moderne reconnaîtrait :
Grande est en effet la réputation De l’ancienne bière de Kalew, Mentionnée pour rendre les faibles robustes, Réputée pour sécher les larmes des femmes, Réputée pour réconforter les cœurs brisés, Rendant les personnes âgées jeunes et souples, Rendant les timides courageux et puissants, Rendant les hommes courageux encore plus courageux, Remplissant le cœur de joie et d’allégresse, Remplissant l’esprit de paroles sages, Animant la langue de légendes anciennes, Ne fait que rendre le fou plus fou.
Dans la saga finlandaise, comme dans les écrits des anciens Sumériens, la bière était considérée comme un breuvage magique des dieux qui conférait au buveur la santé, la paix de l’esprit et le bonheur. Cette idée a été habilement formulée par le poète A.E. Houseman lorsqu’il a écrit: «Le malt fait plus que Milton pour justifier les voies de Dieu à l’homme» (une référence au poète anglais John Milton et à son «Paradis perdu»). De l’époque sumérienne à nos jours, l’affirmation de Houseman restera incontestée parmi ceux qui ont apprécié la boisson des dieux.
Bibliographie
Bauer, S. W. The History of the Ancient World. W. W. Norton & Company, 2007.
Bertman, S. Handbook to Life in Ancient Mesopotamia. Oxford University Press, 2005.
Dalley, S. Myths from Mesopotamia. Oxford University Press, USA, 2009.
Durant, W. Our Oriental Heritage. Simon & Schuster, 1954.
Ebrey, P. B. The Cambridge Illustrated History of China. Cambridge University Press, 2010.
Kramer, S. N. The Sumerians: Their History, Culture, and Character. University of Chicago Press, 1971.
Kriwaczek, P. Babylon: Mesopotamia and the Birth of Civilization. St. Martin’s Griffin, 2012.
Leick, G. The A to Z of Mesopotamia. Scarecrow Press, 2010.
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Oliver, G. The Oxford Companion to Beer. Oxford University Press, 2011.
Van De Mieroop, M. A History of the Ancient Near East ca. 3000 – 323 BC, 2nd Edition. Blackwell Publishing, 2003.
Wilkinson,R. H. The Complete Gods and Goddesses of Ancient Egypt. Thames & Hudson, 2017.
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Dans le cadre des classes romaines organisées pour les écoles primaires par AvAnt Ge (La Nuit antique), l’association Nunc est bibendum a réalisé les 14 et 15 octobre 2021 des ateliers de découverte de la cuisine romaine antique. L’activité s’est déroulée en trois temps: identifier les ingrédients et les intrus, réaliser la recette, déguster… Une merveilleuse expérience!
Découvrez notre clip vidéo et notre galerie d’images ci-dessous.
(Les images ont été prises avec l’autorisation des parents)
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Le carré SATOR, ou carré magique, est un hit antique. Depuis 2000 ans son succès ne s’est pas émoussé. Il déchaîne les passions et excite l’imagination. Et cette tendance n’a fait que croître depuis la fin du 19e siècle, grâce à l’essor de l’archéologie. Exemple le plus récent de cette renommée: le blockbuster Tenet, de Christopher Nolan, sorti en 2020, dont l’intrigue est tissée autour du palindrome.
Mais de quoi s’agit-il? D’un carré comportant cinq mots de cinq lettres et formant un palindrome parfait, c’est-à-dire une expression qui peut se lire dans tous les sens. La phrase latine ainsi formée est la suivante: SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS. Totalement réversible, on peut le constater.
Le sens, en revanche, est moins clair. Sator, c’est le laboureur, le semeur ou métaphoriquement le créateur. Le mot est au nominatif: c’est donc le sujet. Cela se complique avec Arepo, car le mot ne se trouve nulle part dans la littérature latine. Certains commentateurs en ont fait un nom propre, d’autres ont cru distinguer un mot en langue gauloise signifiant «charrue». Tenet est le verbe, «il tient», 3e personne singulier présent du verbe tenere. Opera, c’est l’œuvre, le travail, le soin, qui semble être ici à l’ablatif singulier, indiquant la manière. Quant à rotas, c’est le pluriel de rota, la roue, à l’accusatif, donc utilisé comme complément d’objet.
En français, cela donne donc quelque chose comme «Le laboureur Arepo dirige les roues avec adresse», ou «le Semeur à la charrue tient avec soin les roues». Un sens à la fois banal et obscur. Et de cette obscurité vont naître les usages, puis les interprétations les plus diverses. Mais n’allons pas trop vite.
Dès le haut Moyen âge, on retrouve la formule sur des amulettes aux vertus prétendument magiques, pour aider aux accouchements, guérir de la rage, des morsures de serpents ou autres maux. Le carré SATOR se répand chez les Coptes, pour qui les cinq termes du carré en viennent à désigner chacun des cinq clous de la croix du Christ. En Occident, le graphe apparaît dans une Bible manuscrite datée de 822, puis essaime partout, dans des écrits divers et sur des monuments religieux ou publics.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne pouvait que supposer l’origine antique de la formule. Mais dès 1868, l’affaire s’emballe. A cette date, dans les vestiges de l’antique Corinium romaine, actuelle Cirencester en Grande-Bretagne, les archéologues découvrent un fragment de mur comportant un carré SATOR gravé. Il est entier et remarquablement tracé. Puis les découvertes s’enchaînent: entre 1932 et 1934, on trouve quatre exemplaires dans les fouilles de la colonie romaine de Doura Europos, en Syrie actuelle, puis deux à Pompéi, en 1925 et 1936, un à Aquincum, près de l’actuelle Budapest en Hongrie en 1952, et enfin un à Conimbriga, au Portugal, en 1971[1].
L’inscription découverte dans la grande palestre de Pompéi en 1936.
Preuve était alors faite que le carré SATOR était déjà connu et diffusé dans tout l’Empire romain au début de notre ère. Les découvertes de Pompéi sont remarquables. Il s’agit des plus anciennes traces du carré, dont l’invention remonte donc avant l’éruption du Vésuve en 79 de notre ère. L’une des inscriptions, très endommagée, se situe dans la maison dite de Paquius Proculus[2]. L’autre est entière et même signée, gravée sur le stuc d’un pilier de la grande palestre[3].
Toutes ces découvertes vont doper les tentatives d’interprétation.
Cryptogramme chrétien ou jeu de lettres antique?
D’emblée, notamment en raison de son usage ultérieur, les principaux commentateurs du XXe siècle tiennent pour acquis le fait que le carré SATOR est un cryptogramme chrétien[4]. Autrement dit une marque de reconnaissance des disciples de Jésus entre eux, dans les temps où il ne faisait pas bon apparaître publiquement comme tel. Dans le même registre, on connaît le fameux symbole du poisson (ἰχθύς / ichthús, en grec ancien), dont les lettres forment l’acronyme des mots « Jésus fils de Dieu Sauveur ». le semeur – SATOR– serait donc Dieu ou le Christ. Naturellement, la parabole du «bon grain» vient à l’esprit. On remarque aussi que les deux TENET croisés dessinent une croix; à chaque extrémité se trouve un T, équivalent de la lettre taw hébraïque qui peut avoir la forme d’une croix et qui est, dans la Bible, le signe de Dieu…
En 1926, le prêtre allemand Felix Grosser[5] plante le dernier clou qui étaye cette interprétation : il remarque que les lettres permettent d’écrire en croix PATER NOSTER, encadré par un A et un O, soit les symboles alpha et l’oméga.
A partir de là, l’interprétation chrétienne va être très peu contestée… jusqu’à la publication en 1968 d’un texte du grand historien français Paul Veyne[6].
Statistiques à l’appui, l’auteur démontre que les contraintes pour réaliser un palindrome parfait comme celui du carré SATOR sont telles, qu’elles rendent impossible l’intention d’y cacher en plus une anagramme. Preuve de cette complexité, le fait que l’inventeur du carré ait dû y placer un mot qui n’existe pas, AREPO, comme bouche-trou. Et les lettres utilisées sont nécessairement très courantes en latin, en particulier le A, le O, le E, le R et le T, chacune répétée quatre fois dans le palindrome. Enfin, le carré de cinq lettres marque les limites de l’exercice: on ne connaît pas de palindrome parfait à six lettres[7]. Quant à la croix, elle apparaît inévitablement dès que le carré comporte un nombre impair de cases.
Pour les anagrammes, la logique est inverse, relève Paul Veyne: plus il y a de lettres à disposition et plus elles sont courantes, plus il est facile d’en composer. D’autant si on s’autorise, comme Grosser quelques latitudes. Comme celle de n’utiliser qu’un N, alors qu’il en aurait fallu deux pour écrire deux fois NOSTER, ou de laisser de côté des lettres, en l’occurrence deux A et deux O, pour lesquelles il trouve après coup une utilisation…
Enfin, l’historien montre que PATER NOSTER n’est de loin pas la seule anagramme que l’on peut tirer du carré. Dès le Moyen âge certains s’y sont essayé, trouvant par exemple le très peu chrétien SATAN TER ORO TE OPERA PRAESTO, «Satan, je t’en prie trois fois, agis sur le champ», qui, lui, utilise toutes les lettres.
La démonstration de Veyne n’aura cependant pas refroidi les ardeurs imaginatives. En 2006, une nouvelle théorie est publiée, faisant du carré une marque de reconnaissance non plus des chrétiens, mais des juifs. Son auteur[8] tente d’établir des correspondances entre le carré SATOR et les instructions très précises données par Dieu à Moïse pour construire un autel (Exode 27,1-2):
«Tu feras l’autel en bois d’acacia; de cinq coudées de long et de cinq coudées de large, l’autel sera carré; il aura trois coudées de haut. Tu feras à ses quatre angles des cornes faisant corps avec lui, et tu le plaqueras de bronze.»
Cinq par cinq, c’est les dimensions du carré! L’auteur fait ensuite valser les lettres pour placer les TENET en diagonale, ce qui permet de retrouver dans les angles les T formant des têtes cornues. Enfin, par jeu d’anagramme en prélevant les lettres qu’il lui faut, il compose les mots ARA AUREA, «autel de bronze», et SERPENS, allusion au serpent fabriqué par Moïse (Nombres 21,6.9).
La critique rationnelle de Paul Veyne s’applique pourtant pleinement à cette nouvelle tentative interprétative. Avec le même type de procédé, on n’aurait sans doute aucun mal à «prouver» que le carré SATOR est un témoignage de la présence des extra-terrestres sur terre…
Le semeur, les roues et la sagesse stoïcienne
L’inscription de Cirencester, l’antique Corinium, en Angleterre.
Plutôt que de chercher un sens précis, il apparaît plus fécond de comprendre dans quel contexte culturel le palindrome parfait du carré SATOR a pu émerger.
En effet, les mots utilisés étaient très évocateurs pour les hommes et les femmes de l’Antiquité. Les roues (rotas) sont des symboles très répandus dans toutes les cultures, religions et philosophies. Elles incarnent notamment le cycle du temps ou la perfection du cosmos. La notion de soin ou d’œuvre (opera) questionne le sens de notre vie. Et qui tient (tenet) tout cela, qui le maîtrise? Enfin, la figure du semeur ou du créateur (sator) est emblématique, qu’elle désigne le paysan qui cultive les champs ou l’ordonnateur de toute choses.
L’inventeur du carré est donc certainement parti du palindrome SATOR-ROTAS, pour trouver ensuite TENET, compléter avec OPERA, et inventer AREPO par nécessité.
Pour compléter ce contexte, il est intéressant de noter que la notion de sator apparaît, au premier siècle avant notre ère, dans un texte de Cicéron qui évoque la philosophie stoïcienne :
«Mais le monde (cosmos), en tant que créateur, semeur, et parent, pour ainsi dire, et aussi éducateur et nourricier de tout ce que la nature administre, nourrit et tient uni toutes choses comme ses membres et parties.»[9]
Dans cette même phrase, Cicéron utilise le verbe continere, maintenir, tenir uni, dérivé de tenere.
On peut aussi rapprocher le mot sator de Saturnus (Saturne), l’un des plus anciens dieux honorés à Rome pour avoir appris aux peuples locaux à cultiver la terre[10]. On pourra remarquer que l’inscription du carré SATOR dans la grande palestre de Pompéi est signée SAUTRAN. Inspirée par le jeu du palindrome, l’auteur ou l’autrice s’est peut-être amusé.e à permuter des lettres de son nom. Ce qui donnerait… SATURNA.
S’il n’y a pas d’intention préalable de cacher un message ésotérique dans le carré SATOR, «Il y a cependant des raisons de douter que l’inventeur du carré magique n’ait vu qu’un jeu formel dans son invention», explique le professeur Jean-Noël Michaud[11]. Il ou elle a dû être le premier ou la première à s’émerveiller des possibilités d’interprétation de sa trouvaille, qui porte en elle la vertu de pouvoir absorber d’innombrables interprétations. La magie du carré tient à cela et explique certainement son succès au fil des siècles.
L’inscription de Conimbriga, au Portugal, découverte en 1971.
[1] Une inscription du mot sator a été trouvée à Lyon, mais elle ne semble pas faire partie d’un carré. [2] Référence de l’inscription: C.I.L., IV, 1179. [3] Référence de l’inscription: C. I. L., IV, 1989. [4] La présence de chrétiens à Pompéi, donc avant l’an 79, fait débat. Elle n’est ni prouvée ni impossible. [5] Felix Grosser, «Ein neuer Vorschlag zur Deutung der Satorformel», Archiv für Religionswissenschaft, 29, 1926, p. 165-169. [6] Paul Veyne, «Le carré Sator ou beaucoup de bruit pour rien», Bulletin de l’Association Guillaume Budé, no 27, 1968, p. 427-460 (lire en ligne, consulté le 4 janvier 2023). [7] Avec quatre lettres, le latin offre également le célèbre ROMA-OLIM-MILO-AMOR, également trouvé à Pompéi, qui comporte aussi un mot inconnu (MILO). Voir: Les murmures des murs. [8] Nicolas Vinel, «Le judaïsme caché du carré Sator de Pompéi», Revue de l’histoire des religions, no 2, 2006, p. 173-194 (lire en ligne, consulté le 4 janvier 2023). [9] Cic., De nat. Deorum, II, 86: Omnium autem rerum quae natura administrantur seminator et sator et parens ut ita dicam atque educator et altor est mundus omniaque sicut membra et partes suas nutricatur et continet. [10] Voir: Et pourtant Saturne! [11] Jean-Noël Michaud, «Le Carré SATOR ou l’imaginaire et le raisonnable», 2001, Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée, 2001 (lire en ligne, consulté le 4 janvier 2023).
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Rouleau imprimé, Cronica cronicarum. Paris, François Regnault et Jacques Ferrebouc pour Jean I Petit, 1521 – Vélin 55 x 531 cm. BnF, Réserve des livres rares, Rés. Vélins-15 et 16
À une époque où certains se demandent pourquoi il faut encore lire les textes de l’Antiquité, il ne me semble pas inutile de rappeler pourquoi il est encore possible de les lire. En effet, si rien ne s’interpose entre l’auteur contemporain et son livre, si le texte est celui que l’auteur a définitivement écrit, exception faite des fautes d’impression ou autres coquilles, des siècles séparent les éditions contemporaines du texte écrit par ces auteurs qui vivaient bien avant notre ère. Comment est-il donc possible de lire encore les textes de l’Antiquité aujourd’hui?
Un changement… de taille
Le premier événement majeur pour la transmission des textes de l’Antiquité se produit entre le IIe et le IVe siècle de notre ère : le rouleau est abandonné au profit du codex, livre qui a à peu près l’apparence qu’on lui connaît aujourd’hui. Il est beaucoup moins volumineux que le rouleau, donc plus facile à manipuler –
Le Banquet de Platon devait tenir sur un rouleau de 7 m ! – et pouvait contenir davantage de texte. Voici ce qu’écrit à ce sujet le poète Martial dans ses Épigrammes (I, 2, 1-4):
«Toi qui souhaites avoir partout avec toi mes petits livres et qui les veux comme compagnons pour un long voyage, achète ceux que le parchemin condense en de courtes pages. Réserve ta bibliothèque aux gros livres, moi je tiens dans une seule main.»
C’est entre le IXe et le Xe siècle qu’on trouve le deuxième filtre majeur par lequel la littérature classique est passée: il s’agit de la translittération, c’est-à-dire le passage de l’onciale (graphie créée à partir de la majuscule) à la minuscule. L’onciale, même si elle était d’un excellent effet, était si grande qu’une page ne pouvait contenir que peu de texte. Quand la matière première se fit plus rare, on adopta pour le livre l’écriture utilisée pour les lettres, documents, rapports, à savoir la minuscule qui présentait, en outre, l’avantage de pouvoir être écrite très vite, contrairement à l’onciale, longue à tracer.
Cette dernière fut progressivement abandonnée et, à la fin du Xe siècle, elle n’était plus utilisée que pour des ouvrages liturgiques particuliers ou pour le début des livres ou des chapitres.
En translittérant, le copiste faisait parfois des erreurs et, en de nombreux endroits, on trouve dans tous les manuscrits existants les mêmes fautes, qui semblent provenir d’une source unique: on admet donc qu’on ne faisait qu’une translittération d’un livre en onciale, mis ensuite au rancart, de sorte que le témoin en minuscule devenait la source de toutes les autres copies.
La transmission de certains textes ne tient qu’à un fil: si certains auteurs étaient si solidement ancrés dans la tradition littéraire et scolaire que leur survie ne faisait plus aucun doute (c’est le cas notamment de Virgile, Horace, Juvénal, Cicéron, Salluste, Pline l’Ancien, etc.), d’autres au contraire ne nous sont parvenus que de façon extraordinaire. C’est le cas, par exemple, du manuscrit du Ve siècle de la cinquième décade de l’historien latin Tite-Live qui parvint jusqu’au XVIᵉ siècle sans avoir même été copié.
Au XIIIe siècle, le patrimoine classique connaît de nouvelles avanies: on abandonne la fréquentation des Anciens pour des manuels plus pratiques qui n’en conservent que des extraits ou des exempla. Puis, avec la chute de Constantinople, la tradition philologique passe aux mains des humanistes italiens.
C’est l’époque de la redécouverte de la culture classique. L’érudit de la fin de la Renaissance avait accès à presque autant d’œuvres grecques et latines que nous aujourd’hui. Les traductions (du grec en latin, et du grec et du latin vers les langues nationales) avaient mis une bonne partie de la littérature antique à portée du grand public.
Depuis la fin du XVIIe siècle, rares sont les découvertes d’un texte ancien inconnu. Néanmoins au XIXe siècle une nouvelle série de découvertes s’amorça quand on comprit que des textes classiques étaient encore dissimulés dans l’écriture inférieure des palimpsestes. Du grec palin (de nouveau) et psao (gratter), ce terme désigne « ce qu’on gratte pour écrire de nouveau ». Ce sont donc des manuscrits dont l’original a été lavé pour faire place à une œuvre plus demandée. On découvrit ainsi sous le commentaire de Saint Augustin sur les psaumes le De Republica de Cicéron qu’on croyait définitivement perdu!
Palimpseste du De Republica de Cicéron (IVᵉ siècle et VII–VIIIᵉ siècle). MS. Vat. Lat. 5757, Biblioteca vaticana, Author provided
Des copies médiévales aux éditions imprimées d’aujourd’hui
Comment passe-t-on des textes copiés et recopiés dans des manuscrits par les savants du Moyen Âge et de la Renaissance aux textes qui se trouvent sur les rayons de nos bibliothèques? C’est là qu’intervient le travail de l’éditeur.
Éditer, c’est retrouver une tradition, c’est essayer de remonter de nos documents à l’original dont on est séparé par des intermédiaires plus ou moins nombreux, parfois perdus ou fragmentaires. Cette attitude « scientifique » du philologue est assez récente puisqu’il faut attendre le XIXe siècle pour voir apparaître, grâce à Lachmann, la critique des textes, c’est-à-dire la reconstitution des témoins perdus et le classement comparé des variantes. Il s’agit de reconstruire un texte ancien à partir de l’étude comparative de l’ensemble de la tradition manuscrite par laquelle il nous est parvenu.
Malheureusement, on ne peut jamais remonter à l’original, mais au terme d’une recherche qui s’apparente un peu à une enquête, on est en mesure de reconstituer ce qu’on estime être le texte original. Cette reconstitution se présente sous la forme d’un schéma qu’on appelle stemma, sorte de tableau généalogique des manuscrits sources d’une même œuvre. On distingue deux cas de figure quand on cherche à remonter à l’original d’un texte : ou bien il est possible de consulter les manuscrits qui contiennent l’œuvre de l’auteur (transmission directe), ou bien les manuscrits sont perdus et il faut aller à la pêche aux fragments disséminés çà et là (transmission indirecte).
À titre d’illustration, examinons pour terminer le travail de l’éditeur du texte de Tite-Live : il a pour tâche de consulter tous les manuscrits de l’auteur qui sont parvenus jusqu’à nous afin d’établir le texte qu’il estime le plus juste. Voici un manuscrit de Tite-Live (l. XXIII) du Ve siècle (planche XI), conservé à la BNF sous la cote MS. lat. 5730 (fol. 77v), et voici, en regard, le texte édité aux Belles Lettres (2003).
Manuscrit de Tite-Live (l. XXIII) du Vᵉ siècle. MS. lat. 5730 (fol. 77v), BnF, Author provided
Comme l’indiquent les crochets droits, l’éditeur de Tite-Live, Paul Jal, ne conserve pas le premier mot Haec qu’on trouve pourtant dans le manuscrit.
Et comme l’indiquent les crochets pointus, Paul Jal ajoute le mot castraque qu’on ne trouve pas dans le manuscrit ; il suit en cela la conjecture de l’éditeur Valla (c’est ce qu’il note en bas de page dans ce qu’on appelle un apparat critique).
Le travail du philologue est donc le dernier maillon dans la longue chaîne de la transmission des textes antiques jusqu’à nous. Le défi qu’il doit relever aujourd’hui se situe dans le passage de l’imprimé au numérique. Les avantages d’une édition numérique sont nombreux : non seulement le texte lui-même peut être enrichi de commentaires, traductions multiples, annotations grammaticales, métriques, etc. mais, grâce à l’encodage TEI.xml (la Text Encoding Initiative a pour objet de fournir des recommandations pour la création et la gestion sous forme numérique de tout type de données créées et utilisées par les chercheurs en sciences humaines, comme les sources historiques, les manuscrits, les documents d’archives, les inscriptions anciennes, etc.), le texte et son apparat peuvent être transformés en une base de données complète consultable par le lecteur en fonction de ses besoins.
A l’invitation de la Collection des moulages de l’Université de Genève, l’association Nunc est bibendum était présente le 13 mai à la Nuit des musées, pour une dégustation de mets antiques, avec un public venu en nombre et très intéressé!
Aujourd’hui, la tomate, l’aubergine et le poivron sont indissociables de la cuisine méditerranéenne, mais tous ces produits étaient inconnus dans le monde romain il y a deux mille ans… Vous n’en trouverez donc aucun dans les plats romains!
De nombreux aliments qui nous semblent traditionnels dans la cuisine méditerranéenne actuelle sont en réalité des imports relativement récents. Beaucoup proviennent du Nouveau Monde, découvert par Christophe Colomb à la fin du XVe siècle, tandis que d’autres ont été introduits plus tard depuis l’Asie ou l’Afrique. Voici les principaux aliments que les Romains n’ont jamais connus.
Christophe Colomb découvre l’ananas lorsqu’il arrive en Guadeloupe en 1493. Ce fruit de la famille des broméliacées est originaire du Brésil (nana signifie «parfumé» en guarani), mais aussi du nord de l’Argentine et du Paraguay.
Les Portugais puis les Espagnols introduisent l’ananas le long des voies maritimes au XVIe siècle. Vers 1880, une culture industrielle d’ananas sous serres chauffées se développe en région parisienne, dans le nord de la France et en Belgique. C’est alors un fruit de luxe, concurrencé par l’ananas importé en boîte.
L’aubergine est originaire de l’Inde. Elle est cultivée en Mésopotamie antique, mais inconnue des Grecs et des Romains. Sa présence en Iran semble ancienne. C’est là que les Arabes la rencontrent avant de l’introduire en Méditerranée au IXe siècle.
Mais en Europe, elle attire la défiance depuis sa première mention vers 1280 par Albert le Grand dans son traité De vegetabilibus. Son nom italien, melongiane, signifie mala insana, c’est-à-dire «fruit malsain». A la même époque en France, l’aubergine est également nommée «pomme des fous». Trace de cette méfiance, sa consommation reste aujoud’hui bien inférieure dans nos régions qu’au Moyen-Orient.
L’arachide est une légumineuse originaire d’Amérique centrale et du Sud. Les plus anciens vestiges archéologiques connus de gousses d’arachide datent d’environ d’il y a 7600 ans. L’arachide était donc déjà cultivée en Amérique du Sud bien avant l’arrivée des conquistadors.
Les Aztèques du Mexique l’appelaient tlacacahualt, d’où le nom de cacahouète pour désigner le fruit. Il est fait état de l’arachide pour la première fois dans une chronique espagnole de 1569 à propos du Pérou où, par la suite, on a trouvé en grand nombre des pousses et des graines d’arachides dans les tombes précolombiennes.
Le cacaoyer est un arbre originaire de la région du Mexique et du Guatemala. Les Mayas et les Aztèques faisaient griller les fèves, les écrasaient et mélangeaient la poudre avec de l’eau bouillante assaisonnée de piment ou de musc et de miel, ou de farine de maïs. Ils buvaient ensuite le tchacahoua (en maya) ou le tchocoatl (en aztèque), réputé aphrodisiaque.
Les Espagnols européanisèrent cette boisson en remplaçant le piment par la vanille, le sucre et la crème. Il l’appelèrent chocolate. Cortez la rapporta en Espagne en 1527. A la fin du XVIe siècle, on en parlait déjà dans toute l’Europe.
La légende la plus répandue sur l’origine du café raconte qu’un berger d’Abyssinie (actuelle Éthiopie) a remarqué l’effet tonifiant de cet arbuste sur les chèvres qui en avaient consommé. Dès le Xe siècle, les paysans du sud-ouest de l’Éthiopie torréfiaient probablement les grains du café dans des braises et les broyaient en une bouillie.
Le café faisait originellement office d’épice aux vertus médicinales. Puis la diffusion du café se répand au Yémen, où il est exporté dans le monde arabe depuis le port de Moka. Sa popularité a très certainement profité de la prohibition de l’alcool par l’islam. Il est alors appelé K’hawah, qui signifie «revigorant». Le café arrive en Europe aux alentours de 1600 introduit par les marchands vénitiens.
La grande famille des cucurbitacées vient d’Amérique : la citrouille vient du Mexique et du Sud des Etats-Unis; le potiron, des régions tempérées d’Amérique du Sud; la courge musquée, du Nord-Ouest de la Colombie et du Mexique. La courgette est une variété récente: c’est une petite courge récoltée avant son plein développement (le mot apparaît en 1929).
La seule courge que connaît l’Europe antique est la gourde ou calebasse, originaire d’Asie méridionale. Apicius consacre un chapitre aux recettes de gourdes (Livre III, chapitre IV).
La dinde porte dans son nom français l’erreur de Christophe Colomb qui croyait avoir découvert une nouvelle route vers les Indes, alors qu’il mettait le pied sur un continent inconnu. En réalité, endémique d’Amérique du Nord, le Dindon sauvage fut le seul volatile domestiqué et élevé à l’époque précolombienne, de l’Oasisamérique (au nord-ouest de l’actuel Mexique et sud-ouest des actuels États-Unis) jusqu’au centre du Mexique.
Les Européens la connaissent par les premiers colons espagnols qui l’appelaient «poule d’Inde» et les missionnaires jésuites qui la ramenèrent vers 1500 en Europe où elle se diffusa rapidement.
Le haricot et tous ses dérivés est également un légume originaire d’Amérique centrale et du Sud. Il n’est cultivé en Europe qu’à partir du XVIe siècle en Italie et dans le Sud de la France.
Il s’adapte bien au climat européen, ce qui fait qu’on le croit souvent indigène. Le traditionnel cassoulet ne date donc pas de la guerre de cent ans, comme on le dit souvent, mais n’a que trois cents ans (ou moins).
Christophe Colomb découvre le maïs à Cuba en 1492. Le maïs est présent en Amérique depuis la préhistoire. On le trouve du Mexique aux Andes. Si on croit, en Europe, que le maïs est forcément jaune, les épis de maïs peuvent être en réalité bleus, rouges, blancs, noirs ou même multicolores.
C’est la nourriture de base des Amérindiens, en bouillie ou en galette (comme le blé, transformé en pain, est la nourriture de base des Européens).
L’oranger est originaire de Chine. On peut distinguer deux époque d’introduction de ce fruit en Europe. L’orange amère a été transmise par les Perses aux Arabes entre le XIe et le XIIIe siècle. Ce fruit fut implanté en Andalousie, Sicile et Pays valencien, d’où il se diffusa vers le reste de l’Europe.
Dans un second temps, à la fin du XVe siècle, les navigateurs portugais découvrirent l’orange douce en Chine et dans l’île de Ceylan (Sri Lanka actuel), et l’apportèrent en Europe ; son succès finit par évincer l’orange amère. Le citron, de même famille et origine, était probablement connu dès l’Antiquité et utilisé pour la conservation de la viande par l’acide.
Le piment vient d’Amérique latine (Mexique, Andes, Amazonie, Caraïbes) et a été découvert à Cuba par Christophe Colomb. Ce dernier l’a ramené en Espagne dès son premier voyage à la fin du XVe siècle. Des marins basques auraient fait partie de son équipage, ce qui expliquerait la culture d’un piment doux dans la région d’Espelette.
Le poivron est une autre variété de piment doux qui est cultivée en Europe du sud à partir du XVIIIe siècle.
L’histoire de la domestication de la pomme de terre commence il y a plus de 10’000 ans dans la zone côtière du sud-ouest de l’Amérique du Sud. Les chasseurs-cueilleurs du néolithique apprennent à traiter ses propriétés toxiques pour la consommer. Il y a 8000 ans, sur l’Altiplano andin dans la région du lac Titicaca, cette domestication aboutit à des pratiques rationnelles de culture et de conservation.
Au XVIe siècle, les Espagnols la ramènent en Europe. Elle se répand en Allemagne et en Suisse, mais les Français s’en méfient et la considèrent comme une nourriture pour les animaux. Jusqu’au jour où le savant Antoine Parmentier arrive, en 1778, à convaincre le tout Paris des vertus de la patate.
La tomate est originaire du Mexique et était consommée par les Indiens précolombiens sous forme de sauce au piment. Elle arrive en Europe au XVIe siècle via Naples, alors catalo-aragonaise. Puis remonte l’Italie vers Gênes avant d’arriver à Nice et en Provence.
Elle est d’abord considérée comme une plante médicinale et un peu toxique. On l’appelle alors «Pomme d’or» ou «Pomme d’amour». Elle restera pomodoro en italien. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour qu’elle soit reconnue comme un légume, et la révolution française pour que sa consommation se développe.
L’histoire de la vanille, fruit d’une orchidée tropicale parasite des arbres des jungles d’Amérique centrale, est associée à celle du chocolat. Les Aztèques, et auparavant les Mayas, agrémentaient de vanille une boisson épaisse à base de cacao. Ces peuples ne cultivaient cependant eux-mêmes ni le cacao, ni la vanille, en raison d’un climat inadapté. Ces denrées de luxe provenaient d’un commerce avec les régions voisines.
Ce sont les Totonaques, occupants des régions côtières du golfe du Mexique autour des actuelles villes de Veracruz et de Papantla, qui produisaient la vanille et en approvisionnaient l’empire aztèque. Les Espagnols découvrent la vanille au début du XVIe siècle lors de la conquête du continent américain. Cependant, la culture de la vanilla fragrans, la plus parfumée, fut très difficile à réussir hors de sa zone d’origine: il manquait les mélipones, des abeilles sans aiguillon qui assurent sa fécondation.
La nature morte avec «xenia» (offrandes d’hospitalité) découverte en 2023 lors des fouilles de la maison IX 10,1 à Pompéi.
En 2023, la découverte d’une fresque à Pompéi a fait sensation. Sur une petite table, à coté de fruits et d’une coupe de vin, on peut distinguer ce qui ressemble beaucoup à une pizza. La nouvelle de la découverte de l’«ancêtre de la pizza» a fait le tour du monde, à la plus grand fierté des Napolitains qui sont à l’origine de ce plat emblématique de la cuisine italienne. Pourtant, ce n’est évidemment pas une pizza au sens moderne.
D’abord, parce la tomate en est une composante essentielle et que ce fruit est originaire du Mexique – donc inconnu en Occident durant l’Antiquité.
Ensuite, parce que la garniture semble composée principalement de fruits, de graines de grenade et de dattes, ce qui n’est pas le cas des pizza modernes – exceptée la variante «hawaïenne» honnie des amateurs d’authentique cuisine italienne.
Fausse pizza, vraie curiosité culinaire
Alors, si ce n’est pas une pizza qui est représentée, qu’est-ce? Sous la garniture, on distingue une base ronde, aux bords légèrement relevés et de teinte brune. Certains commentateurs ont reconnu un plat en terre cuite ou un panier. C’est tout à fait possible… Mais s’il s’agissait quand même d’un pain? Lequel parmi les très nombreuses variétés romaines cela pourrait-il être?
La forme ronde et plate a orienté les chercheurs vers un pain nommé en latin artolaganus. On trouve très peu de mention de ce terme dans les textes latins.
Le premier à mentionner ce pain particulier est Cicéron. Dans une lettre datée de l’année 46 avant notre ère, il s’adresse à son vieil ami L. Papirius Paetus, chevalier romain résidant en Campanie. Cicéron lui annonce sa prochaine visite en précisant que, après avoir longtemps combattu les épicuriens, il l’est lui-même devenu, décidé maintenant à jouir pleinement des plaisirs de la vie:
«Prépare-toi donc! Tu as affaire à un véritable gourmand, mais aussi à un homme qui commence à comprendre certaines choses (et tu sais combien les nouveaux initiés à la connaissance sont insupportables). Il va te falloir abandonner tes sportellae et ton artolagus!»[1]
Les sportellae sont des petites corbeilles destinées à recevoir des petits aliments froids, et l’artolagus designe notre pain plat, qui ne semble donc pas particulièrement apprécié.
Un délice, selon Pline
Environ un siècle plus tard, Pline l’Ancien a un tout autre avis. Dans un chapitre de son Histoire Naturelle consacré aux céréales, il évoque rapidement les différentes sortes de pains confectionnés par les Romains:
«Il semble superflu de passer en revue les divers types de pain: certains sont nommés d’après les plats qui les accompagnent, comme les ostrearii, d’autres en raison de leur raffinement, comme les artolagani, et d’autres encore à cause de la rapidité de leur préparation, comme les speustici.»[2]
On apprend donc que les artolagani sont particulièrement délicieux. Mais aucune indication sur leur préparation, puisque Pline juge superflu d’en donner.
Enfin une recette… incomplète
Sur le plateau, une galette garnie de fruits.
Pour avoir enfin quelque chose de croustillant à se mettre sous la dent, il faut se tourner vers un auteur romain ayant écrit en grec. Les lecteurs hellénistes l’auront remarqué: le mot artolaganus tire son origine de cette langue. Artos (ἄρτος) désigne le pain de froment et laganon (λάγανον) une sorte de gâteau au miel à pâte feuilletée. Voici donc ce qu’écrit au 2e siècle de notre ère Athénée de Naucratis, dans un chapitre des Deipnosophistes où il détaille des différentes sortes de pain. Il cite un traité sur la boulangerie d’un autre auteur grec, Chrysippe de Tyane:
«Dans ce qu’on appelle artolaganon, on ajoute un peu de vin, du poivre, du lait, un peu d’huile ou du gras.»[3]
Voilà déjà un début de recette! Mais comme il s’agit d’ajouter des ingrédients, il y a certainement une base commune aux différents pains. Celle-ci n’est pas donnée dans le texte d’Athénée qui précède. Chacun pourra donc essayer de reproduire la «pizza» pompéienne avec une certaine latitude d’interprétation.
Encore un mot sur la «pizza», pour conclure. En fait, la pizella napolitaine est mentionnée pour la première fois dans le recueil de conte napolitain Lo Cunto de li cunti de Giambattista Basile, publié en 1634, soit avant que la tomate, tout juste découverte, ne s’utilise dans la cuisine européenne. Les garnitures de cette pizza primitive étaient donc bien différentes de ce que nous connaissons aujourd’hui. Après tout, il n’est pas impossible qu’il y ait une lointaine filiation entre la représentation de la fresque pompéienne et le plat napolitain!
[1] Cicéron, Lettre à Paetus, 9.20.2: Proinde te para; cum homine et edaci tibi res est et qui iam aliquid intellegat (ὀψιμαθεῖς autem homines scis quam insolentes sint); dediscendae tibi sunt sportellae et artologam tui. [2] Pline, Histoire Naturelle, 18, 27, 105: supervacuum videtur, alias ab opsoniis appellati, ut ostrearii, alias a deliciis, ut artolagani, alias a festinatione, ut speustici. [3] Athénée de Naucratis, Deipnosophistes, 3.79: εἰς δὲ τὸ καλούμενον ἀρτολάγανον ἐμβάλλεται οἰνάριον ὀλίγον καὶ πέπερι γάλα τε καὶ ἔλαιον ὀλίγον ἢ στέαρ. L’ouvrage de Chrysippe de Tyane sur la boulangerie ne nous est pas parvenu.
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À la fin du 3ᵉ siècle de notre ère, l’Empire romain, vaste mosaïque de peuples aux traditions diverses, est en proie à des divisions croissantes. Tandis que le pouvoir central vacille, l’empereur Aurélien (270-275) conçoit une idée audacieuse pour tenter de restaurer l’unité de l’Empire: il va promouvoir un nouveau dieu unificateur, le Soleil invaincu (Sol invictus). Le soleil, en effet, brille pour tous, sous toutes les latitudes.
Le Christ représenté comme Sol invictus, mosaïque du 3e ou 4e siècle, nécropole sous la Basilique Saint-Pierre au Vatican.
L’écrivain Aurelius Victor raconte qu’Aurélien, après avoir battu pas moins que les Perses, les Alamans et les Germains de Gaule, puis maté diverses révoltes internes, «éleva à Rome un temple magnifique dédié au Soleil, qu’il orna des plus riches présents.»[1]
Dies natalis solis invicti
Ce nouveau culte, reprenant des aspects de la mythologie d’Apollon et du culte indo-iranien de Mithra, est loin d’être exclusif: il se superpose aux autres du panthéon romain ou aux cultes étrangers. Il se veut cependant universel, remplaçant un culte impérial tombé en désuétude. Aurélien institue une fête officielle appelée le «jour de naissance du Soleil invaincu» (en latin: dies natalis solis invicti). Celle-ci est logiquement située au solstice d’hiver, moment où les jours s’allongent.[2]
Quelques décennies plus tard, l’empereur Constantin 1er, fervent adorateur de Sol au début de son règne, fera du «jour du Soleil», correspondant au dimanche, le jour du repos hebdomadaire (l’anglais Sunday et l’allemand Sonntag en gardent la mémoire).
Le crépuscule de Sol
Selon la tradition chrétienne, Constantin se serait converti en 312 à l’issue d’une bataille remportée sur un concurrent. Ce qui est certain, c’est qu’il accorde la liberté de culte un an plus tard, en signant l’Edit de Milan avec son co-empereur (et futur ennemi) Licinius, mettant fin à la persécution des disciples de Jésus. Mais, en 330, c’est pourtant encore en Sol invictus que Constantin se fait représenter au sommet d’une colonne commémorant la fondation de sa nouvelle capitale, Constantinople.
Les premiers chrétiens accordaient bien plus d’importance à commémorer la mort de Jésus qu’à célébrer sa naissance. Ainsi, vers 296, l’apologète chrétien Arnobe[3] se moque encore des paiens qui célèbrent le jour de naissance de leurs dieux. Lorsqu’il s’agit de déterminer une date pour la nativité du Christ, les hypothèses foisonnent. Dans le De Pascha Computus, texte datant de 243, la nativité est établie le 28 mars. D’autres calculs, fondés sur des interprétations symboliques, donnent par exemple les dates du 19 avril ou du 20 mai. A partir du 3ᵉ siècle, les Eglises d’Orient se sont mises à fêter Noël le 6 janvier. Mais à Rome, l’attraction du soleil est trop forte. Et le Christ n’est-il pas le «Soleil de justice» annoncé par le prophète Malachie?[4] La date du 25 décembre finit par s’imposer.
Pour Sol, le crépuscule est donc inexorable. Pas à pas, le culte de Jésus-Christ éclipse tous les dieux des anciennes religions. L’empereur Théodose 1er, en 391, fait perdre à l’astre son dernier rayon: il interdit son culte.
Les interprètes les plus téméraires pourraient observer que cette proscription coïncide avec la fin de l’«optimum climatique romain», une période de plusieurs siècles particulièrement clémente et chaude. Comme si le soleil avait pris ombrage de sa relégation.
Mais, on le sait: la fête et la portée symbolique du 25 décembre ne disparaîtront pas pour autant.
Joyeux Dies Natalis Solis à toutes et tous!
[1]Aurelius Victor (v.320-v.390), De Caesaribus, XXXV, 7: His tot tantisque prospere gestis fanum Romae Soli magnificum constituit donariis ornans opulentis.
[2] Le Chronographe de 354 (dit Calendrier de Philocalus), calendrier romain compilé à Rome en 354 après notre ère, mentionne à la date du VIII kal. Ian. (25 décembre) l’inscription « N·INVICTI·CM·XXX », généralement interprétée comme le Natalis Invicti (jeux de chars en l’honneur du Soleil invaincu). Il s’agit de la seule attestation antique explicite reliant le Dies Natalis Solis Invicti au 25 décembre. Aucune source antérieure conservée ne permet d’attribuer cette date à l’époque d’Aurélien.
Selon la chercheuse Joan Tucker (University of Georgia, Athens, USA), une fresque peinte dans le lararium d’une maison du quartier I.xiv.6/7 à Pompéi représente plusieurs ouvriers pesant des paniers d’oignons sur une plateforme avant qu’ils ne soient descendus par une rampe jusqu’à un petit bateau. Cette scène, placée dans un lieu de culte domestique, symboliserait la bénédiction divine sur une activité économique essentielle. Pompéi était en effet célèbre pour sa variété d’oignons, la Pompeiana cepa, mentionnée par Columelle qui en décrit les méthodes de conservation (De Re Rustica 12.10.1).
Aliment prisé des masses mais méprisé des élites, remède universel mais contesté, aphrodisiaque donnant cependant une haleine repoussante, objet de moquerie ou divinité vénérée: l’oignon cumule les paradoxes dans la culture antique. Sous ses tuniques concentriques se cache un aliment qui révèle les fractures sociales, les débats médicaux et les tensions religieuses du monde gréco-romain.
Un condiment du peuple
Dans la société antique grecque ou romaine, l’oignon appartient avant tout à la cuisine populaire. Les textes le présentent systématiquement comme un aliment du commun, aux côtés de l’ail et du poireau.
Au début du 4e siècle avant notre ère, Xénophon rapporte dans son Banquet un échange savoureux. Nicératos, l’un des personnages que l’on sait jeune marié, rapporte qu’Homère aurait dit que rien n’accompagne mieux le vin que l’oignon. Cette assertion hasardeuse provoque la plaisanterie d’un autre protagoniste, Charmide:
«Nicératos souhaite rentrer à la maison en exhalant l’odeur de l’oignon, afin que sa femme croie qu’aucune femme n’a même songé à l’embrasser»[1].
La propriété de l’oignon à altérer l’haleine humaine est la plus évidente, même si -on le verra plus loin- c’est loin d’être la seule. Son odeur tenace le classe parmi les nourritures vulgaires, incompatibles avec les raffinements de l’élite. Il fait partie de la diète quotidienne du paysan, du soldat et de l’esclave. Aristophane évoque «l’odeur du rot d’un mangeur d’oignon», typique du soldat[2]. Plus loin le chœur célèbre la fin de la vie militaire en des termes: «Je me réjouis, oui, je me réjouis d’être débarrassé du casque, du fromage et des oignons!»[3]
Quelques siècles plus tard, le poète latin Pétrone pousse la moquerie jusqu’à l’injure dans son Satyricon. Le passage s’ouvre sur un éclat de rire déplacé de Giton, jeune garçon efféminé et esclave-compagnon du narrateur Encolpe. Il s’attire les foudres d’un autre personnage:
«Et toi aussi, dit-il, tu rigoles, espèce d’oignon frisé?»[4]
L’expression est unique et certainement inventée par Pétrone. Elle conjugue donc moquerie esthétique et mépris de classe. Suit une tirade d’autres injures toutes plus imagées et délirantes les unes que les autres, typiques du Satyricon.
Malgré cette piètre réputation, Apicius, cuisinier des élites, mentionne l’oignon dans plus de quatre-vingts recettes[5]. Bien sûr, pour lui, il ne s’agit pas de croquer à pleines dents dans des bulbes frais. Aucune recette n’a l’oignon pour ingrédient principal. L’oignon, frais ou séché, entre dans les préparations complexes, en tant que condiment habilement associé à d’autres, tels que la livèche, la rue, l’origan ou la sarriette.
Ce pays où les divinités poussent dans les potagers
Les latins se moquent aussi des Egyptiens qui, selon Pline, vénéreraient l’oignon comme une divinité: «l’Égypte honore l’ail et les oignons comme des dieux dans ses serments»[6]. Juvénal, dans ses Satires, poursuit la moquerie:
«Là, on vénère des chats; ici, un poisson du fleuve; là encore, des cités entières adorent un chien. Nul n’honore Diane. Il est sacrilège de violer ou de mordre un poireau ou un oignon – ô peuples sacrés, pour qui de telles divinités poussent dans les potagers!»[7]
La critique est même reprise par les auteurs chrétiens. Prudentius, au 4e siècle, dénonce ceux qui «osent placer parmi les dieux des nuées le poireau et l’oignon, et situer l’ail et Sérapis au-dessus des astres du ciel»[8].
En réalité, l’Egypte pharaonique ne vénérait pas de légumes comme divinités en soi. Il s’agit d’offrandes ou d’attributs utilisés comme symboles de fertilité, de croissance, ou de santé. Les auteurs latins font un amalgame entre l’usage rituel et la vénération dans le but de déconsidérer une culture étrangère. La mauvaise foi est évidente, alors que les associations entre divinités et produits naturels existaient tout autant dans le monde gréco-latin. Athénée rapporte la tradition selon laquelle «Latone (Léto), enceinte d’Apollon, se prit d’affection pour la gethyllis (oignon ou plante de la même famille); c’est pourquoi cette plante a obtenu une telle vénération»[9]. L’auteur fait allusion aux Théoxénies de Delphes, rituel dans lesquels les dieux sont symboliquement invités à un banquet. Quiconque amenait en offrande un oignon de taille particulièrement imposante, pouvait avoir l’honneur considérable de partager la table des dieux.
Dans le monde antique, on peut aussi rêver de manger des oignons en grande quantité, et cela n’est pas sans signification. Artémidore de Daldis, dans ses Clefs des songes, propose une interprétation onirique sophistiquée: «Si quelqu’un rêve qu’il mange beaucoup d’oignons et qu’il est malade, il guérira. Mais s’il en mange peu, il mourra. Car ceux qui meurent versent peu de larmes»[10]. La logique repose sur une association symbolique entre les larmes provoquées par l’oignon et la vitalité : plus l’oignon fait pleurer, plus il témoigne d’une force de vie capable de résister à la maladie.
Les paradoxes de l’usage médical
Les vertus médicales de l’oignon ne sont pas que symboliques. Mais, là aussi, l’ambivalence est de mise.
Pline l’Ancien consacre plusieurs chapitres de son Histoire naturelle aux vertus thérapeutiques du bulbe: «Les oignons cultivés, par leur seule odeur et leur capacité à faire pleurer, dissipent les troubles de la vue – plus encore si on s’enduit les yeux de leur suc»[11]. L’auteur énumère ensuite une longue liste d’applications: ulcères de la bouche, morsures de chien, plaies de toutes sortes, surdité, alopécie.
Mais Pline note aussi les controverses médicales: «Sur ce sujet, les médecins sont en profond désaccord. Les plus récents disent que l’oignon est mauvais pour la poitrine et la digestion, qu’il provoque des flatulences et donne soif. L’école d’Asclépiade, en revanche, estime qu’il améliore le teint, que consommé chaque jour à jeun, il assure une bonne santé»[12].
Pline recommande même d’utiliser l’oignon en suppositoire pour soulager les hémorroïdes.
Le bulbe serait aussi un stimulant, donnant force et vigueur. Dans la suite du texte de Xénophon déjà cité, l’auteur fait dire à Socrate: «Pour celui qui se prépare au combat, il est bon de grignoter de l’oignon, de même que certains font manger de l’ail à leurs coqs de combat avant de les lancer dans l’arène.»[13]
L’oignon aphrodisiaque
Pour les auteurs latins, cette propriété revigorante de l’oignon s’étend aussi aux plaisirs charnels. Si l’odeur repousse, l’effet excite. Ovide, dans ses Remèdes à l’amour, recommande expressément de l’éviter:
«Qu’il soit de Daunie, des rivages de Libye, ou qu’il vienne de Mégare, l’oignon sera nocif dans tous les cas. Il convient tout autant d’éviter la roquette excitante, ainsi que tout ce qui excite les corps à Vénus»[14].
Cette réputation aphrodisiaque explique pourquoi certains prêtres et les pythagoriciens s’en abstenaient.
Le bulbe incarne la force générative de la nature, ce qui justifie son rôle dans les rituels nuptiaux. Athénée rapporte qu’en Thrace, lors du mariage du général Iphicrate avec la fille du roi Cotys, «parmi les autres cadeaux de noce», figurait «un coffre de douze coudées plein d’oignons» aux côtés, entre autres, d’un pot de neige et d’un pot de lentilles[15].
Au prochain mariage, vous saurez donc quoi offrir.
Semer, cultiver, conserver
Différentes variétés d’oignons (photo Wikimedia)
L’Antiquité ne connaissait pas un seul oignon, mais toute une palette de variétés aux noms évocateurs. Les Grecs distinguaient soigneusement l’oignon de Sarde de celui de Samothrace, l’Alsidénienne de la Cnidienne. Cette dernière avait d’ailleurs la réputation d’être la moins lacrymogène. Les Chypriotes, à l’inverse, faisaient pleurer à chaudes larmes.
Rome enrichit encore cette diversité géographique. Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XIX, 101-116) énumère avec précision les spécialités régionales: l’Africaine, réputée pour son âcreté, la Gauloise, la Tusculane au goût plus doux, et l’Ascalonienne, venue de cette ville du Proche-Orient qui a donné son nom à l’échalote moderne. Chacune avait ses qualités: les rondes étaient préférées aux allongées, les rouges plus piquantes que les blanches.
D’unio à oignon
Columelle (De re rustica, X, 123) évoque une variété que les paysans appelaient unio (unionem, à l’accusatif). Ce bulbe «solitaire», qui ne produit pas de rejets latéraux contrairement à l’ail, tire son nom du latin unus (un seul). Le mot à donné «oignon » en français et «onion» en anglais, alors que la plupart des langues latines ont conservé la mémoire du latin classique caepa/cepa comme l’italien cipolla.
Cultiver l’oignon dans l’Antiquité relevait d’un véritable savoir-faire. Les agronomes romains distinguaient deux grandes catégories: les oignons-condiments, semés au printemps entre mars et mai, et les oignons de conservation, plantés après l’équinoxe d’automne.
Les conseils de Pline révèlent une agriculture déjà sophistiquée. Le terrain devait être bêché trois fois, désherbé méticuleusement. On recommandait d’ajouter de la sarriette au semis, car cette plante compagne favorisait la croissance. Le sarclage s’effectuait jusqu’à quatre fois dans la saison: «plus on sarcle, plus l’oignon grossit», notait-il.
La conservation posait un défi majeur dans un monde sans réfrigération. Columelle livre une recette précise pour ses oignons de Pompéi: après séchage au soleil et refroidissement à l’ombre, on les disposait sur un lit de thym dans des jarres de terre cuite, recouverts d’une saumure composée de trois parts de vinaigre pour une de sel.
D’autres techniques existaient. Pline recommandait de frotter les bulbes d’eau salée tiède pour prolonger leur conservation, ou de les suspendre au-dessus de braises pour empêcher la germination. Varron, cité par Pline, conseillait de les piler avec du sel et du vinaigre avant de les faire sécher : cette préparation résistait aux vers.
Les Anciens avaient compris que l’oignon, comme l’ail, continue de vivre après la récolte. Ils notaient qu’il pouvait germer même hors sol, phénomène qui fascinait autant qu’il compliquait le stockage.
[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIX, 101 : Alium cepasque inter deos in iureiurando habet Aegyptus.
[7] Juvénal, Satires, XV, 7-10 : illic aeluros, hic piscem fluminis, illic / oppida tota canem uenerantur, nemo Dianam. / porrum et caepe nefas uiolare et frangere morsu / (o sanctas gentes, quibus haec nascuntur in hortis numina!).
[8] Prudentius, Contre Symmaque, II, 865: Porrum et cæpe Deos imponere nubibus ausi / Alliaque et Serapin coeli super astra locare.
[11] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 39 : sativae olfactu ipso et delacrimatione caligini medentur, magis vero suci inunctione.
[12] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 42 : reliqua inter medicos mira diversitas. proximi inutiles esse praecordiis et concoctioni inflationemque et sitim facere dixerunt. Asclepiadis schola ad colorem quoque validum profici hoc cibo et, si ieiuni cotidie edant, firmitatem valetudinis custodiri, stomacho utiles esse, spiritus agitatione ventrem mollire, haemorrhoidas aperire subditas pro balanis.
[14] Ovide, Remèdes à l’amour, 797-799 : Daunius, an Libycis bulbus tibi missus ab oris, / an veniat Megaris, noxius omnis erit. / Nec minus erucas aptum vitare salaces, / et quicquid Veneri corpora nostra parat.
[15] Athénée de Naucratis, Deipnosophistes, IV, 131 : βολβῶν τε σιρὸν δωδεκάπηχυν.
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La nature morte avec «xenia» (offrandes d’hospitalité) découverte en 2023 lors des fouilles de la maison IX 10,1 à Pompéi.
En 2023, la découverte d’une fresque à Pompéi a fait sensation. Sur une petite table, à coté de fruits et d’une coupe de vin, on peut distinguer ce qui ressemble beaucoup à une pizza. La nouvelle de la découverte de l’«ancêtre de la pizza» a fait le tour du monde, à la plus grand fierté des Napolitains qui sont à l’origine de ce plat emblématique de la cuisine italienne. Pourtant, ce n’est évidemment pas une pizza au sens moderne.
D’abord, parce la tomate en est une composante essentielle et que ce fruit est originaire du Mexique – donc inconnu en Occident durant l’Antiquité.
Ensuite, parce que la garniture semble composée principalement de fruits, de graines de grenade et de dattes, ce qui n’est pas le cas des pizza modernes – exceptée la variante «hawaïenne» honnie des amateurs d’authentique cuisine italienne.
Fausse pizza, vraie curiosité culinaire
Alors, si ce n’est pas une pizza qui est représentée, qu’est-ce? Sous la garniture, on distingue une base ronde, aux bords légèrement relevés et de teinte brune. Certains commentateurs ont reconnu un plat en terre cuite ou un panier. C’est tout à fait possible… Mais s’il s’agissait quand même d’un pain? Lequel parmi les très nombreuses variétés romaines cela pourrait-il être?
La forme ronde et plate a orienté les chercheurs vers un pain nommé en latin artolaganus. On trouve très peu de mention de ce terme dans les textes latins.
Le premier à mentionner ce pain particulier est Cicéron. Dans une lettre datée de l’année 46 avant notre ère, il s’adresse à son vieil ami L. Papirius Paetus, chevalier romain résidant en Campanie. Cicéron lui annonce sa prochaine visite en précisant que, après avoir longtemps combattu les épicuriens, il l’est lui-même devenu, décidé maintenant à jouir pleinement des plaisirs de la vie:
«Prépare-toi donc! Tu as affaire à un véritable gourmand, mais aussi à un homme qui commence à comprendre certaines choses (et tu sais combien les nouveaux initiés à la connaissance sont insupportables). Il va te falloir abandonner tes sportellae et ton artolagus!»[1]
Les sportellae sont des petites corbeilles destinées à recevoir des petits aliments froids, et l’artolagus designe notre pain plat, qui ne semble donc pas particulièrement apprécié.
Un délice, selon Pline
Environ un siècle plus tard, Pline l’Ancien a un tout autre avis. Dans un chapitre de son Histoire Naturelle consacré aux céréales, il évoque rapidement les différentes sortes de pains confectionnés par les Romains:
«Il semble superflu de passer en revue les divers types de pain: certains sont nommés d’après les plats qui les accompagnent, comme les ostrearii, d’autres en raison de leur raffinement, comme les artolagani, et d’autres encore à cause de la rapidité de leur préparation, comme les speustici.»[2]
On apprend donc que les artolagani sont particulièrement délicieux. Mais aucune indication sur leur préparation, puisque Pline juge superflu d’en donner.
Enfin une recette… incomplète
Sur le plateau, une galette garnie de fruits.
Pour avoir enfin quelque chose de croustillant à se mettre sous la dent, il faut se tourner vers un auteur romain ayant écrit en grec. Les lecteurs hellénistes l’auront remarqué: le mot artolaganus tire son origine de cette langue. Artos (ἄρτος) désigne le pain de froment et laganon (λάγανον) une sorte de gâteau au miel à pâte feuilletée. Voici donc ce qu’écrit au 2e siècle de notre ère Athénée de Naucratis, dans un chapitre des Deipnosophistes où il détaille des différentes sortes de pain. Il cite un traité sur la boulangerie d’un autre auteur grec, Chrysippe de Tyane:
«Dans ce qu’on appelle artolaganon, on ajoute un peu de vin, du poivre, du lait, un peu d’huile ou du gras.»[3]
Voilà déjà un début de recette! Mais comme il s’agit d’ajouter des ingrédients, il y a certainement une base commune aux différents pains. Celle-ci n’est pas donnée dans le texte d’Athénée qui précède. Chacun pourra donc essayer de reproduire la «pizza» pompéienne avec une certaine latitude d’interprétation.
Encore un mot sur la «pizza», pour conclure. En fait, la pizella napolitaine est mentionnée pour la première fois dans le recueil de conte napolitain Lo Cunto de li cunti de Giambattista Basile, publié en 1634, soit avant que la tomate, tout juste découverte, ne s’utilise dans la cuisine européenne. Les garnitures de cette pizza primitive étaient donc bien différentes de ce que nous connaissons aujourd’hui. Après tout, il n’est pas impossible qu’il y ait une lointaine filiation entre la représentation de la fresque pompéienne et le plat napolitain!
[1] Cicéron, Lettre à Paetus, 9.20.2: Proinde te para; cum homine et edaci tibi res est et qui iam aliquid intellegat (ὀψιμαθεῖς autem homines scis quam insolentes sint); dediscendae tibi sunt sportellae et artologam tui. [2] Pline, Histoire Naturelle, 18, 27, 105: supervacuum videtur, alias ab opsoniis appellati, ut ostrearii, alias a deliciis, ut artolagani, alias a festinatione, ut speustici. [3] Athénée de Naucratis, Deipnosophistes, 3.79: εἰς δὲ τὸ καλούμενον ἀρτολάγανον ἐμβάλλεται οἰνάριον ὀλίγον καὶ πέπερι γάλα τε καὶ ἔλαιον ὀλίγον ἢ στέαρ. L’ouvrage de Chrysippe de Tyane sur la boulangerie ne nous est pas parvenu.
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AD CVCVMAS, une enseigne à hauteur de regard dans une rue d’Herculanum.
Du haut de ces quatre cruches, près de 2000 ans nous contemplent. La fresque a été découverte dans une rue d’Herculanum en 1961, à hauteur de regard, soit à 1 mètre 70 du sol. Il s’agit très certainement de l’enseigne d’un commerce[1]: trouvaille rare puisqu’un seul autre exemple est connu dans cette cité ensevelie par le Vésuve en 79.
Au-dessus des cruches, on peut lire AD CUCUMAS, ce qui se traduit «Aux chaudrons», ou «Aux marmites»[2]. Il s’agit sans doute du nom de l’établissement. Dans la littérature latine, le mot cucuma est rare, ce qui dénote du propriétaire des lieux un effort d’originalité.
Récipients ou contenus ?
Que vendait-on «Aux chaudrons»? Des récipients ou des contenus?
Les historiens partisans de la première thèse ont rapidement perdu la partie. En effet, les récipients, en particulier en bronze, se vendaient alors au poids et non à l’unité. Or, dans les décombres de l’échoppe, aucun stock n’a été retrouvé, pas la moindre balance non plus.
Par ailleurs, les prix indiqués en dessous des cruches sont accompagnés du signe S barré horizontalement, un symbole utilisé dans l’Antiquité pour abréger les mots secutor (une catégorie de gladiateur), servus («esclave») ou encore sectus / sectarius (un sixième). Ici, c’est évidemment ce dernier sens qui s’impose : le «sixième» en question représente un sétier, unité romaine de mesure des liquides équivalant à 5,47 décilitres.
On a donc une liste de prix dégressifs de gauche à droite. Pour le contenu de la cruche verte, 4 as permettent d’obtenir 1 sétier; pour la cruche bleue, 3 as pour 1 setier; rouge: 4 as pour 1,5 sétier; et blanche: 2 as pour 1 setier.
Sous l’empereur Tibère, un ouvrier gagnait environ 16 as par jour. Un légionnaire, une somme équivalente. Donc, en consommant l’entier de son salaire quotidien, le travailleur ou le soldat pouvait s’offrir environ 2 litres et demi du plus précieux des liquides et le double du plus commun.
Le Falerne, c’est surcoté
Vu le prix élevé, ce liquide était très certainement du vin. Rien ne l’indique dans l’enseigne du marchand, mais les tarifs sont cohérents. Et la découverte dans l’échoppe d’une statuette en marbre représentant une tête de Bacchus vient renforcer cette interprétation.
Il est évidemment impossible de dire de quels vins il s’agissait. Le fameux Falerne de Campanie, par exemple, vanté par Horace et décrié par Pline?
«Le second rang [parmi les vins] était donné au Falerne, et surtout au Falerne faustien. Le mérite en était dû au soin et à la culture; il baisse aujourd’hui, attendu qu’on vise plus à la quantité qu’à la qualité.»[3]
Le vin de la cruche verte devait être bon, Falerne ou autre. Les quatre couleurs ne fournissent aucun indice sur les vins qu’elles représentent. Elles sont aussi associées symboliquement aux saisons et aux factions des courses de chevaux, mais cela ne nous aide pas vraiment… Comme l’échoppe fait à peine 10 m2, la vente se faisait certainement à l’emporter. Ce n’était pas un débit de boissons à consommer sur place.
Semo Sancus, dius fidius, garant de la bonne foi et de la solidité des serments.
Ici, pas d’arnaque
Mais intéressons-nous à un aspect négligé jusqu’ici. Sur le mur d’Herculanum, l’enseigne «Aux chaudrons» n’est pas isolée. Une grande fresque la surplombe. Elle représente un personnage dont les attributs étaient insuffisants pour qu’on le reconnaisse immédiatement. Certes, il s’agit d’un dieu, comme l’indique la tête découverte et couronnée de feuillage, mais lequel? Aussi, le commanditaire de la fresque a-t-il jugé nécessaire d’ajouter une indication: AD SANCVS. Les commentateurs reconnaissent ici une divinité romaine qui remonte aux temps archaïques, Semo Sancus[4]. Comme l’atteste de qualificatif «sancus» qui signifie «celui qui confirme, qui garantit», Semo est le dius fidius, le dieu qui personnifie la bonne foi et la solidité des serments.
Le patron de l’échoppe a peut-être fait réaliser la fresque par dévotion personnelle… mais celle-ci se doublait d’un message commercial: «dans un établissement placé sous le patronage de Semo Sancus, vous pouvez être sûrs de ne pas vous faire arnaquer».
Comme on le verra dans un autre article sur les pratiques des vendeurs de vins et des aubergistes, la déclaration de probité du patron des «Chaudrons» était loin d’être superflue.
[2]Cucuma,æ,f. (accusatif pluriel: cucumas), chaudron, marmite; à ne pas confondre avec cucumis,mis et mĕris,m. (accusatif pluriel: cucumeres), concombre.
[3] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, Livre XIV, VIII, 3: Secunda nobilitas Falerno agro erat et ex eo maxime Faustiniano; cura culturaque id collegerat. Exolescit haec quoque copiae potius quam bonitati studentium.
On retrouve sur cette lampe à huile de la fin du 1er siècle des vœux de bonheur inscrits dans le bouclier rond à gauche et tous les symboles du Nouvel An romain (Photo: Carole Raddato).
Pourquoi l’année commence-t-elle le 1er janvier? La réponse tient à une réforme menée tambour battant par Jules César.
À la fin de la République, le calendrier romain est devenu un véritable casse-tête. Héritier d’une organisation très ancienne, fondée à l’origine sur dix mois seulement*, puis enrichie et remaniée au fil des siècles, il repose désormais sur des mois lunaires et des intercalations décidées par les pontifes. Ce système, censé concilier le cycle de la lune et l’année solaire, peine à rester en phase avec les saisons. Les équinoxes dérivent, les mois glissent, et le temps civil ne correspond plus vraiment ni au rythme de la nature ni aux besoins de l’État.
En 46 avant notre ère, Jules César entreprend de remettre de l’ordre dans cette mécanique déréglée. Conseillé par l’astronome Sosigène d’Alexandrie, il met en place un calendrier solaire fondé sur une année de 365 jours, complétée par un jour intercalaire tous les quatre ans: le principe de l’année bissextile. Pour permettre cette transition, l’année 46 avant notre ère est exceptionnellement allongée: avec 445 jours, elle sert à réaligner le temps civil sur le cycle solaire avant l’entrée en vigueur du nouveau système, le 1er janvier 45 avant notre ère.
Ce choix du 1er janvier comme début de l’année ne constitue toutefois pas une invention radicale. Depuis 153 avant notre ère, l’année consulaire –celle qui rythme la vie politique romaine– commence déjà à cette date, afin de permettre aux magistrats de prendre plus tôt leurs fonctions. La réforme césarienne ne crée donc pas le 1er janvier : elle le fixe durablement dans un calendrier désormais régulier et prévisible.
Cette date n’est pas neutre sur le plan symbolique. Le mois de janvier est placé sous la protection de Janus, dieu des seuils, des passages et des commencements, tourné à la fois vers le passé et vers l’avenir. Le 1er janvier se prête ainsi naturellement aux vœux et aux gestes propitiatoires. À Rome, on échange des étrennes (strenae) pour souhaiter bonheur et prospérité à l’année qui s’ouvre –une pratique dont l’écho résonne encore dans nos traditions modernes.
Certaines inscriptions et formules de vœux antiques conservent la trace de cette attention portée au temps nouveau. On y lit parfois la formule rituelle:
ANNUM NOVUM FAUSTUM FELICEM (une nouvelle année heureuse et favorable)
* Nos mois de septembre (septième), octobre (huitième), novembre (neuvième) et décembre (dixième) ont gardé la trace de leur ancien rang. Quant à janvier, c’est le mois de Janus!
Un os évidé pour servir de fiole (Photo Cambridge University Press).
Découverte d’un stock de drogue aux Pays-Bas! En 2017, des archéologues fouillant le site de Houten-Castellum ont fait une découverte inhabituelle. Dans un puits romain datant de la fin du 1er siècle de notre ère, se trouvait un fémur de mouton ou de chèvre soigneusement évidé pour former un cylindre de 72 millimètres de long. Derrière le bouchon en brai d’écorce de bouleau*, soit une sorte de goudron: 382 graines de jusquiame noire, une plante extrêmement toxique de la famille des solanacées, comme la belladone ou la mandragore.
Les médecins antiques connaissaient bien cette plante et ses dangers. Dioscoride, médecin grec du 1er siècle, distingue trois types de jusquiame.
Le premier «porte des fleurs presque pourpres, des feuilles semblables au smilax, une graine noire, et des fruits durs et épineux». Le second a «des fleurs jaunâtres, des feuilles et des gousses plus tendres, et une graine d’un jaune pâle comme celle de l’iris». Ces deux types «provoquent folie et sommeil, elles sont difficiles à utiliser». «Utile pour les soins et très doux est le troisième», qui est «gras, tendre et duveteux, ayant des fleurs blanches et une graine blanche». Dioscoride recommande donc d’«utiliser le blanc; mais si celui-ci n’est pas disponible, il faut utiliser le jaune, mais rejeter le noir comme étant le pire». Les graines transformées en suc soulagent «la douleur, les écoulements âcres et chauds, les maux d’oreilles et les affections de la matrice». Mais il avertit que les feuilles «bouillies comme des légumes et mangées en quantité d’une écuelle causent un trouble modéré des sens»[1].
Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien nomme quatre variétés de jusquiame et avertit que «toutes causent folie et étourdissements»[2]. Il décrit néanmoins de nombreux usages médicaux: le jus peut être appliqué sur les nerfs[3], et la jusquiame calme les tumeurs des testicules[4]. Un mélange de jusquiame avec du lait d’ânesse aide contre «les flatulences et l’essoufflement»[5].
Jusquiame noire (Photo Wikimedia).
Mais Pline exprime des réserves personnelles sur cette plante:
«En général, l’emploi de cette plante est, selon moi, très hasardeux. En effet, il est certain que les feuilles même dérangent l’esprit, si on en prend plus de quatre. (…) On fait aussi avec la graine une huile qui, instillée dans l’oreille, dérange l’intelligence. Chose singulière, on a indiqué des remèdes pour ceux qui avaient bu de ce suc comme étant un poison, et on a indiqué ce suc même parmi les remèdes: c’est ainsi qu’on multiplie sans fin les expériences, et qu’on force les poisons même à devenir utiles»[6].
A la fois poison redoutable et remède recherché, voilà tout le problème.
Récipient ou pipe?
L’interprétation de l’objet de Houten-Castellum divise les chercheurs. L’hypothèse d’une pipe pour fumer les graines s’appuie sur l’analyse du bouchon de goudron, qui montre des signes de chauffe inégale, et sur une mention de Pline selon laquelle «la fumée de jusquiame brûlée» peut aider contre les douleurs articulaires[7].
Cependant, plusieurs éléments plaident contre cette interprétation: les graines retrouvées ne sont pas carbonisées, leur nombre important semble excessif pour un usage comme drogue, et les pipes sont extrêmement rares en Europe avant l’arrivée du tabac. L’hypothèse du récipient de stockage paraît donc plus probable. L’os aurait servi à conserver les graines, un millier au maximum, fermé de manière étanche par le goudron.
Des offrandes mystérieuses
Le lieu de la découverte et tout ce qui l’entoure plaident en faveur d’un usage délibéré de la jusquiame. L’os rempli de graines était accompagné d’un squelette partiel de vache et d’autres objets inhabituels: fragments de meule, crâne de chien et squelette incomplet de cheval portant des traces de boucherie. L’ensemble est interprété comme une «offrande d’abandon», soit un dépôt rituel marquant l’arrêt d’utilisation du puits.
Une seconde découverte sur le même site renforce l’hypothèse. Dans un fossé d’enclos, les archéologues ont trouvé un panier retourné, quatre pots de cuisine et une inflorescence complète de jusquiame noire, datés de 90-110 après notre ère. Cet ensemble constitue également une offrande d’abandon.
La présence de jusquiame dans deux dépôts rituels contemporains ne peut guère être fortuite. Elle suggère que cette plante revêtait une importance particulière pour les habitants de Houten-Castellum.
L’usage de la jusquiame noire à des fins médicinales ou rituelles dans l’Empire romain n’est pas isolé. À Neuss (Allemagne), dans l’hôpital de la forteresse romaine, 128 graines carbonisées de jusquiame noire ont été trouvées aux côtés d’autres plantes médicinales: fenugrec, verveine, centaurée, millepertuis, aneth et coriandre.
Au-delà des frontières de l’Empire
L’usage de la jusquiame noire dépasse les frontières et le temps de l’Empire romain.
Dans la forteresse circulaire de Fyrkat au Danemark, vers 980 après notre ère, des graines de cette plante ont été découvertes dans la tombe d’une femme, probablement dans une bourse en cuir, accompagnées d’une «baguette» métallique et d’une boîte contenant de petits os d’animaux. La femme était vraisemblablement une völva, une voyante qui utilisait les graines à des fins hallucinatoires.
Des hôpitaux médiévaux d’Écosse et de Finlande ont également livré des graines de jusquiame noire, témoignant de la continuité de son usage médical.
L’os de Houten-Castellum illustre ainsi la variété des pratiques médicales et rituelles dans les provinces romaines. Loin des grands centres urbains, les habitants de cette ferme des Pays-Bas maîtrisaient les propriétés d’une plante que les médecins de Rome et d’Athènes décrivaient dans leurs traités.
Une drogue millénaire
L’usage de la jusquiame ne commence pas avec les Romains. Les tablettes d’argile de Sumer font déjà mention de l’utilisation de la jusquiame comme hallucinogène. Le papyrus Ebers, un papyrus médical écrit à Thèbes vers 1600 avant notre ère, mentionne aussi la jusquiame parmi des centaines d’autres drogues (opium, séné, ricin).
La jusquiame était utilisée en combinaison avec d’autres plantes -mandragore, belladone et datura- comme potion anesthésiante et pour ses propriétés psychoactives dans des breuvages réputés magiques. Les Grecs connaissaient bien ses propriétés délirogènes. Connue sous le nom d’Herba Apollinaris, elle était utilisée par les prêtresses d’Apollon pour rendre leurs oracles. À Delphes, la Pythie aurait, avant de procéder à toute divination, consommé un hydromel à base de miel et de jusquiame. Elle utilisait également la fumée des graines pour s’enivrer et prophétiser.
En Scandinavie, dans une tombe datant de l’âge du bronze, on a retrouvé une bière aromatisée de plusieurs plantes (myrte, reine des prés), dont la jusquiame noire. Cet ajout décuplait les effets de l’ivresse alcoolique.
* Le brai de bouleau, aussi appelé goudron de bouleau, est une masse visqueuse noire obtenue par pyrolyse de l’écorce en atmosphère très pauvre en oxygène. Cette substance était en fait utilisée comme colle très puissante depuis plus de 45 000 ans, ce qui en fait le plus ancien matériau synthétique connu.
[5] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 20.73.193: similiter ad ventris aut intestinorum inflationes et orthopnoicis quod ternis digitis prenderet seminis, tantundem hyoscyami cum lacte asinino.
[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 25.17.36-37: temeraria in totum, ut arbitror, medicina. quippe constat etiam foliis mentem corrumpi, si plura quam IIII bibant; etiam antiqui in vino, febrim depelli arbitrantes. oleum fit ex semine, ut diximus, quod ipsum auribus infusum temptat mentem, mireque, ut contra venenum, remedia prodidere iis, qui id bibissent, et ipsum pro remediis, adeo nullo omnia experiendi fine, ut cogant etiam venena prodesse.
[7] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 26.15.27: nidor quoque accensi tussientibus.
Question pour esprits affûtés: qui a inventé le «couteau suisse»? Contre-intuitivement, la réponse n’est pas dans la question et le savoir-faire helvétique en la matière s’est fait devancer. Par des précurseurs romains qui plus est.
Mais définissons d’abord la chose. Ce qui fait la particularité du couteau romain dit «suisse», c’est de réunir dans un objet de poche un ensemble d’outils, au minimum plus de deux, qui peuvent être utiles comme services de table de voyage, mais pas seulement.
Si les couteaux pliants et les services jumelés, cuillère à un bout et furcula à l’autre[1], ont été retrouvés relativement fréquemment par les archéologues, des objets regroupant plus d’outils sont très rares. Nous avons pu retrouver la mention de quatre exemplaires.
Le premier se trouverait dans le coffre d’un collectionneur suisse: pas d’image, pas d’informations, passons.
Artifact in the Museum of Targovishte, Bulgaria
Le bien d’un médecin
Le second est certainement le moins connu des exemplaires visibles. Il est présenté au musée de Targovichté en Bulgarie. Il a, pense-t-on, appartenu à un médecin romain du 3e siècle de notre ère, car il a été retrouvé dans une tombe avec des instruments chirurgicaux. L’usage médical de l’objet est cependant peu probable: on ne voit pas bien quel pourrait être l’usage dans un tel contexte de la cuillère et de la fourchette, articulés sur le même axe.
Roman « Swiss Army Knife », Middle Roman 201 CE – 300 CE, Silver and Iron, Fitzwilliam Museum
Racleur de nourriture… ou cure-oreilles?
L’exemplaire dont dispose le Fitzwilliam Museum de Cambridge[2] est très semblable à l’objet bulgare. Il est également daté du 3e siècle et présente, en plus, une lame de couteau. Sinon, on retrouve la cuillère et la fourchette sur le même axe, ainsi que trois outils dont l’usage fait débat: une spatule en forme de goutte, un poinçon et une tige terminée par une boule. Pour certains, il s’agit d’ustensiles de table pour des usages spécifiques –extraire la chair des escargots ou râcler de la nourriture. Pour d’autres, ces outils seraient destinés aux soins corporels. La petite spatule en forme de goutte serait un auriscalpium, soit un cure-oreilles.
Servizio da viaggio in argento, musée archéologique de Vintimille.
Sept outils en poche
Le quatrième exemplaire est le mieux documenté[3]. Il a été trouvé en 1917 par l’archéologue Pietro Barocelli dans une tombe intacte de la nécropole de Nervia de l’ancienne Albintimilium, l’actuelle Ventimille, en Ligurie. Il est daté du 2e siècle et est exposé au musée archéologique de la ville. A l’époque de la découverte, le caractère unique de l’objet a suscité des doutes sur son authenticité. Mais on l’a vu, il n’est plus unique.
C’est aussi le plus complet, puisqu’il présente, en plus des six outils déjà rencontrés sur les autres exemplaires, un ustensile unique: une petite passoire sans doute destinée à filtrer le vin.
Quand le (ré)inventeur suisse du couteau de poche multi-lames a choisi un nom pour son entreprise en 1921[4], il a couplé deux mots: l’un moderne –Inox– l’autre latin –Victoria–, rappelant ainsi que l’inventivité victorieuse est primitivement romaine.
[1] Voir l’exemplaire du 3e siècle présenté au Metropolitan Museum of Art de New-York: Silver spoon and fork
Voilà ce qu’écrivait le poète Martial (Epigrammes XII, 19) à propos de son contemporain Emilius:
In thermis sumit lactucas, ova, lacertum, et cenare domi se negat Aemilius.
«Émilius, aux bains, se gorge de laitues, d’œufs et de lézards de mer;
et il assure, après cela, qu’il ne dîne jamais en ville.»[1]
Panneau de bain en mosaïque provenant de Sabratha, en Libye, montrant des sandales de bain, trois strigiles et le slogan SALVOM LAVISSE, «Un bain est bon pour vous» (photo Wikimedia commons).
À la première lecture, vous aurez peut-être été intrigués par le terme de lézard de mer… Rassurez-vous, ce ne sont vraisemblablement que des maquereaux, auxquels le traducteur du 19e siècle aura préféré cette tournure plus exotique.
En relisant ces vers, on note aussi que ledit Emilius mange «aux bains». Faut-il l’imaginer barbotant dans un bassin d’eau chaude, en train de croquer à pleines dents dans un poisson grillé, avant de recracher les arêtes dans le bassin de son voisin? Probablement pas.
Les bains, souvent appelés thermes durant l’époque romaine, n’étaient pas uniquement dédiés à l’hygiène, mais constituaient également des lieux de sociabilisation, à l’instar des gymnases grecs ou d’autres lieux publics, comme les forums. On s’y lave, on s’y délasse, mais on profite parfois aussi d’y tenir réunion, d’y commercer, de discuter politique, etc. Certains passaient probablement quelques minutes seulement aux thermes, le temps de se laver, d’autres y consacraient plus de temps, profitant d’ailleurs de la gratuité ou du prix très modique des bains urbains, permise par la générosité de donateurs, comme les empereurs eux-mêmes.
Souvent, autour des lieux où les gens passent du temps en société, l’on trouve de quoi se sustenter. C’est bien sûr le cas dans les thermes, d’autant plus quand ils se trouvent au centre de cités romaines. Il ne faut pas s’imaginer une sorte de grand restaurant qui occuperait une des salles des thermes, mais davantage des petits stands ou échoppes, où était servie aux usagers des lieux une cuisine simple, préparée rapidement[2]. Ces échoppes prenaient alors place dans les cours qui jouxtaient les thermes, ou du moins dans l’espace alentour. Pensez aux piscines de nos jours, où il est parfois possible d’acheter une portion de frites, quelques boissons ou des snacks plus ou moins sains.
Dans plusieurs sites archéologiques thermaux, comme à Erétrie en Grèce, on a en effet retrouvé des ustensiles de cuisine, de la vaisselle de table et de cuisson, ainsi que des restes de nourriture, comme des os et des coquillages[3]. Situés près du carrefour central de la cité, les thermes d’Erétrie devaient alors être une zone très fréquentée, presque inévitable pour qui souhaitait rencontrer les autres habitants de la cité. Il devait alors être tentant de déguster quelques fruits de mer ou de siroter un verre de vin en discutant avec ces concitoyens, ou encore de croquer dans quelque chose de plus consistant après avoir réalisé quelques exercices physiques puis profité d’une longue baignade dans les bassins froids, tièdes et chauds.
[1] Cette traduction en vers français des Epigrammes de Martial est l’œuvre de Constant Dubos au 19e siècle. Notons aussi qu’à cette époque «dîner en ville» signifie «dîner chez soi». On peut consulter le livre scanné sur Gallica.bnf.fr. [2] Voir l’article Le fastfood, le resto et le tripot. [3] ERETRIA XXV, Les thermes du centre, Thierry Theurillat, Guy Ackermann, Marc Duret et Simone Zurbriggen. Illustration: échantillon de la céramique des thermes d’Erétrie, 2e-3e siècle (fig. 109 de la publication).
D’autres articles du blog de l’association Nunc est bibendum
Alors que nous connaissons en détail les spectacles romains d’animaux, une question reste étrangement négligée: que devenait toute cette viande? Au cours des quelque 500 ans pendant lesquels des spectacles d’animaux ont été offerts au peuple romains, des centaines de milliers d’animaux locaux ou exotiques ont été mis à mort. En 80, lors des 100 jours de dédicace de l’amphithéâtre flavien (le Colisée), Titus en a fait massacrer 9000. Et en 107, 11’000 animaux ont fait les frais de la célébration de la victoire de Trajan contre les Daces.[1]
Orchestration d’un divertissement de masse
Sur le sable des cirques, puis des amphithéâtres[2] de l’ensemble du monde romain, les animaux ont d’abord été mis en scène dans de grandes chasses, les venationes. La première venatio officielle remonte à 186 av. J.-C., mais c’est à partir du Ier siècle av. J.-C. que ces spectacles prennent une ampleur considérable.[3] Pour l’occasion, on reconstituait parfois un environnement naturel, à la façon d’un décor de théâtre.
Toute sortes d’animaux étaient lâchés dans cet espace clos, puis les chasseurs entraient en action. La foule pouvait frissonner à l’idée du danger encouru et admirer le courage des protagonistes. Le matin était consacré aux chasses, comme dans la réalité. Le midi était le moment consacré aux exécutions publiques des condamnés. Puis, l’après-midi, les gladiateurs entraient en action.[4]
Ces spectacles servaient d’exutoires, sauvegardant ainsi l’ordre social au profit des élites fortunées au pouvoir. Dans ce cadre, les chasses avaient un rôle particulier. Elles rappelaient aux citadins leurs origines rurales, tissant ainsi un lien entre les populations et les époques. Avec l’exhibition d’animaux exotiques, Rome montrait aussi à tous sa domination territoriale jusqu’à des contrées très éloignées, peuplées de créatures étranges et parfois redoutables.
Mosaïque de Veii (Isola Farnese, Italie) représentant un éléphant d’Afrique chargé sur un bateau, 3e-4e s. de notre ère. Exposée au Badisches Landesmuseum Karlsruhe, Allemagne.
Entre le 1er siècle avant notre ère et le 4e après, l’importation d’animaux exotiques en provenance principalement d’Afrique ou du Proche-Orient, a constitué un énorme trafic, très lucratif. Selon l’édit de Dioclétien, promulgué en 301 pour tenter de limiter l’inflation dans l’Empire, le prix maximal d’un lion africain «de premier choix» a été fixé à 150’000 deniers, soit l’équivalent du salaire d’un ouvrier agricole pendant 16 années. Ce prix faramineux s’explique certainement par la raréfaction de la faune sauvage sur le pourtour de la méditerranée.
La prédation romaine pour les jeux d’arènes a eu au fil des siècles un effet net et durable sur l’écosystème. Auparavant, lions, éléphants, autruches étaient présents au nord du Sahara. «Où ils ont fait un désert, ils disent qu’ils ont apporté la paix»[5], cette célèbre phrase de Tacite résonne aussi dans ce contexte.
Mosaïque du 3e siècle conservée au musée d’El Djem (Tunisie).
A mesure sans doute que les fauves devenaient plus rares et donc plus précieux, ils ont été pas immédiatement sacrifiés mais utilisés pour exécuter les condamnés. Cette pratique, la damnatio ad bestias, devient régulière au 1er siècle avant notre ère et se généralise dès le début de l’empire. Suétone raconte que Caligula, qui a régné de 37 à 41, trouvait que l’achat de bétail pour nourrir les bêtes sauvages devenait trop coûteux, il choisit lui-même les prisonniers à sacrifier:
«Passant en revue la file des prisonniers, sans examiner le motif de consdamnation d’aucun d’entre eux, se tenant simplement au milieux du portique, il ordonne qu’on les conduisent tous ‘d’un chauve à l’autre’»[6]
Du sable de l’arène à l’assiette des Romains
Si, donc, les bêtes dévoraient des Romains, est-ce que les Romains mangeaient les bêtes? Contre toute attente, les éléments littéraires ou archéologiques permettant de répondre sont très peu nombreux.
L’archéologie a toutefois révélé des ossements d’animaux exotiques dans les égouts et sous-structures de plusieurs amphithéâtres romains, suggérant que ces carcasses étaient traitées sur place plutôt que simplement jetées dans des fosses communes à l’extérieur de la ville.[7]
Le premier argument est simplement logique. Le régime ordinaire des citadins romains était pauvre en protéine. Tout apport de viande était espéré et bienvenu. Aussi, dans une société aussi pragmatique que pouvait l’être le monde romain, il est très peu probable que l’on laisse perdre les parties consommables des bêtes d’arènes.
Mosaïque de la maison de l’ours, sol du vestibule, Pompéi.
D’autant que les spectacles reproduisaient de véritables chasses où le partage du gibier était traditionnel. Contrairement aux sacrifices religieux qui suivaient des rituels précis, les venationes étaient des chasses profanes dont le produit pouvait être librement distribué. La distribution de viande ou l’organisation de banquets publics devait être partie intégrante du jeu social. Les riches divertissent le peuple, mais le nourrissent également. En plus du fameux panem et circenses (Juvénal 10.81), il existait un carnem et venationes tout aussi important – la viande et les chasses tissaient le lien entre le peuple et l’empereur, faisant des spectacles violents une expérience complète: voir, participer et consommer.
D’ailleurs, dès l’époque d’Auguste, la distribution de cadeaux lors des spectacles s’est institutionnalisée: les empereurs lançaient à la foule des jetons (tesserae) échangeables contre divers présents, parfois de la viande, dans le cadre de ce que les Romains appelaient sparsio ou missilia. Comme le rapporte Martial, ces jetons pouvaient même «assigner les bêtes de l’arène»[8] aux spectateurs chanceux.
Témoignages et pratiques culinaires
Combat entre un taureau et un éléphant dans l’arène. Musée Pia-Clementino, Rome.
L’Histoire auguste, compilation de vie d’empereurs daté de la fin du 4e s., témoigne d’une façon de distribuer la viande encore plus directe. L’empereur Probus (276-282) aurait organisé dans le Cirque une chasse très impressionnante. Après avoir fait entrer 1000 cerfs, 1000 sangliers et 1000 autruches, «le peuple fut admis et chacun s’empara de ce qu’il voulut»[9].
Mais, selon Galien, médecin de Marc Aurèle, des animaux bien plus exotiques finissaient aussi dans la casserole des plus puissants. Alors qu’il s’intéresse à l’anatomie de l’éléphant, il constate que le cœur de l’animal a été récupéré par les bouchers-cuisiniers de l’empereur.[10]
Un dernier indice de consommation de la viande d’arène figure chez Tertullien. Originaire de Carthage, converti au christianisme, il écrit vers 200 pour défendre sa nouvelle religion contre les autorité romains. A ceux qui accusent les chrétiens de cannibalisme, il répond:
«Où sont-ils ceux qui mangent des animaux tués dans l’amphithéâtre? Ne se nourrissent-ils pas de la chair de leurs semblables? Car ce sanglier s’est abreuvé du sang de la victime qu’il a déchirée; ce cerf est tombé dans le sang du gladiateur; et dans le ventre des ours, on voit encore palpiter les membres des hommes qu’ils ont dévorés.»[11]
Sans doute, la consommation de la viande des bêtes tuées dans les venationes était-elle évidente pour les Romains. C’est pour cela que les textes la sous-entendent le plus souvent sans la mentionner explicitement. La façon d’apprêter ces plats rares n’est pas non plus documentée, les sauces courantes pour apprêter les différents types de viandes, notamment celles pour le gibier détaillées par Apicius, devant convenir.
Une seule bête mentionnée dans le cadre des venationes dispose de recettes spécifiques: l’autruche[12]. Sans doute ce curieux oiseau devait-il être infiniment plus abordable que le lion «de premier choix».
[1] Ces chiffres sont rapportés notamment par Donald G. Kyle, « Animal Spectacles in Ancient Rome: Meat and Meaning. » Histoire, économie et société 13, no. 2 (1994): 269-292. [2] L’amphithéâtre de Statilius Taurus est le premier amphithéâtre permanent construit à Rome, en 29 avant notre ère. [3] La première venatio officielle a été organisée par Marcus Fulvius Nobilior. [4] Cette organisation tripartite de la journée de spectacles est attestée par de nombreuses sources romaines, dont Suétone. [5]Ubi solitudinem faciunt, pacent appellant. Phrase mise par Tacite (Vie d’Agricola, 30) dans la bouche de Galgacus, héros calédonien, flétrissant les rapines des Romains. [6] Suétone, Caligula, 27, 2: custodiarum seriem recognoscens, nullius inspecto elogio, stans tantum modo intra porticum mediam, ‘a caluo ad caluum’ duci imperavit. Avec l’expression “d’un chauve à l’autre”, Suétone se moque de Caligula lui-même atteint de calvitie. [7] Des découvertes archéologiques d’ossements d’animaux exotiques ont été faites notamment dans les égouts du Colisée. [8] Martial, Épigrammes, 8, 7: nunc dat spectatas tessera larga feras. [9] Histoire auguste, Probus, 19, 2-4: inmissi deinde populares, rapuit quisque quod voluit. [10] Galien, De anatomicis administrationibus, VII, 10: ἀρθείσης μέντοι τῆς καρδίας ὑπὸ τῶν τοῦ Καίσαρος μαγείρων. [11] Tertullien, Apologétique, IX, 11 (270): Item illi qui de arena ferinis obsoniis cenant, qui de apro, qui de cervo petunt? Aper ille quem cruentavit colluctando detersit, cervus ille in gladiatoris sanguine iacuit. Ipsorum ursorum alvei appetuntur cruditantes adhuc de visceribus humanis; ructatur proinde ab homine caro pasta de homine [12] Voir notre article: L’autruche à la bouche
La morsure de la canicule… Détail du sarcophage de la chasse à courre au sanglier et aux cerfs, milieu du IVe s., Arles-Alyscamps, musée Départemental Arles Antique, (Photo MG)
Les vagues de grande chaleur déferlent sur l’Europe. Or les Romains de l’Antiquité ont aussi connu des étés étouffants. Ils ont désigné la période de grande chaleur par un mot latin que nous utilisons encore: canicula.
L’histoire de la canicule commence dans les astres. Il y a plus de 3000 ans, une constellation a sauté aux yeux des astronomes Babyloniens. Pour une bonne raison: dans cette nuée d’étoiles se trouve la plus brillante de notre ciel.
Alors que les Babyloniens voyaient dans le positionnement de ces étoiles un arc et une flèche, les Grecs, quelques siècles plus tard, pensaient distinguer la forme d’un grand chien. Pas n’importe lequel d’ailleurs. Ce chien est parfois identifié comme Sirius, l’un des molosses du chasseur Orion; parfois comme Laelaps, compagnon de la déesse de la chasse Artemis, offert successivement au roi de Crète Minos, à la belle Procris, puis à Céphale, roi d’Athènes. In fine, Laelaps, qui avait le don de courir deux fois plus vite que sa proie, aurait été transformé en constellation par Zeus.
Du grand chien à la petite chienne
Les Romains reprennent à leur compte l’histoire de la constellation du Grand chien, Canis major. Mais ils distinguent aussi à proximité une autre formation céleste plus petite. Les deux étoiles les plus brillantes de ces constellations voisines portent encore aujourd’hui les noms des chiens d’Orion: Sirius et Procyon[1].
A l’époque romaine, Sirius avait la particularité de se lever et de se coucher en même temps que le soleil entre le 22 juillet et le 22 août environ, en coïncidence avec la période de grande chaleur.
Comme son nom l’indique en grec, Procyon précédait Sirius dans le ciel, annonçant ainsi les futures grandes chaleurs.
Cave caniculam!
Le globe de Matelica, un objet astronomique du 1er ou 2e siècle (photo MG).
Mais quel lien avec le mot latin canicula qui a donné nôtre canicule? On retombe sur nos pattes en écoutant les explications –un peu techniques– du naturaliste Pline l’Ancien:
«Depuis le solstice d’été jusqu’au coucher de la Lyre, Orion se lève, d’après César, le 6 des calendes de juillet(le 26 juin); le 4 des nones (le 4 juillet), sa ceinture se lève pour l’Assyrie, et, en Egypte, le brûlant Procyon se lève le matin; cette constellation n’a pas de nom chez les Romains, à moins que nous ne voulions l’entendre sous la dénomination de Canicule [canicula], comme elle est peinte parmi les astres; elle est d’une grande importance, comme nous allons le dire.»[2]
Si vous êtes toujours perdus, voici un résumé. La constellation identifiée par les Romains, voisine du Grand chien, Canis Major, mais plus petite, n’est autre que Canicula, mot qui signifie en latin «petite chienne». Et son arrivée dans le ciel n’annonce rien de bon.
L’auteur peu connu Hygin, qui a vécu à l’époque d’Auguste, raconte d’ailleurs une histoire assez sombre de cette petite chienne mythologique.
Le mythe d’Icarios, Erigone et Maéra
Selon lui, elle s’appelait Maéra et appartenait à Erigone, fille de l’Athénien Icarios, à qui Dionysos avait enseigné l’art de la culture de la vigne. Alors qu’Icarios tentait généreusement de transmettre son savoir viticole à des bergers, il est tué par ces derniers sous l’effet de l’ivresse. Maéra hurle à la mort et va chercher sa maîtresse. Celle-ci, découvrant son père assassiné, se pend. Hurlements redoublés de la chienne qui, de désespoir, saute d’une falaise.
Les dieux, irrités par tant de gâchis, punissent les coupables de divers tourments et élèvent dans les cieux les victimes: Erigone devient la constellation de la Vierge, Icarios celle du Bouvier, et Maéra est assimilée à la constellation de la Petite chienne, alias la Canicule.[3]
Canis Major, dans le Miroir d’Uranie de Jehoshaphat Aspin. Londres.1825.
Comment se protéger de la chaleur?
Cependant, l’arrivée dans le ciel de Maéra n’est pas de bon augure pour les humains. Pline liste quelques plaies caniculaires:
«Qui donc ne sait que le lever de la Canicule attise la radiation du soleil? C’est la constellation qui fait sentir sur terre les effets les plus puissants: à son lever, les mers se soulèvent, le vin bouillonne dans les caves, les marais s’agitent. Les Egyptiens donnent le nom d’oryx à un animal qui, selon eux, se tient face à cette constellation quand elle se lève et la contemplent comme s’il l’adorait, après avoir éternué. Du moins est-il hors de doute que les chiens sont beaucoup plus exposés à la rage pendant toute cette période.»[4]
Pour se prémunir des effets dévastateurs de la canicule, un esprit romain pense immédiatement à une solution: un sacrifice pour apaiser les dieux. Et quelles meilleures victimes en la circonstance que des chiennes rousses[5] dont la couleur du pelage évoque l’ardeur du soleil?
Pline et quelques rares auteurs évoquent cette cérémonie sacrificielle visant à éloigner les catastrophes liées à la chaleur excessive et protéger les récoltes, l’augurium canarium. Le rite se pratiquait semble-t-il à l’orée de l’été, à la porta Catularia située à l’ouest du Capitole[6].
Compagnons des hommes avant même que l’écriture existe, utilisés comme compagnons de chasse et gardiens, comme animaux de compagnie et bergers, les canidés étaient ainsi bien mal récompensés par les Romains pour leurs services: chienne de vie!
[1] Sirius, σείριος en grec ancien, signifie «brûlant, ardant»; et Procyon, προκύων, «chien qui se porte en avant, aboyeur».
[2] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, XVIII, 48 (268): Ab solstitio ad fidiculae occasum VI kal. Iul. Caesari Orion exoritur, zona autem eius IIII non. Assyriae, Aegypto vero procyon matutino aestuosus, quod sidus apud Romanos non habet nomen, nisi caniculam hanc volumus intellegi, hoc est minorem canem, ut in astris pingitur, ad aestum magno opere pertinens, sicut paulo mox docebimus.
[4] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, II, 107: Nam caniculae exortu acendi solis vapores quis ignorat? cuius sideris effectus amplissimi in terra sentiuntur: fervent maria exoriente eo, fluctuant in cellis vina, moventur stagna. orygem appellat Aegyptus feram, quam in exortu eius contra stare et contueri tradit ac velut adorare, cum sternuerit. canes quidem toto eo spatio maxime in rabiem agi non est dubium.
Les tribus libyennes l’ont découverte, les Grecs en ont fait un mythe, les Romains ont provoqué sa perte. Il s’agissait, selon Pline l’Ancien, d’«un don précieux de la nature»[1]. Voici, en trois actes, le destin d’une plante extraordinaire, disparue depuis 2000 ans, mais que certains «Indiana Jones» contemporains ne désespèrent pas de retrouver…
Cette coupe, produite en Laconie entre 565 et 560 av. J.C., représente le souverain Arcésilas II en train de superviser la pesée et le stockage du silphion. Elle a été trouvée à Vulci et se trouve désormais au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France à Paris.
L’histoire débute au 7e siècle avant notre ère, lorsque des colons grecs venus de l’antique Théra (île de Santorin) et menés par un certain Battos s’installent sur le territoire de l’actuelle Lybie et fondent le royaume de Cyrène. Ils découvrent que les autochtones apprécient grandement le suc aromatisé d’une plante qui sert peut-être de condiment, mais surtout de médicament. Ils nomment la plante silphion (σίλφιον), sans doute en transposant en grec le nom local.
En un siècle ou deux, le petit royaume grec de Cyrène construit une immense prospérité en exportant le précieux suc qui se vend au poids de l’argent. Dans le monde grec, l’expression «le silphion de Battos», que l’on trouve chez le poète Aristophane[2], devient synonyme de «tout l’or du monde». Une coupe du VIe siècle avant notre ère représente la pesée du sylphion. On voit le roi de Cyrène Arcésilas II présider aux opérations: autour d’une grande balance, des hommes livrent, pèsent, emballent et stockent la précieuse marchandise.
Source d’une immense richesse, la plante est aussi représentée sur les monnaies cyrénéennes. C’est ainsi qu’on connaît schématiquement son apparence: autour d’une grosse tige cannelée se déploient deux ou trois étages de feuilles opposées; au sommet, les fleurs forment une grappe sphérique[3]. Poussant naturellement dans la steppe sub-saharienne libyenne, le silphion n’a jamais pu être acclimaté ailleurs, malgré de nombreuses tentatives dont le médecin Hippocrate se fait l’écho[4].
Les auteurs grecs et romains[5] nous renseignent aussi sur la préparation et l’utilisation du silphion. C’est le suc que l’on récolte, par incision des tiges ou des racines. Pour le conserver, on le fait coaguler et sécher en le mélangeant parfois à de la farine. Le produit travaillé se présente donc sous la forme de petits blocs de résine, qui peuvent être conservés et exportés.
Pièce d’or de Cyrène, datée entre 308 et 277 av. J.-C., représentant un plant de silphium.
Quant aux vertus médicinales du silphion, elles seraient extrêmement nombreuses et variées: traiter l’angine et autres refroidissements, remédier aux maladies des nerfs, soulager les règles douloureuses, résorber les hémorroïdes et même guérir la calvitie. «Ce serait un travail immense que d’énumérer tous les usages auxquels il sert dans les compositions où il entre»[6], écrit Pline à la fin d’une énumération déjà longue. Bon à tout, le silphium avait peut-être aussi la réputation d’être aphrodisiaque, mais Pline n’en pipe mot[7]. Même sur les animaux, la plante semble avoir des propriétés étonnantes:
«S’il arrive qu’une bête rencontre un pied naissant, on le reconnaît à ce signe: après en avoir mangé, le mouton s’endort aussitôt, la chèvre éternue.»[8]
Dès la fin du IIe siècle avant notre ère, l’ancien royaume de Cyrène est devenu romain. Ses richesses, botaniques ou autres, aussi. Le silphion est traduit en sirpe ou silphium. Les latins appellent aussi le produit issu de la plante lac serpitium, ou lait de sirpe, ce qui donne le mot laserpitium, bientôt abrégé en laser.
Le succès du «don précieux de la nature» n’a évidemment pas faibli.
Pline raconte que Jules César avait trouvé dans le trésor public à Rome, conservé avec l’or et l’argent, une réserve de mille cinq cents livres de silphium (soit environ 500 kilos). Non cultivable, non acclimatable ailleurs, victime d’une surexploitation doublée d’une destruction de son environnement naturel et sans doute aussi d’un changement du climat local[9], le silphium n’est déjà plus, du temps de Pline au premier siècle, qu’un souvenir. L’auteur explique:
«Depuis plusieurs années il [le silphium] a disparu de la Cyrénaïque, parce que les fermiers des pâturages laissent, y trouvant un plus grand profit, les troupeaux paître dans les localités où vient cette plante. De notre temps on n’a pu en découvrir qu’un seul pied, qui a été envoyé à l’empereur Néron.»[10]
C’est donc l’empereur réputé fou qui aurait eu entre les mains l’un des derniers spécimens de la première plante victime d’une surexploitation humaine…
A part comme curiosité extrêmement rare, le monde romain du début de notre ère n’a donc pas connu le silphium de Cyrénaïque. Pourtant, à la fin du premier siècle, le cuisinier Apicius le mentionne dans une vingtaine de recettes, et sous le nom de laser encore soixante fois de plus… Par quel mystère?
Un plant de ferula assa-foetida, dans le désert de Kyzylkum en Ouzbékistan. C’est l’une des espèces qui permet de produire l’actuel hing indien (photo Wikimedia commons).
Evidemment, les Romains, qui n’étaient pas les derniers en affaires, n’ont pas laissé s’évaporer un tel marché. Ils ont trouvé des substituts provenant de plantes proches poussant dans d’autres régions. Ce n’était certes pas aussi bien, mais mieux que rien. Le principal substitut est venu de Perse et de Médie, issu de plantes qui portent le doux qualificatif de foetida – fétide, en raison de l’odeur d’œuf pourri qu’elles dégagent. Le procédé est inchangé: on extrait le suc et on le fait sécher pour le conserver et l’utiliser râpé à petite dose.
Cette préparation n’a pas eu un grand avenir en Occident. Mais elle est devenue un élément indispensable de la cuisine indienne traditionnelle sous le nom de asafoetida ou hing[11]. Pour cuisiner romain antique, il est donc aujourd’hui nécessaire de s’approvisionner dans une épicerie indienne.
Le mystère du silphium original reste cependant entier et des chercheurs, plus ou moins sérieux, se lancent régulièrement sur la piste de l’«ache» perdue.
En septembre 2022, c’est un chercheur turc qui a défrayé la chronique en estimant avoir retrouvé la plante miraculeuse sur les flancs d’un volcan de Cappadoce[12]. La découverte semble à ce stade faiblement étayée scientifiquement, mais le chercheur s’est empressé de tester les qualités chimiques et culinaires de «sa» plante. Selon lui, elle aurait des propriétés hors du commun. Un peu stressé, il confie: «Si tout le monde se met à faire de la sauce au silphium, nous n’en aurons pas assez!»
Dans le cas peu probable d’une réelle identification de la plante antique, la deuxième extinction pourrait être encore plus rapide que la première.
[5] Les principaux témoignages sont ceux de Théophraste (Historia plantarum, 6.3) et de Pline l’Ancien (Naturalis Historia, 19.3 et 22.49) qui reprend presque intégralement le texte de son prédécesseur.
[6] Pline l’ancien, Histoire Naturelle, 22, 49, 106 : quas habet utilitates admixtum aliis, inmensum est referre.
[7] Seul le poète Catulle semble faire allusion à cette propriété (Lesbie, 3, Les baisers).
[8] Pline l’ancien, Histoire Naturelle, 19, 15: si quando incidit pecus in spem nascentis, hoc deprehenditur signo: ove, cum comederit, dormiente protinus, capra sternuente crebrius.
[9] En 2022, de nombreux médias ont répercuté une étude américaine concernant la disparition du silphium en en changeant un peu l’angle. Alors que les chercheurs Paul Pollaro et Paul Robertson de l’Université du New Hampshire visaient à démontrer que la plante avait disparu sous le double impact de la démographie humaine et de la sécheresse sévère qui s’était peu à peu installée dans la région sub-saharienne, la plupart des médias ont titré sur la plante favorite de César qui était soit disant le viagra de l’Antiquité…
[10] Pline l’ancien, Histoire Naturelle, 19, 15: Multis iam annis in ea terra non invenitur, quoniam publicani, qui pascua conducunt, maius ita lucrum sentientes depopulantur pecorum pabulo. unus omnino caulis nostra memoria repertus Neroni principi missus est.
Une pièce de bœuf mal partagée, un feu volé aux dieux, une jarre mystérieuse imprudemment ouverte: c’est autour d’un repas originel que se noue, selon la mythologie grecque, le destin de l’humanité. En explorant cette scène sous l’angle de la symbolique du repas, on comprend mieux comment elle incarne la relation entre les hommes et les dieux. Au cœur de ce drame cosmique, deux frères titanesques incarnent notre dualité fondamentale: Prométhée, «celui qui pense avant», et Épiméthée, «celui qui comprend trop tard».
Cratère en cloche attique à figures rouges (v. 425–400 av. J.-C.) représentant Prométhée allumant le feu pour l’humanité, attribué au Peintre du Louvre G433, conservé au Yale University Art Gallery.
Dans l’antique Mékônè, petite bourgade de Béotie que certains identifient à Sicyone, se déroula un événement mythique dont les conséquences allaient résonner éternellement: le premier sacrifice partagé entre dieux et hommes, un repas symbolique où se joua la séparation définitive entre mortels et immortels.
Ce festin mythique a lieu pendant l’Âge d’Or, période où, selon Hésiode, les hommes vivaient dans un bonheur parfait. «Comme des dieux ils vivaient, ayant un cœur sans souci, loin et à l’écart des peines et des misères.»[1] Les divinités et les humains partageaient encore leur existence… et leurs repas.
Pour comprendre l’enjeu du banquet fatidique, il faut connaître ses deux protagonistes: Prométhée et son frère Épiméthée, fils du Titan Japet et de l’océanide Clyméné. Ces deux figures incarnent les deux faces de l’intelligence pratique: la prévoyance et l’imprévoyance, la réflexion anticipatrice et la compréhension tardive.[2]
Épiméthée, amphitryon imprudent
Dans son dialogue Protagoras, Platon nous livre une variante intéressante du mythe, où la table de banquet s’élargit à la création même des espèces animales.[3] Cette version éclaire la dualité fondamentale entre les deux frères titanesques.
Selon ce récit, Zeus charge Prométhée et Épiméthée de distribuer des qualités aux différentes espèces vivantes, telle une distribution de mets lors d’un grand festin cosmique. Épiméthée, présomptueux, demande à s’en charger seul: «Laisse-moi faire cette distribution; quand je l’aurai faite, tu viendras l’examiner», dit-il à son frère.
Épiméthée distribue alors les qualités naturelles –tels des plats d’un festin– aux différentes espèces animales. Platon décrit ce processus en détail, expliquant comment Épiméthée dota certaines espèces de force, d’autres de vitesse, certaines de fourrures épaisses, d’autres encore de carapaces protectrices. Mais dans sa hâte imprévoyante de servir les premiers convives, Épiméthée commet l’erreur fatale du mauvais amphitryon: il épuise toutes ses ressources avant que tous les invités ne soient servis. Selon Platon, lorsque vint le tour de l’espèce humaine, Épiméthée s’aperçut qu’il avait déjà épuisé toutes les facultés disponibles pour les animaux, laissant l’homme entièrement démuni.
Prométhée, constatant la catastrophe causée par l’imprudence de son frère, intervient alors comme un sauveur. Ne pouvant supporter de voir l’humanité ainsi démunie, il prend l’initiative de voler à Héphaïstos et Athéna la connaissance des arts et le feu, sans lequel cette connaissance technique aurait été inutile.
Le philosophe Bernard Stiegler, considère que cette distribution imprévoyante d’Épiméthée lors du banquet des origines définit la condition paradoxale de l’humanité: contrairement aux animaux dotés de qualités spécifiques, l’homme se caractérise précisément par son absence de qualités propres, par son «défaut d’origine» qui le contraint à l’invention technique.[4]
La distribution d’un bœuf et la naissance du sacrifice
C’est Hésiode qui, dans sa Théogonie, nous livre le récit le plus détaillé de ce repas.
«Prométhée, à l’esprit subtil, avait déjà fait le partage d’un grand bœuf qu’il avait divisé selon son dessein, cherchant à tromper la pensée de Zeus. Pour l’un [Zeus], il plaça, enveloppées dans la peau de l’animal, les chairs et les entrailles grasses avec l’estomac; pour les autres [les hommes], il disposa, avec une ruse trompeuse, les os blancs du bœuf qu’il avait arrangés en un bel ordre et recouverts de graisse luisante.»[5]
La mise en scène gastronomique est décisive: Prométhée crée une illusion pour favoriser les hommes qu’il affectionne. La part d’apparence somptueuse destinée aux dieux ne contient que des os sans valeur nutritive. À l’inverse, la part d’apparence médiocre dissimule les chairs et les entrailles nourrissantes.
Zeus, invité à choisir en premier, devine évidemment la ruse, nous dit Hésiode, mais choisit de s’y prêter. Il opte pour la part la plus belle en apparence. Lorsque la supercherie est dévoilée, sa colère fait aussitôt trembler l’Olympe.
Ce partage inégal institue —a posteriori, bien sûr— la «cuisine du sacrifice». À partir de ce moment fondateur, les hommes mangeront la viande cuite, marquant leur condition de mortels, tandis que les dieux ne recevront plus que la fumée odorante des os brûlés en offrande.[6]
Zeus prive l’humanité du feu
La réaction de Zeus au banquet truqué fut immédiate et terrible: il priva les hommes du feu. Ce geste ne constitue pas une simple punition, il touche à l’essence même de la condition humaine. Sans feu, pas de cuisine. Sans cuisine, l’homme retombe dans l’animalité.
Cette privation équivaut à condamner les hommes à manger cru, comme les bêtes, effaçant ainsi la frontière fondamentale entre nature et culture.[7] La distinction symbolique établie lors du partage sacrificiel risque de s’effondrer.
Face à cette catastrophe, Prométhée refuse de voir les hommes qu’il chérit réduits à l’état bestial. Il accomplit alors une transgression fondatrice dans l’histoire de l’humanité: le vol du feu divin.[8] La Théogonie d’Hésiode précise qu’il transporta cette flamme dans une tige creuse de férule (νάρθηξ/narthex) –premier briquet de l’histoire, permettant de conserver et de transporter le feu sans se brûler.[9]
Mais la vengeance de Zeus était à double tranchant. Il ordonna à Héphaïstos de façonner dans l’argile une créature d’une beauté irrésistible, Pandore, littéralement «celle qui porte tous les dons».[10] Ce présent empoisonné fut envoyé auprès d’Épiméthée.
Pandore et sa jarre fatale
Pithos, Crète, v. 675 av. J.-C. Musée du Louvre.
La vengeance de Zeus prend la forme d’un présent ambigu : Pandore. Chez Hésiode, ce «don» offert aux mortels est en réalité un châtiment déguisé. Prométhée, clairvoyant, avait pourtant averti son frère: «Jamais, Épiméthée, n’accepte un présent de Zeus Olympien, mais renvoie-le, de peur qu’il ne devienne un mal pour les mortels.»[11]
Mais Épiméthée, fidèle à sa nature, oublia cette mise en garde. Lorsque Hermès lui présente la première femme, parée de tous les dons divins, il l’accueille avec enthousiasme. Conformément à son nom, Épiméthée ne comprend l’ampleur de sa faute qu’après l’avoir commise, quand il a déjà reçu le mal envoyé par Zeus.[12]
Son nom même –Πανδώρα, «celle qui a reçu tous les dons»– est chargé d’ironie: si tous les dieux l’ont comblée, c’est pour que, par elle, tous les fléaux entrent dans le monde des hommes. Hésiode la décrit comme «un piège creusé, au bord abrupt et sans issue».
Avec elle, Zeus fait remettre un grand récipient en terre cuite, un πίθος (pithos), souvent mal traduit par «boîte de Pandore». Il ne s’agit pas d’une petite boîte précieuse, mais d’une vaste jarre utilisée dans le monde grec ancien pour conserver des produits vitaux comme le grain, l’huile ou le vin.[13] Sa connotation domestique renforce encore le contraste entre l’attendu (la préservation) et le réel (la destruction).
Poussée par une curiosité instillée en elle par les dieux eux-mêmes, Pandore souleva le couvercle de cette jarre qui contenait tous les maux destinés à l’humanité: maladies, vieillesse, misère, folie, vice, passion, labeur… Hésiode précise: «Seule Elpis [l’Espérance] resta là, à l’intérieur de son infrangible demeure, sous les lèvres du pithos, et ne s’envola pas au-dehors.»[14] L’espoir demeure à la disposition des hommes, mais comme une consolation ambiguë, puisqu’elle reste enfermée, difficilement accessible, voire même comme une attente vaine ou une tromperie.
Cette catastrophe marque la fin définitive de l’âge d’or où les hommes vivaient sans peine ni souffrance. Désormais, l’humanité devra travailler pour se nourrir, souffrir de maladies et mourir. Le banquet originel s’est transformé en un labeur perpétuel pour obtenir sa subsistance.
Sacrifice et banquet comme fondements anthropologiques
Sacrifice d’un taureau,sarcophage d’Aghia Triada, 14e s. av. J.-C., Héraklion, Musée archéologique.
Le banquet de Mékônè n’est pas un simple épisode mythologique, il constitue l’institution fondatrice de la pratique sacrificielle qui définira pour des siècles les relations entre hommes et dieux dans le monde grec. Plus encore, il établit la place de l’homme dans le cosmos à travers ses pratiques alimentaires.
Le sacrifice grec institutionnalise la distance irréversible entre mortels et immortels. À travers la consommation de viande cuite, les hommes affirment leur condition de mortels, tandis que les dieux, recevant la fumée des os, confirment leur divinité.[15]
Les Grecs appelaient cet acte sacrificiel θυσία (thusia), terme qui désigne à la fois le sacrifice et le repas qui s’ensuit. Ce n’est pas un hasard si la pratique religieuse centrale de la Grèce ancienne prenait la forme d’un partage alimentaire. Le sacrifice et le festin qui s’ensuit constituaient pratiquement l’unique forme de consommation de viande dans l’Antiquité.[16]
Ce que nous révèle le banquet de Mékoné, c’est une organisation tripartite du monde autour de l’acte de manger:
Les dieux, qui se nourrissent d’odeurs sacrificielles et de nectar-ambroisie
Les hommes, qui mangent les viandes cuites et le pain de céréales cultivées
Les bêtes sauvages, qui dévorent la chair crue
Cette séparation ontologique, résultat direct de la ruse prométhéenne lors du repas partagé avec Zeus, définit le cadre même de l’existence humaine: ni bêtes, ni dieux, les hommes occupent une position intermédiaire qu’ils devront assumer.
Le repas sacrificiel de Mékoné peut être compris comme l’acte de naissance symbolique de la condition humaine, établissant pour l’humanité l’obligation de travailler pour se nourrir, de sacrifier pour honorer les dieux, et ultimement, de mourir.[17]
À table avec Prométhée et Épiméthée
Le mythe du banquet originel et de ses conséquences révèle un aspect fondamental de la condition humaine: notre double nature, à la fois prométhéenne et épiméthéenne. Cette dualité s’exprime parfaitement à travers les métaphores culinaires et alimentaires qui traversent ce récit.
En effet, notre rapport à la nourriture illustre parfaitement cette tension. D’un côté, la prévoyance prométhéenne: nous planifions nos repas, cultivons la terre, stockons des provisions, élaborons des techniques de conservation, développons des arts culinaires sophistiqués. De l’autre, notre impulsivité épiméthéenne: notre tendance à la gourmandise excessive, notre difficulté à résister aux plaisirs immédiats de la table, notre propension à oublier les conséquences de nos choix alimentaires.
Le régime alimentaire des hommes, composé de céréales cultivées et de viandes sacrificielles, définit leur position intermédiaire entre les bêtes et les dieux.[18] Ni comme les immortels qui se nourrissent d’ambroisie et de nectar, ni comme les animaux qui dévorent la chair crue, l’homme occupe une position médiane, précaire et ambivalente.
Cette paire de frères antagonistes représente les deux tendances fondamentales qui composent l’humanité. Notre faculté d’anticipation coexiste toujours avec notre tendance à ne comprendre les conséquences de nos actes qu’après coup.[19] Notre humanité réside précisément dans cette tension entre ces deux pôles: sans la prévoyance prométhéenne, nous serions réduits à l’état animal; sans l’imprévoyance épiméthéenne, nous nous rapprocherions trop des dieux.
La cuisine représente, dans l’histoire de l’humanité, le premier des arts, celui qui nous permet de passer du cru au cuit, de la nature à la culture.[20] En ce sens, Prométhée n’a pas seulement été le donateur du feu technique, mais aussi le fondateur de la gastronomie humaine.
Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément ce rapport médiatisé à la nourriture: nous ne dévorons pas, nous cuisinons; nous ne consommons pas seulement, nous partageons des repas. Le sacrifice grec se présente comme une forme de cuisine où la relation entre hommes et dieux s’établit à travers un système complexe de règles alimentaires.[21]
En savoir plus
Pierre Judet de La Combe, Quand les dieux rôdaient sur la Terre, France Inter, épisode du 3 septembre 2022. Prométhée et Épiméthée, ou la dualité entre prévoyance et imprévoyance dans la création de l’humanité. Disponible sur France Inter.
[1] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 112-113. [2] Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, La Découverte, 1996, p. 263. [3] Platon, Protagoras, 320d-322a. [4] Bernard Stiegler, La Technique et le temps, tome 1, Galilée, 1994, p. 201. [5] Hésiode, Théogonie, vers 535-541. [6] Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence : La mètis des Grecs, Flammarion, 1974, p. 48. [7] Claude Lévi-Strauss, Le Cru et le Cuit (Mythologiques I), Plon, 1964, p. 172. [8] Jean-Pierre Vernant, Mythe et société en Grèce ancienne, La Découverte, 1988, p. 193. [9] Hésiode, Théogonie, vers 565-567. [10] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 60-68. [11] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 86-87. [12] Jean-Pierre Vernant, Mythe et Société en Grèce ancienne, La Découverte, 1988, p. 187. [13] Jane Ellen Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, Cambridge University Press, 1903, p. 284. [14] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 96-97, combiné avec l’interprétation de J.-P. Vernant dans Mythe et pensée chez les Grecs, La Découverte, 1996, p. 281. [15] Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant (dir.), La Cuisine du sacrifice en pays grec, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1979, p. 41. [16] Walter Burkert, Homo Necans: The Anthropology of Ancient Greek Sacrificial Ritual and Myth, University of California Press, 1983, p. 37. [17] Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique, Seuil, 1996, p. 218. [18] Jean-Pierre Vernant, Mythe et Société en Grèce ancienne, La Découverte, 1988, p. 113. [19] Synthèse des analyses de Bernard Stiegler, La Technique et le temps, tome 1, Galilée, 1994, p. 208, et de Marcel Conche, Prométhée et Épiméthée, PUF, 1982, p. 157. [20] Jean-Louis Flandrin, L’Ordre des mets, Odile Jacob, 2002, p. 29. [21] Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, Seuil, « La Librairie du XXe siècle », 1990, p. 76.
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Selon la chercheuse Joan Tucker (University of Georgia, Athens, USA), une fresque peinte dans le lararium d’une maison du quartier I.xiv.6/7 à Pompéi représente plusieurs ouvriers pesant des paniers d’oignons sur une plateforme avant qu’ils ne soient descendus par une rampe jusqu’à un petit bateau. Cette scène, placée dans un lieu de culte domestique, symboliserait la bénédiction divine sur une activité économique essentielle. Pompéi était en effet célèbre pour sa variété d’oignons, la Pompeiana cepa, mentionnée par Columelle qui en décrit les méthodes de conservation (De Re Rustica 12.10.1).
Aliment prisé des masses mais méprisé des élites, remède universel mais contesté, aphrodisiaque donnant cependant une haleine repoussante, objet de moquerie ou divinité vénérée: l’oignon cumule les paradoxes dans la culture antique. Sous ses tuniques concentriques se cache un aliment qui révèle les fractures sociales, les débats médicaux et les tensions religieuses du monde gréco-romain.
Un condiment du peuple
Dans la société antique grecque ou romaine, l’oignon appartient avant tout à la cuisine populaire. Les textes le présentent systématiquement comme un aliment du commun, aux côtés de l’ail et du poireau.
Au début du 4e siècle avant notre ère, Xénophon rapporte dans son Banquet un échange savoureux. Nicératos, l’un des personnages que l’on sait jeune marié, rapporte qu’Homère aurait dit que rien n’accompagne mieux le vin que l’oignon. Cette assertion hasardeuse provoque la plaisanterie d’un autre protagoniste, Charmide:
«Nicératos souhaite rentrer à la maison en exhalant l’odeur de l’oignon, afin que sa femme croie qu’aucune femme n’a même songé à l’embrasser»[1].
La propriété de l’oignon à altérer l’haleine humaine est la plus évidente, même si -on le verra plus loin- c’est loin d’être la seule. Son odeur tenace le classe parmi les nourritures vulgaires, incompatibles avec les raffinements de l’élite. Il fait partie de la diète quotidienne du paysan, du soldat et de l’esclave. Aristophane évoque «l’odeur du rot d’un mangeur d’oignon», typique du soldat[2]. Plus loin le chœur célèbre la fin de la vie militaire en des termes: «Je me réjouis, oui, je me réjouis d’être débarrassé du casque, du fromage et des oignons!»[3]
Quelques siècles plus tard, le poète latin Pétrone pousse la moquerie jusqu’à l’injure dans son Satyricon. Le passage s’ouvre sur un éclat de rire déplacé de Giton, jeune garçon efféminé et esclave-compagnon du narrateur Encolpe. Il s’attire les foudres d’un autre personnage:
«Et toi aussi, dit-il, tu rigoles, espèce d’oignon frisé?»[4]
L’expression est unique et certainement inventée par Pétrone. Elle conjugue donc moquerie esthétique et mépris de classe. Suit une tirade d’autres injures toutes plus imagées et délirantes les unes que les autres, typiques du Satyricon.
Malgré cette piètre réputation, Apicius, cuisinier des élites, mentionne l’oignon dans plus de quatre-vingts recettes[5]. Bien sûr, pour lui, il ne s’agit pas de croquer à pleines dents dans des bulbes frais. Aucune recette n’a l’oignon pour ingrédient principal. L’oignon, frais ou séché, entre dans les préparations complexes, en tant que condiment habilement associé à d’autres, tels que la livèche, la rue, l’origan ou la sarriette.
Ce pays où les divinités poussent dans les potagers
Les latins se moquent aussi des Egyptiens qui, selon Pline, vénéreraient l’oignon comme une divinité: «l’Égypte honore l’ail et les oignons comme des dieux dans ses serments»[6]. Juvénal, dans ses Satires, poursuit la moquerie:
«Là, on vénère des chats; ici, un poisson du fleuve; là encore, des cités entières adorent un chien. Nul n’honore Diane. Il est sacrilège de violer ou de mordre un poireau ou un oignon – ô peuples sacrés, pour qui de telles divinités poussent dans les potagers!»[7]
La critique est même reprise par les auteurs chrétiens. Prudentius, au 4e siècle, dénonce ceux qui «osent placer parmi les dieux des nuées le poireau et l’oignon, et situer l’ail et Sérapis au-dessus des astres du ciel»[8].
En réalité, l’Egypte pharaonique ne vénérait pas de légumes comme divinités en soi. Il s’agit d’offrandes ou d’attributs utilisés comme symboles de fertilité, de croissance, ou de santé. Les auteurs latins font un amalgame entre l’usage rituel et la vénération dans le but de déconsidérer une culture étrangère. La mauvaise foi est évidente, alors que les associations entre divinités et produits naturels existaient tout autant dans le monde gréco-latin. Athénée rapporte la tradition selon laquelle «Latone (Léto), enceinte d’Apollon, se prit d’affection pour la gethyllis (oignon ou plante de la même famille); c’est pourquoi cette plante a obtenu une telle vénération»[9]. L’auteur fait allusion aux Théoxénies de Delphes, rituel dans lesquels les dieux sont symboliquement invités à un banquet. Quiconque amenait en offrande un oignon de taille particulièrement imposante, pouvait avoir l’honneur considérable de partager la table des dieux.
Dans le monde antique, on peut aussi rêver de manger des oignons en grande quantité, et cela n’est pas sans signification. Artémidore de Daldis, dans ses Clefs des songes, propose une interprétation onirique sophistiquée: «Si quelqu’un rêve qu’il mange beaucoup d’oignons et qu’il est malade, il guérira. Mais s’il en mange peu, il mourra. Car ceux qui meurent versent peu de larmes»[10]. La logique repose sur une association symbolique entre les larmes provoquées par l’oignon et la vitalité : plus l’oignon fait pleurer, plus il témoigne d’une force de vie capable de résister à la maladie.
Les paradoxes de l’usage médical
Les vertus médicales de l’oignon ne sont pas que symboliques. Mais, là aussi, l’ambivalence est de mise.
Pline l’Ancien consacre plusieurs chapitres de son Histoire naturelle aux vertus thérapeutiques du bulbe: «Les oignons cultivés, par leur seule odeur et leur capacité à faire pleurer, dissipent les troubles de la vue – plus encore si on s’enduit les yeux de leur suc»[11]. L’auteur énumère ensuite une longue liste d’applications: ulcères de la bouche, morsures de chien, plaies de toutes sortes, surdité, alopécie.
Mais Pline note aussi les controverses médicales: «Sur ce sujet, les médecins sont en profond désaccord. Les plus récents disent que l’oignon est mauvais pour la poitrine et la digestion, qu’il provoque des flatulences et donne soif. L’école d’Asclépiade, en revanche, estime qu’il améliore le teint, que consommé chaque jour à jeun, il assure une bonne santé»[12].
Pline recommande même d’utiliser l’oignon en suppositoire pour soulager les hémorroïdes.
Le bulbe serait aussi un stimulant, donnant force et vigueur. Dans la suite du texte de Xénophon déjà cité, l’auteur fait dire à Socrate: «Pour celui qui se prépare au combat, il est bon de grignoter de l’oignon, de même que certains font manger de l’ail à leurs coqs de combat avant de les lancer dans l’arène.»[13]
L’oignon aphrodisiaque
Pour les auteurs latins, cette propriété revigorante de l’oignon s’étend aussi aux plaisirs charnels. Si l’odeur repousse, l’effet excite. Ovide, dans ses Remèdes à l’amour, recommande expressément de l’éviter:
«Qu’il soit de Daunie, des rivages de Libye, ou qu’il vienne de Mégare, l’oignon sera nocif dans tous les cas. Il convient tout autant d’éviter la roquette excitante, ainsi que tout ce qui excite les corps à Vénus»[14].
Cette réputation aphrodisiaque explique pourquoi certains prêtres et les pythagoriciens s’en abstenaient.
Le bulbe incarne la force générative de la nature, ce qui justifie son rôle dans les rituels nuptiaux. Athénée rapporte qu’en Thrace, lors du mariage du général Iphicrate avec la fille du roi Cotys, «parmi les autres cadeaux de noce», figurait «un coffre de douze coudées plein d’oignons» aux côtés, entre autres, d’un pot de neige et d’un pot de lentilles[15].
Au prochain mariage, vous saurez donc quoi offrir.
Semer, cultiver, conserver
Différentes variétés d’oignons (photo Wikimedia)
L’Antiquité ne connaissait pas un seul oignon, mais toute une palette de variétés aux noms évocateurs. Les Grecs distinguaient soigneusement l’oignon de Sarde de celui de Samothrace, l’Alsidénienne de la Cnidienne. Cette dernière avait d’ailleurs la réputation d’être la moins lacrymogène. Les Chypriotes, à l’inverse, faisaient pleurer à chaudes larmes.
Rome enrichit encore cette diversité géographique. Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XIX, 101-116) énumère avec précision les spécialités régionales: l’Africaine, réputée pour son âcreté, la Gauloise, la Tusculane au goût plus doux, et l’Ascalonienne, venue de cette ville du Proche-Orient qui a donné son nom à l’échalote moderne. Chacune avait ses qualités: les rondes étaient préférées aux allongées, les rouges plus piquantes que les blanches.
D’unio à oignon
Columelle (De re rustica, X, 123) évoque une variété que les paysans appelaient unio (unionem, à l’accusatif). Ce bulbe «solitaire», qui ne produit pas de rejets latéraux contrairement à l’ail, tire son nom du latin unus (un seul). Le mot à donné «oignon » en français et «onion» en anglais, alors que la plupart des langues latines ont conservé la mémoire du latin classique caepa/cepa comme l’italien cipolla.
Cultiver l’oignon dans l’Antiquité relevait d’un véritable savoir-faire. Les agronomes romains distinguaient deux grandes catégories: les oignons-condiments, semés au printemps entre mars et mai, et les oignons de conservation, plantés après l’équinoxe d’automne.
Les conseils de Pline révèlent une agriculture déjà sophistiquée. Le terrain devait être bêché trois fois, désherbé méticuleusement. On recommandait d’ajouter de la sarriette au semis, car cette plante compagne favorisait la croissance. Le sarclage s’effectuait jusqu’à quatre fois dans la saison: «plus on sarcle, plus l’oignon grossit», notait-il.
La conservation posait un défi majeur dans un monde sans réfrigération. Columelle livre une recette précise pour ses oignons de Pompéi: après séchage au soleil et refroidissement à l’ombre, on les disposait sur un lit de thym dans des jarres de terre cuite, recouverts d’une saumure composée de trois parts de vinaigre pour une de sel.
D’autres techniques existaient. Pline recommandait de frotter les bulbes d’eau salée tiède pour prolonger leur conservation, ou de les suspendre au-dessus de braises pour empêcher la germination. Varron, cité par Pline, conseillait de les piler avec du sel et du vinaigre avant de les faire sécher : cette préparation résistait aux vers.
Les Anciens avaient compris que l’oignon, comme l’ail, continue de vivre après la récolte. Ils notaient qu’il pouvait germer même hors sol, phénomène qui fascinait autant qu’il compliquait le stockage.
[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIX, 101 : Alium cepasque inter deos in iureiurando habet Aegyptus.
[7] Juvénal, Satires, XV, 7-10 : illic aeluros, hic piscem fluminis, illic / oppida tota canem uenerantur, nemo Dianam. / porrum et caepe nefas uiolare et frangere morsu / (o sanctas gentes, quibus haec nascuntur in hortis numina!).
[8] Prudentius, Contre Symmaque, II, 865: Porrum et cæpe Deos imponere nubibus ausi / Alliaque et Serapin coeli super astra locare.
[11] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 39 : sativae olfactu ipso et delacrimatione caligini medentur, magis vero suci inunctione.
[12] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 42 : reliqua inter medicos mira diversitas. proximi inutiles esse praecordiis et concoctioni inflationemque et sitim facere dixerunt. Asclepiadis schola ad colorem quoque validum profici hoc cibo et, si ieiuni cotidie edant, firmitatem valetudinis custodiri, stomacho utiles esse, spiritus agitatione ventrem mollire, haemorrhoidas aperire subditas pro balanis.
[14] Ovide, Remèdes à l’amour, 797-799 : Daunius, an Libycis bulbus tibi missus ab oris, / an veniat Megaris, noxius omnis erit. / Nec minus erucas aptum vitare salaces, / et quicquid Veneri corpora nostra parat.
[15] Athénée de Naucratis, Deipnosophistes, IV, 131 : βολβῶν τε σιρὸν δωδεκάπηχυν.
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Une pièce de bœuf mal partagée, un feu volé aux dieux, une jarre mystérieuse imprudemment ouverte: c’est autour d’un repas originel que se noue, selon la mythologie grecque, le destin de l’humanité. En explorant cette scène sous l’angle de la symbolique du repas, on comprend mieux comment elle incarne la relation entre les hommes et les dieux. Au cœur de ce drame cosmique, deux frères titanesques incarnent notre dualité fondamentale: Prométhée, «celui qui pense avant», et Épiméthée, «celui qui comprend trop tard».
Cratère en cloche attique à figures rouges (v. 425–400 av. J.-C.) représentant Prométhée allumant le feu pour l’humanité, attribué au Peintre du Louvre G433, conservé au Yale University Art Gallery.
Dans l’antique Mékônè, petite bourgade de Béotie que certains identifient à Sicyone, se déroula un événement mythique dont les conséquences allaient résonner éternellement: le premier sacrifice partagé entre dieux et hommes, un repas symbolique où se joua la séparation définitive entre mortels et immortels.
Ce festin mythique a lieu pendant l’Âge d’Or, période où, selon Hésiode, les hommes vivaient dans un bonheur parfait. «Comme des dieux ils vivaient, ayant un cœur sans souci, loin et à l’écart des peines et des misères.»[1] Les divinités et les humains partageaient encore leur existence… et leurs repas.
Pour comprendre l’enjeu du banquet fatidique, il faut connaître ses deux protagonistes: Prométhée et son frère Épiméthée, fils du Titan Japet et de l’océanide Clyméné. Ces deux figures incarnent les deux faces de l’intelligence pratique: la prévoyance et l’imprévoyance, la réflexion anticipatrice et la compréhension tardive.[2]
Épiméthée, amphitryon imprudent
Dans son dialogue Protagoras, Platon nous livre une variante intéressante du mythe, où la table de banquet s’élargit à la création même des espèces animales.[3] Cette version éclaire la dualité fondamentale entre les deux frères titanesques.
Selon ce récit, Zeus charge Prométhée et Épiméthée de distribuer des qualités aux différentes espèces vivantes, telle une distribution de mets lors d’un grand festin cosmique. Épiméthée, présomptueux, demande à s’en charger seul: «Laisse-moi faire cette distribution; quand je l’aurai faite, tu viendras l’examiner», dit-il à son frère.
Épiméthée distribue alors les qualités naturelles –tels des plats d’un festin– aux différentes espèces animales. Platon décrit ce processus en détail, expliquant comment Épiméthée dota certaines espèces de force, d’autres de vitesse, certaines de fourrures épaisses, d’autres encore de carapaces protectrices. Mais dans sa hâte imprévoyante de servir les premiers convives, Épiméthée commet l’erreur fatale du mauvais amphitryon: il épuise toutes ses ressources avant que tous les invités ne soient servis. Selon Platon, lorsque vint le tour de l’espèce humaine, Épiméthée s’aperçut qu’il avait déjà épuisé toutes les facultés disponibles pour les animaux, laissant l’homme entièrement démuni.
Prométhée, constatant la catastrophe causée par l’imprudence de son frère, intervient alors comme un sauveur. Ne pouvant supporter de voir l’humanité ainsi démunie, il prend l’initiative de voler à Héphaïstos et Athéna la connaissance des arts et le feu, sans lequel cette connaissance technique aurait été inutile.
Le philosophe Bernard Stiegler, considère que cette distribution imprévoyante d’Épiméthée lors du banquet des origines définit la condition paradoxale de l’humanité: contrairement aux animaux dotés de qualités spécifiques, l’homme se caractérise précisément par son absence de qualités propres, par son «défaut d’origine» qui le contraint à l’invention technique.[4]
La distribution d’un bœuf et la naissance du sacrifice
C’est Hésiode qui, dans sa Théogonie, nous livre le récit le plus détaillé de ce repas.
«Prométhée, à l’esprit subtil, avait déjà fait le partage d’un grand bœuf qu’il avait divisé selon son dessein, cherchant à tromper la pensée de Zeus. Pour l’un [Zeus], il plaça, enveloppées dans la peau de l’animal, les chairs et les entrailles grasses avec l’estomac; pour les autres [les hommes], il disposa, avec une ruse trompeuse, les os blancs du bœuf qu’il avait arrangés en un bel ordre et recouverts de graisse luisante.»[5]
La mise en scène gastronomique est décisive: Prométhée crée une illusion pour favoriser les hommes qu’il affectionne. La part d’apparence somptueuse destinée aux dieux ne contient que des os sans valeur nutritive. À l’inverse, la part d’apparence médiocre dissimule les chairs et les entrailles nourrissantes.
Zeus, invité à choisir en premier, devine évidemment la ruse, nous dit Hésiode, mais choisit de s’y prêter. Il opte pour la part la plus belle en apparence. Lorsque la supercherie est dévoilée, sa colère fait aussitôt trembler l’Olympe.
Ce partage inégal institue —a posteriori, bien sûr— la «cuisine du sacrifice». À partir de ce moment fondateur, les hommes mangeront la viande cuite, marquant leur condition de mortels, tandis que les dieux ne recevront plus que la fumée odorante des os brûlés en offrande.[6]
Zeus prive l’humanité du feu
La réaction de Zeus au banquet truqué fut immédiate et terrible: il priva les hommes du feu. Ce geste ne constitue pas une simple punition, il touche à l’essence même de la condition humaine. Sans feu, pas de cuisine. Sans cuisine, l’homme retombe dans l’animalité.
Cette privation équivaut à condamner les hommes à manger cru, comme les bêtes, effaçant ainsi la frontière fondamentale entre nature et culture.[7] La distinction symbolique établie lors du partage sacrificiel risque de s’effondrer.
Face à cette catastrophe, Prométhée refuse de voir les hommes qu’il chérit réduits à l’état bestial. Il accomplit alors une transgression fondatrice dans l’histoire de l’humanité: le vol du feu divin.[8] La Théogonie d’Hésiode précise qu’il transporta cette flamme dans une tige creuse de férule (νάρθηξ/narthex) –premier briquet de l’histoire, permettant de conserver et de transporter le feu sans se brûler.[9]
Mais la vengeance de Zeus était à double tranchant. Il ordonna à Héphaïstos de façonner dans l’argile une créature d’une beauté irrésistible, Pandore, littéralement «celle qui porte tous les dons».[10] Ce présent empoisonné fut envoyé auprès d’Épiméthée.
Pandore et sa jarre fatale
Pithos, Crète, v. 675 av. J.-C. Musée du Louvre.
La vengeance de Zeus prend la forme d’un présent ambigu : Pandore. Chez Hésiode, ce «don» offert aux mortels est en réalité un châtiment déguisé. Prométhée, clairvoyant, avait pourtant averti son frère: «Jamais, Épiméthée, n’accepte un présent de Zeus Olympien, mais renvoie-le, de peur qu’il ne devienne un mal pour les mortels.»[11]
Mais Épiméthée, fidèle à sa nature, oublia cette mise en garde. Lorsque Hermès lui présente la première femme, parée de tous les dons divins, il l’accueille avec enthousiasme. Conformément à son nom, Épiméthée ne comprend l’ampleur de sa faute qu’après l’avoir commise, quand il a déjà reçu le mal envoyé par Zeus.[12]
Son nom même –Πανδώρα, «celle qui a reçu tous les dons»– est chargé d’ironie: si tous les dieux l’ont comblée, c’est pour que, par elle, tous les fléaux entrent dans le monde des hommes. Hésiode la décrit comme «un piège creusé, au bord abrupt et sans issue».
Avec elle, Zeus fait remettre un grand récipient en terre cuite, un πίθος (pithos), souvent mal traduit par «boîte de Pandore». Il ne s’agit pas d’une petite boîte précieuse, mais d’une vaste jarre utilisée dans le monde grec ancien pour conserver des produits vitaux comme le grain, l’huile ou le vin.[13] Sa connotation domestique renforce encore le contraste entre l’attendu (la préservation) et le réel (la destruction).
Poussée par une curiosité instillée en elle par les dieux eux-mêmes, Pandore souleva le couvercle de cette jarre qui contenait tous les maux destinés à l’humanité: maladies, vieillesse, misère, folie, vice, passion, labeur… Hésiode précise: «Seule Elpis [l’Espérance] resta là, à l’intérieur de son infrangible demeure, sous les lèvres du pithos, et ne s’envola pas au-dehors.»[14] L’espoir demeure à la disposition des hommes, mais comme une consolation ambiguë, puisqu’elle reste enfermée, difficilement accessible, voire même comme une attente vaine ou une tromperie.
Cette catastrophe marque la fin définitive de l’âge d’or où les hommes vivaient sans peine ni souffrance. Désormais, l’humanité devra travailler pour se nourrir, souffrir de maladies et mourir. Le banquet originel s’est transformé en un labeur perpétuel pour obtenir sa subsistance.
Sacrifice et banquet comme fondements anthropologiques
Sacrifice d’un taureau,sarcophage d’Aghia Triada, 14e s. av. J.-C., Héraklion, Musée archéologique.
Le banquet de Mékônè n’est pas un simple épisode mythologique, il constitue l’institution fondatrice de la pratique sacrificielle qui définira pour des siècles les relations entre hommes et dieux dans le monde grec. Plus encore, il établit la place de l’homme dans le cosmos à travers ses pratiques alimentaires.
Le sacrifice grec institutionnalise la distance irréversible entre mortels et immortels. À travers la consommation de viande cuite, les hommes affirment leur condition de mortels, tandis que les dieux, recevant la fumée des os, confirment leur divinité.[15]
Les Grecs appelaient cet acte sacrificiel θυσία (thusia), terme qui désigne à la fois le sacrifice et le repas qui s’ensuit. Ce n’est pas un hasard si la pratique religieuse centrale de la Grèce ancienne prenait la forme d’un partage alimentaire. Le sacrifice et le festin qui s’ensuit constituaient pratiquement l’unique forme de consommation de viande dans l’Antiquité.[16]
Ce que nous révèle le banquet de Mékoné, c’est une organisation tripartite du monde autour de l’acte de manger:
Les dieux, qui se nourrissent d’odeurs sacrificielles et de nectar-ambroisie
Les hommes, qui mangent les viandes cuites et le pain de céréales cultivées
Les bêtes sauvages, qui dévorent la chair crue
Cette séparation ontologique, résultat direct de la ruse prométhéenne lors du repas partagé avec Zeus, définit le cadre même de l’existence humaine: ni bêtes, ni dieux, les hommes occupent une position intermédiaire qu’ils devront assumer.
Le repas sacrificiel de Mékoné peut être compris comme l’acte de naissance symbolique de la condition humaine, établissant pour l’humanité l’obligation de travailler pour se nourrir, de sacrifier pour honorer les dieux, et ultimement, de mourir.[17]
À table avec Prométhée et Épiméthée
Le mythe du banquet originel et de ses conséquences révèle un aspect fondamental de la condition humaine: notre double nature, à la fois prométhéenne et épiméthéenne. Cette dualité s’exprime parfaitement à travers les métaphores culinaires et alimentaires qui traversent ce récit.
En effet, notre rapport à la nourriture illustre parfaitement cette tension. D’un côté, la prévoyance prométhéenne: nous planifions nos repas, cultivons la terre, stockons des provisions, élaborons des techniques de conservation, développons des arts culinaires sophistiqués. De l’autre, notre impulsivité épiméthéenne: notre tendance à la gourmandise excessive, notre difficulté à résister aux plaisirs immédiats de la table, notre propension à oublier les conséquences de nos choix alimentaires.
Le régime alimentaire des hommes, composé de céréales cultivées et de viandes sacrificielles, définit leur position intermédiaire entre les bêtes et les dieux.[18] Ni comme les immortels qui se nourrissent d’ambroisie et de nectar, ni comme les animaux qui dévorent la chair crue, l’homme occupe une position médiane, précaire et ambivalente.
Cette paire de frères antagonistes représente les deux tendances fondamentales qui composent l’humanité. Notre faculté d’anticipation coexiste toujours avec notre tendance à ne comprendre les conséquences de nos actes qu’après coup.[19] Notre humanité réside précisément dans cette tension entre ces deux pôles: sans la prévoyance prométhéenne, nous serions réduits à l’état animal; sans l’imprévoyance épiméthéenne, nous nous rapprocherions trop des dieux.
La cuisine représente, dans l’histoire de l’humanité, le premier des arts, celui qui nous permet de passer du cru au cuit, de la nature à la culture.[20] En ce sens, Prométhée n’a pas seulement été le donateur du feu technique, mais aussi le fondateur de la gastronomie humaine.
Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément ce rapport médiatisé à la nourriture: nous ne dévorons pas, nous cuisinons; nous ne consommons pas seulement, nous partageons des repas. Le sacrifice grec se présente comme une forme de cuisine où la relation entre hommes et dieux s’établit à travers un système complexe de règles alimentaires.[21]
En savoir plus
Pierre Judet de La Combe, Quand les dieux rôdaient sur la Terre, France Inter, épisode du 3 septembre 2022. Prométhée et Épiméthée, ou la dualité entre prévoyance et imprévoyance dans la création de l’humanité. Disponible sur France Inter.
[1] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 112-113. [2] Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, La Découverte, 1996, p. 263. [3] Platon, Protagoras, 320d-322a. [4] Bernard Stiegler, La Technique et le temps, tome 1, Galilée, 1994, p. 201. [5] Hésiode, Théogonie, vers 535-541. [6] Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence : La mètis des Grecs, Flammarion, 1974, p. 48. [7] Claude Lévi-Strauss, Le Cru et le Cuit (Mythologiques I), Plon, 1964, p. 172. [8] Jean-Pierre Vernant, Mythe et société en Grèce ancienne, La Découverte, 1988, p. 193. [9] Hésiode, Théogonie, vers 565-567. [10] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 60-68. [11] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 86-87. [12] Jean-Pierre Vernant, Mythe et Société en Grèce ancienne, La Découverte, 1988, p. 187. [13] Jane Ellen Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, Cambridge University Press, 1903, p. 284. [14] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 96-97, combiné avec l’interprétation de J.-P. Vernant dans Mythe et pensée chez les Grecs, La Découverte, 1996, p. 281. [15] Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant (dir.), La Cuisine du sacrifice en pays grec, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1979, p. 41. [16] Walter Burkert, Homo Necans: The Anthropology of Ancient Greek Sacrificial Ritual and Myth, University of California Press, 1983, p. 37. [17] Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique, Seuil, 1996, p. 218. [18] Jean-Pierre Vernant, Mythe et Société en Grèce ancienne, La Découverte, 1988, p. 113. [19] Synthèse des analyses de Bernard Stiegler, La Technique et le temps, tome 1, Galilée, 1994, p. 208, et de Marcel Conche, Prométhée et Épiméthée, PUF, 1982, p. 157. [20] Jean-Louis Flandrin, L’Ordre des mets, Odile Jacob, 2002, p. 29. [21] Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, Seuil, « La Librairie du XXe siècle », 1990, p. 76.
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Dans le cadre des classes romaines organisées pour les écoles primaires par AvAnt Ge (La Nuit antique), l’association Nunc est bibendum a réalisé les 14 et 15 octobre 2021 des ateliers de découverte de la cuisine romaine antique. L’activité s’est déroulée en trois temps: identifier les ingrédients et les intrus, réaliser la recette, déguster… Une merveilleuse expérience!
Découvrez notre clip vidéo et notre galerie d’images ci-dessous.
(Les images ont été prises avec l’autorisation des parents)
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Inscription de L. Calidius Eroticus and Fannia Voluptas (CIL IX.2689). Dédicace: L. Calidius Eroticus | sibi et Fanniae Voluptati v(ivus) f(ecit).
La pierre reproduite ci-contre, généralement datée du 1er siècle de notre ère et trouvée à Aesernia à 170 km au sud-est de Rome, était manifestement conçue pour attirer l’œil du voyageur. A commencer par la dédicace: «Lucius Calidius Eroticus a fait faire cette inscription de son vivant pour lui-même et pour Fannia Voluptas». Le français ayant conservé des mots de même racine, il n’est sans doute pas nécessaire de donner la signification de ces noms…
S’agissait-il d’une pierre tombale, comme semble l’indiquer la forme, ou de la publicité d’un aubergiste facétieux? Les commentateurs hésitent.
Il faut dire que la suite du texte n’est pas conventionnelle pour un monument funéraire. Il s’agit d’une blague, illustrée par le relief figurant en dessous. Elle met en scène un aubergiste –sans doute Calidius Eroticus– et son client sur le départ.
Le texte dit:
copo, computemus. habes vini Ɔ I, pane[m] | a(sse) I, pulmentar(ium) a(ssibus) II. convenit. puell(am), | a(ssibus) VIII. et hoc convenit. faenum | mulo, (assibus) II. iste mulus me ad factum | dabit.
Ce qui signifie:
– Aubergiste, faisons nos comptes! – Tu as pris une mesure de vin, du pain: 1 as. Pour le ragoût: 2 as… – D’accord. – …pour la fille: 8 as. – Cela me va aussi. – Le foin pour le mulet: 2 as – Ce foutu mulet me ruinera!
Sous le règne de Tibère, un ouvrier gagnait environ 16 as par jour de travail. Ainsi, pour le lecteur romain, le gag repose autant sur le prix très élevé de la prostituée en regard du reste des biens consommés que sur la réputation du mulet, animal aussi indispensable que mal aimé durant l’Antiquité.
On voit aussi que l’auberge d’Eroticus n’offrait pas seulement le gîte et le couvert comme prestation. Au sein de l’Empire romain, où les voyageurs et commerçants parcouraient de longues distances, la chose était fréquente. La caupona était fréquemment un hôtel, un restaurant et un bordel. Du reste, les auteurs latins attribuent tous les vices aux aubergistes, qui étaient souvent d’anciens esclaves. Quant aux tenancières et serveuses, elles sont systématiquement assimilées à des sorcières et à des prostituées.
Manque de pot
Un graffiti de Pompéi –ci-contre– témoigne de l’inconfort et de l’insalubrité de ce type de lieux:
Miximus in lecto, fateor, peccavimus, hospes; Si dices quare, nulla matella fuit
«Nous avons pissé au lit, nous avons eu tort, aubergiste, je le reconnais. Si tu veux savoir la raison, c’est qu’il n’y avait pas de pot de chambre!»
On comprend mieux pourquoi les auberges n’étaient fréquentées que par les hommes de petite condition. Les riches et les patriciens préféraient se faire héberger chez des amis, selon une vieille tradition romaine d’hospitalité.
Pour en savoir plus
Marie-Adeline Le Guennec, Aubergistes et clients, L’accueil mercantile dans l’Occident romain (3e s. av. J.-C.-4 s. apr. J.-C.), Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 2019, Annexe I. La stèle d’Aesernia (Samnium)
La stèle est aujourd’hui conservée au musée du Louvre (inv. MA 3165).
Première parution mai 2021, modifié juin 2023
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Bouteille protégée par une gaine de paille et gobelet en verre, El Jem, 3e siècle de notre ère, Musée national du Bardo, Tunis.
Une grande soif? Vous prendrez bien un peu de vinaigre additionné d’eau? Un fois passée la barrière de l’odeur piquante et de l’aigreur de la première gorgée, vous pourriez bien apprécier ce breuvage que les Romains nommaient posca. Ils en faisaient une grande consommation, du moins ceux d’entre eux qui ne pouvaient se désaltérer avec un grand cru de Falerne: plèbe, soldats et esclaves.
Le vinaigre avait certainement l’avantage de corriger le goût d’une eau de mauvaise qualité, rarement insipide et inodore. Mais son acidité pouvait aussi éliminer les bactéries. Les vertus antiseptiques n’étaient d’ailleurs pas les seules que les Anciens prêtaient à ce vin altéré.
Pline l’Ancien fait grand cas des vertus médicinales du vinaigre. Non seulement «il dissipe les dégoûts, il suspend le hoquet; respiré, il arrête l’éternuement; tenu dans la bouche, il empêche qu’on ne soit incommodé par la chaleur des bains», mais –mieux!– il est «un remède quand on a avalé une sangsue: c’en est un aussi pour la lèpre, pour les éruptions furfuracées, pour les ulcères humides, pour les morsures des chiens, pour les piqûres des scorpions, des scolopendres, des musaraignes, contre les piqûres venimeuses et prurigineuses de tous les animaux à aiguillon»[1]. Suivent encore mille vertus.
Le papyrus d’Oxyrhynchus n° 1384 (Egypte 5e ou 6e s.) présente une recette de posca purgative (φουσκας καθαρσιου); cumin, graines de fenouil, céleri, costus (plante indienne), mastic (gomme de lentisque), coriandre, baies de laurier, noix, poivre, pouliot, feuille (de silphium?), sel, vinaigre.
L’eau vinaigrée comme remède était déjà utilisée par les médecins de la Grèce antique qui l’appelaient oxycraton (ὀξύκρατον), littéralement: la force de l’aigre. La totalité des six recettes de posca qui nous sont parvenues proviennent de textes médicaux rédigés entre le 2e siècle avant notre ère le 6e siècle[2]. Dans cette variante thérapeutique, la boisson comporte presque toujours, en plus du vinaigre et de l’eau, du sel et de la menthe pouliot. Plus divers autres ingrédients selon les maux à soigner.
Boisson du peuple et de l’armée
La variante non médicale de la posca, la boisson du peuple et de l’armée, était certainement plus simple. Peut-être un peu de miel pour adoucir le breuvage, et quelques épices pour le parfumer. Mais même sans autre artifice, l’eau vinaigrée possède un pouvoir désaltérant surprenant. Pour le soldat qui recevait sa portion de vinaigre, la posca devait être une vraie bénédiction après une marche harassante[3].
Certains généraux et empereurs aimaient aussi boire de la posca, par austérité… ou démagogie. Ainsi Plutarque raconte que Caton l’Ancien ne buvait que de l’eau à l’armée, sauf lorsqu’il éprouvait une soif ardente et s’autorisait une bonne posca… Mais s’il sentait ses forces l’abandonner, alors il consentait à boire un peu de piquette[4].
Dans l’Histoire Auguste, un texte de la fin du 4e siècle, l’auteur raconte qu’Hadrien (empereur de 117 à 138) aimait vivre avec ses soldats et se nourrir comme eux de lard, de fromage et de posca[5]. Pour l’armée, l’eau vinaigrée avait aussi une autre vertu, celle de ne pas être alcoolisée: on a rarement vu une armée ivre exceller sur le champ de bataille…
Bon marché, antiseptique, désaltérante, la posca a même poussé les portes de la gastronomie. Apicius donne deux recettes de sala cattabia, un plat frais à base de mie de pain trempée dans la posca[6].
La recette: essayez, dégustez!
Voilà pour la théorie. Maintenant, il ne reste plus qu’à goûter: diluer environ une mesure de bon vinaigre de vin dans une douzaine de mesures d’eau, ajouter un peu de miel et éventuellement des épices (poivre, graine de coriandre, gingembre…), laisser reposer, refroidir ou ajouter des glaçons, filtrer et déguster.
Que la force de l’aigre soit avec vous!
[1] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre 23, XXVIII, 1-2 : (…) per se haustum fastidia discutit, singultus cohibet, sternumenta olfactatum, in balineis aestus arcet, si contineatur ore (…) medetur pota hirudine, item lepris, furfuribus, ulceribus manantibus, canis morsibus, scorpionum ictibus, scolopendrarum, muris aranei contraque omnium aculeatorum venena et pruritus.
[2] Nicandre de Colophon, Aëtius Iatrica 3.81-82 (2e s. av. J.C., deux recettes); Papyrus d’Oxyrhynchus 1384 (5 ou 6e s.); Anthimus, De Obsevatione Ciborum, 58 (6e s.); Paul d’Égine, Epitomæ Medicæ 7.5.10 (7e s., deux recettes).
[3] Selon les évangiles (Matthieu 27, 48, Marc 15, 36, Luc 23, 36 et Jean 18, 29), un soldat romain tend à Jésus en croix une éponge imbibée de vinaigre. Cela a souvent été interprété comme une cruauté supplémentaire. Mais, s’il s’agit de posca, il pourrait au contraire s’agir d’un geste de compassion. Cette interprétation positive est toutefois contrebalancée par la symbolique négative associée au vinaigre dans la Bible, comme dans le Psaume 68: «quand j’avais soif, ils m’ont donné du vinaigre». Sur cette question, voir l’article détaillé Aurait-on pu donner autre chose à boire que du vinaigre au Christ en croix ?
Le 14 juin 2025, dans le cadre enchanteur du jardin situé derrière le Musée romain de Lausanne-Vidy, une trentaine de convives ont partagé un repas composé de mets et de boissons fidèlement adaptés de recettes antiques.
Entre chaque service, l’équipe de Nunc est bibendum a proposé des éclairages historiques et culinaires, offrant ainsi un véritable voyage dans la culture gastronomique de la Rome ancienne.
Le menu complet figure parmi les images de l’événement.
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Vénus, Bacchus et les trois Grâces, Noël Nicolas Coypel, 1726, Ville de Genève, Musées d’art et d’histoire.
Lily Moore, doctorante en Lettres classiques et Archéologie, Université de Melbourne, dans The Conversation, 31 mai 2023
Les Romains vénéraient le vin. Accessible à tous, c’était un élément fondamental de la vie courante et une partie indispensable de l’économie et du commerce. Le vin était utilisé dans diverses pratiques: remède dans les traitements médicaux, ingrédient courant en cuisine, couramment utilisé dans les cérémonies religieuses comme libation aux dieux. Malgré son importance dans la vie quotidienne des Romains, les sources anciennes attestent constamment qu’il s’agissait d’une boisson problématique lorsqu’elle était consommée par les femmes.
La Rome antique était une société patriarcale où les femmes étaient perçues comme les biens des hommes. La loi et la tradition romaines portaient une grande attention à la régulation de l’autonomie corporelle des femmes. Les écrivains masculins de l’Antiquité évaluaient et contextualisaient les limites de la moralité féminine en relation directe avec les notions d’auctoritas (statut social et autorité) et de dignitas (réputation et valeur) masculines. Entre autres domaines, ce contrôle des femmes portait sur leurs habitudes de consommation d’alcool.
La sanction de l’ébriété
Selon les lois coutumières de la Rome antique, la discipline de la sobriété féminine était inculquée par la punition. Pendant les premières périodes de l’histoire de Rome et jusqu’au milieu de la période républicaine, il était socialement accepté que les maris punissent leurs femmes pour avoir bu[1]. De nombreuses sources romaines parlent de la consommation d’alcool par les femmes et de l’adultère de manière concomitante.[2]
En 2 avant notre ère, Julia, fille de l’empereur Auguste, a été exilée de Rome par son père pour son comportement adultère. L’une des interdictions imposées par Auguste à Julia concerne le vin.[3] Ainsi, Auguste soulignait un précédent idéologique et historique fondamentalement romain: il était couramment admis que le désir des femmes débridé par l’alcool conduisait à la débauche, voire à la mort.
Dans l’un des exempla (ou anecdotes morales) romains les plus connus et répétés par les auteurs, il est rapporté qu’Egnatius Mecenius (un contemporain de Romulus) a battu sa femme à mort pour avoir bu du vin.[4] La liste des histoires de ce type est bien fournie: une femme affamée à mort pour avoir volé les clés de la cave à vin de sa famille, une autre condamnée à une amende équivalente à sa dot pour avoir été trouvée ivre… La sobriété imposée était perçue comme le symbole de la vertu féminine.
Selon certaines sources, il était courant que les hommes de la famille embrassent les femmes pour détecter une odeur de vin, justifiant ainsi une éventuelle sanction.[5]
Consommation tolérée
Certains historiens romains soutiennent que le vin était totalement interdit aux femmes.[6] Mais des études récentes montrent que les femmes romaines buvaient pourtant du vin. Les preuves archéologiques confirment leurs habitudes de consommation d’alcool, même si les sources écrites anciennes prétendent le contraire.[7]
Récemment, des fouilles en Italie ont révélé de nombreux sites funéraires féminins contenant des amphores de vins importés et des accessoires de consommation, remontant à la période archaïque. On pense désormais que les femmes buvaient du vin, mais uniquement certaines variétés ayant un degré d’alcool spécifique.[8]
Certains vins, comme le passum, un vin doux de raisin, étaient peut-être tolérés dans les strictes limites des normes de consommation genrées.[9] Les femmes étaient réputées consommer du vin lors du festival de Bona Dea (la «Bonne Déesse»), un culte religieux exclusivement féminin où le vin était offert solennellement à la déesse et consommé par les femmes lors de cette célébration rituelle. Pourtant, même dans ce cas, la pratique était voilée: le vin était décrit comme du «lait» et transporté dans un «pot de miel». D’ailleurs, même la déesse tutélaire n’a pas pu échapper aux conséquences brutales de son ivresse: selon la légende, Bona Dea fut battue à mort par le dieu Faunus pour sa consommation ostentatoire de vin.[10]
Une boisson socialement acceptable
Notre connaissance des habitudes de consommation d’alcool des femmes pendant les premières périodes de l’histoire romaine provient à la fois de sources grecques et latines rédigées des siècles plus tard. Les auteurs masculins de ces textes ont fortement mythifié le passé, souvent pour illustrer la dépravation supposée de leur époque.
En faisant de la sobriété féminine la norme d’un passé mythique, les écrivains antiques ont souligné une corrélation directe entre l’acte de boire et le comportement social attendu des femmes.
À l’époque de la transition de la République à l’Empire (vers le premier siècle avant notre ère), il était courant pour les femmes de boire du vin. Avec la popularisation du convivium romain (sorte de banquet ou de dîner) et une appréciation culturelle croissante de la viticulture, la participation féminine à ces pratiques indiquait une acceptation sociale de leur consommation d’alcool.
Livia, épouse de l’empereur Auguste, aurait attribué sa longévité à un cépage d’Istrie.[11] Pour les femmes de la Rome antique, boire du vin n’était pas une pratique insouciante.
[1] Aulu-Gelle, Nuits attiques, 10.23.1.
[2] Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, début du Livre II.
[3] Suétone, Vie d’Auguste, chapitre 63.
[4] Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre 6, chapitres 1 à 4.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original en anglais. Traduit en français par Nunc est bibendum.
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Un plat d’œufs représenté sur une fresque de la maison de Julia Felix à Pompéi.
Ab ovo usque ad mala1. Un bon et copieux repas romain se devait de faire honneur à cette locution: «de l’œuf jusqu’aux pommes». Généralement dégusté en entrée lors de la gustatio, l’œuf pouvait accompagner tout un menu, jusqu’au dessert. Dans l’Art culinaire d’Apicius, l’ingrédient est mentionné une centaine de fois, mais à une seule reprise comme plat en tant que tel, un dessert: l’omelette au lait, arrosée de miel 2. C’est que l’œuf, indispensable pour de nombreuses pâtisseries, est aussi un excellent liant pour les sauces et les farces.
Loin des fastes culinaires décrits chez Apicius, l’œuf était un produit de consommation courante pour les Romains moyens. Ils pouvaient en consommer de plusieurs espèces : d’oies (les plus sacrés), de faisanes, de perdrix, de canes, de pigeonnes, et, enfin, de poules (les plus répandus). Les œufs pouvaient être gobés crus, mangés à la coque, mollet, dur ou au plat… Un petit raffinement, nous rapporte Martial3, était de le cuire dans les cendres du foyer (et non dans les braises, car trop chaudes). Après un quart d’heure environ, le test de la toupille permet de juger de la cuisson: l’œuf cuit tourne longtemps, sinon il s’arrête rapidement.
C’est presque une évidence de le signaler, mais dans un régime pauvre en viande animale tel que celui des Romains, l’œuf fournissait un apport de protéines essentiel. Les Romains avaient donc sélectionné des poules capables de pondre beaucoup d’œufs.
Valeurs culinaires, valeurs gustatives, valeurs nutritives. Et valeurs symboliques? Aussi! Lors de l’équinoxe de mars, les Romains suspendaient des œufs colorés pour célébrer le réveil de la nature, donc le renouveau.
1 Littéralement « depuis l’œuf jusqu’aux pommes », soit « des entrées au dessert » ou « du commencement à la fin », l’expression se trouve chez Horace, Sermones.1, 3, 6, et Cicéron, Epistulae ad familiares, 9, 20, 1. 2 Apicius, De re coquinaria, VII, XI, 8 (303): Ova spongia ex lacte: ova quattuor, lactis heminam, olei unciam in se dissolvis, ita ut unum corpus facias. In patellam subtilem adicies olei modicum, facies ut bulliat, et adicies impensam quam parasti. una parte cum fuerit coctum, in disco vertes, melle perfundis, piper adspargis et inferes. «omelette au lait: battez ensemble quatre œufs, une hémine de lait et une once d’huile jusqu’à complet amalgame. Mettez dans une poêle mince un peu d’huile que vous ferez bouillir et versez-y votre préparation. Quand ce sera cuit d’un côté, retournez sur un plat,arrosez de miel, saupoudrez de poivre et servez.» Il s’agit d’une des très rares recettes qui indiquent les quantités. 3 Marcus Valerius Martialis, Epigrammata, I,55,12: pinguis inaequales onerat cui vilica mensas / et sua non emptus praeparat ova cinis? «Tandis qu’une grasse fermière charge pour lui la table bancale et que des braises qu’on n’a pas dû acheter lui cuisent ses propres œufs?». Ce mode de cuisson des œufs est aussi indiqué par Ovide. Publius Ovidius Naso, Metamorphoseon libri, VIII,667: ovaque non acri leviter versata favilla, « « Et des œufs retournés légèrement sous une cendre pas trop chaude».
Sources
Jacques André, L’alimentation et la cuisine à Rome, Belles Lettres, 2009, p.149-150.
Nicole Blanc, Anne Narcessian, La cuisine romaine antique, Glénat, 2020 (réédition), p.141-143.
Antonietta Dosi, Giuseppina Pisani Sartorio, Ars Culinaria. Dal Piemonte alla Sicilia, i piatti degli antichi Romani sulle loro (e sulle nostre) tavole, P.77
Concert et banquet romain à la maison romaine de Pully: dans le cadre de l’événement Pully Culture, l’ArchéoLab avait convié samedi 15 juin 2024 les autorités et la population à déguster des recettes aussi anciennes que les murs de la domus d’un certain Pollus qui aurait donné son nom à la commune.
Moretum (photo Nunc est bibendum)
La gastronomie romaine ne se limitait pas aux festins extravagants décrits par Pétrone ou aux banquets impériaux exhibant paons et murènes. Dans les fermes modestes, on préparait des mets simples mais savoureux. Le moretum est l’un des plus emblématiques. Cette préparation typiquement romaine doit se préparer avec l’aide d’un mortier (mortarium), d’où son nom.
Trois recettes, chacune avec ses spécificités, nous sont parvenues. Mais la base est invariable: un mélange de fromage et d’herbes fraîches pilées.
La plus remarquable de ces recettes provient d’un recueil de textes attribués à Virgile, l’Appendix vergiliana. La plupart de ces textes ne sont probablement pas du grand poète du 1er siècle avant notre ère. Le poème qui nous intéresse ici fut rattaché tardivement au corpus. Certains l’attribuent à Aulus Septimius Serenus, auteur méconnu du 2e siècle.
Le poème, qui porte le nom de la préparation dont il est question, Moretum, est composé de 124 hexamètres de bonne qualité stylistique[1]. Il s’inscrit dans la tradition de la poésie hellénistique qui évoque les pauvres et leur alimentation, et trouve ses précédents dans l’Hécalé de Callimaque et dans les poèmes décrivant la fête des Théoxénies.
Voici donc racontée une matinée dans la vie de Simylus, un paysan pauvre, qui s’éveille à l’aube après le chant du coq. Dans l’obscurité, il cherche à tâtons un tison pour rallumer sa lampe. Sa première tâche est la préparation du pain. Il se rend ensuite dans son modeste jardin, clos d’osier et de roseaux.
Un jardin, clos d’osier et de roseaux. (photo Wikimedia)
Bien que petit, ce jardin abonde en légumes variés: bettes, oseille, mauve, aunée, chervis, poireau, pavot, laitue, radis, oignon rouge, cresson, endive, roquette et concombre. Le poète note que «rien ne lui manquait de ce qu’exige l’usage du pauvre» [2]. Toutefois, ces produits sont destinés à la vente, pour subsister, et non à sa consommation personnelle.
Le moretum rustique, préparation d’un paysan romain
Le poète raconte ensuite comment Simylus va préparer son modeste repas, en commençant par la récolte dans son jardin. Le texte mérite une large citation:
«D’abord, ayant légèrement creusé la terre de ses doigts, il en retire quatre gousses d’ail aux fibres denses. Puis il arrache les tiges graciles du persil et la rue rigide et les [feuilles de] coriandres tremblantes sur leur fil ténu. Après avoir recueilli ces herbes, il s’assoit près du feu joyeux et d’une voix claire demande le mortier à sa servante.»[3]
Commence la préparation proprement dite.
«Alors il dénude chacune des têtes de leur enveloppe noueuse et les dépouille de leurs peaux extérieures, puis dédaigneusement les répand çà et là sur le sol et les rejette; il mouille dans l’eau le bulbe conservé avec sa tige et le plonge dans la cavité circulaire de la pierre. Il y répand des grains de sel, puis ajoute du fromage durci par le sel qui l’a rongé, et verse par-dessus les herbes mentionnées. Et de sa main gauche, il retient son vêtement sous son aine velue, tandis que sa droite, avec le pilon, broie d’abord les gousses d’ail odorantes, puis écrase pareillement le tout en un suc mélangé.»[4]
Le geste et la transformation des ingrédients sont précisément décrites.
«Sa main tourne en cercle: peu à peu, chaque ingrédient perd ses propriétés distinctes, une seule couleur émerge de plusieurs, ni tout à fait verte, car les morceaux de fromage s’y opposent, ni brillante de blanc lacté, car elle est nuancée par tant d’herbes diverses.»[5]
Le passage est remarquable par son emploi de l’expression e pluribus unus, qui décrit comment les ingrédients perdent leurs propriétés individuelles pour former une préparation homogène d’une seule couleur. Mais poursuivons:
«L’ouvrage avançait; et déjà le pilon n’allait plus cahotant comme avant, mais plus lourd, il se déplaçait en cercles lents. Alors il instille des gouttes d’huile de Pallas et verse dessus un peu de vinaigre corsé. Et à nouveau mélange l’ensemble et retravaille le mélange. Enfin, de ses deux doigts, il fait le tour du mortier entier et rassemble en une seule boule ce qui était dispersé, pour que soit achevée la forme et le nom du moretum.»[6]
Mortier romain fabriqué en Bretagne et découvert à Londres. Il porte sur le rebord l’estampille du fabricant, Sollus. Ier siècle après J.-C. (photo Wikimedia)
Des versions plus raffinées
Columelle, agronome du 1er siècle de notre ère, livre une recette plus élaborée et raffinée, comprenant une grande variété d’herbes aromatiques (sarriette, menthe, thym, népète, pouliot) et de légumes verts (laitue, roquette, oignon), ainsi que du poivre dans le vinaigre[7].
Il emploie du fromage frais salé au lieu du fromage sec décrit dans le poème de l’Appendix vergiliana. Ces différences illustrent le contraste entre deux mondes. D’un côté, une recette rustique adaptée aux ressources limitées d’un paysan pauvre. De l’autre, une version sophistiquée destinée aux propriétaires terriens plus aisés, public-cible des conseils de Columelle.
Enfin, Apicius propose sous le titre Moretaria une préparation d’herbes aromatiques destinée à être ajoutée au fromage[8]. Cela explique l’absence de ce dernier dans sa liste d’ingrédients. Sa recette est plus élaborée, incluant fenouil et livèche. L’ajout de miel et de garum (sauce de poisson fermentée) enrichit considérablement le profil gustatif. Ces ingrédients typiques de la cuisine romaine raffinée apportent une combinaison de douceur et de saveur umami.
Un plat, trois variantes qui illustrent le cheminement de la cuisine romaine de la rusticité vers le raffinement destiné aux tables des élites.
[2] Vers 63: Nil illi deerat, quod pauperis exigit usus.
[3] Vers 86-91: Ac primum leviter digitis tellure refossa, / quattuor educit cum spissis alia fibris; / inde comas apii graciles rutamque rigentem / vellit et exiguo coriandra trementia filo. / Haec ubi collegit, laetum consedit ad ignem / et clara famulam poscit mortaria voce.
[4] Vers 92-100: Singula tum capitum nodoso corpore nudat / et summis spoliat coriis contemptaque passim / spargit humi atque abicit. Servatum germine bulbum / tinguit aqua lapidisque cavom demittit in orbem. / His salis inspargit micas, sale durus adeso / caseus adicitur, dictas super ingerit herbas / et laeva vestem saetosa sub inguina fulcit: / dextera pistillo primum flagrantia mollit / alia, tum pariter mixto terit omnia suco.
[5] Vers 101-104: It manus in gyrum: paulatim singula vires / deperdunt proprias; color est e pluribus unus, / nec totus viridis, quia lactea frusta repugnant, / nec de lacte nitens, quia tot variatur ab herbis.
[6] Vers 109-116: Procedebat opus nec iam salebrosus ut ante / sed gravior lentos ibat pistillus in orbis. / Ergo Palladii guttas instillat olivi / exiguique super vires infundit aceti / atque iterum commiscet opus mixtumque retractat. / Tum demum digitis mortaria tota duobus / circuit inque globum distantia contrahit unum, / constet ut effecti species nomenque moreti.
[7] Columelle, De re rustica, 12, 59 . Pour le texte complet de la recette, voir la page Les recettes antiques.
[8] Apicius, De re coquinaria, 1, 21, 1. Pour le texte complet de la recette, voir la page Les recettes antiques.
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À la fin du 3ᵉ siècle de notre ère, l’Empire romain, vaste mosaïque de peuples aux traditions diverses, est en proie à des divisions croissantes. Tandis que le pouvoir central vacille, l’empereur Aurélien (270-275) conçoit une idée audacieuse pour tenter de restaurer l’unité de l’Empire: il va promouvoir un nouveau dieu unificateur, le Soleil invaincu (Sol invictus). Le soleil, en effet, brille pour tous, sous toutes les latitudes.
Le Christ représenté comme Sol invictus, mosaïque du 3e ou 4e siècle, nécropole sous la Basilique Saint-Pierre au Vatican.
L’écrivain Aurelius Victor raconte qu’Aurélien, après avoir battu pas moins que les Perses, les Alamans et les Germains de Gaule, puis maté diverses révoltes internes, «éleva à Rome un temple magnifique dédié au Soleil, qu’il orna des plus riches présents.»[1]
Dies natalis solis invicti
Ce nouveau culte, reprenant des aspects de la mythologie d’Apollon et du culte indo-iranien de Mithra, est loin d’être exclusif: il se superpose aux autres du panthéon romain ou aux cultes étrangers. Il se veut cependant universel, remplaçant un culte impérial tombé en désuétude. Aurélien institue une fête officielle appelée le «jour de naissance du Soleil invaincu» (en latin: dies natalis solis invicti). Celle-ci est logiquement située au solstice d’hiver, moment où les jours s’allongent.[2]
Quelques décennies plus tard, l’empereur Constantin 1er, fervent adorateur de Sol au début de son règne, fera du «jour du Soleil», correspondant au dimanche, le jour du repos hebdomadaire (l’anglais Sunday et l’allemand Sonntag en gardent la mémoire).
Le crépuscule de Sol
Selon la tradition chrétienne, Constantin se serait converti en 312 à l’issue d’une bataille remportée sur un concurrent. Ce qui est certain, c’est qu’il accorde la liberté de culte un an plus tard, en signant l’Edit de Milan avec son co-empereur (et futur ennemi) Licinius, mettant fin à la persécution des disciples de Jésus. Mais, en 330, c’est pourtant encore en Sol invictus que Constantin se fait représenter au sommet d’une colonne commémorant la fondation de sa nouvelle capitale, Constantinople.
Les premiers chrétiens accordaient bien plus d’importance à commémorer la mort de Jésus qu’à célébrer sa naissance. Ainsi, vers 296, l’apologète chrétien Arnobe[3] se moque encore des paiens qui célèbrent le jour de naissance de leurs dieux. Lorsqu’il s’agit de déterminer une date pour la nativité du Christ, les hypothèses foisonnent. Dans le De Pascha Computus, texte datant de 243, la nativité est établie le 28 mars. D’autres calculs, fondés sur des interprétations symboliques, donnent par exemple les dates du 19 avril ou du 20 mai. A partir du 3ᵉ siècle, les Eglises d’Orient se sont mises à fêter Noël le 6 janvier. Mais à Rome, l’attraction du soleil est trop forte. Et le Christ n’est-il pas le «Soleil de justice» annoncé par le prophète Malachie?[4] La date du 25 décembre finit par s’imposer.
Pour Sol, le crépuscule est donc inexorable. Pas à pas, le culte de Jésus-Christ éclipse tous les dieux des anciennes religions. L’empereur Théodose 1er, en 391, fait perdre à l’astre son dernier rayon: il interdit son culte.
Les interprètes les plus téméraires pourraient observer que cette proscription coïncide avec la fin de l’«optimum climatique romain», une période de plusieurs siècles particulièrement clémente et chaude. Comme si le soleil avait pris ombrage de sa relégation.
Mais, on le sait: la fête et la portée symbolique du 25 décembre ne disparaîtront pas pour autant.
Joyeux Dies Natalis Solis à toutes et tous!
[1]Aurelius Victor (v.320-v.390), De Caesaribus, XXXV, 7: His tot tantisque prospere gestis fanum Romae Soli magnificum constituit donariis ornans opulentis.
[2] Le Chronographe de 354 (dit Calendrier de Philocalus), calendrier romain compilé à Rome en 354 après notre ère, mentionne à la date du VIII kal. Ian. (25 décembre) l’inscription « N·INVICTI·CM·XXX », généralement interprétée comme le Natalis Invicti (jeux de chars en l’honneur du Soleil invaincu). Il s’agit de la seule attestation antique explicite reliant le Dies Natalis Solis Invicti au 25 décembre. Aucune source antérieure conservée ne permet d’attribuer cette date à l’époque d’Aurélien.
Entrée de la demeure où ont été trouvées les inscriptions en faveur de Aulus Rustius Verus.
«[La générosité] apparaît dans les banquets, qui –veilles-y– doivent être donnés par toi-même et par tes amis, à la fois au public sans discrimination et aux tribus séparément.»
Ce conseil au candidat à une charge publique figure dans Le petit manuel de campagne électorale[1]. Attribuée à Quintus Tullius Cicero, le frère cadet du célèbre Cicéron, cette épître a été rédigée pour aider son aîné dans sa campagne électorale, réussie, pour le poste de consul à Rome en 63 avant notre ère. L’écho de ces propos était encore largement perceptible près d’un siècle plus tard à Pompéi.
Grâce aux fouilles entreprises dans la cité ensevelie par l’éruption du Vésuve, on sait depuis longtemps que les campagnes électorales occupaient l’espace public; de nombreuses inscriptions sur les murs en témoignent. On a récemment découvert qu’elles pénétraient également l’espace privé, comme le conseillait Quintus Tullius:
«Veille à ce que l’on ait accès à toi de jour comme de nuit, et non pas seulement par les portes de ta maison mais également par ton visage et ta physionomie, qui sont les portes de l’âme.»[2]
Des inscriptions électorales précédant de quelques années l’éruption du Vésuve ont en effet été dévoilées dans une demeure de la région IX de Pompéi. Pour Maria Chiara Scappaticcio et Gabriel Zuchtriegel[3], il y a là matière à faire un lien entre la théorie politique énoncée par Quintus Cicero et les pratiques électorales, telles qu’elles se pratiquaient dans la cité ensevelie.
Les inscriptions mettent au centre un certain Aulus Rustius Verus, connu des archéologues pompéiens en tant que politicien. Les messages sont des appels à voter pour ce candidat, qualifié de candidat au poste d’édile digne de la charge d’État. Maria Chiara Scappaticcio et Gabriel Zuchtriegel supposent que la demeure en question pouvait être remplie de soutiens d’Aulus Rustius Verus, qui attendaient non seulement un accueil bienveillant, mais également de quoi se nourrir.
Inscriptions des initiales ARV sur une meule.
Les deux chercheurs estiment peu probable que l’habitation ait appartenu au candidat, mais plutôt à un de ses affranchis ou à un ami, lequel lui aurait été redevable. D’ailleurs, la demeure jouxte un four et abrite une meule où les initiales ARV, désignant le propriétaire de la meule, sont à la fois gravées et peintes. Un scénario plausible serait donc que le boulanger menait campagne pour Aulus Rustius en reconnaissance du financement de son activité. Et voilà qu’un nouveau principe de Quintus Tullius s’applique:
«Par de très petits services on amène autrui à penser qu’il y a matière à apporter son soutien dans les élections: à plus forte raison ceux dont tu as obtenu le salut ne doivent-ils pas manquer de comprendre que s’ils ne s’acquittent pas envers toi en cette occasion, ils n’auront jamais l’approbation de personne.»[4]
Détail saisissant, l’habitation récemment mise au jour abritait un laraire contenant les restes d’une dernière offrande précédant de peu l’éruption du volcan. Cette offrande se composait de figues, d’olives, de pignons, de dates et d’œufs. Manifestement, ni les Lares (dieux protecteurs du domicile), ni le Vésuve n’étaient sensibles aux pratiques électorales en vigueur à Pompéi.
[1] Quintus Tullius Cicero, Commentariolum petitionis, 44 : Benignitas autem late patet: est in re familiari, quae quamquam ad multitudinem peruenire non potest, tamen ab amicis si laudatur, multitudini grata est; est in conuiuiis, quae fac ut et abs te et ab amicis tuis concelebrentur et passim et tributim.
[2] Ibid: est in opera, quam peruulga et communica, curaque ut aditus ad te diurni nocturnique pateant, neque solum foribus aedium tuarum sed etiam uultu ac fronte, quae est animi ianua;
[3] L’une est professeure de langue et littérature latine, l’autre est directeur du site de Pompéi.
[4] Quintus Tullius Cicero, Commentariolum petitionis, 21 : Minimis beneficiis homines adducuntur ut satis causae putent esse ad studium suffragationis, nedum ii quibus saluti fuisti, quos tu habes plurimos, non intellegant, si hoc tuo tempore tibi non satis fecerint, se probatos nemini umquam fore.
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À Pompéi, trois distiques élégiaques peints sur les murs d’une salle à manger dictent aux convives les règles de la bienséance. Ces inscriptions uniques mêlent poésie savante et étiquette sociale, dans une mise en scène minutieuse de l’espace convivial.
Ce cliché, pris par un photographe inconnu avant 1939, montre l’état du triclinium de la Maison du Moraliste avant les destructions de la seconde guerre mondiale.
Dans la Regio III de Pompéi, la Maison du Moraliste (Casa del Moralista) tire son nom moderne d’une décoration inhabituelle: son triclinium d’été, pièce de 25 m² ouverte sur le jardin, présente trois distiques élégiaques peints en lettres blanches sur fond noir. Cas unique dans la cité campanienne, ces inscriptions métriques transforment les murs en support d’un discours moral adressé aux convives. La maison, fouillée au début du 20e siècle par Vittorio Spinazzola, appartenait vraisemblablement à Caius Arrius Crescens, dont le nom figure sur un sceau de bronze retrouvé dans la cave à vin.
Les bombardements de 1944 ont détruit le mur occidental et son inscription. Les photographies prises en 1927 par Matteo Della Corte constituent aujourd’hui les seuls témoignages directs de l’état original. Une inspection menée en juillet 2019 par les auteurs de la récente étude qui sert de base à cet article (voir référence supra) a confirmé la dégradation avancée des peintures restantes. Les textes ne sont désormais lisibles que grâce aux archives photographiques, ce qui rend d’autant plus précieuse leur publication scientifique.
Les trois lits de maçonnerie, disposés en U autour d’une table centrale en marbre, accueillaient traditionnellement neuf convives. Chaque inscription occupe une position précise: au-dessus du lectus summus (lit supérieur) sur le mur nord, du lectus medius (lit central) sur le mur ouest, et du lectus imus (lit inférieur) sur le mur sud. Cette disposition n’est pas fortuite. L’ordre des textes correspond aux différents moments du banquet, depuis l’arrivée des invités jusqu’aux risques de débordements de fin de soirée.
Un protocole en trois temps
Le distique du mur nord (Della Corte, NSc 1927).
Le premier distique, visible depuis le lectus summus, s’adresse au serviteur:
Abluat unda pedes puer et detergeat udos. / Mappa torum velet, lintea nostra cave
«Que l’eau lave les pieds et que l’esclave les essuie, mouillés. / Que le linge couvre le lit. Prends soin de nos nappes»
Le lavage des pieds, pratique attestée par Pétrone dans le Satyricon, marque le début du repas. L’auteur latin décrit l’accueil chez Trimalchion: «Enfin donc nous nous sommes mis à table, des jeunes Alexandrins versant dans nos mains de l’eau glacée»[1]. Les mappae, ces serviettes utilisées pour s’essuyer les mains et la bouche, font également partie du décor pétronien.
Le distique du mur ouest (Della Corte, NSc 1927).
Le deuxième couplet invite à la retenue:
Lascivos voltus et blandos aufer ocellos / coniuge ab alterius, sit tibi in ore pudor
«Garde loin regards lascifs et yeux enjôleurs / de l’épouse d’autrui, mais que la pudeur soit sur ton visage»
Le vocabulaire emprunte directement à la poésie élégiaque. L’expression in ore pudor renvoie à Ovide, qui écrit dans les Tristia: purpureus molli fiat in ore pudor («Que la pudeur rougissante apparaisse sur le doux visage»)[2]. Les ocelli (petits yeux) constituent un terme typiquement élégiaque, que l’on retrouve chez Catulle et Tibulle.
Le distique du mur sud (Della Corte, NSc 1927).
Le troisième distique, partiellement lacunaire au début du premier vers[3], met en garde contre les querelles:
[insana]s litis odiosaque iurgia differ / si potes aut gressus ad tua tecta refer!
«Reporte les disputes [insensées] et les odieuses altercations / si tu le peux, ou bien ramène tes pas vers ta demeure!»
Ici encore, la source ovidienne s’impose. Dans les Fastes, le poète souhaite pour le nouvel an: lite vacent aures, insanaque protinus absint / iurgia («Que les oreilles soient libres de querelles, que les disputes insensées s’éloignent aussitôt»)[4]. Le Satyricon confirme la fréquence des rixae lors des banquets, particulièrement en fin de soirée sous l’effet du vin.
L’art de la réappropriation poétique
L’auteur anonyme de ces inscriptions maîtrise la technique de l’oppositio in imitando. Il ne cite pas textuellement Ovide, mais recombine des expressions issues de contextes différents pour créer de nouvelles associations verbales. Ainsi, l’injonction à éviter les regards lascifs sur l’épouse d’autrui rappelle plusieurs passages des Amours et de l’Art d’aimer, mais la formulation spécifique ne se trouve nulle part telle quelle chez le poète. De même, la formule abluat unda pedes évoque Catulle: pallidulum manans alluit unda pedem («L’eau courante baigne le pied pâlissant»)[5], mais l’ensemble du vers constitue une création originale.
Cette pratique confirme le niveau culturel élevé du commanditaire. Les trois couplets respectent scrupuleusement la métrique élégiaque, avec l’alternance hexamètre-pentamètre caractéristique du distique. Les lettres, hautes d’environ 3 cm, suivent généralement une ligne de base régulière. Les mots sont séparés par des points, et certaines voyelles portent des apex, ces accents marquant les longues. L’exécution témoigne d’un soin particulier, même si l’alignement à droite reste irrégulier.
La datation de ces inscriptions s’établit entre 50 et 79 de notre ère. sur la base des tituli picti électoraux présents sur la façade de la maison. La décoration murale en IVe style, caractéristique du milieu du 1er siècle, confirme cette chronologie. Les arbres du jardin, encore jeunes lors de l’éruption du Vésuve en 79, indiquent que l’aménagement date de quelques décennies seulement avant la catastrophe.
Avertissement sérieux ou jeu lettré ?
La Casa del Moralista pose la question de la réception de ces maximes par les convives. S’agit-il d’avertissements sérieux ou d’un jeu lettré destiné à amuser des invités cultivés?
Pour les auteurs de la récente étude citée, la seconde hypothèse semble plausible. Le choix du genre élégiaque, associé à la poésie amoureuse et légère, suggère une dimension ludique. Un propriétaire ayant les moyens d’orner son triclinium de vers métriques soignés cherchait probablement autant à démontrer son érudition qu’à réguler effectivement le comportement de ses hôtes.
L’influence d’Ovide dans ces textes domestiques témoigne de la diffusion de la poésie latine au-delà des cercles lettrés. D’autres graffitis pompéiens citent ou paraphrasent Ovide, Properce ou Virgile, parfois dans des contextes plus triviaux. La basilica de Pompéi conserve ainsi trois graffitis reprenant des vers d’Ovide et de Properce. Cette culture poétique partagée constituait un marqueur social et un élément de distinction pour les élites municipales.
Les parallèles avec le Satyricon de Pétrone éclairent le fonctionnement réel des banquets romains. Chez Trimalchion, les mappae servent à emporter des restes, les serviteurs lavent les pieds des convives avec de l’eau glacée, et les disputes éclatent régulièrement, alimentées par «l’insolence des ivrognes» (insolentia ebriorum)[6]. Le contraste entre l’idéal exprimé par les distiques pompéiens et la réalité décrite par Pétrone souligne peut-être la nécessité de ces rappels à l’ordre.
[3] La perte de la première partie du troisième hexamètre a suscité de nombreuses propositions de restitution. La lecture [insana]s litis, proposée par Pierleoni et confirmée par l’analyse des photographies de 1925, s’appuie sur le parallèle ovidien des Fastes. Les traces encore visibles sur le plâtre en 1925 montrent clairement les lettres LITIS, et non LITES comme l’avaient lu certains premiers éditeurs. L’espace disponible, compris entre 7 et 9 lettres selon l’ordinatio des autres vers, correspond exactement à [insana]s.
Les Romains de la décadence (détail), tableau de Thomas Couture, 1847 (Musée d’Orsay).
Si on vous dit vomitorium, à quoi pensez-vous? A une pièce adjacente à la salle à manger où les Romains repus pouvaient aller évacuer le trop-plein pour se remplir à nouveau la panse?
Faux. Cela n’a jamais existé. Le terme n’apparaît qu’au 5e siècle dans les écrits de Macrobe, écrivain et philosophe, pour désigner (au pluriel: vomitoria) les larges couloirs qui permettent aux spectateurs d’accéder à leur siège dans les théâtres et amphithéâtres romains[1]. A la fin du spectacle, les vomitoria «vomissent» la foule qui se presse pour sortir.
D’où vient donc l’idée très largement répandue de la «chambre pour vomir»? Bien après la fin de l’Empire romain…
Décadence romaine
Avec la Renaissance, fascinée par la grandeur gréco-romaine, émerge progressivement la question de la raison de la fin d’une civilisation capable de tant de merveilles. En 1734, Montesquieu publie «Grandeur et décadence de l’empire romain», le premier ouvrage complet à traiter du sujet. Il est suivi, une cinquantaine d’années plus tard, par l’anglais Edward Gibbon. Son «Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain», une somme en treize volumes pour l’édition française, est encore citée aujourd’hui comme une référence. Gibbon attribue principalement la chute de Rome à la corruption des mœurs et des lois, et aussi à la perte du sens civique et de l’esprit militaire, miné par le christianisme[2]. Dès lors, l’idée d’un effondrement lié aux excès en tous genres ne cessera de grandir. En 1847, le français Thomas Couture peint «les Romains de la décadence», un chef d’œuvre monumental qui marque les esprits. Et en 1871, dans le compte-rendu d’un Noël apparemment pénible passé en Angleterre, le journaliste et homme politique français Félix Pyat décrit le repas de fête comme «une orgie grossière, païenne, monstrueuse –un festin romain, dans lequel le vomitorium ne manque pas». C’est, semble-t-il, la première fois que le mot est employé à tort pour désigner un lieu destiné au vomissement. Il apparaît ensuite chez Aldous Huxley dans un roman comique de 1923, «Cercle vicieux» (Antic Hay).
Si aucune pièce de maison romaine n’a jamais été réservée à cette pratique, le vomissement provoqué n’est cependant pas absent des textes latins.
On le trouve comme prescription médicale chez Celse, médecin du début de notre ère: «Il [le vomissement] est nécessaire à tous ceux qui éprouvent des frissons et des tremblements avant la fièvre, aux personnes atteintes de maladie provenant de la bile, à celles dont le délire est accompagné d’une certaine hilarité, et enfin aux épileptiques».[3]
Mais en dehors de ces circonstances acceptables, il s’agit surtout de dénoncer, chez le vomisseur, une absence totale de contrôle de soi et de sens moral.
Une plume dans la gorge
Cependant, dans les extraits qui nous sont parvenus du «Satyricon», satire sociale de Pétrone, on trouve tous les excès imaginables, mais curieusement pas de vomitio. Il faut aller voir chez Cicéron, qui s’en prend «aux débauchés qui vomissent sur la table»[4], et chez le sévère Sénèque:
«Ils vomissent pour manger, mangent pour vomir; et ces aliments, qu’ils ont cherchés par toute la terre, ils dédaignent de les digérer».[5]
Quant à Suétone, dans sa «Vie des douze Césars», il fait de la critique du vomitor une arme politique. Si l’empereur n’est pas capable de gouverner ses pulsions et son ventre, comment pourrait-il diriger l’empire? Il oppose la frugalité d’Auguste qui, dit-il, «mangeait peu et se contentait d’aliments communs»[6], à la gloutonnerie de Claude et de Vitellius[7]. Suétone raconte que le premier «jamais ne sortit d’un repas sans s’être chargé de mets et de vins. Il se couchait ensuite sur le dos, la bouche béante, et, pendant son sommeil, on lui introduisait une plume dans la gorge pour dégager son estomac»[8].
Si ces écrivains fustigent ces comportements, réels ou imaginaires, c’est bien pour discréditer leurs auteurs. La morale commune romaine est en effet à l’opposé du banquet débridé, comme l’indiquent par exemple les inscriptions qui accueillaient les convives sur les murs de la salle à manger de la Maison du Moraliste à Pompéi:
«Evite les discussions sources de querelles si tu le peux, sinon sors et rentre sous ton toit. / Renonce à tes attitudes lascives et à jeter des yeux vers la femme d’un autre homme. Que la pudeur soit toujours dans ta bouche. / Qu’un esclave lave tes pieds à l’eau et qu’il les essuie quand ils sont humides. Qu’il couvre le lit de table avec un drap. Prends garde de ne pas salir notre linge en lin!».[9]
L’invention du vomitorium comme chambre pour vomir au 19e siècle relève en fait de la même démarche que celle de Cicéron, Sénèque ou Suétone: fustiger les excès jugés décadents des puissants de leur temps.
[1] Flavius Macrobius Ambrosius Theodosius, Saturnalia, VI, 4, 3: unde et nunc vomitoria in spectaculis dicimus, unde homines glomeratim ingredientes in sedilia se fundunt.
[2] Edward Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire, 1776-1789. Version française intégrale en ligne. C.f. tome 7, Observations générales sur la chute de l’empire romain dans l’Occident : «Le clergé prêchait avec succès la doctrine de la patience et de la pusillanimité. Les vertus actives qui soutiennent la société étaient découragées, et les derniers débris de l’esprit militaire s’ensevelissaient dans les cloîtres.»
[3] Aulus Cornelius Celsus, De medicina, II, 13: Ergo omnibus, qui ante febres horrore et tremore vexantur, omnibus, qui cholera laborant, omnibus etiam cum quadam hilaritate insanientibus, et comitiali quoque morbo oppressis necessarius est.
[4] Marcus Tullius Cicero, De finibus, 2, 23: Noli enim mihi fingere asotos, ut soletis, qui in mensam vomant, et qui de conviviis auferantur crudique postridie se rursus ingurgitent.
[5] Lucius Annaeus Seneca, Consolatio ad Helviam matrem, X.3: Vomunt ut edant, edunt ut vomant, et epulas quas toto orbe conquirunt nec concoquere dignantur.
[6] Caius Suetonius Tranquillus, Vitae Caesarum, Vita divi Augusti, LXXVI : Cibi—nam ne haec quidem omiserim—minimi erat atque vulgaris fere.
[7] Caius Suetonius Tranquillus, Vitae Caesarum, Vita Vetelii, XIII.
[8] Caius Suetonius Tranquillus, Vitae Caesarum, Vita divi Claudi, XXXIII : Nec temere umquam triclinio abscessit nisi distentus ac madens, et ut statim supino ac per somnum hianti pinna in os inderetur ad exonerandum stomachum.
[9] C.I.L. IV.7698 : (Utere blandit)iis, odiosaque iurgia differ. Si potes, aut gressus ad tua tecta refer. / Lascivos voltus et blandos aufer ocellos. Coniuge ab alterius : sit tibi in ore pudor. / Abluat unda pedes, puer et detergeat udos / Mappa torum velet, lintea nostra cave.
Sources
Dimitri Tilloi d’Ambrosi, L’empire romain par le menu, Arkhê, 2017.
Christian-Georges Schwentzel, Université de Lorraine, pour The Conversation
Scènes marquantes du film Caligula, sorti dans une version reconstituée en 2024, les orgies semblent être au cœur de l’exercice du pouvoir à Rome au Ier siècle. Qu’en était-il réellement ?
Sorti en salles en 1979, le film Caligula raconte le court règne de cet empereur, devenu le maître incontesté du monde romain à l’âge de 25 ans, en 37 apr. J.-C., et assassiné moins de quatre ans plus tard par sa garde rapprochée. Surtout connu par le témoignage de l’historien latin Suétone, son règne excessif marqua profondément l’histoire de Rome. Caligula est devenu, dans notre imaginaire, le prototype même du tyran fou, débauché et sanguinaire.
Le « Caligula » hybride de 1979
En 1976, Bob Guccione, le très riche fondateur du magazine érotique Penthouse, décide de financer la production d’un film à gros budget consacré au règne de Caligula. Le scénario est confié à l’écrivain réputé du moment, Gore Vidal, tandis que Tinto Brass est chargé de la réalisation dans des studios à Rome. Des acteurs renommés sont recrutés : Malcolm Mc Dowell, la tête d’affiche d’Orange Mécanique, dans le rôle-titre, Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) et Helen Mirren (Le Meilleur des mondes possible).
Rapidement, de profonds désaccords éclatent lors de la réalisation du film. Tinto Brass modifie le scénario initial de Gore Vidal qui lui semble accorder trop d’importance aux relations homosexuelles de Caligula. Bob Guccione est, quant à lui, mécontent de l’érotisme exubérant mis en scène par Tinto Brass, dans un style qui rappelle le Satyricon de Fellini et ne correspond pas, selon lui, aux attentes du public américain. Il fait alors filmer de nouvelles scènes, exhibant des «mannequins de charme» de Penthouse, en fait des actrices pornographiques, afin de mieux répondre aux stéréotypes sexuels promus par son magazine.
Le résultat est une œuvre hybride et sans unité, finalement reniée à la fois par Gore Vidal et par Tinto Brass. N’ayant pas eu le droit de monter lui-même le film, celui-ci refuse d’en être présenté comme le réalisateur.
Une nouvelle version dépouillée des ajouts de Guccione
En 2023, le film originel fait l’objet d’une reconstitution à partir des seules scènes tournées à Rome par Tinto Brass. Thomas Negovan, maître d’œuvre de ce projet, a pu exhumer 90 heures de bobines, conservées dans les réserves de la société Penthouse Films. Il les restaure avant de les monter, offrant ainsi au public une nouvelle version du film, dépouillée de tous les ajouts postérieurs.
Le résultat est une œuvre monumentale de presque trois heures, à la fois somptueuse et d’une rare violence, qui nous plonge dans un tourbillon vertigineux où sexe et politique, tyrannie et orgie ne cessent de s’entremêler. Débarrassé des scènes pornographiques pour lecteurs de Penthouse, le film de 2024 se révèle, en fin de compte, encore plus violent que la version de Guccione, car son fil conducteur exclusif devient dès lors la dérive du pouvoir absolu, sa totale monstruosité et ses crimes abominables. Caligula. The Ultimate Cut n’accorde presque aucun répit au spectateur, toujours plus sidéré et étouffé par le déferlement d’une cruauté sans cesse renouvelée.
La seule véritable pause dans le récit nous montre un moment de bonheur de Caligula, cajolé, au cours d’une langoureuse scène de triolisme, par les deux femmes de sa vie: sa sœur Drusilla, incarnée par Teresa Ann Savoy, et son épouse Caesonia, interprétée par Helen Mirren. Toujours si angoissante et pesante par ailleurs, la musique d’accompagnement, elle aussi reconstituée par Negovan, s’envole alors en d’exceptionnels élans aériens.
Bande-annonce de Caligula. The Ultimate Cut.
Le témoignage biaisé de Suétone
Le film se base principalement sur les Vies des douze Césars de Suétone. L’ouvrage a été écrit au début du IIe siècle apr. J.-C., à l’époque des empereurs de la dynastie des Antonins qui représentaient un modèle de bon gouvernement. C’est une source biaisée car, pour mieux faire l’éloge des empereurs de son époque, Trajan et Hadrien, Suétone avait tout intérêt à exagérer les vices et les crimes prêtés à ses prédécesseurs de la famille des Julio-Claudiens qui avaient régné sur l’Empire romain, de la mort d’Auguste, en 14 apr. J.-C., à celle de Néron, en 68.
Le film Caligula présente donc, par rapport à la réalité historique, les mêmes problèmes que l’œuvre de Suétone dont il s’inspire. Pour autant, et même si l’on veut bien croire que l’auteur latin ait caricaturé les faits, la tyrannie exercée par Caligula ne fait aucun doute. Elle est largement confirmée par d’autres auteurs antiques, comme Flavius Josèphe et Dion Cassius. Mais revenons aux faits évoqués par Suétone et adaptés à l’écran, parfois avec quelques anecdotes supplémentaires.
Le monstre solitaire de Capri
Dans la première partie du film, Caligula débarque sur l’île de Capri où s’est retiré le vieil empereur Tibère, interprété par Peter O’Toole. Celui-ci, désireux de mener une vie de débauche loin de Rome, s’y est installé à l’abri des regards. Dans son antre, transformé en bordel géant, on le voit nager en compagnie de ses esclaves sexuels, qu’il appelle ses «petits poissons». Puis il déambule, sans grande conviction, entre les différents étages d’un théâtre pornographique où une faune d’actrices et d’acteurs recrutés par ses soins est chargée d’entretenir sa libido chancelante.
Dans sa discussion désabusée avec Caligula, il explique le malentendu dont il se dit victime: il n’a jamais voulu devenir empereur, mais il n’a pas eu le choix, car il serait mort assassiné si un autre que lui avait pris le pouvoir. C’était donc une question de vie ou mort. Cependant il ne tire aucun bonheur, ni de son pouvoir absolu ni de la foule d’esclaves qui le servent et le caressent.
L’invention de l’orgie politique
Après la mort de Tibère, Caligula, devenu empereur, organise à son tour des orgies, mais d’un genre radicalement nouveau. Les festins spéciaux promus par le jeune maître de l’empire ne se tiennent plus en cachette, dans un lieu reculé: ils ont pour cadre Rome et, plus précisément, la demeure de l’empereur sur la colline du Palatin. L’orgie acquiert une dimension publique; elle se déroule, si ce n’est aux yeux, du moins au su de tous. Elle constitue une arme et une stratégie qui permettent à l’empereur d’affirmer son pouvoir sans limite.
Caligula se souvient de la leçon de Tibère à Capri: «Le Sénat est l’ennemi naturel de n’importe quel César.» Les orgies du Palatin donnent à l’empereur l’occasion d’humilier les sénateurs qu’il considère comme de potentiels opposants.
Il entend aussi mettre fin à une fiction du régime impérial, instauré par Auguste, qui voulait que l’empereur partage son pouvoir avec le Sénat. En réalité, la République romaine était morte et ce partage n’était qu’un faux-semblant, destiné à gommer un peu la nature profondément monarchique du nouveau régime. Contrairement à Auguste, Caligula fait le choix d’assumer une autocratie totalement décomplexée.
Des hypocrites et des moutons
Image extraite de la bande annonce de 2024.
Parfaitement conscient de son pouvoir sans limite, le jeune empereur exige que les sénateurs reconnaissent qu’il est un dieu vivant. Puis il les oblige à bêler comme des animaux. Lors d’un banquet, ses convives sont contraints de ramper à ses pieds. Alors que tous s’exécutent, l’empereur constate: «Je suis entouré d’hypocrites et de moutons.»
Puis il ouvre un bordel dans son palais pour y prostituer les femmes et les filles des sénateurs. Toutes ces extravagances, qu’elles soient réelles ou non, ne sont pas dénuées de logique politique. Caligula a toujours eu pour priorité de ridiculiser et d’humilier les membres de l’aristocratie sénatoriale qu’il traitait comme des esclaves.
Dans la même logique, l’empereur en vient à proclamer consul son cheval Incitatus. «Je choisirai comme consul le plus noble des Romains», annonce-t-il dans le film, avant de désigner sa monture. Puis, entendant péter son cheval, il renchérit: «Incitatus, dit-il, vient de faire son allocution au Sénat!» À l’époque impériale, la charge de consul était devenue purement honorifique. Caligula fait voler en éclat cette fiction politique: les consuls ne servent plus à rien et un cheval peut très bien jouer ce rôle.
L’obscénité de la tyrannie
«Je peux faire tout ce que j’aime et à n’importe qui», claironne l’empereur, avant d’illustrer cette maxime au cours de la scène sans nul doute la plus violente du film. Caligula, qui s’est invité au mariage d’un couple de riches Romains, viole la jeune mariée, encore vierge, sous le regard de son époux, avant de sodomiser l’époux sous le regard de la mariée.
Le film reconstitué par Negovan nous offre un plaidoyer aussi extrême que flamboyant contre la folie inhérente à toute forme de pouvoir autocratique. C’est une œuvre dérangeante dans la mesure où elle ne met pas seulement en cause le tyran lui-même, mais aussi celles et ceux qui se soumettent, par crainte, lâcheté ou intérêt personnel. L’obscénité du film, souvent décriée dans ses versions précédentes, ne réside plus tant dans les scènes d’orgies sexuelles que dans la soumission politique de toute une société, prisonnière de son tyran.
Christian-Georges Schwentzel, Université de Lorraine, pour The Conversation
Scènes marquantes du film Caligula, sorti dans une version reconstituée en 2024, les orgies semblent être au cœur de l’exercice du pouvoir à Rome au Ier siècle. Qu’en était-il réellement ?
Sorti en salles en 1979, le film Caligula raconte le court règne de cet empereur, devenu le maître incontesté du monde romain à l’âge de 25 ans, en 37 apr. J.-C., et assassiné moins de quatre ans plus tard par sa garde rapprochée. Surtout connu par le témoignage de l’historien latin Suétone, son règne excessif marqua profondément l’histoire de Rome. Caligula est devenu, dans notre imaginaire, le prototype même du tyran fou, débauché et sanguinaire.
Le « Caligula » hybride de 1979
En 1976, Bob Guccione, le très riche fondateur du magazine érotique Penthouse, décide de financer la production d’un film à gros budget consacré au règne de Caligula. Le scénario est confié à l’écrivain réputé du moment, Gore Vidal, tandis que Tinto Brass est chargé de la réalisation dans des studios à Rome. Des acteurs renommés sont recrutés : Malcolm Mc Dowell, la tête d’affiche d’Orange Mécanique, dans le rôle-titre, Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) et Helen Mirren (Le Meilleur des mondes possible).
Rapidement, de profonds désaccords éclatent lors de la réalisation du film. Tinto Brass modifie le scénario initial de Gore Vidal qui lui semble accorder trop d’importance aux relations homosexuelles de Caligula. Bob Guccione est, quant à lui, mécontent de l’érotisme exubérant mis en scène par Tinto Brass, dans un style qui rappelle le Satyricon de Fellini et ne correspond pas, selon lui, aux attentes du public américain. Il fait alors filmer de nouvelles scènes, exhibant des «mannequins de charme» de Penthouse, en fait des actrices pornographiques, afin de mieux répondre aux stéréotypes sexuels promus par son magazine.
Le résultat est une œuvre hybride et sans unité, finalement reniée à la fois par Gore Vidal et par Tinto Brass. N’ayant pas eu le droit de monter lui-même le film, celui-ci refuse d’en être présenté comme le réalisateur.
Une nouvelle version dépouillée des ajouts de Guccione
En 2023, le film originel fait l’objet d’une reconstitution à partir des seules scènes tournées à Rome par Tinto Brass. Thomas Negovan, maître d’œuvre de ce projet, a pu exhumer 90 heures de bobines, conservées dans les réserves de la société Penthouse Films. Il les restaure avant de les monter, offrant ainsi au public une nouvelle version du film, dépouillée de tous les ajouts postérieurs.
Le résultat est une œuvre monumentale de presque trois heures, à la fois somptueuse et d’une rare violence, qui nous plonge dans un tourbillon vertigineux où sexe et politique, tyrannie et orgie ne cessent de s’entremêler. Débarrassé des scènes pornographiques pour lecteurs de Penthouse, le film de 2024 se révèle, en fin de compte, encore plus violent que la version de Guccione, car son fil conducteur exclusif devient dès lors la dérive du pouvoir absolu, sa totale monstruosité et ses crimes abominables. Caligula. The Ultimate Cut n’accorde presque aucun répit au spectateur, toujours plus sidéré et étouffé par le déferlement d’une cruauté sans cesse renouvelée.
La seule véritable pause dans le récit nous montre un moment de bonheur de Caligula, cajolé, au cours d’une langoureuse scène de triolisme, par les deux femmes de sa vie: sa sœur Drusilla, incarnée par Teresa Ann Savoy, et son épouse Caesonia, interprétée par Helen Mirren. Toujours si angoissante et pesante par ailleurs, la musique d’accompagnement, elle aussi reconstituée par Negovan, s’envole alors en d’exceptionnels élans aériens.
Bande-annonce de Caligula. The Ultimate Cut.
Le témoignage biaisé de Suétone
Le film se base principalement sur les Vies des douze Césars de Suétone. L’ouvrage a été écrit au début du IIe siècle apr. J.-C., à l’époque des empereurs de la dynastie des Antonins qui représentaient un modèle de bon gouvernement. C’est une source biaisée car, pour mieux faire l’éloge des empereurs de son époque, Trajan et Hadrien, Suétone avait tout intérêt à exagérer les vices et les crimes prêtés à ses prédécesseurs de la famille des Julio-Claudiens qui avaient régné sur l’Empire romain, de la mort d’Auguste, en 14 apr. J.-C., à celle de Néron, en 68.
Le film Caligula présente donc, par rapport à la réalité historique, les mêmes problèmes que l’œuvre de Suétone dont il s’inspire. Pour autant, et même si l’on veut bien croire que l’auteur latin ait caricaturé les faits, la tyrannie exercée par Caligula ne fait aucun doute. Elle est largement confirmée par d’autres auteurs antiques, comme Flavius Josèphe et Dion Cassius. Mais revenons aux faits évoqués par Suétone et adaptés à l’écran, parfois avec quelques anecdotes supplémentaires.
Le monstre solitaire de Capri
Dans la première partie du film, Caligula débarque sur l’île de Capri où s’est retiré le vieil empereur Tibère, interprété par Peter O’Toole. Celui-ci, désireux de mener une vie de débauche loin de Rome, s’y est installé à l’abri des regards. Dans son antre, transformé en bordel géant, on le voit nager en compagnie de ses esclaves sexuels, qu’il appelle ses «petits poissons». Puis il déambule, sans grande conviction, entre les différents étages d’un théâtre pornographique où une faune d’actrices et d’acteurs recrutés par ses soins est chargée d’entretenir sa libido chancelante.
Dans sa discussion désabusée avec Caligula, il explique le malentendu dont il se dit victime: il n’a jamais voulu devenir empereur, mais il n’a pas eu le choix, car il serait mort assassiné si un autre que lui avait pris le pouvoir. C’était donc une question de vie ou mort. Cependant il ne tire aucun bonheur, ni de son pouvoir absolu ni de la foule d’esclaves qui le servent et le caressent.
L’invention de l’orgie politique
Après la mort de Tibère, Caligula, devenu empereur, organise à son tour des orgies, mais d’un genre radicalement nouveau. Les festins spéciaux promus par le jeune maître de l’empire ne se tiennent plus en cachette, dans un lieu reculé: ils ont pour cadre Rome et, plus précisément, la demeure de l’empereur sur la colline du Palatin. L’orgie acquiert une dimension publique; elle se déroule, si ce n’est aux yeux, du moins au su de tous. Elle constitue une arme et une stratégie qui permettent à l’empereur d’affirmer son pouvoir sans limite.
Caligula se souvient de la leçon de Tibère à Capri: «Le Sénat est l’ennemi naturel de n’importe quel César.» Les orgies du Palatin donnent à l’empereur l’occasion d’humilier les sénateurs qu’il considère comme de potentiels opposants.
Il entend aussi mettre fin à une fiction du régime impérial, instauré par Auguste, qui voulait que l’empereur partage son pouvoir avec le Sénat. En réalité, la République romaine était morte et ce partage n’était qu’un faux-semblant, destiné à gommer un peu la nature profondément monarchique du nouveau régime. Contrairement à Auguste, Caligula fait le choix d’assumer une autocratie totalement décomplexée.
Des hypocrites et des moutons
Image extraite de la bande annonce de 2024.
Parfaitement conscient de son pouvoir sans limite, le jeune empereur exige que les sénateurs reconnaissent qu’il est un dieu vivant. Puis il les oblige à bêler comme des animaux. Lors d’un banquet, ses convives sont contraints de ramper à ses pieds. Alors que tous s’exécutent, l’empereur constate: «Je suis entouré d’hypocrites et de moutons.»
Puis il ouvre un bordel dans son palais pour y prostituer les femmes et les filles des sénateurs. Toutes ces extravagances, qu’elles soient réelles ou non, ne sont pas dénuées de logique politique. Caligula a toujours eu pour priorité de ridiculiser et d’humilier les membres de l’aristocratie sénatoriale qu’il traitait comme des esclaves.
Dans la même logique, l’empereur en vient à proclamer consul son cheval Incitatus. «Je choisirai comme consul le plus noble des Romains», annonce-t-il dans le film, avant de désigner sa monture. Puis, entendant péter son cheval, il renchérit: «Incitatus, dit-il, vient de faire son allocution au Sénat!» À l’époque impériale, la charge de consul était devenue purement honorifique. Caligula fait voler en éclat cette fiction politique: les consuls ne servent plus à rien et un cheval peut très bien jouer ce rôle.
L’obscénité de la tyrannie
«Je peux faire tout ce que j’aime et à n’importe qui», claironne l’empereur, avant d’illustrer cette maxime au cours de la scène sans nul doute la plus violente du film. Caligula, qui s’est invité au mariage d’un couple de riches Romains, viole la jeune mariée, encore vierge, sous le regard de son époux, avant de sodomiser l’époux sous le regard de la mariée.
Le film reconstitué par Negovan nous offre un plaidoyer aussi extrême que flamboyant contre la folie inhérente à toute forme de pouvoir autocratique. C’est une œuvre dérangeante dans la mesure où elle ne met pas seulement en cause le tyran lui-même, mais aussi celles et ceux qui se soumettent, par crainte, lâcheté ou intérêt personnel. L’obscénité du film, souvent décriée dans ses versions précédentes, ne réside plus tant dans les scènes d’orgies sexuelles que dans la soumission politique de toute une société, prisonnière de son tyran.
Sur cette partie d’un long panneau de sarcophage, on voit deux jeunes filles probablement en train de «micare». L’œuvre du 3e siècle provient de la Vigna Emendola sur la Via Appia. Elle est exposée au Musée Chiaramonti du Vatican (photo wikimedia commons).
Nous avons notre «feuille-caillou-ciseau», les Romains avaient leur digitis micare[1], littéralement «s’agiter avec les doigts». Le principe est très simple: deux personnes se font face, poing fermé. Au même moment, elles étendent un certain nombre de doigts tout en criant un nombre entre zéro et dix[2]. Celui qui devine le nombre de doigts présentés par les deux protagonistes a gagné. Il existe bien sûr des variantes des règles selon les lieux et les temps.
Le hasard est de la partie, mais pas seulement. En fait, le jeu demande de la rapidité, de la présence d’esprit, et aussi un sens de la stratégie. En fonction de ce que l’on sait de la psychologie de l’autre joueur, de ce qu’il a joué au précédent tour, on peut essayer de deviner le nombre de doigts qui vont surgir. De la même façon, on peut essayer de déjouer la prédiction que fera l’adversaire.
Le jeu a des origines qui se perdent dans la nuit des temps. Il semble représenté dans plusieurs tombes égyptiennes dès le Moyen Empire (il y a environ 4000 ans). On en trouve aussi la trace dans le monde grec antique, même si le jeu ne semble pas y avoir eu une grande importance. Il en est tout autrement dans la sphère romaine, où micare était courant.
Il s’agissait d’une joute récréative, mais également d’un moyen de tirage au sort.
Quitte ou double
Cicéron donne un exemple d’utilisation dans son Traité des devoirs (De officiis). Prenons le cas de deux naufragés qui luttent dans l’eau pour survivre. S’il n’y a qu’une seule planche à laquelle se raccrocher, lequel doit la céder à l’autre ? A celui dont la vie importe le plus pour lui-même ou pour la République, répond Cicéron. Oui, mais s’il y a égalité? «Il n’y aura alors pas de lutte, mais, comme s’il s’agissait d’un tirage au sort ou du jeu de micare, le perdant cédera la place à l’autre».[3]
Relevés des représentations égyptiennes du jeu.
Dans son ouvrage sur la divination, Cicéron développe ce qu’il entend par le tirage au sort:
«Qu’est-ce donc que consulter le sort? C’est à peu près la même chose que de micare, de jouer aux dés, aux osselets, c’est-à-dire à des jeux où ce n’est pas la raison ni le calcul réfléchi qui donne la victoire, mais une audace inconsidérée, bien servie par le hasard.»[4]
On l’a vu, l’enjeu pouvait être considérable. Suétone en donne un exemple. Pour illustrer la cruauté de l’empereur Auguste, il raconte que:
«(…) un père et un fils le suppliant de leur accorder la vie, il [Auguste] ordonna qu’ils jouent à micare [lequel aurait la vie sauve] ou qu’ils combattent ensemble, promettant la grâce au vainqueur».[5]
Quand le tirage au sort présente un tel enjeu, les joueurs pourraient être tentés de tricher. C’est pourquoi le jeu table aussi sur la confiance réciproque entre les protagonistes, au point d’en devenir le symbole proverbial, notamment chez Cicéron et Pétrone:
« (…) Mais correct, solide, ami de ses amis; on aurait joué à micare avec lui dans le noir.»[6]
Un couple en train de jouer est représenté sur cette coupe apulienne datée d’environ 390 avant notre ère. Avec la main libre, les protagonistes tiennent chacune des extrémités d’un bâton, peut-être pour renforcer le lien de confiance entre eux. Selon une autre hypothèse, la position de la main sur le bâton permet de marquer le score. Bari, collection Cotecchia, inv. 53.
Pouvoir jouer à l’aveugle en étant certain que l’adversaire ne trichera pas, voilà le sommet de la confiance!
Les feux de la mourre
La pratique romaine s’est diffusée et perpétuée au cours des siècles, sous le nom de jeu de la morra (ou mourre en français), du sud de l’Italie jusqu’aux régions franco-provençales et occitanes. Faisant l’objet de paris d’argent et provocant des bagarres, le jeu a été fréquemment interdit. C’est le cas notamment en Italie, où une loi de 1931 l’avait banni, jusqu’à sa réhabilitation en 2022. Et en 2023, la morra a même atteint la consécration avec une inscription de l’UNESCO au patrimoine mondial. Sacré renversement du sort!
[1] Le substantif micatio qui désigne aussi le jeu, semble tardif et n’est pas utilisé par les auteurs latins qui utilisent généralement le seul verbe micare sans le complément digitis.
[2] Les Romains avaient une façon particulière de représenter les nombres avec les doigts. Ceci fait l’objet de l’article Un ‘computer’ au bout des doigts.
[3] Cicéron, Des Devoirs, III, 23 (90): Nullum erit certamen, sed quasi sorte aut micando victus alteri cedet alter.
[4] Cicéron, De la Divination, II, 41: (…) Quid enim sors est? Idem prope modum quod micare, quod talos iacere, quod tesseras, quibus in rebus temeritas et casus, non ratio nec consilium valet.
[5] Suétone, Vie des Douze Césars, Auguste, XIII, 2, 13: (…) patrem et filium, pro uita rogantis sortiri uel micare iussisse, ut alterutri concederetur, ac spectasse utrumque morientem, cum patre, quia se optulerat (…).
[6] Pétrone, Satiricon, 44 (XLIV): (…) Sed rectus, sed certus, amicus amico, cum quo audacter posses in tenebris micare. Cicéron, Des Devoirs, III, 19 (77): (…) Cum enim fidem alicuius bonitatemque laudant, dignum esse dicunt, qui cum in tenebris mices. («(…) pour louer la loyauté, la probité de quelqu’un, ils (les philosophes) disent qu’on pourrait jouer avec lui à micare dans l’obscurité»).
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Sur cette partie d’un long panneau de sarcophage, on voit deux jeunes filles probablement en train de «micare». L’œuvre du 3e siècle provient de la Vigna Emendola sur la Via Appia. Elle est exposée au Musée Chiaramonti du Vatican (photo wikimedia commons).
Nous avons notre «feuille-caillou-ciseau», les Romains avaient leur digitis micare[1], littéralement «s’agiter avec les doigts». Le principe est très simple: deux personnes se font face, poing fermé. Au même moment, elles étendent un certain nombre de doigts tout en criant un nombre entre zéro et dix[2]. Celui qui devine le nombre de doigts présentés par les deux protagonistes a gagné. Il existe bien sûr des variantes des règles selon les lieux et les temps.
Le hasard est de la partie, mais pas seulement. En fait, le jeu demande de la rapidité, de la présence d’esprit, et aussi un sens de la stratégie. En fonction de ce que l’on sait de la psychologie de l’autre joueur, de ce qu’il a joué au précédent tour, on peut essayer de deviner le nombre de doigts qui vont surgir. De la même façon, on peut essayer de déjouer la prédiction que fera l’adversaire.
Le jeu a des origines qui se perdent dans la nuit des temps. Il semble représenté dans plusieurs tombes égyptiennes dès le Moyen Empire (il y a environ 4000 ans). On en trouve aussi la trace dans le monde grec antique, même si le jeu ne semble pas y avoir eu une grande importance. Il en est tout autrement dans la sphère romaine, où micare était courant.
Il s’agissait d’une joute récréative, mais également d’un moyen de tirage au sort.
Quitte ou double
Cicéron donne un exemple d’utilisation dans son Traité des devoirs (De officiis). Prenons le cas de deux naufragés qui luttent dans l’eau pour survivre. S’il n’y a qu’une seule planche à laquelle se raccrocher, lequel doit la céder à l’autre ? A celui dont la vie importe le plus pour lui-même ou pour la République, répond Cicéron. Oui, mais s’il y a égalité? «Il n’y aura alors pas de lutte, mais, comme s’il s’agissait d’un tirage au sort ou du jeu de micare, le perdant cédera la place à l’autre».[3]
Relevés des représentations égyptiennes du jeu.
Dans son ouvrage sur la divination, Cicéron développe ce qu’il entend par le tirage au sort:
«Qu’est-ce donc que consulter le sort? C’est à peu près la même chose que de micare, de jouer aux dés, aux osselets, c’est-à-dire à des jeux où ce n’est pas la raison ni le calcul réfléchi qui donne la victoire, mais une audace inconsidérée, bien servie par le hasard.»[4]
On l’a vu, l’enjeu pouvait être considérable. Suétone en donne un exemple. Pour illustrer la cruauté de l’empereur Auguste, il raconte que:
«(…) un père et un fils le suppliant de leur accorder la vie, il [Auguste] ordonna qu’ils jouent à micare [lequel aurait la vie sauve] ou qu’ils combattent ensemble, promettant la grâce au vainqueur».[5]
Quand le tirage au sort présente un tel enjeu, les joueurs pourraient être tentés de tricher. C’est pourquoi le jeu table aussi sur la confiance réciproque entre les protagonistes, au point d’en devenir le symbole proverbial, notamment chez Cicéron et Pétrone:
« (…) Mais correct, solide, ami de ses amis; on aurait joué à micare avec lui dans le noir.»[6]
Un couple en train de jouer est représenté sur cette coupe apulienne datée d’environ 390 avant notre ère. Avec la main libre, les protagonistes tiennent chacune des extrémités d’un bâton, peut-être pour renforcer le lien de confiance entre eux. Selon une autre hypothèse, la position de la main sur le bâton permet de marquer le score. Bari, collection Cotecchia, inv. 53.
Pouvoir jouer à l’aveugle en étant certain que l’adversaire ne trichera pas, voilà le sommet de la confiance!
Les feux de la mourre
La pratique romaine s’est diffusée et perpétuée au cours des siècles, sous le nom de jeu de la morra (ou mourre en français), du sud de l’Italie jusqu’aux régions franco-provençales et occitanes. Faisant l’objet de paris d’argent et provocant des bagarres, le jeu a été fréquemment interdit. C’est le cas notamment en Italie, où une loi de 1931 l’avait banni, jusqu’à sa réhabilitation en 2022. Et en 2023, la morra a même atteint la consécration avec une inscription de l’UNESCO au patrimoine mondial. Sacré renversement du sort!
[1] Le substantif micatio qui désigne aussi le jeu, semble tardif et n’est pas utilisé par les auteurs latins qui utilisent généralement le seul verbe micare sans le complément digitis.
[2] Les Romains avaient une façon particulière de représenter les nombres avec les doigts. Ceci fait l’objet de l’article Un ‘computer’ au bout des doigts.
[3] Cicéron, Des Devoirs, III, 23 (90): Nullum erit certamen, sed quasi sorte aut micando victus alteri cedet alter.
[4] Cicéron, De la Divination, II, 41: (…) Quid enim sors est? Idem prope modum quod micare, quod talos iacere, quod tesseras, quibus in rebus temeritas et casus, non ratio nec consilium valet.
[5] Suétone, Vie des Douze Césars, Auguste, XIII, 2, 13: (…) patrem et filium, pro uita rogantis sortiri uel micare iussisse, ut alterutri concederetur, ac spectasse utrumque morientem, cum patre, quia se optulerat (…).
[6] Pétrone, Satiricon, 44 (XLIV): (…) Sed rectus, sed certus, amicus amico, cum quo audacter posses in tenebris micare. Cicéron, Des Devoirs, III, 19 (77): (…) Cum enim fidem alicuius bonitatemque laudant, dignum esse dicunt, qui cum in tenebris mices. («(…) pour louer la loyauté, la probité de quelqu’un, ils (les philosophes) disent qu’on pourrait jouer avec lui à micare dans l’obscurité»).
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Pour la troisième année consécutive, nous avons eu le plaisir de participer à la Nuit des Musées à la Collection des Moulages de l’Université de Genève. À cette occasion, les visiteurs ont pu savourer une sélection de plats inspirés de l’Antiquité, cette fois teintée d’influences égyptiennes, en lien avec l’exposition temporaire du lieu. Un public nombreux a ainsi découvert les cônes au souchet et aux dattes du vizir Rekhmirê, des brochettes à la mode pharaonique, les pains en spirale attribués à Ramsès III ou encore des galettes de pois chiches. Quelques mets romains étaient également au menu, comme le moretum, fromage frais aux herbes pilées, et la patina de piris, un dessert aux poires.
La boisson alcoolisée connue sous le nom de «bière» tire son nom du latin bibere (par l’intermédiaire de l’allemand «bier»), qui signifie «boire», et le mot espagnol «cerveza» vient du latin cerevisia, qui signifie «bière», ce qui donne une idée de l’ancienneté de la consommation de cette boisson par les êtres humains.
Pourtant, le brassage de la bière n’a pas commencé avec les Romains, mais des milliers d’années plus tôt. Les Chinois brassaient un type de bière, mais le produit qui devint le plus populaire est attribué aux Sumériens de Mésopotamie et sa fabrication débuta probablement il y a plus de 10000 ans. Le site connu sous le nom de Godin Tepe (dans l’actuel Iran) a fourni des preuves du brassage de la bière vers 3500 av. JC, tandis que les sites fouillés à Sumer suggèrent une date encore plus ancienne sur la base de céramiques considérées comme des restes de cruches à bière et de résidus trouvés dans d’autres récipients anciens. Malgré cela, la date d’environ 4000 av. JC est généralement retenue pour la création de la bière.
L’art du brassage de la bière voyagea jusqu’en Égypte par le biais du commerce et les Égyptiens améliorèrent le processus original, créant un produit plus léger qui connut une grande popularité. Bien que la bière ait été connue par la suite des Grecs et des Romains, elle n’a jamais eu le même succès, car ces cultures préféraient le vin et considéraient la bière comme une boisson «barbare». L’un des nombreux peuples qu’ils considéraient comme des «barbares» –les Germains– perfectionna l’art du brassage et il créa ce qui est reconnu aujourd’hui comme la bière.
Première bière à être brassée
La première bière au monde fut brassée par les anciens Chinois vers l’an 7000 av. JC (connue sous le nom de kui). En Occident, cependant, le processus aujourd’hui reconnu comme le brassage de la bière commença en Mésopotamie, dans la colonie de Godin Tepe, aujourd’hui en Iran, entre 3500 et 3100 av. JC. Des preuves de la fabrication de la bière ont été confirmées entre ces dates, mais il est probable que le brassage de la bière à Sumer (sud de la Mésopotamie, Irak actuel) était pratiqué bien plus tôt.
Certains éléments ont toutefois été interprétés comme fixant la date du brassage de la bière à Godin Tepe à 10000 ans av. JC, lorsque l’agriculture se développa dans la région. Alors que certains chercheurs affirment que la bière fut découverte accidentellement grâce à des grains utilisés pour la fabrication du pain qui avaient fermenté, d’autres prétendent qu’elle précéda le pain comme aliment de base et qu’elle fut développée intentionnellement comme intoxicant. L’historien Max Nelson écrit :
Les fruits fermentent souvent naturellement sous l’action des levures sauvages et les mélanges alcoolisés qui en résultent sont souvent recherchés et appréciés par les animaux. Les hommes pré-agricoles de diverses régions depuis le Néolithique recherchaient certainement ces fruits fermentés et ils ont même probablement ramassé des fruits sauvages dans l’espoir qu’ils auraient un effet physique intéressant (c’est-à-dire qu’ils seraient intoxiquant) s’ils étaient laissés à l’air libre.
Cette théorie du brassage intentionnel des substances intoxicantes, qu’il s’agisse de bière, de vin ou d’une autre boisson, est soutenue par les archives historiques qui suggèrent fortement que les êtres humains, après s’être occupés de leurs besoins immédiats de nourriture, d’abri et de lois rudimentaires, s’attaquèrent ensuite à la création d’un certain type de substance intoxicante. Bien que la bière telle qu’on la connaît aujourd’hui ait été développée en Europe (plus précisément en Allemagne), elle fut consommée pour la première fois dans l’ancienne Mésopotamie.
La bière en Mésopotamie
Tablette d’argile, bière pour les travailleurs, proto-cunéiforme. Les temples distribuaient aux travailleurs des rations quotidiennes de bière à peine fermentée, la boisson de base de la Mésopotamie. Fin de la période d’Uruk, 3000-3100 avant notre ère. Provenance inconnue. British Museum, BM 140855 (Photo Wikimedia Commons).
Les habitants de la Mésopotamie ancienne appréciaient tellement la bière qu’elle constituait un aliment de base quotidien. Des peintures, des poèmes et des mythes décrivent des êtres humains et leurs dieux en train de déguster de la bière, consommée à l’aide d’une paille pour filtrer les morceaux de pain ou d’herbes dans la boisson. Le breuvage était épais, de la consistance d’une bouillie moderne, et la paille fut inventée par les Sumériens ou les Babyloniens, pense-t-on, dans le but précis de boire de la bière.
Le célèbre poème Inanna et le Dieu de la Sagesse décrit les deux divinités buvant de la bière ensemble et le dieu de la sagesse, Enki, devenant tellement ivre qu’il donne le Me sacré (lois de la civilisation) à Inanna (ce qui symboliserait le transfert de pouvoir d’Eridu, la ville d’Enki, à Uruk, la ville d’Inanna). Le poème sumérien Hymne à Ninkasi est à la fois un chant de louange à la déesse de la bière, Ninkasi, et une recette de bière, écrite pour la première fois vers 1800 av. JC.
Dans l’Épopée de Gilgamesh suméro-babylonienne, le héros Enkidu se civilise grâce aux soins de la prostituée du temple, Shamhat, qui lui apprend notamment à boire de la bière. Plus tard dans l’histoire, la tavernière Siduri conseille à Gilgamesh d’abandonner sa quête du sens de la vie et de profiter simplement de ce qu’elle a à offrir, y compris la bière.
Les Sumériens avaient de nombreux mots différents pour désigner la bière, de sikaru à dida en passant par ebir (qui signifiait «chope à bière»), et ils considéraient cette boisson comme un don des dieux pour promouvoir le bonheur et le bien-être des hommes. Les premiers brasseurs étaient des femmes, les prêtresses de Ninkasi, et les femmes brassaient régulièrement de la bière à la maison dans le cadre de la préparation des repas. La bière était fabriquée à partir de bippar (pain d’orge cuit deux fois) qui était ensuite fermenté et le brassage de la bière était toujours associé à la cuisson. Le célèbre reçu de bière Alulu de la ville d’Ur, datant de 2050 av. JC, montre toutefois que le brassage de la bière était devenu commercial à cette époque. La tablette accuse réception de 5 silas de «la meilleure bière» du brasseur Alulu (cinq silas représentant environ quatre litres et demi).
Sous la domination babylonienne, la production de bière mésopotamienne augmenta de façon spectaculaire, elle se commercialisa et des lois furent instituées à son sujet, comme le montrent clairement les paragraphes 108-110 du Code d’Hammourabi:
108 Si une tavernière n’accepte pas de grain selon le poids brut en paiement de la boisson, mais elle prend de l’argent, et que le prix de la boisson est inférieur à celui du grain, elle sera condamnée et jetée à l’eau.
109 Si des conspirateurs se réunissent dans la maison d’une tavernière, et que ces conspirateurs ne sont pas capturés et livrés au tribunal, la tavernière sera mise à mort.
110 Si une «sœur d’un dieu» ouvre une taverne, ou entre dans une taverne pour boire, cette femme sera brûlée vive.
La loi 108 concernait les tavernières qui versaient des «mesures courtes» de bière en échange d’argent plutôt que du grain (qui pouvait être pesé et tenu à une mesure) pour tromper leurs clients; elles seraient noyées si elles étaient prises en train de le faire. La bière était couramment utilisée pour le troc, et non pour la vente en espèces, et une ration quotidienne de bière était fournie à tous les citoyens; la quantité reçue dépendait du statut social de chacun.
La deuxième loi concerne les tavernières qui encourageaient la trahison en permettant aux mécontents de se réunir dans leur établissement et la troisième loi citée concerne les femmes qui étaient consacrées à une certaine divinité ou qui en étaient les prêtresses et qui ouvraient un débit de boissons commun ou qui buvaient dans une taverne déjà établie. Les Babyloniens n’avaient rien contre le fait qu’une prêtresse boive de la bière (car, chez les Sumériens, la bière était considérée comme un don des dieux), mais ils s’opposaient à ce qu’elle le fasse de la même manière que les femmes ordinaires.
Les Babyloniens brassaient de nombreuses sortes de bière différentes et ils les classaient en vingt catégories qui dénotaient leurs diverses caractéristiques. La bière devint une marchandise régulière dans le commerce extérieur, notamment avec l’Égypte, où elle était très populaire.
La bière dans l’Égypte ancienne
Terre cuite représentant un brasseur de bière, Égypte, – 2200 av. J.-C. Musée du Louvre (photo Wikimedia Commons).
La déesse égyptienne de la bière était Tenenet (étroitement associée à Meskhénet, déesse de l’accouchement et protectrice de la maison et de la naissance) dont le nom dérive de tenemu, l’un des mots égyptiens désignant la bière. La bière la plus populaire en Égypte était la heqet (ou heneqet), un breuvage aromatisé au miel, et leur mot pour désigner la bière en général était zythum. Les ouvriers du plateau de Gizeh recevaient des rations de bière trois fois par jour et la bière était souvent utilisée dans toute l’Égypte comme compensation pour le travail.
Les Égyptiens croyaient que le grand dieu Osiris lui-même avait enseigné le brassage aux êtres humains et, à cet égard, ils considéraient la bière de la même manière que les Mésopotamiens. Comme en Mésopotamie, les femmes étaient au début les brasseuses principales et elles brassaient dans leurs maisons. La bière avait au départ la même consistance épaisse, semblable à de la bouillie, et elle était brassée à peu près de la même manière. Plus tard, les hommes prirent en charge le brassage et les figures miniatures sculptées trouvées dans la tombe de Méketrê (Premier ministre du pharaon Montouhotep II, 2050-2000 av. JC) montrent une ancienne brasserie au travail. Selon le Metropolitan Museum of Art, qui décrit le diorama, «le surveillant, muni d’une matraque, est assis à l’intérieur de la porte. Dans la brasserie, deux femmes broient la farine, qu’un autre homme transforme en pâte. Après qu’un deuxième homme ait transformé la pâte en purée dans une grande cuve, elle est mise dans de grands récipients pour fermenter. Après la fermentation, elle est versée dans des cruches rondes avec des bouchons d’argile noire».
La bière joua un rôle essentiel dans le mythe très populaire de la naissance de la déesse Hathor. Selon ce conte (qui fait partie du texte du Livre de la vache du ciel –une version du mythe du grand déluge qui précède le récit biblique du déluge dans le livre biblique de la Genèse), le dieu Rê, furieux de la méchanceté et de l’ingratitude de l’humanité qui s’était rebellée contre lui, envoya Hathor sur terre pour détruire sa création. Hathor se mit au travail et tomba dans une intense soif de sang en massacrant l’humanité, se transformant en déesse Sekhmet. Rê fut d’abord satisfait, mais il se repentit ensuite de sa décision, car la soif de sang de Sekhmet augmenta avec la destruction de chaque ville et chaque village. Il fit teindre une grande quantité de bière en rouge et la déposa dans la ville de Dendéra où Sekhmet, pensant qu’il s’agissait d’une énorme mare de sang, arrêta son déchaînement pour boire. Elle s’enivra, s’endormit et se réveilla sous la forme de la déesse Hathor, la divinité bienveillante de la musique, du rire, du ciel et, surtout, de la gratitude.
Modèle réduit de boulangerie et de brasserie de la tombe de Méketrê, 1981-1975 av. J.-C. (photo MET).
L’association entre la gratitude, Hathor et la bière est mise en évidence par une inscription datant de 2200 av. JC, trouvée à Dendéra, le centre de culte d’Hathor: «La bouche d’un homme parfaitement satisfait est remplie de bière.» La bière était consommée si régulièrement par les Égyptiens que la reine Cléopâtre VII (vers 69-30 av. JC) perdit sa popularité vers la fin de son règne, davantage pour avoir mis en place une taxe sur la bière (la toute première) que pour ses guerres avec Rome, que la taxe sur la bière contribua à financer (bien qu’elle ait prétendu que la taxe visait à dissuader l’ivresse publique). Comme la bière était souvent prescrite à des fins médicinales (il existe plus de 100 remèdes à base de bière), l’impôt était considéré comme injuste.
La bière dans la Grèce et la Rome antiques
Le brassage de la bière voyagea de l’Égypte vers la Grèce (comme nous le savons grâce au mot grec pour la bière, zythos, qui vient de l’égyptien zythum) mais elle n’y trouva pas le même climat réceptif. Les Grecs préféraient le vin fort à la bière, tout comme les Romains après eux, et les deux cultures considéraient la bière comme une boisson de basse classe réservée aux barbares. Le général et écrivain grec Xénophon, dans le livre IV de son Anabase (26-27), écrit:
Il y avait des magasins avec à l’intérieur, du blé, de l’orge, des légumes, et du vin fait à partir d’orge dans de grands bols ; les grains de malt d’orge flottaient dans le breuvage jusqu’au bord du récipient, et des roseaux s’y trouvaient, certains plus longs, d’autres plus courts, sans jointures ; quand on avait soif, il fallait en prendre un dans la bouche et le sucer. Le breuvage sans ajout d’eau était très fort, et d’une saveur délicieuse pour certains palais, mais le goût doit être acquis.
Il est clair que la bière n’était pas du goût de Xénophon; elle n’était pas plus populaire auprès de ses compatriotes. Le dramaturge Sophocle, entre autres, fait également référence à la bière de manière quelque peu défavorable et recommande la modération dans sa consommation. L’historien romain Tacite écrit à propos des Germains: «Pour boire, les Teutons ont un horrible breuvage fermenté à partir d’orge ou de blé, un breuvage qui n’a qu’une très lointaine ressemblance avec le vin» et l’empereur Julien a composé un poème affirmant que l’odeur du vin était celle du nectar tandis que celle de la bière était celle d’une chèvre.
Pourtant, les Romains commencèrent à brasser de la bière (cerevisia) assez tôt, comme en témoigne la tombe d’un brasseur et marchand de bière (un cerveserius) dans l’ancienne Treveris (aujourd’hui Trèves). Les fouilles du campement militaire romain sur le Danube, Castra Regina (aujourd’hui Ratisbonne), ont mis à jour des preuves de brassage de la bière à grande échelle peu après la construction de la communauté en 179 ap. JC par Marcus Aurelius.
Pourtant, la bière ne fut pas aussi populaire que le vin chez les Celtes et cette attitude fut encouragée par les Romains qui avaient toujours privilégié le vin. Les tribus celtes payaient des sommes énormes pour le vin fourni par les marchands italiens et les peuples de Gaule étaient célèbres pour leur amour des vins italiens. La brasserie de la bière continua cependant à se développer, malgré l’opinion de l’élite qui la considérait comme une boisson de bas étage convenant uniquement aux barbares, et elle se développa dans toute l’Europe en commençant par l’Allemagne.
La bière en Europe du Nord
Les Germains ont brassé de la bière (qu’ils appelaient ol, pour «ale») dès 800 av. JC, comme le prouvent de grandes quantités de cruches à bière, contenant encore des traces de bière, dans une tombe du village de Kasendorf, dans le nord de la Bavière, près de Kulmbach. D’autres découvertes archéologiques et des documents écrits prouvent que cette pratique se poursuivit pendant l’ère chrétienne. Au début, comme en Mésopotamie et en Égypte, le métier de brasseur était l’apanage des femmes et la hausfrau (la femme au foyer) brassait sa bière à la maison pour compléter les repas quotidiens.
Avec le temps, cependant, le métier fut repris par les moines chrétiens, principalement, et le brassage devint une partie intégrante de la vie monastique. Le Kulmbacher Mönchshof Kloster, un monastère fondé en 1349 à Kulmbach, produit encore aujourd’hui sa célèbre Schwartzbier, entre autres brassins. En 1516, le Reinheitsgebot allemand (loi sur la pureté) fut institué pour réglementer les ingrédients qui pouvaient être légalement utilisés pour le brassage de la bière (uniquement de l’eau, de l’orge, du houblon et, plus tard, de la levure) et, ce faisant, il poursuivit la pratique de la législation sur la bière que les Babyloniens de Hammourabi avaient adoptée quelque trois mille ans plus tôt. Les Allemands, comme ceux qui les avaient précédés, instituèrent également une ration quotidienne de bière et ils considéraient la bière comme un élément essentiel de leur régime alimentaire.
À partir des terres celtiques (de l’Allemagne à la Grande-Bretagne, bien que le pays qui ait brassé en premier soit contesté), le brassage de la bière se répandit, en suivant toujours les mêmes principes de base institués par les Sumériens: des brasseuses fabriquant la bière à la maison, l’utilisation d’eau fraîche et chaude et du grain fermenté. La Saga finlandaise de Kalewala (écrite pour la première fois au 17e siècle à partir de récits beaucoup plus anciens, pré-chrétiens, et consolidée dans sa forme actuelle au 19ème siècle) raconte longuement la création de la bière, consacrant plus de lignes à la création de la bière qu’à la création du monde.
La brasseuse, Osmata, qui cherche à fabriquer une grande bière pour une fête de mariage, découvre l’utilisation du houblon dans le brassage avec l’aide d’une abeille qu’elle envoie cueillir la plante magique. Le poème exprime une admiration pour les effets de la bière que tout buveur moderne reconnaîtrait :
Grande est en effet la réputation De l’ancienne bière de Kalew, Mentionnée pour rendre les faibles robustes, Réputée pour sécher les larmes des femmes, Réputée pour réconforter les cœurs brisés, Rendant les personnes âgées jeunes et souples, Rendant les timides courageux et puissants, Rendant les hommes courageux encore plus courageux, Remplissant le cœur de joie et d’allégresse, Remplissant l’esprit de paroles sages, Animant la langue de légendes anciennes, Ne fait que rendre le fou plus fou.
Dans la saga finlandaise, comme dans les écrits des anciens Sumériens, la bière était considérée comme un breuvage magique des dieux qui conférait au buveur la santé, la paix de l’esprit et le bonheur. Cette idée a été habilement formulée par le poète A.E. Houseman lorsqu’il a écrit: «Le malt fait plus que Milton pour justifier les voies de Dieu à l’homme» (une référence au poète anglais John Milton et à son «Paradis perdu»). De l’époque sumérienne à nos jours, l’affirmation de Houseman restera incontestée parmi ceux qui ont apprécié la boisson des dieux.
Bibliographie
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Wilkinson,R. H. The Complete Gods and Goddesses of Ancient Egypt. Thames & Hudson, 2017.
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L’historien Dimitri Tilloi d’Ambrosi est spécialiste de l’alimentation romaine. Dans son dernier ouvrage qui vient de paraître, il ausculte les liens intimes entre la cuisine et la santé dans la Rome antique. Interview.
Nunc est bibendum: Parler de diététique pour l’époque romaine, n’est-ce pas anachronique? Est-ce que votre analyse ne cède pas à la mode?
Dimitri Tilloi d’Ambrosi: Le terme de diététique peut paraître effectivement particulièrement moderne tant il est au cœur des préoccupations médicales contemporaines. Toutefois, il faut comprendre que dans le monde gréco-romain la diététique revêt un sens plus large, elle est une branche à part entière de la médecine qui concerne certes l’alimentation, mais aussi les exercices physiques, les bains, les massages, en somme tout ce qui peut exercer une influence sur l’équilibre du corps et s’inscrit dans une hygiène de vie complète.
Vous écrivez que l’alimentation est un objet d’histoire totale, que, dans l’assiette, se mêlent des enjeux sociaux, culturels, économiques, philosophiques, religieux, médicaux, politiques… Vraiment?
L’histoire de l’alimentation ne consiste pas simplement à dresser la liste des mets au quotidien, mais l’analyse historique doit comprendre comment l’alimentation est révélatrice des structures et des représentations sociales, économiques et culturelles. En cela, elle est véritablement une fenêtre ouverte sur les mentalités et finalement permet de mieux comprendre qui sont les Romains. L’alimentation est aussi présente dans de très nombreuses sources, et l’on peut l’étudier sur le plan économique, médical, politique ou même religieux avec les sacrifices, par exemple.
Pouvez-vous nous expliquer l’étymologie et la dualité du terme «régime»?
Le terme «régime» vient du latin regimen, plus qu’un simple régime alimentaire, il peut aussi désigner la conduite d’un navire ou de l’État, et par extension le régime est aussi donc l’art de bien diriger sa vie.
Le régime romain était-il vraiment sain? Le porc était très présent dans l’alimentation et celui-ci n’a pas aujourd’hui l’image d’un aliment bon pour la santé.
L’idée d’un régime sain doit être comprise à l’aune des critères et des conceptions de la médecine hippocratique et galénique, qui ne sont pas les nôtres. Si, par exemple, le porc est sain, c’est avant tout pour ses qualités nutritives et ses effets bénéfiques sur le corps, sa chair est également particulièrement digeste ce qui importe grandement dans la médecine antique, puisque l’équilibre des humeurs en dépend.
La frontière entre alimentation et médecine était ténue, pourquoi?
Les aliments et les boissons sont, pour le médecin, avant tout un moyen de se nourrir, de conserver la santé ou de la corriger. La nourriture est donc un moyen parmi d’autres par lequel le médecin peut agir sur le corps et notamment sur l’équilibre humoral, au même titre qu’il le ferait par l’administration de remèdes ou la pratique d’une saignée, par exemple. Il n’est pas anachronique de considérer l’aliment comme un «alicament», c’est-à-dire un aliment fonctionnel.
Chorège et acteurs, mosaïque romaine provenant de la Maison du Poète tragique à Pompéi (Photo Wikimédia).
Vous signalez que la comédie grecque moquait des cuisiniers et médecins. Pourtant, dans le monde romain, ces activités étaient souvent exercées par des Grecs. Comment l’expliquer?
Les comédies de Plaute à l’époque républicaine raillent souvent cuisiniers et médecins pour leurs travers, reprenant aussi des stéréotypes de la comédie grecque. Ils sont présentés comme fourbes et peu dignes de confiance. Il faut aussi comprendre qu’avec les conquêtes menées par Rome dans l’Orient hellénistique, de nombreux esclaves affluent à Rome, parmi lesquels des représentants de ces deux professions qui ne sont pas très valorisées sur le plan social. Il faut aussi rappeler que l’art gastronomique et encore plus l’art médical à Rome résultent dans une très large mesure de transferts culturels depuis le monde grec.
La théorie des humeurs, qu’il s’agit d’équilibrer, n’a pas de validité scientifique… Diriez-vous cependant que les préceptes romains sont toujours valables?
La médecine moderne invalide évidemment les théories humorales. Néanmoins, parmi les préceptes du médecin hippocratique ou galénique, la question de la mesure, de la diversité du régime, d’une hygiène de vie bien réglée, notamment avec les exercices physiques, la valorisation d’une nourriture végétale, peuvent constituer des préceptes toujours pertinents pour aujourd’hui.
Dans la description des effets des aliments par les anciens, il est souvent question de « serrer » ou « desserrer le ventre ». Qu’est-ce que cela signifie?
Les textes médicaux, surtout ceux de Galien pour l’époque romaine, portent une attention toute particulière aux effets produits par les aliments et boissons sur le ventre puisque l’on considère que l’équilibre humoral repose sur la bonne digestion. Les aliments cuisent une seconde fois dans l’estomac selon la théorie de la coction, avant de se disséminer dans l’organisme. Or, les aliments peuvent aider au fonctionnement du ventre, soit en le resserrant en cas d’évacuations trop importantes… (des diarrhées, en somme…) ou en cas de constipation, par exemple. Il s’agit plus largement de stimuler et de moduler le fonctionnement du ventre. En outre, il faut rappeler aussi que l’hygiène alimentaire est médiocre dans les sociétés anciennes, notamment en raison des nombreux parasites à la source de troubles intestinaux. On comprend donc mieux l’importance des préceptes qui portent sur le ventre.
Vous qualifiez d’ambiguës les relations entre cuisiniers et médecins, pourquoi?
On pourrait supposer que les plaisirs de la table s’accordent assez mal avec la préservation de la santé, et Galien ne manque pas de condamner certaines pratiques des cuisiniers ou des gourmets. C’est aussi le cas du stoïcien Sénèque qui dresse un sévère réquisitoire contre les sophistications de la cuisine. Pourtant, une analyse fine de l’œuvre de Galien, et c’est un point central du livre, révèle au contraire que le médecin, par ses préceptes, cherche au mieux à encadrer et accompagner les plaisirs de la table de manière à les concilier avec la santé.
Médecin et cuisinier: qui est le plus influent sur l’autre?
Il est difficile d’affirmer lequel est le plus sous influence de l’autre, mais Galien observe très minutieusement les pratiques des cuisiniers et cherche parfois à les corriger. En outre, l’étude de certaines recettes du recueil d’Apicius montre clairement l’intégration de la diététique dans la cuisine. En tout cas, il est certain qu’il y a une influence réciproque, une forme de complémentarité émerge, plus qu’une hiérarchisation stricte.
Est-ce que le goût est important même pour le médecin?
Le goût est au cœur de la cuisine définie par les médecins; celui-ci n’est pas une simple sensation, mais renseigne sur les propriétés de la nourriture. Le goût peut aussi agir sur le corps et revêt un véritable principe actif. C’est le cas notamment de la saveur amère qui peut stimuler la digestion.
Pour les Anciens, le vin est-il aussi un remède?
Le vin trouve de très nombreux usages dans la médecine antique, il peut être bon pour la digestion, le sang, les nerfs ou l’estomac, par exemple. Il est aussi garant d’une bonne longévité. Certains médecins sont même spécialistes dans l’usage du vin pour la santé. Il peut apparaître donc comme un véritable remède.
Comment a évolué la réputation du cuisinier au cours de l’Antiquité romaine?
L’image du cuisinier oscille entre l’éloge et le blâme dans les textes d’époque romaine, mais tout dépend de leur nature. Chez les auteurs de théâtre comique, il peut être moqué et présenté avec méfiance, et chez des moralistes comme Sénèque, il est clairement condamné pour les conséquences de son art sur le corps. En revanche, chez un auteur comme Athénée de Naucratis, le cuisinier est valorisé et présenté comme un artiste, voire comme un savant. Dans les textes, le cuisinier est donc davantage une création littéraire qu’une réalité fidèle. En tout cas, il faut aussi tenir compte de la diversité des cuisiniers, du simple cuisinier de taverne à ceux du palais impérial, il y a un fossé important en termes de connaissances et de compétences.
Détail d’une fresque de Pompéi représentant un médecin pratiquant une intervention chirurgicale sur Enée (photo Wikimédia).
Et celle du médecin?
Là aussi, tout dépend des sources. Chez des auteurs comme Caton et Pline l’Ancien, il peut y avoir une forme de méfiance face aux médecins grecs, notamment car l’on remet sa vie entre les mains d’un étranger contre de l’argent. Pour eux, mieux vaut se soigner à l’aide des produits issus du lopin de terre, par exemple avec du chou pour Caton. En tout cas, Galien, fier de sa profession, tend à placer le médecin sur un piédestal, puisqu’il doit aussi être un philosophe.
Le grec est la langue de la gastronomie et de la diététique, pourquoi?
À Rome, la médecine, comme la gastronomie, relève en grande partie du monde grec, la langue grecque est donc nécessaire, surtout en médecine, pour bien saisir toutes les subtilités de ce savoir, ce qui n’est pas parfois sans poser quelques difficultés pour les locuteurs latins, ce que reconnaissent certains auteurs antiques.
Pourriez-vous commenter cette citation de Plutarque: « c’est dans le corps de celui qui se nourrit que se trouvent les meilleurs assaisonnements »?
Plutarque, qui vante les mérites d’une nourriture simple, se montre perplexe face aux mélanges complexes de nourriture et de produits aromatiques nombreux, qui causent maladie et indigestion. Selon lui, le vinaigre et le sel suffisent à assaisonner la nourriture. Il explique que finalement le corps et ses réactions suffisent à apprécier les saveurs d’une telle nourriture frugale. Il faut aussi ajouter que dans les conceptions antiques, le corps est comme un corps cuisinier au sein duquel les métabolismes contribuent aussi à transformer et assimiler la nourriture.
Fallait-il être riche pour manger sain?
Galien distingue clairement les plus riches de ceux dont les moyens sont limités. Il reconnaît que la diversité de nourritures requise pour le régime le rend plus difficilement accessible aux plus pauvres. En outre, les nécessités du travail et la difficulté à dégager du temps pour soi et pour le soin du corps font que les catégories sociales inférieures sont condamnées à avoir une santé plus défaillante. La mise en pratique rigoureuse et complète du régime tend à s’adresser aux élites. Toutefois, je suggère dans le livre l’idée qu’il existe aussi une forme de diététique populaire.
Suétone rapporte la frugalité de l’empereur Auguste. L’alimentation a donc aussi une portée politique?
Les biographies impériales, telles celles de Suétone ou de l’Histoire Auguste, indiquent clairement que l’alimentation de l’empereur est un sujet éminemment politique. Dans le cas d’Auguste, modèle du bon empereur, la frugalité des repas signifie qu’il accorde peu d’attention aux plaisirs pour se consacrer pleinement aux affaires de l’Empire. À l’inverse, le mauvais empereur est celui qui dévore les richesses de l’Empire.
À la différence de la santé, la religion semble jouer peu de rôle dans l’alimentation, est-ce exact?
Dans le domaine religieux, la nourriture est essentielle pour effectuer les sacrifices et les offrandes. En revanche, il n’y a pas vraiment d’interdits religieux, ils restent très marginaux. Le vin est aussi indispensable pour les libations. Il faut aussi tenir compte des banquets funéraires où le partage des mets unit les vivants autour de la mémoire des morts.
Le régime romain Dimitri Tilloi d’Ambrosi Presses universitaires de France (PUF)
Paris Octobre 2024
En collaboration avec l’association Meduobranes, Nunc est bibendum a tenu un stand à la Nuit Antique 2023 (28-29 avril). Au programme: dégustation de mets antiques, jeu pour petits et grands sur les ingrédients de la cuisine romaine, jeux de plateau de l’Antiquité, démonstration d’armes et costumes des époques républicaines et impériales.
Photos de Béatrice Brauchli, Géraldine Freeman, Marc Duret, Alexandre Chazaud, Manuel Grandjean, Amadeus Kapp
Rapport sur la troisième année d’activité de l’association Nunc est bibendum, présenté à l’assemblée générale du 10 septembre 2024.
ÉVÉNEMENTS ET ACTIVITÉS
17 avril 2024. HetC Neuchâtel: des graffitis au menu. L’association Nunc est bibendum était l’invitée du Festival Histoire et Cité au Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel pour une conférence à trois voix – Marc Duret, Manuel Grandjean et Christophe Schmidt – sur le thème «Des graffitis au menu», suivie d’une dégustation de plats romains antiques. Voir:
18 avril 2024. MAH Genève: Balance ton… Sous le titre «Balance ton…», Marc Duret a dévoilé l’histoire intime de la balance romaine, lors d’un speed dating avec une œuvre du Musée d’Art et d’Histoire (MAH). Cela s’est passé lors du 35e afterwork de l’institution genevoise et dans le cadre du Festival Histoire et Cité.
25 mai 2024. Des mets aux Moulages. Nous étions en soirée à la Collection des moulages de l’Université de Genève pour une dégustation de mets romains dans le cadre de la Nuit des musées.
8 et 9 juin 2024. Pions et pois (chiches) à Spectaculum!Des jeux et des mets antiques, voici le menu proposé par Nunc est bibendum lors des journées romaines de Nyon, Spectaculum!Nous animions une Taverne ludique avec nos collègues des associations Meduobranes et AvAntGe, ainsi que du musée romain de Lausanne-Vidy. Un temps idéal, sans doute grâce à la protection de Jupiter – la tempête a attendu la fin de la manifestation pour éclater – et un public nombreux et ravi!
15 juin 2024. Pulliéranes et Pulliérans au banquet de Pollus. Concert et banquet romain à la maison romaine de Pully: dans le cadre de l’événement Pully Culture, l’ArchéoLab avait convié samedi 15 juin 2024 les autorités et la population à déguster des recettes aussi anciennes que les murs de la domus d’un certain Pollus qui aurait donné son nom à la commune.
Le pain est l’un des marqueurs les plus évidents de la romanité. Pourtant, la manière dont les Romains le faisaient lever reste peu connue. Les sources antiques –rares mais précises– permettent d’en restituer les procédés. Elles montrent la coexistence de pains levés et de pains azymes, ces derniers souvent associés aux contextes rituels ou domestiques les plus simples.
Caton et les pains sans levain
Dans son De agri cultura, Caton (2e siècle avant notre ère) transmet deux recettes sans aucune mention de levain. Le panis depsticius est un simple mélange de farine et d’eau, pétri dans un mortier et cuit sous une cloche de terre (testu):
«Prépare ainsi le pain pétri: lave bien tes mains et le mortier. Mets la farine dans le mortier, ajoute peu à peu de l’eau et pétris soigneusement. Quand tu l’auras bien pétri, façonne-le et cuis-le sous la cloche.»[1]
Le libum, galette sacrificielle, associe fromage, farine et œuf, sans aucun ferment, avant d’être cuit sous la même cloche.[2]
Ces textes suggèrent que, dans la sphère rurale ou rituelle, le pain pouvait être consommé sans levain. Caton ne mentionne pas le fermentum, ce qui a parfois été interprété comme une ignorance de la levée. Mais il est plus vraisemblable qu’il transmette des recettes particulières, adaptées à des usages précis, plutôt que d’ignorer les techniques de fermentation connues ailleurs.[3]
Cette dimension religieuse est confirmée par Plutarque, qui écrit dans ses Questions romaines:
«La levure est née de corruption elle-même et corrompt la pâte en s’y mêlant ; car elle la rend sans force et inactive, et en général la fermentation semble être une putréfaction ; en excès du moins, elle aigrit complètement et détruit la farine.»[4]
Le refus du levain dans les sacrifices s’explique donc par une conception symbolique du ferment comme principe de décomposition. Les pains azymes, comme le libum décrit par Caton, répondaient à cette exigence de pureté rituelle, en contraste avec le pain quotidien où la fermentation était valorisée.
Pline l’Ancien et la diversité des levains
Plus de deux siècles après Caton, Pline l’Ancien fournit dans son Histoire naturelle un panorama beaucoup plus large des procédés de fermentation. Il distingue plusieurs techniques, qui montrent la variété des savoirs panificateurs en Italie et dans les provinces:
La conservation d’un morceau de pâte d’un jour à l’autre constituait sans doute la méthode la plus répandue.
«On fait maintenant le levain avec la farine elle-même, pétrie avant l’ajout du sel, cuite à la manière d’une bouillie et laissée jusqu’à ce qu’elle aigrisse. Mais le plus souvent on utilise simplement une matière gardée de la veille.»[5]
Pline décrit aussi une invention qui ressemble beaucoup à notre levure sèche.
«Le millet est spécialement employé pour les ferments, qu’on prépare avec du moût et qu’on conserve ensuite un an. On fait de même avec les sons de froment, réduits en petites particules, trempés trois jours dans du moût blanc, puis pétris et séchés au soleil. On en fait des pastilles que l’on dilue lors de la fabrication du pain, avant de les mêler à la farine.»[6]
Ces pastilli de ferment, faciles à stocker et à transporter, permettent d’envisager une organisation panificatrice au-delà du foyer domestique.
Selon Pline, la mousse issue de la fermentation des céréales (cervoise) était aussi utilisée dans certaines régions comme agent de levée. Ce procédé régional souligne la diversité des pratiques dans l’Empire.
«En Gaule et en Hispanie, on délaye le grain pour en faire une boisson, et l’écume ainsi coagulée sert de levain ; c’est pourquoi leur pain est plus léger.»[7]
Enfin, Pline décrit un dernier procédé qui s’applique au pain d’orge. Ici, ce sont des légumineuses amères qui servent de catalyseur.
«On pétrit deux livres de gâteaux d’orge et d’eau jusqu’à ce qu’ils aigrissent, puis on les dilue pour en faire du ferment. Quand on préparait du pain d’orge, on le faisait fermenter directement avec de la farine de vesce ou de gesse.»[8]
Un pain de Pompéi, levé avant d’être carbonisé (Photo MG)
A Pompéi, des pains levés… et carbonisés
Les fouilles de Pompéi et d’Herculanum apportent une confirmation matérielle à l’utilisation de ferments. Dans la boulangerie dite de Modestus (VII.1.36-37), on a retrouvé 81 pains carbonisés en 79 apr. J.-C., tous présentant une mie levée.[9]Leur forme caractéristique (galette ronde de huit quartiers) témoigne d’un façonnage soigné et d’une cuisson collective.
Les boulangeries pompéiennes comportaient également des cuves encastrées en terre cuite, interprétées comme des bassins de fermentation, parfois de plus d’un mètre de diamètre.[10] Ces installations, parfois bricolées à partir de dolia recyclés et renforcés de plaques de plomb, servaient probablement à une première fermentation de masse. Après le façonnage, une seconde fermentation pouvait avoir lieu sur des étagères chauffées par la chaleur du four, afin d’accélérer la levée avant cuisson.
La présence de textiles retrouvés dans certains contextes domestiques de Pompéi (plus de cinquante pièces de tissu dans la «Maison des Colombes») suggère aussi que la pâte pouvait être couverte, afin de conserver son humidité et de favoriser la fermentation.[11]
Un débat historiographique
La question de la diffusion du pain levé a longtemps divisé les chercheurs. Au milieu du 20e siècle, l’économiste Jasny soutenait que le pain levé n’apparaissait à Rome qu’entre Sénèque et Pline.[12]Les données archéologiques de Pompéi, confirmées par les textes, réfutent aujourd’hui cette vision: dès le Ier siècle, le pain levé est la norme dans les boulangeries urbaines.
La fermentation, toujours suspecte
L’interdiction faite au Flamen Dialis de toucher le levain s’inscrit dans une longue tradition méditerranéenne qui associe fermentation et impureté rituelle. Plutarque la décrit comme une «corruption», et d’autres cultures antiques ont développé des conceptions voisines.
L’Égypte pharaonique est l’un des premiers foyers connus de la panification. Dès le IIIe millénaire av. J.-C., l’archéologie a livré des pains levés, parfois moulés en formes variées. Le pain, blanc pour les élites, d’orge ou d’épeautre pour le peuple, devient rapidement un marqueur social. Il est aussi un aliment rituel : représenté dans les tombes, il accompagne le défunt dans l’au-delà, associé au cycle de mort et de renaissance incarné par Osiris.
La Bible oppose systématiquement le pain levé (hametz) et le pain azyme (matzah). Pendant Pessah, seul le pain sans levain peut être consommé (Exode 12). Le levain devient métaphore de la corruption morale, un symbole que reprendra aussi le christianisme naissant.
Les Grecs distinguent le pain levé (artos) de la galette (plakous). Le pain blanc est un signe de raffinement, mais les sacrifices privilégient souvent des galettes non fermentées. Plutarque confirme cette tension: dans le domaine rituel, le levain reste suspect, symbole de décomposition.
Partout, la fermentation est ambivalente: elle incarne la transformation vitale et la renaissance, mais aussi la corruption et l’impureté. Cette tension explique la coexistence du pain levé dans l’alimentation quotidienne et du pain sans levain dans les contextes religieux.
[1] Caton, De agri cultura 74: Panem depsticium sic facito. Manus mortariumque bene lavato. Farinam in mortarium indito, aquae paulatim addito subigitoque pulchre. Ubi bene subegeris, defingito coquitoque sub testu.
[5] Pline l’Ancien, HN XVIII, 104:Nunc fermentum fit ex ipsa farina, quae subigitur, priusquam addatur sal, ad pultis modum decocta et relicta, donec acescat. Vulgo vero nec suffervefaciunt, sed tantum pridie adservata materia utuntur.
[6] Pline l’Ancien, HN XVIII, 102: Mili praecipuus ad fermenta usus e musto subacti in annuum tempus. Simile fit e tritici ipsius furfuribus minutis et optimis e musto albo triduo maceratis, subactis ac sole siccatis. Inde pastillos in pane faciendo dilutos cum similagine seminis fervefaciunt atque ita farinae miscent.
[7] Pline l’Ancien, HN XVIII, 68: Galliae et Hispaniae frumento in potum resoluto, spuma ita concreta pro fermento utuntur, qua de causa levior illis quam ceteris panis.
[8] Pline l’Ancien, HN XVIII, 103: Ex aqua hordeoque bilibres offae subiguntur, donec acescant; hinc fermentum diluitur. Cum fieret autem panis hordeaceus, ervi aut cicerculae farina ipse fermentabatur.
[9] Pain carbonisé de la boulangerie de Modestus (Pompéi, VII.1.36-37), voir Cardon 2022, p. 86.
[10] Monteix, N., Bâtir, produire et habiter: Les ateliers de Pompéi (2016), p. 237–239.
[11] Cardon 2022, chap. 3 (sections sur les bassins et la fermentation), et p. 91–93.
[12] Jasny, A., The Wheats of Classical Antiquity (1950).
D’autres articles du blog de l’association Nunc est bibendum
L’historien Dimitri Tilloi d’Ambrosi est spécialiste de l’alimentation romaine. Dans son dernier ouvrage qui vient de paraître, il ausculte les liens intimes entre la cuisine et la santé dans la Rome antique. Interview.
Nunc est bibendum: Parler de diététique pour l’époque romaine, n’est-ce pas anachronique? Est-ce que votre analyse ne cède pas à la mode?
Dimitri Tilloi d’Ambrosi: Le terme de diététique peut paraître effectivement particulièrement moderne tant il est au cœur des préoccupations médicales contemporaines. Toutefois, il faut comprendre que dans le monde gréco-romain la diététique revêt un sens plus large, elle est une branche à part entière de la médecine qui concerne certes l’alimentation, mais aussi les exercices physiques, les bains, les massages, en somme tout ce qui peut exercer une influence sur l’équilibre du corps et s’inscrit dans une hygiène de vie complète.
Vous écrivez que l’alimentation est un objet d’histoire totale, que, dans l’assiette, se mêlent des enjeux sociaux, culturels, économiques, philosophiques, religieux, médicaux, politiques… Vraiment?
L’histoire de l’alimentation ne consiste pas simplement à dresser la liste des mets au quotidien, mais l’analyse historique doit comprendre comment l’alimentation est révélatrice des structures et des représentations sociales, économiques et culturelles. En cela, elle est véritablement une fenêtre ouverte sur les mentalités et finalement permet de mieux comprendre qui sont les Romains. L’alimentation est aussi présente dans de très nombreuses sources, et l’on peut l’étudier sur le plan économique, médical, politique ou même religieux avec les sacrifices, par exemple.
Pouvez-vous nous expliquer l’étymologie et la dualité du terme «régime»?
Le terme «régime» vient du latin regimen, plus qu’un simple régime alimentaire, il peut aussi désigner la conduite d’un navire ou de l’État, et par extension le régime est aussi donc l’art de bien diriger sa vie.
Le régime romain était-il vraiment sain? Le porc était très présent dans l’alimentation et celui-ci n’a pas aujourd’hui l’image d’un aliment bon pour la santé.
L’idée d’un régime sain doit être comprise à l’aune des critères et des conceptions de la médecine hippocratique et galénique, qui ne sont pas les nôtres. Si, par exemple, le porc est sain, c’est avant tout pour ses qualités nutritives et ses effets bénéfiques sur le corps, sa chair est également particulièrement digeste ce qui importe grandement dans la médecine antique, puisque l’équilibre des humeurs en dépend.
La frontière entre alimentation et médecine était ténue, pourquoi?
Les aliments et les boissons sont, pour le médecin, avant tout un moyen de se nourrir, de conserver la santé ou de la corriger. La nourriture est donc un moyen parmi d’autres par lequel le médecin peut agir sur le corps et notamment sur l’équilibre humoral, au même titre qu’il le ferait par l’administration de remèdes ou la pratique d’une saignée, par exemple. Il n’est pas anachronique de considérer l’aliment comme un «alicament», c’est-à-dire un aliment fonctionnel.
Chorège et acteurs, mosaïque romaine provenant de la Maison du Poète tragique à Pompéi (Photo Wikimédia).
Vous signalez que la comédie grecque moquait des cuisiniers et médecins. Pourtant, dans le monde romain, ces activités étaient souvent exercées par des Grecs. Comment l’expliquer?
Les comédies de Plaute à l’époque républicaine raillent souvent cuisiniers et médecins pour leurs travers, reprenant aussi des stéréotypes de la comédie grecque. Ils sont présentés comme fourbes et peu dignes de confiance. Il faut aussi comprendre qu’avec les conquêtes menées par Rome dans l’Orient hellénistique, de nombreux esclaves affluent à Rome, parmi lesquels des représentants de ces deux professions qui ne sont pas très valorisées sur le plan social. Il faut aussi rappeler que l’art gastronomique et encore plus l’art médical à Rome résultent dans une très large mesure de transferts culturels depuis le monde grec.
La théorie des humeurs, qu’il s’agit d’équilibrer, n’a pas de validité scientifique… Diriez-vous cependant que les préceptes romains sont toujours valables?
La médecine moderne invalide évidemment les théories humorales. Néanmoins, parmi les préceptes du médecin hippocratique ou galénique, la question de la mesure, de la diversité du régime, d’une hygiène de vie bien réglée, notamment avec les exercices physiques, la valorisation d’une nourriture végétale, peuvent constituer des préceptes toujours pertinents pour aujourd’hui.
Dans la description des effets des aliments par les anciens, il est souvent question de « serrer » ou « desserrer le ventre ». Qu’est-ce que cela signifie?
Les textes médicaux, surtout ceux de Galien pour l’époque romaine, portent une attention toute particulière aux effets produits par les aliments et boissons sur le ventre puisque l’on considère que l’équilibre humoral repose sur la bonne digestion. Les aliments cuisent une seconde fois dans l’estomac selon la théorie de la coction, avant de se disséminer dans l’organisme. Or, les aliments peuvent aider au fonctionnement du ventre, soit en le resserrant en cas d’évacuations trop importantes… (des diarrhées, en somme…) ou en cas de constipation, par exemple. Il s’agit plus largement de stimuler et de moduler le fonctionnement du ventre. En outre, il faut rappeler aussi que l’hygiène alimentaire est médiocre dans les sociétés anciennes, notamment en raison des nombreux parasites à la source de troubles intestinaux. On comprend donc mieux l’importance des préceptes qui portent sur le ventre.
Vous qualifiez d’ambiguës les relations entre cuisiniers et médecins, pourquoi?
On pourrait supposer que les plaisirs de la table s’accordent assez mal avec la préservation de la santé, et Galien ne manque pas de condamner certaines pratiques des cuisiniers ou des gourmets. C’est aussi le cas du stoïcien Sénèque qui dresse un sévère réquisitoire contre les sophistications de la cuisine. Pourtant, une analyse fine de l’œuvre de Galien, et c’est un point central du livre, révèle au contraire que le médecin, par ses préceptes, cherche au mieux à encadrer et accompagner les plaisirs de la table de manière à les concilier avec la santé.
Médecin et cuisinier: qui est le plus influent sur l’autre?
Il est difficile d’affirmer lequel est le plus sous influence de l’autre, mais Galien observe très minutieusement les pratiques des cuisiniers et cherche parfois à les corriger. En outre, l’étude de certaines recettes du recueil d’Apicius montre clairement l’intégration de la diététique dans la cuisine. En tout cas, il est certain qu’il y a une influence réciproque, une forme de complémentarité émerge, plus qu’une hiérarchisation stricte.
Est-ce que le goût est important même pour le médecin?
Le goût est au cœur de la cuisine définie par les médecins; celui-ci n’est pas une simple sensation, mais renseigne sur les propriétés de la nourriture. Le goût peut aussi agir sur le corps et revêt un véritable principe actif. C’est le cas notamment de la saveur amère qui peut stimuler la digestion.
Pour les Anciens, le vin est-il aussi un remède?
Le vin trouve de très nombreux usages dans la médecine antique, il peut être bon pour la digestion, le sang, les nerfs ou l’estomac, par exemple. Il est aussi garant d’une bonne longévité. Certains médecins sont même spécialistes dans l’usage du vin pour la santé. Il peut apparaître donc comme un véritable remède.
Comment a évolué la réputation du cuisinier au cours de l’Antiquité romaine?
L’image du cuisinier oscille entre l’éloge et le blâme dans les textes d’époque romaine, mais tout dépend de leur nature. Chez les auteurs de théâtre comique, il peut être moqué et présenté avec méfiance, et chez des moralistes comme Sénèque, il est clairement condamné pour les conséquences de son art sur le corps. En revanche, chez un auteur comme Athénée de Naucratis, le cuisinier est valorisé et présenté comme un artiste, voire comme un savant. Dans les textes, le cuisinier est donc davantage une création littéraire qu’une réalité fidèle. En tout cas, il faut aussi tenir compte de la diversité des cuisiniers, du simple cuisinier de taverne à ceux du palais impérial, il y a un fossé important en termes de connaissances et de compétences.
Détail d’une fresque de Pompéi représentant un médecin pratiquant une intervention chirurgicale sur Enée (photo Wikimédia).
Et celle du médecin?
Là aussi, tout dépend des sources. Chez des auteurs comme Caton et Pline l’Ancien, il peut y avoir une forme de méfiance face aux médecins grecs, notamment car l’on remet sa vie entre les mains d’un étranger contre de l’argent. Pour eux, mieux vaut se soigner à l’aide des produits issus du lopin de terre, par exemple avec du chou pour Caton. En tout cas, Galien, fier de sa profession, tend à placer le médecin sur un piédestal, puisqu’il doit aussi être un philosophe.
Le grec est la langue de la gastronomie et de la diététique, pourquoi?
À Rome, la médecine, comme la gastronomie, relève en grande partie du monde grec, la langue grecque est donc nécessaire, surtout en médecine, pour bien saisir toutes les subtilités de ce savoir, ce qui n’est pas parfois sans poser quelques difficultés pour les locuteurs latins, ce que reconnaissent certains auteurs antiques.
Pourriez-vous commenter cette citation de Plutarque: « c’est dans le corps de celui qui se nourrit que se trouvent les meilleurs assaisonnements »?
Plutarque, qui vante les mérites d’une nourriture simple, se montre perplexe face aux mélanges complexes de nourriture et de produits aromatiques nombreux, qui causent maladie et indigestion. Selon lui, le vinaigre et le sel suffisent à assaisonner la nourriture. Il explique que finalement le corps et ses réactions suffisent à apprécier les saveurs d’une telle nourriture frugale. Il faut aussi ajouter que dans les conceptions antiques, le corps est comme un corps cuisinier au sein duquel les métabolismes contribuent aussi à transformer et assimiler la nourriture.
Fallait-il être riche pour manger sain?
Galien distingue clairement les plus riches de ceux dont les moyens sont limités. Il reconnaît que la diversité de nourritures requise pour le régime le rend plus difficilement accessible aux plus pauvres. En outre, les nécessités du travail et la difficulté à dégager du temps pour soi et pour le soin du corps font que les catégories sociales inférieures sont condamnées à avoir une santé plus défaillante. La mise en pratique rigoureuse et complète du régime tend à s’adresser aux élites. Toutefois, je suggère dans le livre l’idée qu’il existe aussi une forme de diététique populaire.
Suétone rapporte la frugalité de l’empereur Auguste. L’alimentation a donc aussi une portée politique?
Les biographies impériales, telles celles de Suétone ou de l’Histoire Auguste, indiquent clairement que l’alimentation de l’empereur est un sujet éminemment politique. Dans le cas d’Auguste, modèle du bon empereur, la frugalité des repas signifie qu’il accorde peu d’attention aux plaisirs pour se consacrer pleinement aux affaires de l’Empire. À l’inverse, le mauvais empereur est celui qui dévore les richesses de l’Empire.
À la différence de la santé, la religion semble jouer peu de rôle dans l’alimentation, est-ce exact?
Dans le domaine religieux, la nourriture est essentielle pour effectuer les sacrifices et les offrandes. En revanche, il n’y a pas vraiment d’interdits religieux, ils restent très marginaux. Le vin est aussi indispensable pour les libations. Il faut aussi tenir compte des banquets funéraires où le partage des mets unit les vivants autour de la mémoire des morts.
Le régime romain Dimitri Tilloi d’Ambrosi Presses universitaires de France (PUF)
Paris Octobre 2024
Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, dans, Kentron, revue pluridisciplinaire du monde antique, 35 | 2019. Cet article est republié à partir de la version sous licence CC BY-NC-ND 4.0 sur le site OpenEdition Journal.
Des grenades dans un récipient en verre, détail d’une fresque de la Villa de Poppée à Oplontis.
Au milieu du Ier siècle, Sénèque fulmine contre la corruption des corps et des esprits par les plaisirs de la table. Le philosophe regrette que l’art des cuisiniers suscite plus d’intérêt que les choses de l’esprit(1). Les maladies qui se développent sont le signe du dérèglement des mœurs; elles nécessitent une médecine sophistiquée capable de guérir ces maux nouveaux. Cette condamnation se double de préoccupations médicales évidentes(2).
La cuisine simple des Romains des origines cède le pas à une cuisine complexe et raffinée qui contrevient aux intérêts de la santé et du corps(3). Il résulte de ces réflexions de Sénèque, présentes chez d’autres auteurs d’époque impériale comme Pline l’Ancien ou Plutarque(4), un souci de manger sain. Compte tenu des liens très étroits entre la médecine et la morale dans l’Antiquité gréco-romaine(5), l’idée de manger sain est polysémique: elle renvoie autant à une nourriture bonne pour le corps qu’à une alimentation porteuse de valeurs morales et culturelles. Les normes alimentaires définies par la morale et la médecine constituent un cadre pour le mangeur et jouent un rôle dans la construction de l’identité.
Le développement du luxe de la table à Rome éloigne néanmoins certains membres de l’élite de l’idéal d’une nourriture jugée saine tant par le médecin que par le philosophe. Depuis le milieu de l’époque républicaine, le luxe gastronomique prend son essor pour atteindre son apogée entre le règne d’Auguste et l’époque flavienne(6). Le goût pour les plats savoureux s’inscrit à partir de là au sein d’une tension avec les valeurs romaines, laquelle relève de l’opposition entre le mos maiorum et la luxuria Asiatica. Certains auteurs, comme Caton ou Pline l’Ancien, tout en écrivant dans des contextes historiques différents, rendent compte de conflits. Lorsque Caton écrit, au IIe siècle av. J.-C., les conquêtes en Orient ont pour conséquence l’introduction de raffinements nouveaux, entre autres l’art des cuisiniers et la découverte de mets lointains(7). Les lois somptuaires, adoptées essentiellement entre le IIe siècle av. J.-C. et le début du Haut-Empire, entendent alors garantir une forme d’équilibre social et moral en régulant le luxe de la table(8).
À l’époque impériale, des auteurs comme Celse, Pline ou Plutarque regrettent que la gourmandise prenne le pas sur la saine frugalité des ancêtres. Aux Ier et IIe siècles apr. J.-C., il ne s’agit plus de résister aux influences venues du monde hellénistique: ce discours s’inscrit alors plutôt dans un topos moral et littéraire, qui consiste à regretter la frugalitas des origines.
Les normes de la morale romaine prescrivent en effet la sobriété de la table. La mesure dans l’usage des plaisirs gastronomiques correspond aussi aux recommandations de la diététique antique, formulées notamment dans les textes médicaux des Corpus hippocratique et galénique, ou par des moralistes tels que Sénèque(9) et Plutarque(10). Manger avec excès des plats recherchés est en contradiction avec l’idéal de mesure de l’homme romain, défendu notamment par la pensée stoïcienne, mais il s’agit également d’une menace pour la santé. Les théories médicales, en particulier celles d’Hippocrate et de Galien, invitent à bien choisir sa nourriture et à manger de façon raisonnée pour éviter la maladie.
Les préceptes diététiques sur l’alimentation, étroitement liés aux enseignements de la morale, proposent ainsi à l’homme romain une ligne de conduite pour manger sain(11). Compte tenu des normes morales et culturelles sous-jacentes aux pratiques alimentaires, nous souhaitons donc comprendre dans quelle mesure manger sain peut être la marque d’un attachement à l’identité et aux valeurs romaines.
Les auteurs médicaux, les encyclopédistes et les moralistes d’époque impériale définissent ce qu’est manger sain et les principes inhérents au régime. Par ailleurs, les sources biographiques et littéraires, en particulier satiriques et épistolaires, laissent entrevoir les représentations des enjeux du régime alimentaire et l’appropriation des normes qui l’entourent, parfois leur transgression. Le croisement de ces différents types de sources doit ainsi permettre de mieux comprendre la signification culturelle et la place dans la construction d’une identité romaine de la nourriture saine.
Manger sain, un moyen d’affirmation de l’homme romain
La pensée médicale antique exprime l’idée que le régime alimentaire doit être adapté au mode de vie, en tenant compte de l’environnement où vit le patient, qu’il soit sain ou malade, de ses activités ou encore du tempérament de son corps(12). En principe, il est nécessaire de se ménager du temps pour prendre soin de soi, par les bains ou les exercices physiques, complémentaires de l’alimentation. Toutefois, un individu pris par les affaires, privées ou celles de la cité, ne dispose pas de suffisamment de temps pour se plier totalement aux injonctions des médecins. Galien explique qu’il est alors nécessaire, pour de tels individus, d’adopter un régime alimentaire plus strict et de prendre en complément des remèdes pour la conservation de l’équilibre du corps(13). Un corps moins entretenu se trouve, en effet, plus exposé aux maladies que celui de ceux qui peuvent se consacrer pleinement à leur santé.
Ces principes théoriques supposent une mise en pratique qui peut ainsi se heurter aux réalités sociales et culturelles, donc au mode de vie et à l’identité du Romain(14). En effet, le citoyen romain est impliqué dans ses occupations quotidiennes, partagées entre le negotium et l’otium. La diététique est un legs de la médecine grecque, dont l’arrivée à Rome au milieu de la République suscita des oppositions(15), mais elle apparaît pourtant comme un soutien précieux permettant au citoyen d’affirmer son statut: elle s’articule pleinement avec les normes produites par la société romaine. Le service de la cité nécessite de rester maître de soi, comme la gravitas romaine l’exige, donc de contrôler son appétit pour que le corps soit pleinement disponible(16). Dans l’imaginaire antique, l’exemple des Spartiates, prenant part en commun à des banquets frugaux où l’on sert une cuisine austère peu assaisonnée, constitue un modèle à suivre pour atteindre cet idéal(17). Le corps est ainsi apte autant pour le combat que pour les affaires de la cité. À la fin de la République, la règle d’un corps maîtrisé, nourri de façon saine, garde toute sa force: pour Cicéron, l’abstention des plaisirs et une alimentation modérée sont les conditions pour que l’état du corps permette de remplir ses obligations et de tenir son rang(18):
La santé se conserve par la connaissance de son corps, l’observation de ce qui est habituellement bon ou mauvais pour lui, la réserve dans tout ce qui concerne la subsistance et le mode de vie, le renoncement aux plaisirs pour le bien du corps et, enfin, l’art de ceux dont la science porte sur ces matières.(19)
Pour connaître la bonne attitude à adopter face aux plaisirs de la table, il suffit d’interroger les textes antiques: ils fournissent de nombreux exempla de personnages illustres de l’histoire de Rome dont la simplicité du régime alimentaire marque le dévouement envers la cité et le respect de l’austérité des mœurs de la République(20). Tels sont Cincinnatus(21) ou Manius Curius Dentatus(22), puisque l’un et l’autre, malgré leur carrière prestigieuse, persistent à cultiver leur lopin de terre et à en consommer les nourritures saines, comme des raves et des navets. Ces figures du début de la République représentent, à la fin de l’ère républicaine et à l’époque impériale, un idéal de romanité que certains comme Cicéron et Sénèque entendent perpétuer en allant à l’encontre du luxe gastronomique.
Dans la pensée de Sénèque, ceux qui sont considérés comme étant dignes d’être de vrais Romains sont les hommes des origines de l’histoire de Rome et des débuts de la République(23). Leur mode de vie sobre et modéré dans les plaisirs leur confère une véritable virtus, inhérente à la romanité. À l’époque où écrit Sénèque, ces propos relèvent surtout d’une nostalgie du passé, qui correspond à une vision pessimiste des mœurs du temps. Dans la Consolation à Helvia, Sénèque insiste sur la vacuité des sophistications de la gastronomie, développées en particulier par Apicius sous Tibère, opposées à la nourriture qui suffit à apporter au corps ce dont il a besoin(24). Or, le choix des nourritures selon les critères moraux et diététiques et la manière de les préparer jouent un rôle important dans ce processus d’affirmation de l’identité de l’homme romain.
Au IIe siècle av. J.-C., les vertus médicinales du chou présentées par Caton dans son traité agronomique manifestent dans l’esprit romain les bienfaits des nourritures produites par la terre italienne(25), opposées aux nourritures de la mer(26) et aux gourmandises comme les escargots(27) ou les champignons(28), sources de volupté et de mollesse. Cette dernière notion est autant morale que physique. La mollitia manifeste l’éloignement de la virtus et frappe d’indignité le citoyen qui consomme avec excès des nourritures synonymes de mollesse(29). La luxuria Asiatica, qui concerne notamment l’importation de produits luxueux comme certains poissons et les pratiques culinaires sophistiquées, éloigne de ces normes inhérentes à l’identité romaine. Cette idée reste forte à la fin de la République chez Cicéron. Selon les convictions philosophiques de ce dernier, les cités côtières favorisent ce type de déviances et doivent susciter la méfiance de l’homme romain :
[…] les villes du littoral sont exposées aussi à des éléments corrupteurs, qui amènent une transformation des mœurs ; elles sont contaminées par des innovations dans les paroles et la conduite; on n’y importe pas seulement des marchandises, mais des mœurs exotiques, si bien qu’aucune institution ancestrale n’y peut demeurer intacte. […] D’autre part, la mer procure soit du butin, soit des importations qui encouragent dangereusement ces cités au luxe; enfin, le charme même des lieux fait naître bien des tentations de se livrer à la prodigalité et à la fainéantise.(30)
Face aux intrusions du luxe étranger qui fait ombrage au mos maiorum, cœur de la romanité, les produits des terres d’Italie peuvent donc constituer un rempart pour la défense de la morale et de l’identité romaines. L’origine géographique des aliments revêt une importance de premier ordre dans la culture gastronomique des Romains. En effet, la qualité gustative d’un mets tient à l’identification de sa provenance, elle est un gage de prestige et participe au faste de la table(31). De même, selon les conceptions médicales antiques, les propriétés de l’aliment sont façonnées par l’environnement naturel : il peut, par exemple, être plus ou moins froid ou chaud, mou ou dur, sec ou humide(32). L’importance des nourritures issues de la terre, à la fois dans les hiérarchies diététiques et dans les mentalités romaines, conduit donc à se demander si les produits provenant d’Italie ne sont pas meilleurs pour l’âme et le corps.
Les produits italiens, des aliments sains
Dans les Nuits attiques, Aulu-Gelle énumère différents mets dont il précise l’origine géographique. Pour les gourmets, elle est supposée être une marque de raffinement et de bon goût, mais ces sophistications sont en réalité pour l’auteur une source de mépris:
[…] le paon de Samos, le francolin de Phrygie, les grues de Médie, le chevreau d’Ambracie, le jeune thon de Chalcédoine, la murène de Tartessos, les merlus de Pessinonte, les huîtres de Tarente, les pétoncles, le sterlet de Rhodes, les scares de Cilicie, les noix de Thasos, la datte d’Égypte, le gland d’Hibérie. Mais cette activité de la gourmandise parcourant le monde à la recherche des saveurs et cette quête en tous sens de friandises, nous les jugerons dignes de plus grande malédiction, pourvu que nous nous rappelions les vers d’Euripide dont s’est servi bien des fois le philosophe Chrysippe dans l’idée que les douceurs de table ont été trouvées non pour un usage nécessaire à la vie, mais pour les excès d’une âme dédaignant ce qui est à sa portée et d’accès facile, par le dérèglement immodéré de la satiété. J’ai pensé qu’il fallait joindre des vers d’Euripide [frg. 892 Nauck2]: «Car que faut-il aux mortels sinon deux choses, le blé de Déméter, l’eau jaillissante, disposés sous notre main, et faits pour nous nourrir. Non contents de leur abondance, nous poursuivons par désir de jouissance, l’instrument d’autres repas».(33)
Quand la luxuria Asiatica s’invite dans les mœurs romaines. Scène de banquet provenant de la Maison des chastes amants à Pompéi.
La dénonciation de la quête de nourritures lointaines pour assouvir l’appétit et le plaisir du goût est fréquente dans les œuvres d’époque impériale, comme par exemple lors du banquet de Trimalcion, où cette tendance est raillée(34). Dans la liste d’Aulu-Gelle, ce sont essentiellement des produits orientaux, certains de Grande-Grèce, qui sont cités et mis en opposition avec la simplicité des céréales et de l’eau. Ces mets sont emblématiques de la luxuria Asiatica qui touche la gastronomie, leur exotisme les rend plus désirables, mais la gourmandise à laquelle ils incitent est néfaste. Émerge alors un paradoxe, car d’autres sources contemporaines d’Aulu-Gelle exaltent la capacité de l’Empire à réunir des richesses de tous les territoires dominés par Rome. Aelius Aristide, en effet, s’émerveille de l’importance des flux de produits alimentaires qui convergent par mer vers l’Italie(35).
Néanmoins, dans les sources latines, en particulier chez Pline l’Ancien, on discerne une valorisation des produits italiens, du fait de leurs qualités, par rapport à ceux d’autres régions du monde romain. Cette contradiction, par rapport aux auteurs qui célèbrent les importations vers Rome de produits de tout le monde connu, s’explique par des enjeux idéologiques différents. À l’époque antonine, chez des auteurs de la Seconde Sophistique tels qu’Aelius Aristide, l’arrivée importante à Rome de denrées alimentaires lointaines et exotiques est un signe d’universalisme. En revanche, chez Pline l’Ancien ou chez Aulu-Gelle, les produits étrangers incarnent la mollitia et la luxuria: ils incitent à la dépense inutile et sont contraires à la virtus.
Au sujet de la nourriture et de la médecine, Pline s’inscrit dans la pensée de Caton l’Ancien, notamment par la volonté de résister aux influences étrangères et de préserver l’identité italienne et romaine(36): les nourritures énumérées par Aulu-Gelle apparaissent comme une forme de contamination par l’étranger. À l’inverse, manger des nourritures d’Italie peut apparaître comme une forme de rempart de la romanité et de l’italianité. Toutefois, à l’époque de Pline, ce combat est avant tout moral, alors qu’au temps de Caton, il était politique. Le cas du blé illustre bien la façon dont Pline, nat. 18, 63, vante les mérites de certaines productions agricoles d’Italie(37):
Il existe plusieurs genres de blés triticum [tritici genera plura] produits par les différentes nations. Mais quant à moi, je n’en comparerais aucun à l’italien par la blancheur et le poids, qui le distinguent particulièrement. Les types étrangers ne sauraient se comparer qu’à celui des régions montagneuses d’Italie; parmi eux, celui de Béotie tient le premier rang, puis vient celui de Sicile […]. […] ensuite il y eut aussi celui d’Égypte (trad. Schmitt 2013, 845)
Pline s’appuie sur des critères objectifs pour justifier la place des céréales italiennes, notamment leur couleur et leur poids. Ces détails ne sont pas insignifiants puisqu’ils revêtent, diététiquement parlant, une utilité: ils indiquent les propriétés de la nourriture consommée, par exemple l’importance de son apport nutritif. De même, la mention des collines italiennes renvoie au paysage et à leur dimension culturelle; elles constituent un marqueur d’identité et participent à la construction d’un imaginaire autour des terroirs de la péninsule. D’un point de vue médical, la topographie et l’exposition au soleil et au vent sont des paramètres importants qui exercent une influence notable sur les propriétés de la plante:
En ce qui concerne le terrain, le blé de colline est aussi plus substantiel que le blé de plaine; le poisson qui a grandi au milieu des rochers est plus léger que celui qui est né sur le sable, et ce dernier plus léger que le poisson de vase. Voilà pourquoi les mêmes espèces sont plus lourdes selon qu’elles proviennent d’étang, de lac ou de rivière, et pourquoi le poisson de haute mer est plus léger que celui qui a vécu sur les bas-fonds. On peut dire aussi que tout animal sauvage est plus léger que le même à l’état domestique, et tout ce qui est né sous un climat humide plus léger que sous un climat sec.(38)
Les collines italiennes sont donc les garantes d’une alimentation saine, puisque le blé est à la base de la ration du plus grand nombre. Ce déterminisme fait que, pour les mentalités romaines, les aliments offerts par les terres de la péninsule sont nécessairement meilleurs, leur consommation induit des enjeux diététiques et idéologiques. L’Histoire naturelle donne d’autres exemples de nourritures de la péninsule pour souligner leur supériorité. Pline juge ainsi que les câpres italiennes sont moins nocives que celles d’outre-mer(39), tandis que les fromages des Gaules sont dépréciés en raison de leur goût(40). Les vins font l’objet d’une attention particulière, notamment en raison de leur fonction médicinale essentielle(41):
Mais, au passage, il me vient à l’esprit que, s’il y a dans le monde entier environ quatre-vingts crus célèbres qu’on peut à juste titre considérer comme des vins, les deux tiers viennent d’Italie, et qu’en outre celle-ci l’emporte de loin sur tous les autres pays. Et de là, si l’on poursuit plus loin l’examen, on se rend compte qu’ils n’ont pas été en faveur dès l’origine, mais que leur renommée a commencé après l’an 600 de Rome.(42)
Cette classification œnologique vise à vanter les mérites des vins italiens au détriment des grands crus grecs, pourtant considérés comme les meilleurs du Bassin méditerranéen. Certains vins étrangers sont mêmes présentés comme étant nocifs pour le corps, puisque, par exemple, le vin d’Éphèse provoque des maux de tête(43). C’est pour cette raison que dans la classification des vins élaborée par Pline selon leur qualité, les vins italiens figurent parmi les premiers. Cette louange des vins d’Italie doit être comprise comme la manifestation de l’attachement à l’identité italienne qu’ils véhiculent. Leur origine géographique justifie leur qualité diététique puisque Pline estime que les vins campaniens sont les plus légers(44). Certaines régions italiennes apparaissent alors comme saines grâce aux nourritures qu’elles offrent et aux conditions naturelles qui les caractérisent. Telle est la Campanie, dont la réputation proverbiale marque profondément les représentations des Romains:
Comment évoquer la seule côte de la fertile Campanie, pleine d’un agrément et d’une heureuse opulence qui témoignent à l’évidence que la nature s’est plu dans ce lieu unique à accomplir son œuvre? Ajouter toute cette vitalité saine et perpétuelle, ce caractère si tempéré du climat, ces plaines si fertiles, ces collines si bien exposées, ces pâturages si salubres, ces bois si ombragés, ces forêts aux variétés si généreuses, tous ces souffles qui descendent des montagnes, cette si grande fertilité en grain, en vignes et en oliviers, cette toison si épaisse des brebis, tous ces lacs, toute cette richesse en cours d’eau et en sources qui l’arrosent tout entière, toutes ces mers, ces ports, cette terre qui ouvre son sein de toutes parts au commerce et qui, comme pour aller aider les mortels, brûle de s’avancer elle-même dans les mers!(45)
La fertilité des terres campaniennes, le climat tempéré, l’exposition des collines et la diversité des productions s’accordent parfaitement avec les enseignements de la diététique. Ces caractéristiques ne peuvent que rendre les produits bons et sains selon les critères définis par les médecins. L’emploi de salubritas pour caractériser les pâturages renvoie clairement au domaine de la médecine, ce terme désigne ce qui est bon pour le corps et correspond bien aux conceptions déterministes de l’époque. Les différents aliments végétaux énumérés par Pline sont la base du régime méditerranéen et garantissent une ration alimentaire équilibrée, tandis que la viande et le poisson apportent un complément bénéfique. Néanmoins, l’identité romaine ne se marque pas uniquement par la qualité diététique des produits choisis; elle dépend aussi de la façon de les consommer et de l’importance de la frugalité.
La saine frugalitas, un vecteur de romanité
La frugalitas constitue une valeur essentielle quand on veut se conformer à l’idéal de la romanité(46). Parmi les nourritures consommées, les fruges apparaissent comme les meilleures à la fois pour le corps et pour les vertus qu’elles véhiculent(47). Le deuxième livre des Satires d’Horace consiste pour une grande partie en une véritable louange de la frugalité. Cette dernière suppose un régime alimentaire où le choix des aliments, les mélanges entre les types de mets, les quantités servies sont modérés et raisonnés:
Écoute maintenant quels grands avantages un genre de vie frugal apporte avec lui. Avant tout, ta santé sera bonne. À quel point la diversité des mets nuit à l’homme, tu peux le croire en te rappelant cette nourriture simple que tu as prise un jour et qui a passé si facilement; mais, à peine auras-tu mêlé les viandes rôties et les viandes bouillies, les coquillages et les grives, les douces saveurs se tourneront en bile et la visqueuse pituite mettra la révolution dans ton estomac. Tu vois comme chacun se lève pâle d’un repas où l’on ne savait que choisir? Que dis-je? Un corps chargé des excès de la veille alourdit l’âme avec lui et rive au sol cette parcelle du souffle divin. Mais cet autre, lorsque, s’étant restauré plus vite qu’il ne faut de mots pour le dire, il a livré ses membres au sommeil, se lève dispos pour les tâches prescrites.(48)
Nature morte aux poissons et aux canards (détail du poisson ici), mosaïque trouvée à Pompéi dans la maison de la fontaine, aujourd’hui au Musée archéologique de Naples.
Les plaisirs de la table et la gourmandise, excitée par les apprêts des cuisiniers, constituent une menace pour le corps et éloignent de la dignité de l’homme romain. Les viandes, les poissons, les sauces et les aromates mal digérés sont la cause de maladies qui traduisent un dérèglement sanitaire et moral(49). Les préparations de ce type sont largement liées aux pratiques gastronomiques issues du monde grec et qui se sont introduites à Rome à partir du IIe siècle av. J.-C. avec le développement du métier de cuisinier en Italie(50). Ce modèle de haute cuisine, source de corruption des mœurs, s’inscrit en opposition avec une cuisine simple, reposant sur l’utilisation de produits issus de l’environnement proche, préparés de façon simple selon des recettes et des techniques pouvant apparaître comme archaïques à l’élite raffinée:
Ils étaient exempts de ces fléaux les hommes d’autrefois que les délices n’avaient pas amollis et qui n’avaient qu’eux-mêmes pour maîtres et serviteurs. Ils s’endurcissaient le corps à la peine, au vrai travail, se dépensant à la course, à la chasse, au labour. Le repas qui les attendait était de ceux que l’appétit seul fait trouver bons.(51)
Les aliments issus des végétaux comme les céréales, les légumes et les légumineuses doivent donc être privilégiés puisqu’ils nourrissent le corps et lui sont utiles, comme l’expliquent les auteurs médicaux et encyclopédiques(52). Ce sont aussi ceux qui sont le plus liés au paysan et à l’alimentation du Romain des origines de la République. Cet idéal qui, dans les représentations collectives, est perpétué dans les campagnes italiennes, concerne autant le simple paysan que le soldat, le magistrat ou le prince lui-même, pour qui l’accomplissement du devoir est soutenu par la diète.
La figure du paysan italien est idéalisée et exaltée par les sources, surtout entre la fin de la République et le début du Haut-Empire. Il porte dans son mode de vie les idéaux de l’Âge d’or et des premiers Romains. Le poème du Moretum de l’Appendix Vergiliana dresse un long portrait détaillé d’un paysan et des vertus de son quotidien. Son alimentation repose sur les productions de son lopin de terre, qui le soutiennent dans l’effort qu’il doit fournir chaque jour pour cultiver sa terre. L’idéalisation de la nourriture des campagnes constitue un motif récurrent dans les textes littéraires, par exemple avec le personnage d’Ofellus chez Horace, qui ne se nourrit que de légumes et de jambon fumé(53), ou bien Bassus chez Martial(54). Pline l’Ancien donne l’exemple du médecin romain Antonius Castor qui vécut au Ier siècle et dont la longévité exemplaire tint essentiellement à la consommation des plantes de son potager:
[…] il nous a été donné de les examiner toutes grâce à la science d’Antonius Castor, qui était la plus grande autorité de notre époque dans ce domaine; nous avons visité son petit jardin où il en cultivait de très nombreuses, alors qu’il avait dépassé cent ans sans avoir souffert d’aucune maladie et sans que l’âge eût ébranlé sa mémoire ou sa vigueur. Et l’on ne trouvera rien que l’Antiquité ait admiré plus que cette science des plantes.(55)
La longévité est souvent mentionnée par les textes médicaux et encyclopédiques pour justifier la qualité d’un régime alimentaire. Pline en fait état pour expliquer que les sophistications de la médecine grecque sont vaines, car la seule consommation de produits de sa propriété –ici celle d’un Romain attaché à la terre– suffit à garantir une existence longue et exempte de maladies, sur le même modèle que les principes énoncés par Caton dans le De agricultura. Cette simplicité du régime garantit la robustesse du corps tout en affirmant une identité par le lien avec le terroir.
La simplicité du bol alimentaire doit aussi être celle du soldat romain, car elle est garante, au-delà de la bonne santé, de la discipline(56). C’est pour cette raison que certains empereurs accordent une attention particulière à l’alimentation des militaires et cherchent parfois à éliminer toute forme de luxe qui ne laisse pas d’être nuisible. Lors de son inspection des troupes de Germanie, Hadrien adopte l’alimentation de la troupe, c’est-à-dire du lard, du fromage et de l’eau vinaigrée, des produits qui suffisent à nourrir le corps et traduisent une forme de frugalité(57). De même, Pescennius Niger refuse à ses hommes toute autre boisson que de l’eau, alors que ces derniers réclamaient du vin(58). La frugalité du régime est donc supposée créer un sentiment d’identification aux valeurs de l’armée romaine, dont elle accroît l’efficacité.
Pour montrer l’exemple, l’empereur lui-même doit conformer son alimentation aux exigences de la morale romaine et faire en sorte que son corps soit préservé des maladies. La capacité du prince à maîtriser son corps et son appétit traduit son aptitude à mener les affaires de l’Empire. De façon stéréotypée, Suétone et l’Histoire Auguste insistent sur le régime sain et frugal adopté par les bons princes, dont les meilleurs exemples sont Auguste et Sévère Alexandre(59). Ces empereurs n’accordent que peu d’importance aux plaisirs de la table pour se consacrer pleinement à leurs fonctions. Ils sont ainsi le paroxysme du modèle du citoyen au corps sain, tel Auguste, exemple à suivre pour ses successeurs:
[…] il était fort sobre et de goûts presque vulgaires. Ce qu’il préférait, c’était le pain de ménage, les petits poissons, le fromage de vache pressé à la main, et les figues fraîches, de cette espèce qui donne deux fois l’an; il mangeait même avant le dîner, à toute heure et en tout lieu, suivant les exigences de son estomac. Il dit lui-même dans une de ses lettres: «En voiture, nous avons goûté avec du pain et des dattes»; dans une autre: «Pendant que ma litière me ramenait de la galerie chez moi, j’ai mangé une once de pain et quelques grains d’un raisin dur»; ailleurs encore: «Mon cher Tibère, même un Juif, le jour du Sabbat, n’observe pas aussi rigoureusement le jeûne que je l’ai fait aujourd’hui, car c’est seulement au bain, passé la première heure de la nuit, que j’ai mangé deux bouchées, avant que l’on se mît à me frictionner.» Cet appétit capricieux l’obligeait quelquefois à dîner tout seul, soit avant soit après un banquet, alors qu’il ne prenait rien au cours du repas. Il était également très sobre de vin, par nature. […] Pour se désaltérer, il prenait un morceau de pain trempé d’eau fraîche, une tranche de concombre, un pied de petite laitue, ou bien un fruit très juteux, récemment cueilli ou conservé.(60)
Tous les mets consommés par Auguste sont considérés comme sains par la diététique, car il ne suivait que son appétit et non la gourmandise. Il se tient éloigné des fastes des banquets puisqu’il mange en litière, se garantissant le temps nécessaire pour prendre soin des affaires de l’État. La nourriture consommée est essentiellement végétale, en petite quantité, tandis que le jeûne permet de purger le corps et d’éliminer les humeurs mauvaises, conformément aux préceptes des médecins.
Le corps sain du bon prince participe ainsi à l’ensemble de ses qualités morales et physiques, tandis que les empereurs jugés mauvais par l’historiographie sénatoriale mangent de façon déréglée, comme Claude, ridiculisé par Suétone puisqu’il est incapable de contrôler son estomac(61). Dans l’histoire de Rome, certaines figures comme cet empereur ou le général de l’époque républicaine Lucullus illustrent bien l’éloignement de la norme engendré par des pratiques alimentaires corrompues par le luxe(62). En effet, Lucullus, incapable de maîtriser sa gourmandise, se voit contraint de se soumettre à l’autorité d’un esclave pour mesurer sa consommation alimentaire dans sa vieillesse(63). Il s’inscrit à l’opposé de héros comme Cincinnatus ou Dentatus, qui demeurent attachés à la terre et à ses produits. Des personnages comme Claude ou Lucullus sont bien évidemment romains par la citoyenneté, mais le manque de mesure dans les quantités consommées et la quête de nourritures conduisant à la mollitia sont des atteintes aux vertus inhérentes à l’identité de l’homme romain(64). De fait, dans l’Apocoloquintose, Sénèque présente Claude comme un Gaulois et non comme un Romain, donc comme un Barbare indigne(65). Évidemment, il convient de tenir compte du parti pris d’auteurs tels que Sénèque et Pline l’Ancien, dont les portraits caricaturaux masquent les mérites de ces personnages. Pour Sénèque, manger sain est une manière de ne pas s’exposer à des maladies nécessitant une médecine sophistiquée. Celui qui est capable de contrôler son appétit à table n’est pas soumis à son corps et peut ainsi s’affranchir de la tutelle du médecin. Cet idéal d’autonomie et de sobriété correspond bien à celui de l’homme romain. L’individu maître de lui-même est capable de veiller sur sa santé, notamment en consommant des nourritures simples et digestes(66). Cette idée est au cœur de la médecine présentée par Celse:
L’homme en bonne santé, qui est à la fois bien portant et maître de sa conduite, ne doit nullement s’astreindre à des règles; il n’a besoin ni du médecin, ni du masseur-médecin. Ce qu’il lui faut, c’est de la variété dans sa façon de vivre: être tantôt à la campagne, tantôt en ville, et plus souvent aux champs; naviguer, chasser, prendre parfois du repos, mais plus fréquemment de l’exercice; car l’inaction alanguit le corps, l’effort l’affermit, la première hâte la vieillesse, l’autre prolonge la jeunesse.(67)
Les choix alimentaires apparaissent donc comme intimement liés au mode de vie en vertu des principes de la diététique. Ils traduisent le souci de soi, du corps et de la santé, mais aussi la volonté de se conformer à des normes morales et culturelles. La morale stoïcienne, en particulier à l’époque impériale, relaie les principes de la diététique en accordant une attention soutenue à la frugalité et à la modération des plaisirs. Sénèque explique qu’un régime alimentaire sain garantit à la fois la vertu et l’éloignement des maladies, lesquelles se sont multipliées à cause de l’amour de la bonne chère(68). De même, Plutarque fait référence à l’enseignement du philosophe Cratès, selon qui l’excès de nourriture peut être associé à l’origine de la tyrannie et du désordre(69). Par ailleurs, comme le souligne M. Foucault, la diététique, dans la pensée antique, s’adressait autant à l’âme qu’au corps(70). Le respect des normes diététiques constitue donc pour l’individu une manière d’affirmer sa valeur morale, car tout l’enjeu est de savoir se détacher des plaisirs pour se consacrer aux choses de l’esprit et aux affaires de la cité.
De ce fait, les choix alimentaires sont étroitement liés à l’identité de l’individu, morale et culturelle. Manger sain en se conformant aux préceptes diététiques pour préserver son corps et sa santé participe donc en partie à l’élaboration d’une romanité, puisque les valeurs inhérentes au régime correspondent à celles défendues par les mentalités romaines. Le corps de l’homme romain est défini par la discipline des plaisirs, en même temps que la dimension symbolique des nourritures des terroirs italiens renforce le sentiment d’identification aux valeurs romaines: les produits alimentaires de la péninsule sont un vecteur de la construction identitaire. Ils sont perçus comme meilleurs au point de vue du goût, mais aussi pour leur valeur culturelle. Il existe sans aucun doute un décalage entre le discours et les pratiques. Néanmoins, les textes témoignent de l’importance de la nourriture comme facteur d’identité dans l’Antiquité, de la même manière que les pratiques alimentaires contemporaines sont façonnées par la mondialisation.
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Notes
1 Sénèque, epist. 95, 15-19. 2 Toutefois, Sénèque prend ses distances avec la diététique hippocratique, laquelle, selon lui, est trop permissive vis-à-vis des plaisirs : voir Courtil 2018a. 3 Sénèque, dial. 12, 10. 4 On trouvera des indications sur les relations entre la cuisine et le corps notamment chez Plutarque dans les Préceptes de santé ; cf. Romeri 2002, 109-189. 5 Voir Crignon & Lefebvre 2019. 6 Tacite, ann. 3, 55, 1 ; Dubois-Pèlerin 2008. 7 Passet 2016. 8 Bonnefond-Coudry 2004. 9 Grimal 1978, 260. 10 Edelstein 1987 ; Mazzini 1996. 11 Boudon-Millot 2019. 12 Hippocrate, Régime, I, 2, 1-3. 13 Galien, Des bons et des mauvais sucs, 2, 1 14 Edelstein 1987, 308 ; Gourevitch 1974. 15 André 2006, 17-58. 16 C’est une idée héritée de la pensée platonicienne : Platon, République, III, 404e-407e. 17 Plutarque, Préceptes de santé, 12. 18 Passet 2012. 19 Cicéron, off. 2, 86 (trad. Mercier 2014, 287, 289). 20 Sur les exempla, voir David & Berlioz 1980 ; Langlands 2018 ; Dupont 1996, 202-203 ; sur les exempla dans le domaine de la médecine, voir Nicoud 2012 ; Gourevitch 2006. 21 Cicéron, Cato 56. 22 Ps. Aurelius Victor, vir. ill. 33, 7. 23 Gourevitch 1974, 329 ; Courtil 2018a. 24 Sénèque, dial. 12, 10, 7. 25 Caton, agr. 156 ; Robert 2002. 26 Pétrone, 119, 33-36. 27 Pline l’Ancien, nat. 9, 174. 28 Pline l’Ancien, nat. 22, 99. 29 Roman 2008. 30 Cicéron, rep. 2, 7-8 (trad. Bréguet 1980, 10-11). 31 Dalby 2000. 32 Hippocrate, Régime, II, 56, 4. 33 Aulu-Gelle, 6, 16, 5-7 (trad. Marache 1978, 69). 34 Pétrone, 93, 2 ; 119, 33-36. 35 Aelius Aristide, Éloge de Rome, 10-13. 36 Passet 2016. De la même manière, Caton l’Ancien interdit à son fils de recourir aux soins de médecins étrangers : Pline l’Ancien, nat. 29, 14 ; André 2006, 34. 37 On peut rappeler aussi l’exemple des câpres italiennes, moins nocives que les autres ; cf. nat. 20, 165. 38 Celse, De la médecine, 2, 18, 9-10 (trad. Serbat 1995, 104). 39 Pline l’Ancien, nat. 20, 165. 40 Pline l’Ancien, nat. 11, 241. 41 Jouanna & Villard 2002, 105-200 ; et, plus précisément, sur le vin italien, Boudon-Millot 2002. 42 Pline l’Ancien, nat. 14, 87 (trad. Schmitt 2013, 663 sq.). 43 Pline l’Ancien, nat. 14, 75 ; sur les vins italiens, cf. nat. 14, 61-70 ; 23, 33-36. 44 Pline l’Ancien, nat. 23, 45. 45 Pline l’Ancien, nat. 3, 40-41 (trad. Schmitt 2013, 152). 46 Beer 2010, 101-121 ; Passet 2011 ; Nadeau 2012. 47 La Lettre à Ménécée d’Épicure constitue un véritable manifeste de la frugalité : cf. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, X, 130-131. 48 Horace, sat. 2, 2, 70-81 (trad. Villeneuve 1932, 145). 49 Plutarque, Préceptes de santé, 7 ; Sénèque, epist. 95, 15 ; 95, 18-19. 50 Tilloi-d’Ambrosi 2017, 57-62. 51 Sénèque, epist. 95, 18 (trad. Noblot 1962, 93 retouchée). 52 Sur l’utilité des plantes alimentaires pour le corps : Galien, Sur les facultés des aliments, I, 2 ; Pline l’Ancien, nat. 7, 191. 53 Horace, sat. 2, 2, 117. 54 Martial, 3, 47, 5-14. 55 Pline l’Ancien, nat. 25, 9 (Schmitt 2013, 1187). 56 Sur l’alimentation des militaires, voir Davies 1971. 57 Histoire Auguste, Hadr. 10, 2 ; sur l’attitude d’Hadrien face aux manifestations du luxe dans les camps, cf. ibid. 10, 4. 58 Histoire Auguste, Pesc. 7, 7-8. 59 Sur le régime alimentaire de Sévère Alexandre, cf. Histoire Auguste, Alex. 51, 5 ; 61, 2 ; Gaillard-Seux 2006. 60 Suétone, Aug. 76-77 (trad. Ailloud 1931, 125 sq.). 61 Suétone, Claud. 33, 1. 62 Le Bohec 2019, 78-81. 63 Pline l’Ancien, nat. 28, 56. 64 Roman 2008. Les champignons dont raffole Claude manifestent sa mollesse : cf. Suétone, Claud. 44, 2. 65 Sénèque, Apocol. 5, 2-6, 1. 66 Sénèque, epist. 95 ; Gourevitch 1974, 343 sq. 67 Celse, De la médecine, I, 1, 1 (trad. Serbat 1995, 23). 68 Sénèque, epist. 95 ; Courtil 2018b. 69 Plutarque, Préceptes de santé, 7. 70 Foucault 1984, 121 : « Alors que les médicaments ou les opérations agissent sur le corps qui les subit, le régime s’adresse à l’âme, et lui inculque des principes ».
Enseignante de français et de langues anciennes, membre du comité de l’association Nunc et chroniqueuse pour des sites d’associations antiquisantes, Julie Wojciechowski publie Sous le soleil de Pompéi à La Vie des Classiques, le label pédagogique des Belles Lettres. Une découverte du latin doublée d’une immersion dans la vie quotidienne antique.
Nunc.ch: Quels objectifs vises-tu à travers la rédaction de ce cahier?
J.W.: Il me tenait à cœur de montrer une langue vivace, pour ne pas dire vivante, celle de ses habitants. Celle qui a servi à commander un repas dans une taverne, à soutenir un allié politique, à encourager son gladiateur favori, à draguer, à s’insulter de noms d’oiseaux…
En côtoyant Lucius, un passant amateur de thermes, Sabina, la servante du Poète tragique, Salvius, un mordu de gladiature, Julia Felix, une femme d’affaires, un magister et d’autres personnages librement inspirés d’habitants de Pompéi, on devient le héros de ce parcours dans la ville. Et pour mieux appréhender leur quotidien, j’ai dessiné des objets, des monuments, des graffitis, des fresques. Aussi souhaitais-je donner à voir au lecteur ce qu’on ne peut pas forcément voir sur site, puisque certaines œuvres se trouvent au Musée de Naples et que les murs sont à reconstruire par l’imagination.
J’ai tenté une approche complète, par tous des sens: d’après les anecdotes rapportées par les auteurs latins, on entend les voisins du maître d’école qui regrettent de ne pas pouvoir faire la grasse matinée, les bruits truculents des épilations et autres activités dans les thermes et des joueurs irréconciliables dans la taverne, on appréhende de nouvelles saveurs comme celle du célèbre garum et l’on tente de reproduire des recettes antiques chez soi, on manipule la monnaie et les chiffres.
En se laissant porter par ce parcours dans les rues de Pompéi –et en jouant, on partage une tranche de vie et l’on cerne un peu mieux l’esprit et même l’humour de ces hommes et ces femmes qui ont vécu avant nous.
A qui s’adresse-t-il?
J.W. : Autant aux curieux qui n’ont jamais fait de latin qu’aux nostalgiques qui veulent s’y remettre, mais aussi aux familles. Comme pour Chez les dieux de l’Olympe (paru en 2024), j’imagine un ouvrage qui a sa place au milieu du foyer: les plus jeunes peuvent colorier les fresques ou jouer aux jeux romains avec des noix, pendant que les plus grands déchiffrent les graffitis électoraux. Les témoignages de lecteurs, qui m’ont rapporté comment le cahier avait permis de créer du lien autour de la découverte culturelle et des moments de partage en famille, m’ont particulièrement émue. J’ai aussi eu des retours de collègues qui utilisent les cahiers de vacances en classe pour varier les approches du cours de grec pour le premier, de latin pour cet opus, aussi pour préparer leur voyage scolaire!
Pourquoi avoir choisi Pompéi?
J.W. : Pompéi, c’est un instantané de la vie romaine, une vie figée dans le temps. J’avais envie de faire fouler les rues de la ville au lecteur et de créer un parcours de réalité «augmentée» grâce à la reconstitution, à l’imagination aussi! Paradoxalement, c’est aussi un cimetière… Mais ici, c’est la vie que j’ai choisi de montrer, on est du côté des vivants.
Et Pompéi fascine: tout le monde connaît l’histoire de l’éruption du Vésuve. C’est une source qui semble inépuisable, des trésors restent à découvrir, c’est d’ailleurs sur cette note que je conclus l’ouvrage (peut-être une suite?).
On a un peu l’impression que le cahier pourrait se décliner comme «une semaine à Pompéi». Juste ?
J.W. : Exactement! Chaque chapitre correspond à une journée de la semaine, de Saturni dies à Veneris dies, et chaque journée explore un aspect différent de la ville. On commence par l’arrivée au forum un jour de marché – le samedi à Pompéi, on passe par les thermes, la taverne, la caserne des gladiateurs… C’est un véritable parcours ludique qui suit la logique d’un séjour touristique, mais en l’an 70 de notre ère. Tout un programme de vacances!
La vie quotidienne est très présente dans ce cahier, notamment tout ce qui concerne l’alimentation. Pour toi, c’est une manière de rendre cette matière plus attractive?
J.W. : Les lecteurs de Nunc.ch le savent bien, autour de la nourriture cristallise tout un ensemble de domaines et de questionnements. Quels sont les lieux de restaurations? Les habitudes culinaires, l’organisation des repas et des journées sont-elles les mêmes aujourd’hui?
Et puis, nous sommes tous concernés par la nourriture: c’est un point d’entrée universel dans une culture, n’est-ce pas?
C’est toujours plus motivant de découvrir en contexte. Autour de la table, on parle, on joue, on se chamaille, on partage… C’est ainsi qu’énormément de mots latins sont rencontrés tout au long du cahier, un peu plus de 400.
D’ailleurs, un latiniste pourrait parfaitement lire ce cahier en zappant tous les exercices et il aurait appris plein de choses. Au-delà de la langue latine, tu souhaites faire connaître une culture ancestrale?
J.W. : C’est vrai que l’originalité de ce cahier est qu’il suit un scénario, c’est une courte histoire, un concentré de civilisation, dans le temps et dans l’espace. J’ai pris soin d’introduire tous les chapitres et tous les jeux: c’est le fil directeur. J’ai ajouté quasiment systématiquement des encadrés «Le saviez-vous?» qui apportent des précisions, des anecdotes ou des éléments d’étymologie – parce qu’il ne faut pas oublier que l’intérêt de côtoyer les langues anciennes est aussi de mieux connaître notre langue!
Comment faire pour se le procurer ?
J.W. :Sous le soleil de Pompéi est disponible en librairie depuis le 6 juin. On peut aussi le commander directement sur le site des Belles Lettres ou chez tous les libraires en ligne. J’espère qu’il ravira les lecteurs de Nunc.ch.
D’autres articles du blog de l’association Nunc est bibendum
Rouleau imprimé, Cronica cronicarum. Paris, François Regnault et Jacques Ferrebouc pour Jean I Petit, 1521 – Vélin 55 x 531 cm. BnF, Réserve des livres rares, Rés. Vélins-15 et 16
À une époque où certains se demandent pourquoi il faut encore lire les textes de l’Antiquité, il ne me semble pas inutile de rappeler pourquoi il est encore possible de les lire. En effet, si rien ne s’interpose entre l’auteur contemporain et son livre, si le texte est celui que l’auteur a définitivement écrit, exception faite des fautes d’impression ou autres coquilles, des siècles séparent les éditions contemporaines du texte écrit par ces auteurs qui vivaient bien avant notre ère. Comment est-il donc possible de lire encore les textes de l’Antiquité aujourd’hui?
Un changement… de taille
Le premier événement majeur pour la transmission des textes de l’Antiquité se produit entre le IIe et le IVe siècle de notre ère : le rouleau est abandonné au profit du codex, livre qui a à peu près l’apparence qu’on lui connaît aujourd’hui. Il est beaucoup moins volumineux que le rouleau, donc plus facile à manipuler –
Le Banquet de Platon devait tenir sur un rouleau de 7 m ! – et pouvait contenir davantage de texte. Voici ce qu’écrit à ce sujet le poète Martial dans ses Épigrammes (I, 2, 1-4):
«Toi qui souhaites avoir partout avec toi mes petits livres et qui les veux comme compagnons pour un long voyage, achète ceux que le parchemin condense en de courtes pages. Réserve ta bibliothèque aux gros livres, moi je tiens dans une seule main.»
C’est entre le IXe et le Xe siècle qu’on trouve le deuxième filtre majeur par lequel la littérature classique est passée: il s’agit de la translittération, c’est-à-dire le passage de l’onciale (graphie créée à partir de la majuscule) à la minuscule. L’onciale, même si elle était d’un excellent effet, était si grande qu’une page ne pouvait contenir que peu de texte. Quand la matière première se fit plus rare, on adopta pour le livre l’écriture utilisée pour les lettres, documents, rapports, à savoir la minuscule qui présentait, en outre, l’avantage de pouvoir être écrite très vite, contrairement à l’onciale, longue à tracer.
Cette dernière fut progressivement abandonnée et, à la fin du Xe siècle, elle n’était plus utilisée que pour des ouvrages liturgiques particuliers ou pour le début des livres ou des chapitres.
En translittérant, le copiste faisait parfois des erreurs et, en de nombreux endroits, on trouve dans tous les manuscrits existants les mêmes fautes, qui semblent provenir d’une source unique: on admet donc qu’on ne faisait qu’une translittération d’un livre en onciale, mis ensuite au rancart, de sorte que le témoin en minuscule devenait la source de toutes les autres copies.
La transmission de certains textes ne tient qu’à un fil: si certains auteurs étaient si solidement ancrés dans la tradition littéraire et scolaire que leur survie ne faisait plus aucun doute (c’est le cas notamment de Virgile, Horace, Juvénal, Cicéron, Salluste, Pline l’Ancien, etc.), d’autres au contraire ne nous sont parvenus que de façon extraordinaire. C’est le cas, par exemple, du manuscrit du Ve siècle de la cinquième décade de l’historien latin Tite-Live qui parvint jusqu’au XVIᵉ siècle sans avoir même été copié.
Au XIIIe siècle, le patrimoine classique connaît de nouvelles avanies: on abandonne la fréquentation des Anciens pour des manuels plus pratiques qui n’en conservent que des extraits ou des exempla. Puis, avec la chute de Constantinople, la tradition philologique passe aux mains des humanistes italiens.
C’est l’époque de la redécouverte de la culture classique. L’érudit de la fin de la Renaissance avait accès à presque autant d’œuvres grecques et latines que nous aujourd’hui. Les traductions (du grec en latin, et du grec et du latin vers les langues nationales) avaient mis une bonne partie de la littérature antique à portée du grand public.
Depuis la fin du XVIIe siècle, rares sont les découvertes d’un texte ancien inconnu. Néanmoins au XIXe siècle une nouvelle série de découvertes s’amorça quand on comprit que des textes classiques étaient encore dissimulés dans l’écriture inférieure des palimpsestes. Du grec palin (de nouveau) et psao (gratter), ce terme désigne « ce qu’on gratte pour écrire de nouveau ». Ce sont donc des manuscrits dont l’original a été lavé pour faire place à une œuvre plus demandée. On découvrit ainsi sous le commentaire de Saint Augustin sur les psaumes le De Republica de Cicéron qu’on croyait définitivement perdu!
Palimpseste du De Republica de Cicéron (IVᵉ siècle et VII–VIIIᵉ siècle). MS. Vat. Lat. 5757, Biblioteca vaticana, Author provided
Des copies médiévales aux éditions imprimées d’aujourd’hui
Comment passe-t-on des textes copiés et recopiés dans des manuscrits par les savants du Moyen Âge et de la Renaissance aux textes qui se trouvent sur les rayons de nos bibliothèques? C’est là qu’intervient le travail de l’éditeur.
Éditer, c’est retrouver une tradition, c’est essayer de remonter de nos documents à l’original dont on est séparé par des intermédiaires plus ou moins nombreux, parfois perdus ou fragmentaires. Cette attitude « scientifique » du philologue est assez récente puisqu’il faut attendre le XIXe siècle pour voir apparaître, grâce à Lachmann, la critique des textes, c’est-à-dire la reconstitution des témoins perdus et le classement comparé des variantes. Il s’agit de reconstruire un texte ancien à partir de l’étude comparative de l’ensemble de la tradition manuscrite par laquelle il nous est parvenu.
Malheureusement, on ne peut jamais remonter à l’original, mais au terme d’une recherche qui s’apparente un peu à une enquête, on est en mesure de reconstituer ce qu’on estime être le texte original. Cette reconstitution se présente sous la forme d’un schéma qu’on appelle stemma, sorte de tableau généalogique des manuscrits sources d’une même œuvre. On distingue deux cas de figure quand on cherche à remonter à l’original d’un texte : ou bien il est possible de consulter les manuscrits qui contiennent l’œuvre de l’auteur (transmission directe), ou bien les manuscrits sont perdus et il faut aller à la pêche aux fragments disséminés çà et là (transmission indirecte).
À titre d’illustration, examinons pour terminer le travail de l’éditeur du texte de Tite-Live : il a pour tâche de consulter tous les manuscrits de l’auteur qui sont parvenus jusqu’à nous afin d’établir le texte qu’il estime le plus juste. Voici un manuscrit de Tite-Live (l. XXIII) du Ve siècle (planche XI), conservé à la BNF sous la cote MS. lat. 5730 (fol. 77v), et voici, en regard, le texte édité aux Belles Lettres (2003).
Manuscrit de Tite-Live (l. XXIII) du Vᵉ siècle. MS. lat. 5730 (fol. 77v), BnF, Author provided
Comme l’indiquent les crochets droits, l’éditeur de Tite-Live, Paul Jal, ne conserve pas le premier mot Haec qu’on trouve pourtant dans le manuscrit.
Et comme l’indiquent les crochets pointus, Paul Jal ajoute le mot castraque qu’on ne trouve pas dans le manuscrit ; il suit en cela la conjecture de l’éditeur Valla (c’est ce qu’il note en bas de page dans ce qu’on appelle un apparat critique).
Le travail du philologue est donc le dernier maillon dans la longue chaîne de la transmission des textes antiques jusqu’à nous. Le défi qu’il doit relever aujourd’hui se situe dans le passage de l’imprimé au numérique. Les avantages d’une édition numérique sont nombreux : non seulement le texte lui-même peut être enrichi de commentaires, traductions multiples, annotations grammaticales, métriques, etc. mais, grâce à l’encodage TEI.xml (la Text Encoding Initiative a pour objet de fournir des recommandations pour la création et la gestion sous forme numérique de tout type de données créées et utilisées par les chercheurs en sciences humaines, comme les sources historiques, les manuscrits, les documents d’archives, les inscriptions anciennes, etc.), le texte et son apparat peuvent être transformés en une base de données complète consultable par le lecteur en fonction de ses besoins.
Christian-Georges Schwentzel, Université de Lorraine, pour The Conversation
Scènes marquantes du film Caligula, sorti dans une version reconstituée en 2024, les orgies semblent être au cœur de l’exercice du pouvoir à Rome au Ier siècle. Qu’en était-il réellement ?
Sorti en salles en 1979, le film Caligula raconte le court règne de cet empereur, devenu le maître incontesté du monde romain à l’âge de 25 ans, en 37 apr. J.-C., et assassiné moins de quatre ans plus tard par sa garde rapprochée. Surtout connu par le témoignage de l’historien latin Suétone, son règne excessif marqua profondément l’histoire de Rome. Caligula est devenu, dans notre imaginaire, le prototype même du tyran fou, débauché et sanguinaire.
Le « Caligula » hybride de 1979
En 1976, Bob Guccione, le très riche fondateur du magazine érotique Penthouse, décide de financer la production d’un film à gros budget consacré au règne de Caligula. Le scénario est confié à l’écrivain réputé du moment, Gore Vidal, tandis que Tinto Brass est chargé de la réalisation dans des studios à Rome. Des acteurs renommés sont recrutés : Malcolm Mc Dowell, la tête d’affiche d’Orange Mécanique, dans le rôle-titre, Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) et Helen Mirren (Le Meilleur des mondes possible).
Rapidement, de profonds désaccords éclatent lors de la réalisation du film. Tinto Brass modifie le scénario initial de Gore Vidal qui lui semble accorder trop d’importance aux relations homosexuelles de Caligula. Bob Guccione est, quant à lui, mécontent de l’érotisme exubérant mis en scène par Tinto Brass, dans un style qui rappelle le Satyricon de Fellini et ne correspond pas, selon lui, aux attentes du public américain. Il fait alors filmer de nouvelles scènes, exhibant des «mannequins de charme» de Penthouse, en fait des actrices pornographiques, afin de mieux répondre aux stéréotypes sexuels promus par son magazine.
Le résultat est une œuvre hybride et sans unité, finalement reniée à la fois par Gore Vidal et par Tinto Brass. N’ayant pas eu le droit de monter lui-même le film, celui-ci refuse d’en être présenté comme le réalisateur.
Une nouvelle version dépouillée des ajouts de Guccione
En 2023, le film originel fait l’objet d’une reconstitution à partir des seules scènes tournées à Rome par Tinto Brass. Thomas Negovan, maître d’œuvre de ce projet, a pu exhumer 90 heures de bobines, conservées dans les réserves de la société Penthouse Films. Il les restaure avant de les monter, offrant ainsi au public une nouvelle version du film, dépouillée de tous les ajouts postérieurs.
Le résultat est une œuvre monumentale de presque trois heures, à la fois somptueuse et d’une rare violence, qui nous plonge dans un tourbillon vertigineux où sexe et politique, tyrannie et orgie ne cessent de s’entremêler. Débarrassé des scènes pornographiques pour lecteurs de Penthouse, le film de 2024 se révèle, en fin de compte, encore plus violent que la version de Guccione, car son fil conducteur exclusif devient dès lors la dérive du pouvoir absolu, sa totale monstruosité et ses crimes abominables. Caligula. The Ultimate Cut n’accorde presque aucun répit au spectateur, toujours plus sidéré et étouffé par le déferlement d’une cruauté sans cesse renouvelée.
La seule véritable pause dans le récit nous montre un moment de bonheur de Caligula, cajolé, au cours d’une langoureuse scène de triolisme, par les deux femmes de sa vie: sa sœur Drusilla, incarnée par Teresa Ann Savoy, et son épouse Caesonia, interprétée par Helen Mirren. Toujours si angoissante et pesante par ailleurs, la musique d’accompagnement, elle aussi reconstituée par Negovan, s’envole alors en d’exceptionnels élans aériens.
Bande-annonce de Caligula. The Ultimate Cut.
Le témoignage biaisé de Suétone
Le film se base principalement sur les Vies des douze Césars de Suétone. L’ouvrage a été écrit au début du IIe siècle apr. J.-C., à l’époque des empereurs de la dynastie des Antonins qui représentaient un modèle de bon gouvernement. C’est une source biaisée car, pour mieux faire l’éloge des empereurs de son époque, Trajan et Hadrien, Suétone avait tout intérêt à exagérer les vices et les crimes prêtés à ses prédécesseurs de la famille des Julio-Claudiens qui avaient régné sur l’Empire romain, de la mort d’Auguste, en 14 apr. J.-C., à celle de Néron, en 68.
Le film Caligula présente donc, par rapport à la réalité historique, les mêmes problèmes que l’œuvre de Suétone dont il s’inspire. Pour autant, et même si l’on veut bien croire que l’auteur latin ait caricaturé les faits, la tyrannie exercée par Caligula ne fait aucun doute. Elle est largement confirmée par d’autres auteurs antiques, comme Flavius Josèphe et Dion Cassius. Mais revenons aux faits évoqués par Suétone et adaptés à l’écran, parfois avec quelques anecdotes supplémentaires.
Le monstre solitaire de Capri
Dans la première partie du film, Caligula débarque sur l’île de Capri où s’est retiré le vieil empereur Tibère, interprété par Peter O’Toole. Celui-ci, désireux de mener une vie de débauche loin de Rome, s’y est installé à l’abri des regards. Dans son antre, transformé en bordel géant, on le voit nager en compagnie de ses esclaves sexuels, qu’il appelle ses «petits poissons». Puis il déambule, sans grande conviction, entre les différents étages d’un théâtre pornographique où une faune d’actrices et d’acteurs recrutés par ses soins est chargée d’entretenir sa libido chancelante.
Dans sa discussion désabusée avec Caligula, il explique le malentendu dont il se dit victime: il n’a jamais voulu devenir empereur, mais il n’a pas eu le choix, car il serait mort assassiné si un autre que lui avait pris le pouvoir. C’était donc une question de vie ou mort. Cependant il ne tire aucun bonheur, ni de son pouvoir absolu ni de la foule d’esclaves qui le servent et le caressent.
L’invention de l’orgie politique
Après la mort de Tibère, Caligula, devenu empereur, organise à son tour des orgies, mais d’un genre radicalement nouveau. Les festins spéciaux promus par le jeune maître de l’empire ne se tiennent plus en cachette, dans un lieu reculé: ils ont pour cadre Rome et, plus précisément, la demeure de l’empereur sur la colline du Palatin. L’orgie acquiert une dimension publique; elle se déroule, si ce n’est aux yeux, du moins au su de tous. Elle constitue une arme et une stratégie qui permettent à l’empereur d’affirmer son pouvoir sans limite.
Caligula se souvient de la leçon de Tibère à Capri: «Le Sénat est l’ennemi naturel de n’importe quel César.» Les orgies du Palatin donnent à l’empereur l’occasion d’humilier les sénateurs qu’il considère comme de potentiels opposants.
Il entend aussi mettre fin à une fiction du régime impérial, instauré par Auguste, qui voulait que l’empereur partage son pouvoir avec le Sénat. En réalité, la République romaine était morte et ce partage n’était qu’un faux-semblant, destiné à gommer un peu la nature profondément monarchique du nouveau régime. Contrairement à Auguste, Caligula fait le choix d’assumer une autocratie totalement décomplexée.
Des hypocrites et des moutons
Image extraite de la bande annonce de 2024.
Parfaitement conscient de son pouvoir sans limite, le jeune empereur exige que les sénateurs reconnaissent qu’il est un dieu vivant. Puis il les oblige à bêler comme des animaux. Lors d’un banquet, ses convives sont contraints de ramper à ses pieds. Alors que tous s’exécutent, l’empereur constate: «Je suis entouré d’hypocrites et de moutons.»
Puis il ouvre un bordel dans son palais pour y prostituer les femmes et les filles des sénateurs. Toutes ces extravagances, qu’elles soient réelles ou non, ne sont pas dénuées de logique politique. Caligula a toujours eu pour priorité de ridiculiser et d’humilier les membres de l’aristocratie sénatoriale qu’il traitait comme des esclaves.
Dans la même logique, l’empereur en vient à proclamer consul son cheval Incitatus. «Je choisirai comme consul le plus noble des Romains», annonce-t-il dans le film, avant de désigner sa monture. Puis, entendant péter son cheval, il renchérit: «Incitatus, dit-il, vient de faire son allocution au Sénat!» À l’époque impériale, la charge de consul était devenue purement honorifique. Caligula fait voler en éclat cette fiction politique: les consuls ne servent plus à rien et un cheval peut très bien jouer ce rôle.
L’obscénité de la tyrannie
«Je peux faire tout ce que j’aime et à n’importe qui», claironne l’empereur, avant d’illustrer cette maxime au cours de la scène sans nul doute la plus violente du film. Caligula, qui s’est invité au mariage d’un couple de riches Romains, viole la jeune mariée, encore vierge, sous le regard de son époux, avant de sodomiser l’époux sous le regard de la mariée.
Le film reconstitué par Negovan nous offre un plaidoyer aussi extrême que flamboyant contre la folie inhérente à toute forme de pouvoir autocratique. C’est une œuvre dérangeante dans la mesure où elle ne met pas seulement en cause le tyran lui-même, mais aussi celles et ceux qui se soumettent, par crainte, lâcheté ou intérêt personnel. L’obscénité du film, souvent décriée dans ses versions précédentes, ne réside plus tant dans les scènes d’orgies sexuelles que dans la soumission politique de toute une société, prisonnière de son tyran.
Avec le vin et le garum, le poivre est l’ingrédient vedette d’Apicius. Le cuisinier romain l’utilise à toutes les sauces. Il n’hésite pas à le prescrire pour la cuisson, puis à recommander d’en saupoudrer à nouveau le plat avant de servir. Sur les 500 recettes présentes dans le De re coquinaria –le livre d’Apicius–, les trois quarts comprennent du poivre.
Ces petites baies séchées et piquantes étaient adorées des Romains. Pourtant, il s’agissait d’un produit de grand luxe, donc très cher.
Au premier siècle, le naturaliste Pline l’ancien relevait ce succès, mais s’en étonnait aussi[1]:
«[le poivre long] se vend quinze deniers la livre; le blanc, sept deniers; le noir, quatre deniers. Il est étonnant que l’usage de cette substance ait pris tant de faveur. En effet, dans les substances dont on use, c’est tantôt la suavité, tantôt l’apparence qui séduisent. Le poivre n’a rien de ce qui recommande un fruit ou une baie; il ne plaît que par son amertume, et par une amertume qu’on va chercher en Inde. Qui le premier en essaya dans ses aliments? Ou qui fut celui qui ne se contenta pas de la faim pour assaisonnement? Le poivre et le gingembre sont sauvages dans les contrées où ils croissent, et cependant nous les achetons au poids, comme l’or ou l’argent.»
La livre romaine équivalait à 324 grammes. Et, sous le règne de Tibère, un ouvrier non spécialisé gagnait 1 denier par jour en travaillant de l’aube à midi. Bref, le travailleur en question ne devait pas manger épicé souvent…
Ce qui explique ce prix exorbitant? L’épice ne pousse pas dans les prairies italiques, mais en Inde. Deux espèces y étaient cultivées depuis des millénaires. Sur la côte sud-ouest, le poivre noir (piper nigrum) qui, contrairement à son nom, peut aussi être blanc, rouge ou vert. Plus au nord, le poivre long (piper longum).
C’est ce dernier, plus piquant, qui avait la faveur des Romains. Il ne reste sur nos tables que le premier, le piper longum ayant été supplanté par l’arrivée des différentes variétés de piment, originaires du continent américain.
D’Inde, le poivre s’est diffusé chez les peuples voisins, puis de loin en loin en suivant les routes commerciales. On le retrouve en Egypte ancienne… notamment bourré dans les narines de la momie de Ramsès II (mort en 1213 avant notre ère). Le poivre est aussi connu des Grecs, dès le 5e siècle avant notre ère au moins. Ils l’utilisent en médecine pour ses propriétés antiseptiques, notamment pour soigner les affections oculaires… Ils l’utilisent évidemment aussi en cuisine. On le grignote pour attiser la soif. On ajoute les grains au vin pour l’aromatiser.
Les Grecs n’ignorent pas l’origine indienne du poivre: si l’épice parvient jusqu’à eux, c’est donc qu’elle a nécessairement transité par les terres de l’ennemi héréditaire perse. Le poète Antiphane s’en amuse et suggère de traiter en espion tout importateur de poivre à Athènes![2]
Avec la domination romaine sur le monde méditerranéen, la popularité et le commerce du poivre et des autres épices indiennes font un bond prodigieux.
Au début de notre ère, Strabon, géographe de langue grecque, écrivait que Rome envoyait chaque année 120 navires s’approvisionner en Inde. Les bateaux remontaient la mer Rouge, puis la cargaison transitait par Alexandrie avant de gagner l’Europe. Ainsi, le goût pour les baies piquantes s’est répandu dans toute la romanité, jusqu’en Grande-Bretagne romaine. Alors, bien sûr, des commerçants malhonnêtes ont essayé d’arnaquer les consommateurs: «On falsifie le poivre avec des baies de genévrier qui en contractent merveilleusement l’âcreté.», explique Pline[3]. «On le falsifie aussi, pour le poids, de plusieurs manières», ajoute-t-il, mais sans donner l’astuce.
Quelques siècles plus tard, lorsque le monde romain se disloque, le poivre garde son attrait et sa valeur. Selon une légende ancienne, Alaric le Wisigoth a exigé en 410 un tribut fabuleux pour lever le siège de Rome: des tonnes d’or et d’argent, de la soie et des peaux précieuses, mais également… une grande quantité de poivre.
[1] Pline, Histoire naturelle, livre 12, XIV, 28/29: Emitur in libras XV, album VII, nigrum IIII. Usum eius adeo placuisse mirum est; in aliis quippe suavitas cepit, in aliis species invitavit: huic nec pomi nec bacae commendatio est aliqua. sola placere amaritudine, et hanc in Indos peti! Quis ille primus experiri cibis voluit aut cui in appetenda aviditate esurire non fuit satis? Utrumque silvestre gentibus suis est et tamen pondere emitur ut aurum vel argentum.
[2] Les propos du poète Antiphane (4e siècle avant notre ère) sont rapportés par Athénée de Naucratis (2e siècle avant notre ère).
[3] Pline, Histoire naturelle, livre 12, XIV, 29: Adulteratur iunipiri bacis mire vim trahentibus; in pondere quidem multis modis.
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Un homme râpant du fromage, Figurine béotienne en terre cuite, 5e siècle avant notre ère. Musée de Thèbes.
En Occident, le fromage est incontournable. Suisse, France et Italie, par exemple, en comptent plusieurs centaines de variétés. L’importance de cet aliment ne date pas d’hier. Les historiens conviennent généralement que la maîtrise de la technique fromagère remonte au néolithique ancien, soit plus de 5000 ans avant notre ère, et qu’elle suit de près la domestication des ruminants laitiers : brebis, chèvres, vaches, bufflonnes, chamelles…
Dans le monde grec et romain, l’art fromager a pris une telle importance que les auteurs en font un critère de différenciation culturelle. Ainsi, selon le géographe grec Strabon (1er siècle avant notre ère) ou le naturaliste romain Pline (1er siècle de notre ère), la consommation du lait cru, du yaourt ou du beurre caractérise le barbare, alors que le grec ou le romain déguste des tommes raffinées. Cela ne tient pas, bien sûr, parce que l’on consommait aussi du lait dans l’orbite gréco-romaine, notamment dans les campagnes, mais également parce que les Celtes maîtrisaient également la fabrication du fromage, comme le démontre l’archéologie. Par exemple, en 2021, une étude a pu démontrer que la population de l’âge du Fer sur le site de Hallstatt (Autriche actuelle) consommait du fromage à pâte persillée (un «bleu»), variété de fromage d’ailleurs inconnue dans le monde méditerranéen.
Présure et sperme, même fonction
Ce qui fait le fromage, c’est la transformation du lait par l’ajout de présure qui le fait coaguler, permettant de séparer le caillé solide du petit-lait. Pour les auteurs antiques, ce processus est aussi providentiel que la fabrication des enfants. «La menstrue de la femme est la matière de l’enfant, comme le lait est celle du fromage, la fécondation se faisant par une semence mâle qui est le sperme dans un cas et la présure dans l’autre», explique Dominique Frère.[1]
Une fois le caillé obtenu, la mise en forme commence (c’est le mot latin forma qui a donné «fromage»). Trois auteurs antiques nous renseignent sur la fabrication du fromage romain : Columelle et Pline au 1er siècle et Palladius au 4e. Des informations sont aussi compilées dans un texte byzantin un peu plus tardif, les Géoponiques, daté du 7e siècle.[2] Ces textes décrivent tous les étapes qui constituent encore aujourd’hui le processus de fabrication fromagère : moulage, égouttage, aromatisation, salage, lavage… Culturellement, le romain n’apprécie pas la pourriture et valorise les aliments mous, ainsi, c’est naturellement le fromage frais qui est le plus apprécié. On ne trouve dans les textes ni fromages à la «croute fleurie», ni de «pâte persillée» (contrairement au monde celtique, comme on l’a vu plus haut). Mais cela ne veut pas dire que ces types de fromages sont inconnus: l’objectif d’un agronome comme Columelle n’est pas de répertorier tous les savoir-faire, mais d’indiquer pratiquement le procédé le plus «efficient», comme nous dirions aujourd’hui.
Mozza es-tu là (chez Columelle)?
Columelle toutefois, fait une digression intéressante, laquelle va enfin justifier le titre de cet article. Voici son texte:
On connaît partout la manière de faire le fromage que nous appelons pressé à la main (manu pressum). Quand le lait commence à se coaguler dans le vase à traire, et qu’il est tiède encore, on le divise par tranches, on le plonge dans l’eau bouillante, et on lui donne à la main une figure quelconque, ou bien on le presse dans des moules de buis. Rendu ferme par la saumure, il n’est pas d’une saveur désagréable quand on l’a coloré à la fumée, soit du bois de pommier, soit du chaume.[3]
Des faisselles en vannerie emplies de fromage blanc, Pompéi (temple d’Isis). Museo Archeologico Nazionale, Naples.
Le procédé décrit de façon remarquablement semblable celui de la célébrissime mozzarella, fromage traditionnellement fabriqué dans une région d’Italie qui s’étire du Latium aux Pouilles. Dans les deux cas, le caillé est découpé, plongé dans l’eau bouillante, formé en boules, conservé dans la saumure.
Certes, le fromage décrit par Columelle n’est pas précisément la mozzarella, ne serait-ce que parce que cette appellation issue de l’italien mozzare (trancher) n’apparaît qu’au 16e siècle, mentionné pour la première fois en 1570 par Bartolomeo Scappi, cuisinier à la cour papale.
Autre dissonance, la mozzarella était à l’origine produite essentiellement à partir de lait de bufflones, dont la présence est attestée en Campanie dès le 12e siècle. Mais l’arrivée de ces animaux originaires d’Inde fait débat. Selon une théorie, ils auraient été introduits dans le sud de l’Italie par les Normands, depuis la Sicile, amenés par les Arabes. Une autre théorie avance que les buffles sont arrivés en Italie via les Phéniciens depuis l’Inde, ce qui rendrait possible un usage antique du lait de bufflones, mais n’est attesté ni par les textes ni par l’archéologie…
Même si le texte de Columelle ne décrit pas la mozzarella contemporaine, il témoigne de la remarquable permanence des savoir-faire agricoles et artisanaux, qui traversent les âges alors que les empires se créent et se disloquent.
[1] Dominique Frère, Fromages antiques, à la recherche des fromages disparus, Presses universitaires de Rennes (PUR), Rennes, 2024, p. 37.
L’analogie est déjà présente chez Aristote (Génération des animaux, I, XIV, 729a):
«C’est le mâle qui apporte la forme et le principe du mouvement; la femelle apporte le corps et la matière, de même que, dans la coagulation du lait, c’est le lait qui est le corps, tandis que c’est le petit lait, la présure, qui a le principe coagulant. C’est là aussi la même action que produit ce que le mâle apporte, en se divisant, dans la femelle.»
ἐπειδὴ τὸ μὲν ἄρρεν παρέχεται τό τε εἶδος καὶ τὴν ἀρχὴν τῆς κινήσεως τὸ δὲ θῆλυ τὸ σῶμα καὶ τὴν ὕλην, οἷον ἐν τῇ τοῦ γάλακτος πήξει τὸ μὲν σῶμα τὸ γάλα ἐστίν, ὁ δὲ ὀπὸς ἢ ἡ πυετία τὸ τὴν ἀρχὴν ἔχον τὴν συνιστᾶσαν, οὕτω τὸ ἀπὸ τοῦ ἄρρενος ἐν τῷ θήλει μεριζόμενον.
[3] Columelle, Traité d’agronomie, VII, 8, 7: Illa vero notissima est ratio faciundi casei, quem dicimus manu pressum: namque is paulum gelatus in mulctra, dum est tepefactus, rescinditur, et fervente aqua perfusus, vel manu figuratur, vel buxeis formis exprimitur. Est etiam non ingrati saporis muria praeduratus, atque ita malinis lignis, vel culmi fumo coloratus.
Stèle Peruzzi (dite d’Antella ou de Varlungo), fin du 6ᵉ –début du 5ᵉ s. av. J.-C., Villa Corsini a Castello, Florence (photo Wikimedia).
Deux passions chères à Nunc est bibendum –le repas et le jeu– se rencontrent sur une pierre vieille de vingt-cinq siècles: la stèle Peruzzi, aujourd’hui conservée à la Villa Corsini a Castello, près de Florence.
Datée de la fin du 6ᵉ ou du début du 5ᵉ siècle avant notre ère, cette stèle funéraire en pierre grise d’arkose provient de Varlungo, à l’est de la capitale toscane. Elle appartient à la série dite des stèles fiesolanes, monuments funéraires caractéristiques de l’aristocratie étrusque de Fiesole. Sur sa surface trapézoïdale se déploient deux scènes sculptées où s’expriment la culture et les valeurs d’une société raffinée, hiérarchisée, profondément attachée au plaisir de bien vivre.
Le banquet: hiérarchie et convivialité
Dans la partie supérieure, un banquet: deux hommes, allongés sur une klinè, lèvent leurs coupes, servis par un échanson debout.
Le vin, la convivialité et la hiérarchie sociale s’y confondent, car boire ensemble, c’est plus que partager un repas: c’est affirmer son rang, célébrer l’appartenance à une élite et perpétuer un art de vivre où le vin est aussi symbole de maîtrise et de mesure.
Ce type de scène est fréquent dans l’art funéraire étrusque: il renvoie au symposion, le banquet grec adopté et adapté par les aristocraties étrusques, qui y voyaient l’expression de leur prestige, de leur culture et de leur appartenance à un cercle d’hommes libres.
Le dernier coup du joueur
En dessous, un jeu de société: deux jeunes gens assis face à face, séparés par une table à trois pieds sur laquelle repose une tablette.
L’un d’eux tend la main –pour lancer un dé? Prendre un pion? Le geste demeure énigmatique.
Selon Petra Amann, archéologue et historienne de l’art étrusque, il s’agit de la seule scène connue de jeu dans l’ensemble des stèles fiesolanes, un corpus d’environ trente monuments retrouvés dans la région de Fiesole, au nord-est de Florence.
Le personnage barbu, légèrement plus grand, représenterait sans doute le défunt lui-même, opposé à un adversaire ou compagnon de jeu.
Ce face-à-face figé devient plus qu’un simple divertissement: une métaphore du rang, de la maîtrise et du destin.
Dans la culture étrusque, le jeu n’était pas un passe-temps anodin, mais un signe de distinction, un exercice de stratégie et de mesure, où la chance devait toujours être tenue sous contrôle.
Ici, la partie semble suspendue, comme si le joueur, au seuil de la mort, jouait son dernier coup contre le sort.
Taillées dans l’arkose grise locale, ces stèles fiesolanes présentent presque toujours deux registres superposés: banquets, cortèges, conversations –autant de fragments sculptés de la vie idéale des élites masculines.
L’idéal aristocratique étrusque
Ces deux images, l’une du banquet, l’autre du jeu, condensent un même idéal: jouer, banqueter, se mesurer dans le plaisir autant que dans la pensée.
Chez les Étrusques, ces gestes n’étaient pas de simples divertissements: ils exprimaient un statut, une éducation, une culture du loisir noble où la mesure, la stratégie et la parole définissaient le prestige.
Sources et références
Petra Amann, Le pietre fiesolane: repertorio iconografico e strutture sociali, in Cippi, Stele, Statue–Stele e Semata. Testimonianze in Etruria, nel mondo italico ed in Magna Grecia dalla prima Età del ferro fino all’Ellenismo, éd. S. Steingräber, Pisa, ETS, 2018, p. 63–79.
Avec le vin et le garum, le poivre est l’ingrédient vedette d’Apicius. Le cuisinier romain l’utilise à toutes les sauces. Il n’hésite pas à le prescrire pour la cuisson, puis à recommander d’en saupoudrer à nouveau le plat avant de servir. Sur les 500 recettes présentes dans le De re coquinaria –le livre d’Apicius–, les trois quarts comprennent du poivre.
Ces petites baies séchées et piquantes étaient adorées des Romains. Pourtant, il s’agissait d’un produit de grand luxe, donc très cher.
Au premier siècle, le naturaliste Pline l’ancien relevait ce succès, mais s’en étonnait aussi[1]:
«[le poivre long] se vend quinze deniers la livre; le blanc, sept deniers; le noir, quatre deniers. Il est étonnant que l’usage de cette substance ait pris tant de faveur. En effet, dans les substances dont on use, c’est tantôt la suavité, tantôt l’apparence qui séduisent. Le poivre n’a rien de ce qui recommande un fruit ou une baie; il ne plaît que par son amertume, et par une amertume qu’on va chercher en Inde. Qui le premier en essaya dans ses aliments? Ou qui fut celui qui ne se contenta pas de la faim pour assaisonnement? Le poivre et le gingembre sont sauvages dans les contrées où ils croissent, et cependant nous les achetons au poids, comme l’or ou l’argent.»
La livre romaine équivalait à 324 grammes. Et, sous le règne de Tibère, un ouvrier non spécialisé gagnait 1 denier par jour en travaillant de l’aube à midi. Bref, le travailleur en question ne devait pas manger épicé souvent…
Ce qui explique ce prix exorbitant? L’épice ne pousse pas dans les prairies italiques, mais en Inde. Deux espèces y étaient cultivées depuis des millénaires. Sur la côte sud-ouest, le poivre noir (piper nigrum) qui, contrairement à son nom, peut aussi être blanc, rouge ou vert. Plus au nord, le poivre long (piper longum).
C’est ce dernier, plus piquant, qui avait la faveur des Romains. Il ne reste sur nos tables que le premier, le piper longum ayant été supplanté par l’arrivée des différentes variétés de piment, originaires du continent américain.
D’Inde, le poivre s’est diffusé chez les peuples voisins, puis de loin en loin en suivant les routes commerciales. On le retrouve en Egypte ancienne… notamment bourré dans les narines de la momie de Ramsès II (mort en 1213 avant notre ère). Le poivre est aussi connu des Grecs, dès le 5e siècle avant notre ère au moins. Ils l’utilisent en médecine pour ses propriétés antiseptiques, notamment pour soigner les affections oculaires… Ils l’utilisent évidemment aussi en cuisine. On le grignote pour attiser la soif. On ajoute les grains au vin pour l’aromatiser.
Les Grecs n’ignorent pas l’origine indienne du poivre: si l’épice parvient jusqu’à eux, c’est donc qu’elle a nécessairement transité par les terres de l’ennemi héréditaire perse. Le poète Antiphane s’en amuse et suggère de traiter en espion tout importateur de poivre à Athènes![2]
Avec la domination romaine sur le monde méditerranéen, la popularité et le commerce du poivre et des autres épices indiennes font un bond prodigieux.
Au début de notre ère, Strabon, géographe de langue grecque, écrivait que Rome envoyait chaque année 120 navires s’approvisionner en Inde. Les bateaux remontaient la mer Rouge, puis la cargaison transitait par Alexandrie avant de gagner l’Europe. Ainsi, le goût pour les baies piquantes s’est répandu dans toute la romanité, jusqu’en Grande-Bretagne romaine. Alors, bien sûr, des commerçants malhonnêtes ont essayé d’arnaquer les consommateurs: «On falsifie le poivre avec des baies de genévrier qui en contractent merveilleusement l’âcreté.», explique Pline[3]. «On le falsifie aussi, pour le poids, de plusieurs manières», ajoute-t-il, mais sans donner l’astuce.
Quelques siècles plus tard, lorsque le monde romain se disloque, le poivre garde son attrait et sa valeur. Selon une légende ancienne, Alaric le Wisigoth a exigé en 410 un tribut fabuleux pour lever le siège de Rome: des tonnes d’or et d’argent, de la soie et des peaux précieuses, mais également… une grande quantité de poivre.
[1] Pline, Histoire naturelle, livre 12, XIV, 28/29: Emitur in libras XV, album VII, nigrum IIII. Usum eius adeo placuisse mirum est; in aliis quippe suavitas cepit, in aliis species invitavit: huic nec pomi nec bacae commendatio est aliqua. sola placere amaritudine, et hanc in Indos peti! Quis ille primus experiri cibis voluit aut cui in appetenda aviditate esurire non fuit satis? Utrumque silvestre gentibus suis est et tamen pondere emitur ut aurum vel argentum.
[2] Les propos du poète Antiphane (4e siècle avant notre ère) sont rapportés par Athénée de Naucratis (2e siècle avant notre ère).
[3] Pline, Histoire naturelle, livre 12, XIV, 29: Adulteratur iunipiri bacis mire vim trahentibus; in pondere quidem multis modis.
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L’historien Dimitri Tilloi d’Ambrosi est spécialiste de l’alimentation romaine. Dans son dernier ouvrage qui vient de paraître, il ausculte les liens intimes entre la cuisine et la santé dans la Rome antique. Interview.
Nunc est bibendum: Parler de diététique pour l’époque romaine, n’est-ce pas anachronique? Est-ce que votre analyse ne cède pas à la mode?
Dimitri Tilloi d’Ambrosi: Le terme de diététique peut paraître effectivement particulièrement moderne tant il est au cœur des préoccupations médicales contemporaines. Toutefois, il faut comprendre que dans le monde gréco-romain la diététique revêt un sens plus large, elle est une branche à part entière de la médecine qui concerne certes l’alimentation, mais aussi les exercices physiques, les bains, les massages, en somme tout ce qui peut exercer une influence sur l’équilibre du corps et s’inscrit dans une hygiène de vie complète.
Vous écrivez que l’alimentation est un objet d’histoire totale, que, dans l’assiette, se mêlent des enjeux sociaux, culturels, économiques, philosophiques, religieux, médicaux, politiques… Vraiment?
L’histoire de l’alimentation ne consiste pas simplement à dresser la liste des mets au quotidien, mais l’analyse historique doit comprendre comment l’alimentation est révélatrice des structures et des représentations sociales, économiques et culturelles. En cela, elle est véritablement une fenêtre ouverte sur les mentalités et finalement permet de mieux comprendre qui sont les Romains. L’alimentation est aussi présente dans de très nombreuses sources, et l’on peut l’étudier sur le plan économique, médical, politique ou même religieux avec les sacrifices, par exemple.
Pouvez-vous nous expliquer l’étymologie et la dualité du terme «régime»?
Le terme «régime» vient du latin regimen, plus qu’un simple régime alimentaire, il peut aussi désigner la conduite d’un navire ou de l’État, et par extension le régime est aussi donc l’art de bien diriger sa vie.
Le régime romain était-il vraiment sain? Le porc était très présent dans l’alimentation et celui-ci n’a pas aujourd’hui l’image d’un aliment bon pour la santé.
L’idée d’un régime sain doit être comprise à l’aune des critères et des conceptions de la médecine hippocratique et galénique, qui ne sont pas les nôtres. Si, par exemple, le porc est sain, c’est avant tout pour ses qualités nutritives et ses effets bénéfiques sur le corps, sa chair est également particulièrement digeste ce qui importe grandement dans la médecine antique, puisque l’équilibre des humeurs en dépend.
La frontière entre alimentation et médecine était ténue, pourquoi?
Les aliments et les boissons sont, pour le médecin, avant tout un moyen de se nourrir, de conserver la santé ou de la corriger. La nourriture est donc un moyen parmi d’autres par lequel le médecin peut agir sur le corps et notamment sur l’équilibre humoral, au même titre qu’il le ferait par l’administration de remèdes ou la pratique d’une saignée, par exemple. Il n’est pas anachronique de considérer l’aliment comme un «alicament», c’est-à-dire un aliment fonctionnel.
Chorège et acteurs, mosaïque romaine provenant de la Maison du Poète tragique à Pompéi (Photo Wikimédia).
Vous signalez que la comédie grecque moquait des cuisiniers et médecins. Pourtant, dans le monde romain, ces activités étaient souvent exercées par des Grecs. Comment l’expliquer?
Les comédies de Plaute à l’époque républicaine raillent souvent cuisiniers et médecins pour leurs travers, reprenant aussi des stéréotypes de la comédie grecque. Ils sont présentés comme fourbes et peu dignes de confiance. Il faut aussi comprendre qu’avec les conquêtes menées par Rome dans l’Orient hellénistique, de nombreux esclaves affluent à Rome, parmi lesquels des représentants de ces deux professions qui ne sont pas très valorisées sur le plan social. Il faut aussi rappeler que l’art gastronomique et encore plus l’art médical à Rome résultent dans une très large mesure de transferts culturels depuis le monde grec.
La théorie des humeurs, qu’il s’agit d’équilibrer, n’a pas de validité scientifique… Diriez-vous cependant que les préceptes romains sont toujours valables?
La médecine moderne invalide évidemment les théories humorales. Néanmoins, parmi les préceptes du médecin hippocratique ou galénique, la question de la mesure, de la diversité du régime, d’une hygiène de vie bien réglée, notamment avec les exercices physiques, la valorisation d’une nourriture végétale, peuvent constituer des préceptes toujours pertinents pour aujourd’hui.
Dans la description des effets des aliments par les anciens, il est souvent question de « serrer » ou « desserrer le ventre ». Qu’est-ce que cela signifie?
Les textes médicaux, surtout ceux de Galien pour l’époque romaine, portent une attention toute particulière aux effets produits par les aliments et boissons sur le ventre puisque l’on considère que l’équilibre humoral repose sur la bonne digestion. Les aliments cuisent une seconde fois dans l’estomac selon la théorie de la coction, avant de se disséminer dans l’organisme. Or, les aliments peuvent aider au fonctionnement du ventre, soit en le resserrant en cas d’évacuations trop importantes… (des diarrhées, en somme…) ou en cas de constipation, par exemple. Il s’agit plus largement de stimuler et de moduler le fonctionnement du ventre. En outre, il faut rappeler aussi que l’hygiène alimentaire est médiocre dans les sociétés anciennes, notamment en raison des nombreux parasites à la source de troubles intestinaux. On comprend donc mieux l’importance des préceptes qui portent sur le ventre.
Vous qualifiez d’ambiguës les relations entre cuisiniers et médecins, pourquoi?
On pourrait supposer que les plaisirs de la table s’accordent assez mal avec la préservation de la santé, et Galien ne manque pas de condamner certaines pratiques des cuisiniers ou des gourmets. C’est aussi le cas du stoïcien Sénèque qui dresse un sévère réquisitoire contre les sophistications de la cuisine. Pourtant, une analyse fine de l’œuvre de Galien, et c’est un point central du livre, révèle au contraire que le médecin, par ses préceptes, cherche au mieux à encadrer et accompagner les plaisirs de la table de manière à les concilier avec la santé.
Médecin et cuisinier: qui est le plus influent sur l’autre?
Il est difficile d’affirmer lequel est le plus sous influence de l’autre, mais Galien observe très minutieusement les pratiques des cuisiniers et cherche parfois à les corriger. En outre, l’étude de certaines recettes du recueil d’Apicius montre clairement l’intégration de la diététique dans la cuisine. En tout cas, il est certain qu’il y a une influence réciproque, une forme de complémentarité émerge, plus qu’une hiérarchisation stricte.
Est-ce que le goût est important même pour le médecin?
Le goût est au cœur de la cuisine définie par les médecins; celui-ci n’est pas une simple sensation, mais renseigne sur les propriétés de la nourriture. Le goût peut aussi agir sur le corps et revêt un véritable principe actif. C’est le cas notamment de la saveur amère qui peut stimuler la digestion.
Pour les Anciens, le vin est-il aussi un remède?
Le vin trouve de très nombreux usages dans la médecine antique, il peut être bon pour la digestion, le sang, les nerfs ou l’estomac, par exemple. Il est aussi garant d’une bonne longévité. Certains médecins sont même spécialistes dans l’usage du vin pour la santé. Il peut apparaître donc comme un véritable remède.
Comment a évolué la réputation du cuisinier au cours de l’Antiquité romaine?
L’image du cuisinier oscille entre l’éloge et le blâme dans les textes d’époque romaine, mais tout dépend de leur nature. Chez les auteurs de théâtre comique, il peut être moqué et présenté avec méfiance, et chez des moralistes comme Sénèque, il est clairement condamné pour les conséquences de son art sur le corps. En revanche, chez un auteur comme Athénée de Naucratis, le cuisinier est valorisé et présenté comme un artiste, voire comme un savant. Dans les textes, le cuisinier est donc davantage une création littéraire qu’une réalité fidèle. En tout cas, il faut aussi tenir compte de la diversité des cuisiniers, du simple cuisinier de taverne à ceux du palais impérial, il y a un fossé important en termes de connaissances et de compétences.
Détail d’une fresque de Pompéi représentant un médecin pratiquant une intervention chirurgicale sur Enée (photo Wikimédia).
Et celle du médecin?
Là aussi, tout dépend des sources. Chez des auteurs comme Caton et Pline l’Ancien, il peut y avoir une forme de méfiance face aux médecins grecs, notamment car l’on remet sa vie entre les mains d’un étranger contre de l’argent. Pour eux, mieux vaut se soigner à l’aide des produits issus du lopin de terre, par exemple avec du chou pour Caton. En tout cas, Galien, fier de sa profession, tend à placer le médecin sur un piédestal, puisqu’il doit aussi être un philosophe.
Le grec est la langue de la gastronomie et de la diététique, pourquoi?
À Rome, la médecine, comme la gastronomie, relève en grande partie du monde grec, la langue grecque est donc nécessaire, surtout en médecine, pour bien saisir toutes les subtilités de ce savoir, ce qui n’est pas parfois sans poser quelques difficultés pour les locuteurs latins, ce que reconnaissent certains auteurs antiques.
Pourriez-vous commenter cette citation de Plutarque: « c’est dans le corps de celui qui se nourrit que se trouvent les meilleurs assaisonnements »?
Plutarque, qui vante les mérites d’une nourriture simple, se montre perplexe face aux mélanges complexes de nourriture et de produits aromatiques nombreux, qui causent maladie et indigestion. Selon lui, le vinaigre et le sel suffisent à assaisonner la nourriture. Il explique que finalement le corps et ses réactions suffisent à apprécier les saveurs d’une telle nourriture frugale. Il faut aussi ajouter que dans les conceptions antiques, le corps est comme un corps cuisinier au sein duquel les métabolismes contribuent aussi à transformer et assimiler la nourriture.
Fallait-il être riche pour manger sain?
Galien distingue clairement les plus riches de ceux dont les moyens sont limités. Il reconnaît que la diversité de nourritures requise pour le régime le rend plus difficilement accessible aux plus pauvres. En outre, les nécessités du travail et la difficulté à dégager du temps pour soi et pour le soin du corps font que les catégories sociales inférieures sont condamnées à avoir une santé plus défaillante. La mise en pratique rigoureuse et complète du régime tend à s’adresser aux élites. Toutefois, je suggère dans le livre l’idée qu’il existe aussi une forme de diététique populaire.
Suétone rapporte la frugalité de l’empereur Auguste. L’alimentation a donc aussi une portée politique?
Les biographies impériales, telles celles de Suétone ou de l’Histoire Auguste, indiquent clairement que l’alimentation de l’empereur est un sujet éminemment politique. Dans le cas d’Auguste, modèle du bon empereur, la frugalité des repas signifie qu’il accorde peu d’attention aux plaisirs pour se consacrer pleinement aux affaires de l’Empire. À l’inverse, le mauvais empereur est celui qui dévore les richesses de l’Empire.
À la différence de la santé, la religion semble jouer peu de rôle dans l’alimentation, est-ce exact?
Dans le domaine religieux, la nourriture est essentielle pour effectuer les sacrifices et les offrandes. En revanche, il n’y a pas vraiment d’interdits religieux, ils restent très marginaux. Le vin est aussi indispensable pour les libations. Il faut aussi tenir compte des banquets funéraires où le partage des mets unit les vivants autour de la mémoire des morts.
Le régime romain Dimitri Tilloi d’Ambrosi Presses universitaires de France (PUF)
Paris Octobre 2024
Scène de banquet de la « tombe du plongeur » montrant des joueurs de cottabe. Vers 480-470 avant notre ère. Musée archéologique national de Paestum (photo Wikimedia commons).
On ne joue pas avec la nourriture. Mais dans le monde grec, aux alentours du 5e siècle avant notre ère, cette règle de bienséance moderne n’a pas cours. Imaginez: à la fin du banquet, les convives ayant autant bu que philosophé, se lancent dans un jeu d’adresse. A tour de rôle, d’un habile mouvement de poignet, ils font tourner leur coupe de vin pour projeter le résidu de lie vers une cible placée au centre de la pièce. Le premier à atteindre le but gagne des gâteaux et des sucreries ou, mieux, le présage d’un succès amoureux.
Ce jeu, c’est le cottabe (κότταϐος / kóttabos), aussi ancien que le mot qui le désigne, dont l’étymologie, pré-grecque, est obscure. La pratique viendrait des colonies grecques de Sicile, mais est aussi connue des Etrusques. Elle se répand ensuite dans tout le monde grec et devient très populaire à Athènes. De nombreux auteurs la mentionnent, comme Alcée de Mytilène, Anacréon, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane… A l’époque hellénistique ou romaine, des auteurs le mentionnent encore, bien que le jeu soit passé de mode depuis quelques siècles.
Fond d’un kylix, Musée d’art de Seattle (Wikimedia commons).
Le jeu du cottabe est aussi représenté sur la scène du banquet de la tombe dite «du plongeur» à Paestum, colonie grecque de la côte tyrrhénienne, ainsi que sur des vases à figures rouges. On y voit le joueur allongé, tenant sa coupe (généralement une kylix) par une anse du bout des doigts. Le poète Antiphane décrit avec précision le geste:
B: «Montre-moi donc comment il faut prendre ce vase.» A: «Il faut que tu écartes les doigts en les courbant un peu, comme pour jouer de la flûte; que tu verses du vin dans le vase, mais fort peu».[1]
Une libation détournée
Le jeu ne se contente pas de renverser du vin, il bouscule les rites, en particulier celui de la libation. Lors des banquets, la libation marque la fin du repas (δεῖπνον / deĩpnon) et le début de la beuverie (πότος / pótos). Elle consiste à offrir quelques gouttes de vin pur à une divinité pour susciter sa bienveillance.
Le cottabe, lui, vient lorsque l’heure est avancée. Et c’est le résidu du vin, pas le plus agréable à consommer, qui est sacrifié dans un but profane et souvent érotique… Ceci, à un moment de la soirée où seuls les plus résistants sont encore capables d’adresse. D’ailleurs, au fil du temps, Le verbe kottabízô (κοτταϐίζω), «jouer au cottabe», prendra progressivement le sens imagé de vomir. Une projection en représente une autre.
Haut de lampadaire étrusque pour jouer au cottabe. 5e s. av. Cleveland Museum of arts.
Mais quelles sont les règles de ce jeu de fin de fête arrosée? Elles sont innombrables et variables, selon les temps et les lieux. Point commun entre toutes: une cible est visée. Il faut l’atteindre pour gagner. Il s’agit parfois d’une simple coupe. D’autres fois de petites soucoupes (ὀξυϐάφα / oxybápha) flottant dans un récipient rempli d’eau, qu’il s’agira de faire couler. Dans la variante la plus sophistiquée, un petit disque (πλάστιγξ / plástinx) était perché sur un lampadaire de bronze; en tombant sur une statue ou un plateau, à mi-hauteur ou au pied du lampadaire, il faisait un son de cloche annonçant la victoire.
Avant de tirer, le joueur faisait une dédicace à une personne aimée, ou mettait en jeu sa possibilité de réussir en amour. Le résultat du lancer apportait une réponse de bon ou de mauvais augure. On voit ceci notamment sur un psykter[2] sorti de l’atelier du célèbre potier athénien Euphronios vers la fin du 6e siècle avant notre ère[3]. On y voit quatre hétaïres – on dirait aujourd’hui escort-girls – jouer au cottabe. L’une d’elle, Smicra, ponctue son tir d’un «je joue ce coup pour toi, Leagros!», ce dernier personnage étant un archétype de la jeunesse dorée athénienne de l’époque, souvent cité sur les vases.
Des femmes qui jouent?
Comme l’Athènes de l’époque était peut-être le berceau de la démocratie, mais pas celui de l’égalité des genres, les spécialistes ne prennent pas au pied de la lettre la représentation de femmes jouant au cottabe. Ce pourrait être une moquerie.
Les quatre hétaïres du psykter d’Euphronios.
Deux indices appuient cette thèse. Les inscriptions ne sont pas dans le grec parlé à Athènes, mais en dialecte dorique, parlé notamment à Sparte, éternelle ennemie d’Athènes. Les femmes sont étendues sur de simples nattes et non sur des divans, ce qui correspond aussi au stéréotype de la rudesse spartiate. Vu d’Athènes, ces femmes qui boivent et jouent ne pouvaient être que les représentantes d’un peuple pas vraiment civilisé.
[2] Il s’agit d’un vase en céramique utilisé pour rafraichir le vin. Le psykter, rempli de vin, était placé à l’intérieur d’un cratère avec de l’eau froide.
Sous le titre «Balance ton…», Marc Duret a dévoilé l’histoire intime de la balance romaine, lors d’un speed dating avec une œuvre du Musée d’Art et d’Histoire (MAH). Cela s’est passé le 18 avril 2024, lors du 35e afterwork de l’institution genevoise et dans le cadre du Festival Histoire et Cité.
Le carré SATOR, ou carré magique, est un hit antique. Depuis 2000 ans son succès ne s’est pas émoussé. Il déchaîne les passions et excite l’imagination. Et cette tendance n’a fait que croître depuis la fin du 19e siècle, grâce à l’essor de l’archéologie. Exemple le plus récent de cette renommée: le blockbuster Tenet, de Christopher Nolan, sorti en 2020, dont l’intrigue est tissée autour du palindrome.
Mais de quoi s’agit-il? D’un carré comportant cinq mots de cinq lettres et formant un palindrome parfait, c’est-à-dire une expression qui peut se lire dans tous les sens. La phrase latine ainsi formée est la suivante: SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS. Totalement réversible, on peut le constater.
Le sens, en revanche, est moins clair. Sator, c’est le laboureur, le semeur ou métaphoriquement le créateur. Le mot est au nominatif: c’est donc le sujet. Cela se complique avec Arepo, car le mot ne se trouve nulle part dans la littérature latine. Certains commentateurs en ont fait un nom propre, d’autres ont cru distinguer un mot en langue gauloise signifiant «charrue». Tenet est le verbe, «il tient», 3e personne singulier présent du verbe tenere. Opera, c’est l’œuvre, le travail, le soin, qui semble être ici à l’ablatif singulier, indiquant la manière. Quant à rotas, c’est le pluriel de rota, la roue, à l’accusatif, donc utilisé comme complément d’objet.
En français, cela donne donc quelque chose comme «Le laboureur Arepo dirige les roues avec adresse», ou «le Semeur à la charrue tient avec soin les roues». Un sens à la fois banal et obscur. Et de cette obscurité vont naître les usages, puis les interprétations les plus diverses. Mais n’allons pas trop vite.
Dès le haut Moyen âge, on retrouve la formule sur des amulettes aux vertus prétendument magiques, pour aider aux accouchements, guérir de la rage, des morsures de serpents ou autres maux. Le carré SATOR se répand chez les Coptes, pour qui les cinq termes du carré en viennent à désigner chacun des cinq clous de la croix du Christ. En Occident, le graphe apparaît dans une Bible manuscrite datée de 822, puis essaime partout, dans des écrits divers et sur des monuments religieux ou publics.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne pouvait que supposer l’origine antique de la formule. Mais dès 1868, l’affaire s’emballe. A cette date, dans les vestiges de l’antique Corinium romaine, actuelle Cirencester en Grande-Bretagne, les archéologues découvrent un fragment de mur comportant un carré SATOR gravé. Il est entier et remarquablement tracé. Puis les découvertes s’enchaînent: entre 1932 et 1934, on trouve quatre exemplaires dans les fouilles de la colonie romaine de Doura Europos, en Syrie actuelle, puis deux à Pompéi, en 1925 et 1936, un à Aquincum, près de l’actuelle Budapest en Hongrie en 1952, et enfin un à Conimbriga, au Portugal, en 1971[1].
L’inscription découverte dans la grande palestre de Pompéi en 1936.
Preuve était alors faite que le carré SATOR était déjà connu et diffusé dans tout l’Empire romain au début de notre ère. Les découvertes de Pompéi sont remarquables. Il s’agit des plus anciennes traces du carré, dont l’invention remonte donc avant l’éruption du Vésuve en 79 de notre ère. L’une des inscriptions, très endommagée, se situe dans la maison dite de Paquius Proculus[2]. L’autre est entière et même signée, gravée sur le stuc d’un pilier de la grande palestre[3].
Toutes ces découvertes vont doper les tentatives d’interprétation.
Cryptogramme chrétien ou jeu de lettres antique?
D’emblée, notamment en raison de son usage ultérieur, les principaux commentateurs du XXe siècle tiennent pour acquis le fait que le carré SATOR est un cryptogramme chrétien[4]. Autrement dit une marque de reconnaissance des disciples de Jésus entre eux, dans les temps où il ne faisait pas bon apparaître publiquement comme tel. Dans le même registre, on connaît le fameux symbole du poisson (ἰχθύς / ichthús, en grec ancien), dont les lettres forment l’acronyme des mots « Jésus fils de Dieu Sauveur ». le semeur – SATOR– serait donc Dieu ou le Christ. Naturellement, la parabole du «bon grain» vient à l’esprit. On remarque aussi que les deux TENET croisés dessinent une croix; à chaque extrémité se trouve un T, équivalent de la lettre taw hébraïque qui peut avoir la forme d’une croix et qui est, dans la Bible, le signe de Dieu…
En 1926, le prêtre allemand Felix Grosser[5] plante le dernier clou qui étaye cette interprétation : il remarque que les lettres permettent d’écrire en croix PATER NOSTER, encadré par un A et un O, soit les symboles alpha et l’oméga.
A partir de là, l’interprétation chrétienne va être très peu contestée… jusqu’à la publication en 1968 d’un texte du grand historien français Paul Veyne[6].
Statistiques à l’appui, l’auteur démontre que les contraintes pour réaliser un palindrome parfait comme celui du carré SATOR sont telles, qu’elles rendent impossible l’intention d’y cacher en plus une anagramme. Preuve de cette complexité, le fait que l’inventeur du carré ait dû y placer un mot qui n’existe pas, AREPO, comme bouche-trou. Et les lettres utilisées sont nécessairement très courantes en latin, en particulier le A, le O, le E, le R et le T, chacune répétée quatre fois dans le palindrome. Enfin, le carré de cinq lettres marque les limites de l’exercice: on ne connaît pas de palindrome parfait à six lettres[7]. Quant à la croix, elle apparaît inévitablement dès que le carré comporte un nombre impair de cases.
Pour les anagrammes, la logique est inverse, relève Paul Veyne: plus il y a de lettres à disposition et plus elles sont courantes, plus il est facile d’en composer. D’autant si on s’autorise, comme Grosser quelques latitudes. Comme celle de n’utiliser qu’un N, alors qu’il en aurait fallu deux pour écrire deux fois NOSTER, ou de laisser de côté des lettres, en l’occurrence deux A et deux O, pour lesquelles il trouve après coup une utilisation…
Enfin, l’historien montre que PATER NOSTER n’est de loin pas la seule anagramme que l’on peut tirer du carré. Dès le Moyen âge certains s’y sont essayé, trouvant par exemple le très peu chrétien SATAN TER ORO TE OPERA PRAESTO, «Satan, je t’en prie trois fois, agis sur le champ», qui, lui, utilise toutes les lettres.
La démonstration de Veyne n’aura cependant pas refroidi les ardeurs imaginatives. En 2006, une nouvelle théorie est publiée, faisant du carré une marque de reconnaissance non plus des chrétiens, mais des juifs. Son auteur[8] tente d’établir des correspondances entre le carré SATOR et les instructions très précises données par Dieu à Moïse pour construire un autel (Exode 27,1-2):
«Tu feras l’autel en bois d’acacia; de cinq coudées de long et de cinq coudées de large, l’autel sera carré; il aura trois coudées de haut. Tu feras à ses quatre angles des cornes faisant corps avec lui, et tu le plaqueras de bronze.»
Cinq par cinq, c’est les dimensions du carré! L’auteur fait ensuite valser les lettres pour placer les TENET en diagonale, ce qui permet de retrouver dans les angles les T formant des têtes cornues. Enfin, par jeu d’anagramme en prélevant les lettres qu’il lui faut, il compose les mots ARA AUREA, «autel de bronze», et SERPENS, allusion au serpent fabriqué par Moïse (Nombres 21,6.9).
La critique rationnelle de Paul Veyne s’applique pourtant pleinement à cette nouvelle tentative interprétative. Avec le même type de procédé, on n’aurait sans doute aucun mal à «prouver» que le carré SATOR est un témoignage de la présence des extra-terrestres sur terre…
Le semeur, les roues et la sagesse stoïcienne
L’inscription de Cirencester, l’antique Corinium, en Angleterre.
Plutôt que de chercher un sens précis, il apparaît plus fécond de comprendre dans quel contexte culturel le palindrome parfait du carré SATOR a pu émerger.
En effet, les mots utilisés étaient très évocateurs pour les hommes et les femmes de l’Antiquité. Les roues (rotas) sont des symboles très répandus dans toutes les cultures, religions et philosophies. Elles incarnent notamment le cycle du temps ou la perfection du cosmos. La notion de soin ou d’œuvre (opera) questionne le sens de notre vie. Et qui tient (tenet) tout cela, qui le maîtrise? Enfin, la figure du semeur ou du créateur (sator) est emblématique, qu’elle désigne le paysan qui cultive les champs ou l’ordonnateur de toute choses.
L’inventeur du carré est donc certainement parti du palindrome SATOR-ROTAS, pour trouver ensuite TENET, compléter avec OPERA, et inventer AREPO par nécessité.
Pour compléter ce contexte, il est intéressant de noter que la notion de sator apparaît, au premier siècle avant notre ère, dans un texte de Cicéron qui évoque la philosophie stoïcienne :
«Mais le monde (cosmos), en tant que créateur, semeur, et parent, pour ainsi dire, et aussi éducateur et nourricier de tout ce que la nature administre, nourrit et tient uni toutes choses comme ses membres et parties.»[9]
Dans cette même phrase, Cicéron utilise le verbe continere, maintenir, tenir uni, dérivé de tenere.
On peut aussi rapprocher le mot sator de Saturnus (Saturne), l’un des plus anciens dieux honorés à Rome pour avoir appris aux peuples locaux à cultiver la terre[10]. On pourra remarquer que l’inscription du carré SATOR dans la grande palestre de Pompéi est signée SAUTRAN. Inspirée par le jeu du palindrome, l’auteur ou l’autrice s’est peut-être amusé.e à permuter des lettres de son nom. Ce qui donnerait… SATURNA.
S’il n’y a pas d’intention préalable de cacher un message ésotérique dans le carré SATOR, «Il y a cependant des raisons de douter que l’inventeur du carré magique n’ait vu qu’un jeu formel dans son invention», explique le professeur Jean-Noël Michaud[11]. Il ou elle a dû être le premier ou la première à s’émerveiller des possibilités d’interprétation de sa trouvaille, qui porte en elle la vertu de pouvoir absorber d’innombrables interprétations. La magie du carré tient à cela et explique certainement son succès au fil des siècles.
L’inscription de Conimbriga, au Portugal, découverte en 1971.
[1] Une inscription du mot sator a été trouvée à Lyon, mais elle ne semble pas faire partie d’un carré. [2] Référence de l’inscription: C.I.L., IV, 1179. [3] Référence de l’inscription: C. I. L., IV, 1989. [4] La présence de chrétiens à Pompéi, donc avant l’an 79, fait débat. Elle n’est ni prouvée ni impossible. [5] Felix Grosser, «Ein neuer Vorschlag zur Deutung der Satorformel», Archiv für Religionswissenschaft, 29, 1926, p. 165-169. [6] Paul Veyne, «Le carré Sator ou beaucoup de bruit pour rien», Bulletin de l’Association Guillaume Budé, no 27, 1968, p. 427-460 (lire en ligne, consulté le 4 janvier 2023). [7] Avec quatre lettres, le latin offre également le célèbre ROMA-OLIM-MILO-AMOR, également trouvé à Pompéi, qui comporte aussi un mot inconnu (MILO). Voir: Les murmures des murs. [8] Nicolas Vinel, «Le judaïsme caché du carré Sator de Pompéi», Revue de l’histoire des religions, no 2, 2006, p. 173-194 (lire en ligne, consulté le 4 janvier 2023). [9] Cic., De nat. Deorum, II, 86: Omnium autem rerum quae natura administrantur seminator et sator et parens ut ita dicam atque educator et altor est mundus omniaque sicut membra et partes suas nutricatur et continet. [10] Voir: Et pourtant Saturne! [11] Jean-Noël Michaud, «Le Carré SATOR ou l’imaginaire et le raisonnable», 2001, Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée, 2001 (lire en ligne, consulté le 4 janvier 2023).
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Christian-Georges Schwentzel, Université de Lorraine, pour The Conversation
Scènes marquantes du film Caligula, sorti dans une version reconstituée en 2024, les orgies semblent être au cœur de l’exercice du pouvoir à Rome au Ier siècle. Qu’en était-il réellement ?
Sorti en salles en 1979, le film Caligula raconte le court règne de cet empereur, devenu le maître incontesté du monde romain à l’âge de 25 ans, en 37 apr. J.-C., et assassiné moins de quatre ans plus tard par sa garde rapprochée. Surtout connu par le témoignage de l’historien latin Suétone, son règne excessif marqua profondément l’histoire de Rome. Caligula est devenu, dans notre imaginaire, le prototype même du tyran fou, débauché et sanguinaire.
Le « Caligula » hybride de 1979
En 1976, Bob Guccione, le très riche fondateur du magazine érotique Penthouse, décide de financer la production d’un film à gros budget consacré au règne de Caligula. Le scénario est confié à l’écrivain réputé du moment, Gore Vidal, tandis que Tinto Brass est chargé de la réalisation dans des studios à Rome. Des acteurs renommés sont recrutés : Malcolm Mc Dowell, la tête d’affiche d’Orange Mécanique, dans le rôle-titre, Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) et Helen Mirren (Le Meilleur des mondes possible).
Rapidement, de profonds désaccords éclatent lors de la réalisation du film. Tinto Brass modifie le scénario initial de Gore Vidal qui lui semble accorder trop d’importance aux relations homosexuelles de Caligula. Bob Guccione est, quant à lui, mécontent de l’érotisme exubérant mis en scène par Tinto Brass, dans un style qui rappelle le Satyricon de Fellini et ne correspond pas, selon lui, aux attentes du public américain. Il fait alors filmer de nouvelles scènes, exhibant des «mannequins de charme» de Penthouse, en fait des actrices pornographiques, afin de mieux répondre aux stéréotypes sexuels promus par son magazine.
Le résultat est une œuvre hybride et sans unité, finalement reniée à la fois par Gore Vidal et par Tinto Brass. N’ayant pas eu le droit de monter lui-même le film, celui-ci refuse d’en être présenté comme le réalisateur.
Une nouvelle version dépouillée des ajouts de Guccione
En 2023, le film originel fait l’objet d’une reconstitution à partir des seules scènes tournées à Rome par Tinto Brass. Thomas Negovan, maître d’œuvre de ce projet, a pu exhumer 90 heures de bobines, conservées dans les réserves de la société Penthouse Films. Il les restaure avant de les monter, offrant ainsi au public une nouvelle version du film, dépouillée de tous les ajouts postérieurs.
Le résultat est une œuvre monumentale de presque trois heures, à la fois somptueuse et d’une rare violence, qui nous plonge dans un tourbillon vertigineux où sexe et politique, tyrannie et orgie ne cessent de s’entremêler. Débarrassé des scènes pornographiques pour lecteurs de Penthouse, le film de 2024 se révèle, en fin de compte, encore plus violent que la version de Guccione, car son fil conducteur exclusif devient dès lors la dérive du pouvoir absolu, sa totale monstruosité et ses crimes abominables. Caligula. The Ultimate Cut n’accorde presque aucun répit au spectateur, toujours plus sidéré et étouffé par le déferlement d’une cruauté sans cesse renouvelée.
La seule véritable pause dans le récit nous montre un moment de bonheur de Caligula, cajolé, au cours d’une langoureuse scène de triolisme, par les deux femmes de sa vie: sa sœur Drusilla, incarnée par Teresa Ann Savoy, et son épouse Caesonia, interprétée par Helen Mirren. Toujours si angoissante et pesante par ailleurs, la musique d’accompagnement, elle aussi reconstituée par Negovan, s’envole alors en d’exceptionnels élans aériens.
Bande-annonce de Caligula. The Ultimate Cut.
Le témoignage biaisé de Suétone
Le film se base principalement sur les Vies des douze Césars de Suétone. L’ouvrage a été écrit au début du IIe siècle apr. J.-C., à l’époque des empereurs de la dynastie des Antonins qui représentaient un modèle de bon gouvernement. C’est une source biaisée car, pour mieux faire l’éloge des empereurs de son époque, Trajan et Hadrien, Suétone avait tout intérêt à exagérer les vices et les crimes prêtés à ses prédécesseurs de la famille des Julio-Claudiens qui avaient régné sur l’Empire romain, de la mort d’Auguste, en 14 apr. J.-C., à celle de Néron, en 68.
Le film Caligula présente donc, par rapport à la réalité historique, les mêmes problèmes que l’œuvre de Suétone dont il s’inspire. Pour autant, et même si l’on veut bien croire que l’auteur latin ait caricaturé les faits, la tyrannie exercée par Caligula ne fait aucun doute. Elle est largement confirmée par d’autres auteurs antiques, comme Flavius Josèphe et Dion Cassius. Mais revenons aux faits évoqués par Suétone et adaptés à l’écran, parfois avec quelques anecdotes supplémentaires.
Le monstre solitaire de Capri
Dans la première partie du film, Caligula débarque sur l’île de Capri où s’est retiré le vieil empereur Tibère, interprété par Peter O’Toole. Celui-ci, désireux de mener une vie de débauche loin de Rome, s’y est installé à l’abri des regards. Dans son antre, transformé en bordel géant, on le voit nager en compagnie de ses esclaves sexuels, qu’il appelle ses «petits poissons». Puis il déambule, sans grande conviction, entre les différents étages d’un théâtre pornographique où une faune d’actrices et d’acteurs recrutés par ses soins est chargée d’entretenir sa libido chancelante.
Dans sa discussion désabusée avec Caligula, il explique le malentendu dont il se dit victime: il n’a jamais voulu devenir empereur, mais il n’a pas eu le choix, car il serait mort assassiné si un autre que lui avait pris le pouvoir. C’était donc une question de vie ou mort. Cependant il ne tire aucun bonheur, ni de son pouvoir absolu ni de la foule d’esclaves qui le servent et le caressent.
L’invention de l’orgie politique
Après la mort de Tibère, Caligula, devenu empereur, organise à son tour des orgies, mais d’un genre radicalement nouveau. Les festins spéciaux promus par le jeune maître de l’empire ne se tiennent plus en cachette, dans un lieu reculé: ils ont pour cadre Rome et, plus précisément, la demeure de l’empereur sur la colline du Palatin. L’orgie acquiert une dimension publique; elle se déroule, si ce n’est aux yeux, du moins au su de tous. Elle constitue une arme et une stratégie qui permettent à l’empereur d’affirmer son pouvoir sans limite.
Caligula se souvient de la leçon de Tibère à Capri: «Le Sénat est l’ennemi naturel de n’importe quel César.» Les orgies du Palatin donnent à l’empereur l’occasion d’humilier les sénateurs qu’il considère comme de potentiels opposants.
Il entend aussi mettre fin à une fiction du régime impérial, instauré par Auguste, qui voulait que l’empereur partage son pouvoir avec le Sénat. En réalité, la République romaine était morte et ce partage n’était qu’un faux-semblant, destiné à gommer un peu la nature profondément monarchique du nouveau régime. Contrairement à Auguste, Caligula fait le choix d’assumer une autocratie totalement décomplexée.
Des hypocrites et des moutons
Image extraite de la bande annonce de 2024.
Parfaitement conscient de son pouvoir sans limite, le jeune empereur exige que les sénateurs reconnaissent qu’il est un dieu vivant. Puis il les oblige à bêler comme des animaux. Lors d’un banquet, ses convives sont contraints de ramper à ses pieds. Alors que tous s’exécutent, l’empereur constate: «Je suis entouré d’hypocrites et de moutons.»
Puis il ouvre un bordel dans son palais pour y prostituer les femmes et les filles des sénateurs. Toutes ces extravagances, qu’elles soient réelles ou non, ne sont pas dénuées de logique politique. Caligula a toujours eu pour priorité de ridiculiser et d’humilier les membres de l’aristocratie sénatoriale qu’il traitait comme des esclaves.
Dans la même logique, l’empereur en vient à proclamer consul son cheval Incitatus. «Je choisirai comme consul le plus noble des Romains», annonce-t-il dans le film, avant de désigner sa monture. Puis, entendant péter son cheval, il renchérit: «Incitatus, dit-il, vient de faire son allocution au Sénat!» À l’époque impériale, la charge de consul était devenue purement honorifique. Caligula fait voler en éclat cette fiction politique: les consuls ne servent plus à rien et un cheval peut très bien jouer ce rôle.
L’obscénité de la tyrannie
«Je peux faire tout ce que j’aime et à n’importe qui», claironne l’empereur, avant d’illustrer cette maxime au cours de la scène sans nul doute la plus violente du film. Caligula, qui s’est invité au mariage d’un couple de riches Romains, viole la jeune mariée, encore vierge, sous le regard de son époux, avant de sodomiser l’époux sous le regard de la mariée.
Le film reconstitué par Negovan nous offre un plaidoyer aussi extrême que flamboyant contre la folie inhérente à toute forme de pouvoir autocratique. C’est une œuvre dérangeante dans la mesure où elle ne met pas seulement en cause le tyran lui-même, mais aussi celles et ceux qui se soumettent, par crainte, lâcheté ou intérêt personnel. L’obscénité du film, souvent décriée dans ses versions précédentes, ne réside plus tant dans les scènes d’orgies sexuelles que dans la soumission politique de toute une société, prisonnière de son tyran.
A l’occasion de la Nuit des musées lausannois, nous étions le 21 septembre 2024 au Musée romain de Lausanne-Vidy. Au programme: du pain (et beaucoup d’autres bonnes choses…) et des jeux!
Berger en train de traire. Détail du sarcophage de Iulius Achilleus. Vers 270, Rome, Thermes de Dioclétien (Wikimedia commons).
Pline l’Ancien, au 1er siècle, ne tournait pas autour du pot: pour lui, le lait caillé, était une affaire de barbares. On voit l’image: des cavaliers nomades parcourant les steppes avec, attachées à la selle, des outres de lait de brebis qui fermente sous les soubresauts… Il s’étonnait:
«Il est surprenant que les nations barbares, qui vivent de lait, ignorent ou dédaignent depuis tant de siècles, le mérite du fromage, quoique, d’ailleurs, elles sachent faire prendre le lait pour en former une liqueur d’une acidité agréable et un beurre gras»1
L’encyclopédiste romain suivait en fait une vieille tradition gréco-romaine, selon laquelle la consommation d’huile d’olive et de fromage marque un état de civilisation supérieur, les barbares devant se contenter de lait caillé et de beurre. Au 4e avant notre ère, le poète comique grec Anaxandridès riait des Thraces en les traitant de «mangeurs de beurre».
Buveurs de lait contre mangeurs de fromage
En réalité, fromage ou pas, le lait fermenté (lait aigre, lait caillé ou encore lait suri selon le procédé –et plus tard yaourt) est attesté comme produit alimentaire depuis des millénaires chez tous les peuples anciens, dès la domestication des animaux producteurs de lait: vache, et surtout brebis et chèvres.
Huit siècles avant notre ère, Homère rapporte dans l’Odyssée que le cyclope, après avoir trait chèvres et brebis, «fit cailler la moitié du lait, éclatant de blancheur, le recueillit et le déposa dans des corbeilles de jonc; puis, il versa l’autre moitié dans des vases, pour la boire ensuite et en faire son repas du soir»2.
Et il y a 2500 ans, l’historien et géographe grec Hérodote décrit une technique des Scythes, consistant à «remuer et agiter» le lait dans des vases de bois, pour séparer le beurre du babeurre.
Tout Romains qu’ils fussent, les contemporains de Pline n’ont certainement pas dédaigné le lait fermenté. D’ailleurs, deux mots latins désignent ces préparations laitières, qui se révèlent être deux noms pour un même type de produit3.
Oxygala d’abord, emprunté au grec ὀξύγαλα (de ὀξύς, aigre, et γάλα, lait). Pline l’Ancien en décrit le procédé le plus simple: après avoir baratté du lait légèrement additionné d’eau dans de longs vases à ouverture étroite, on récupère le caillé qui remonte en surface. «Ce qu’on en retire, après y avoir ajouté du sel, ils l’appellent oxygala», explique-t-il4. Le reste, une fois bouilli, produit le beurre. Mais Pline catalogue surtout ces produits parmi les remèdes, précisant que «sa nature est d’être astringent, émollient, incarnant, purgatif». Au-delà de cette recette de base –qui permettait d’ensemencer du lait frais pour le faire aigrir, puis de renouveler constamment la préparation–, Columelle propose une version gastronomique autrement sophistiquée: dix jours d’affinage avec égouttages successifs du petit-lait, macération d’herbes fraîches (origan, menthe, oignon, coriandre), puis assaisonnement final au thym, à la sarriette et au poireau haché5. Une véritable conserve de lait suri aux herbes, bien éloignée du simple caillé.
Quand Rome rafraîchit sa melca à la neige
L’autre terme, melca –peut-être apparenté au latin mulgere, «traire»– désigne le même type de préparation. Le médecin Galien, au 2e siècle, confirme que la melca compte parmi «les mets jouissant d’une bonne réputation à Rome». Il la prescrit à ses patients souffrant de chaleur excessive ou d’atonie gastrique, toujours servie bien froide, refroidie avec de la neige selon la pratique romaine6. Loin d’être un simple remède, ce lait fermenté avait conquis les tables de la capitale, consommé aux côtés d’autres délicatesses lactées comme l’aphrogala (lait mousseux). Apicius, pour sa part, propose une recette de dessert au lait caillé. Sans se douter qu’il heurterait notre goût moderne, il l’assaisonne de poivre et de garum, ou plus sobrement de sel, d’huile et de coriandre7.
Mais heureusement pour nous, il est plus que probable que ces laits fermentés s’accommodaient également avec du miel et des noix, selon une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours en Grèce.
1 Pline l’Ancien, Historia Naturalis, Liber 11, 96 (239): Mirum barbaras gentes, quae lacte vivant, ignorare aut spernere tot saeculis casei dotem, densantes id alioqui in acorem iucundum et pingue butyrum.
3 L’équivalence entre les deux termes est confirmée par Anthime (6e siècle), De observatione ciborum, 78: oxygala, quod Latini uocant melcam, id est lac quod acetauerit. «oxygala, que les Latins appellent melca, c’est-à-dire du lait qui a aigri»).
4 Pline l’Ancien, Historia Naturalis, 28, 35 (133-134): E lacte fit et butyrum, barbararum gentium lautissimus cibus et qui divites a plebe discernat. […] sed hieme calefacto lacte, aestate expresso tantum, crebro iactatu in longis vasis angusto foramine spiritum accipientibus sub ipso ore alias praeligato. additur paulum aquae, ut acescat. quod est maxime coactum, in summo fluitat; id exemptum addito sale oxygala appellant. relicum decocunt in ollis; ibi quod supernatat, butyrum est, oleosum natura. […] natura eius adstringere, mollire, replere, purgare. «Du lait se fait aussi le beurre, mets des plus raffinés chez les peuples barbares et qui distingue les riches du peuple. […] mais en hiver avec du lait chauffé, en été avec du lait simplement trait, par agitation répétée dans de longs vases à ouverture étroite qui laissent passer l’air, l’orifice étant par ailleurs fermé. On ajoute un peu d’eau pour qu’il s’aigrisse. Ce qui est le plus épaissi flotte à la surface; ce qu’on en retire, après y avoir ajouté du sel, ils l’appellent oxygala. Le reste, ils le font bouillir dans des marmites; là, ce qui surnage est le beurre, de nature huileuse. […] Sa nature est d’être astringent, émollient, incarnant, purgatif.»
5 Columelle, De re rustica, 12, 8, Oxygalae compositio: Oxygalam sic facito : ollam novam sumito eamque iuxta fundum terebrato ; deinde cavum, quem feceris, surculo obturato et lacte ovillo quam recentissimo vas repleto eoque adicito viridium condimentorum fasciculos origani, mentae, cepae, coriandri. Has herbas ita in lacte demittito, ut ligamina earum exstent. Post diem quintum surculum, quo cavum opturaveras, eximito et serum emittito ; cum deinde lac coeperit manare, eodem surculo cavum obturato, intermissoque triduo, ita ut supra dictum est, serum emittito et fasciculos condimentorum exemptos abicito, deinde exiguum aridi thymi et cunelae aridae super lac destringito concisique sectivi porri quantum videbitur adicito et permisceto ; mox intermisso biduo rursus emittito serum cavumque obturato et salis triti quantum satis erit adicito et misceto. Operculo deinde inposito oblinito. Non antea aperueris ollam, quam usus exegerit. «Tu feras l’oxygala ainsi: prends un pot neuf et perce-le près du fond; ensuite, bouche le trou que tu auras fait avec une cheville, et remplis le récipient de lait de brebis le plus frais possible, et ajoutes-y des bouquets d’aromates verts : origan, menthe, oignon, coriandre. Plonge ces herbes dans le lait de telle sorte que leurs attaches dépassent. Après le cinquième jour, retire la cheville avec laquelle tu avais bouché le trou et laisse s’écouler le petit-lait; puis, quand le lait commencera à couler, bouche de nouveau le trou avec la même cheville, et après avoir laissé passer trois jours, comme il a été dit plus haut, laisse s’écouler le petit-lait et retire les bouquets d’aromates pour les jeter; ensuite, émiette par-dessus le lait un peu de thym sec et de cunila sèche, et ajoute de l’oignon poireau haché menu autant qu’il te semblera bon, et mélange ; bientôt, après avoir laissé passer deux jours, laisse de nouveau s’écouler le petit-lait, bouche le trou, ajoute du sel broyé en quantité suffisante et mélange. Ensuite, après avoir posé le couvercle, scelle-le. Tu n’ouvriras pas le pot avant que l’usage ne l’exige.»
6 Galien, De sanitate tuenda (Hygieina), 6 (éd. Kühn, p. 811): ἐν οἷς ἐστι καὶ ἡ μέλκα, τῶν ἐν Ῥώμῃ καὶ τοῦτο ἓν εὐδοκιμούντων ἐδεσμάτων, ὥσπερ καὶ τὸ ἀφρόγαλα. «Parmi lesquels se trouve aussi la melca, qui est l’un des mets jouissant d’une bonne réputation à Rome, tout comme l’aphrogala»; et 10 (éd. Kühn, p. 468): καθάπερ γε καὶ τῆς καλουμένης παρὰ Ῥωμαίοις μέλκης ἐψυχρισμένης, ἀφρογάλακτός τε καὶ τῶν διὰ γάλακτος ἐδεσμάτων. «de même aussi la [préparation] appelée melca par les Romains, refroidie, ainsi que l’aphrogala et les mets à base de lait».
7 Apicius, De re coquinaria, 7, 11: Melcas: cum piper et liquamen, vel sale, oleo et coriandro. «Melcas: avec du poivre et du garum, ou du sel, de l’huile et de la coriandre.»).
Sources:
L’alimentation et la cuisine à Rome, Jacques André, Les Belles Lettres, Paris (FR), 2018 (réédition), p. 156-157.
Le passage des blés vêtus aux blés nus, c’est aussi le passage de la bouillie au pain. Fresque de la maison de Julia Felix à Pompéi (musée archéologique national de Naples).
Il fut un temps où les Romains se contentaient de bouillies épaisses à base de far, ce blé rustique enveloppé de ses glumelles, comme l’atteste Pline l’Ancien :
«Les Romains ont longtemps vécu de bouillie, non de pain.»[1]
Mais dès le 5e siècle avant notre ère, un changement s’amorce dans les campagnes d’Italie: les blés nus, plus faciles à battre et à moudre, commencent à supplanter les variétés vêtues. En quelques siècles, c’est tout un régime qui bascule –au sens propre comme au figuré. Car avec le siligo et le triticum, Rome découvre un pain plus blanc, plus léger, plus raffiné. Et derrière cette pâte qui lève, c’est l’Empire qui réorganise son modèle agricole et son approvisionnement.
Une mutation lente mais décisive
Contrairement à l’idée d’une rupture brutale, les données archéologiques et les sources antiques témoignent d’une transition progressive, étalée sur plusieurs siècles. Les blés nus s’implantent d’abord dans les zones les plus ouvertes aux échanges, avant de gagner peu à peu les campagnes intérieures. Leur succès tient à une caractéristique essentielle: ils se battent facilement et se transforment rapidement en farine, sans avoir besoin de traitements thermiques ou mécaniques lourds.
Trois grandes variétés de blés nus
Sous le nom générique de triticum, les Romains regroupaient plusieurs types de blés dits nus. Ce terme ne désignait pas une espèce botanique précise, mais une catégorie agronomique opposée au far (amidonnier vêtu). Les distinctions que nous faisons aujourd’hui relèvent d’une taxinomie moderne, absente des textes antiques.
Toutefois, l’archéobotanique permet de proposer des correspondances probables.
Parmi les céréales regroupées sous le nom de triticum, le blé dur (Triticum durum) est sans doute l’une des plus répandues dans les provinces chaudes et sèches: Afrique proconsulaire, Sicile, Sardaigne, Calabre. Elle fournit une semoule (simila) riche en gluten, idéale pour les pultes (bouillies), certains pains denses et des formes primitives de pâtes. Sa texture ferme et sa bonne conservation en faisaient un produit adapté au transport maritime et au stockage, mais peu favorable à la panification levée.
Le blé poulard (Triticum turgidum) est une variété à gros grains qui semble avoir été utilisé dans des contextes agricoles mixtes. Polyvalente, cette céréale servait à la préparation de galettes, de gruaux ou de pains plus rustiques. Elle était cultivée dans des régions aux climats tempérés et sur des sols moins exigeants.
Triticum aestivum (Photo Wikimedia).
Désigné par le nom spécifique siligo, ce blé tendre ou froment (Triticum aestivum) était particulièrement prisé dans les régions fertiles et bien irriguées comme la Campanie, l’Étrurie ou certaines parties de la Gaule. Il permettait d’obtenir une farine fine et légère, idéale pour la fabrication d’un pain blanc, moelleux, recherché par les élites urbaines. Sa forte teneur en gluten extensible en faisait la seule céréale vraiment adaptée à une panification levée. C’est ce pain que Pline l’Ancien désigne comme le plus apprécié:
«De la siligo provient le pain le plus raffiné et les productions boulangères les plus prisées»[2]
Une céréale impériale
L’essor des blés nus ne peut être dissocié de la dynamique impériale. Leur diffusion est portée par les conquêtes militaires, l’ouverture des routes commerciales et surtout l’organisation du ravitaillement urbain. L’Égypte, annexée en 30 avant notre ère, devient un pilier de l’approvisionnement en blé dur. Sous Auguste, la mise en place de la cura annonae –sorte de planification alimentaire pour la capitale[3]– nécessite des céréales stables, facilement stockables, transformables rapidement et transportables sur de longues distances: les blés nus remplissent parfaitement cette fonction.
Les moulins de grande capacité, les fournils urbains, les distributions gratuites de blé ou de pain à la plèbe (frumentatio) imposent des variétés standardisées, compatibles avec un système agro-industriel naissant. La farine circule, le pain se généralise, et l’alimentation urbaine se transforme.
Face à cette montée en puissance des blés nus, le far –l’amidonnier vêtu– ne disparaît pas tout à fait. Il continue d’être cultivé dans les régions montagneuses ou marginales, là où sa rusticité est un atout. Il conserve aussi une forte charge symbolique: c’est le blé des origines, de la frugalité latine, de l’agriculture ancestrale.
Une levée de pâte… et de civilisation
Avec les blés nus, Rome change de nourriture… et de société. Plus faciles à traiter, mieux intégrés dans l’économie marchande, ces nouveaux grains accompagnent la croissance urbaine et la centralisation impériale. Ils permettent d’asseoir une logistique alimentaire à grande échelle, fondée sur l’exploitation du monde conquis. Le pain blanc devient un marqueur de pouvoir, et les blés nus, l’épine dorsale d’un empire.
[1] Pline, Histoire naturelle, 18, 83: pulte autem, non pane, vixisse longo tempore Romanos manifestum. [2] Pline, Histoire naturelle, 18, 86: e siligine lautissimus panis pistrinarumque opera laudatissima. [3] Voir l’article Prends le blé et tais toi!
Mosaïque romaine de poissons, Tarraco. Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)
La production et le commerce de la sauce de poisson dans le monde antique était une industrie importante et répandue, s’étendant de la Grande-Bretagne à la mer Noire. La sauce de poisson romaine, connue sous le nom de garum, était l’un des ingrédients les plus populaires et les plus utilisés dans le garde-manger romain. Certains historiens ont même affirmé que la sauce de poisson, aujourd’hui courante dans toute l’Asie du Sud-Est, avait été introduite dans la sous-région continentale par la route de la soie.
Les origines de la sauce de poisson
On ne sait pas grand-chose des premières sauces de poisson en Europe. La première sauce de poisson répertoriée fut produite dans la Grèce antique le long de la côte de la mer Noire. L’abondance des ressources halieutiques de la région pourrait avoir été un facteur important dans la colonisation grecque de la région, à partir même du 7e siècle av. JC. Appelée gàros, elle était fabriquée en faisant fermenter des petits poissons avec du sel, ce qui produisait un liquide de couleur ambrée.
Les Carthaginois furent également parmi les premiers à fabriquer et à commercialiser de la sauce de poisson, qu’ils produisaient le long de la côte du lac de Tunis, dans l’actuelle Tunisie. Une épave punique du 5e siècle av. JC, découverte au large d’Ibiza, transportait peut-être une cargaison de sauce de poisson conservée dans des amphores et fabriquée à Gadès (l’Espagne actuelle) et à Tingi (le Maroc actuel). Il existe de nombreuses références littéraires gréco-romaines de la sauce de poisson, chez des auteurs comme Aristophane, Sophocle et Eschyle. Les nombreuses mentions occasionnelles suggèrent qu’il s’agissait d’un ingrédient courant dans l’ancienne Méditerranée.
La sauce de poisson dans la Rome antique
La version romaine de la sauce de poisson était appelée garum. Beaucoup pensent qu’elle est issue de la sauce grecque gàros, car les récits contemporains suggèrent qu’elles avaient de nombreuses similitudes, notamment leur odeur piquante. Mais il est possible qu’elles aient été composées de différentes sortes de poissons et fabriquées de manière distincte.
Les Romains possédaient un certain nombre de variétés différentes, dont le garum, le liquamen, la muria, l’allec et l’haimation. Il peut être difficile de faire la différence entre les différentes sortes car les noms étaient utilisés de manière interchangeable. Le liquamen, par exemple, est devenu un terme générique pour désigner n’importe quelle sauce de poisson, mais il était également utilisé comme terme spécifique pour désigner une sauce de poisson préparée à partir du poisson entier.
Vous trouverez ci-dessous les définitions des principales sauces de poisson romaines:
Garum – Ce terme est souvent utilisé pour décrire toutes les sauces de poisson romaines. Il pourrait venir du grec, gàros. Le garum était à l’origine un aliment pour l’élite, fabriqué à partir de sang de poisson et il pouvait être extrêmement cher. Selon Pliny, le garum était «mélangé pour avoir la couleur d’un vieux vin de miel» (Walker, 300).
Liquamen – Un autre terme général pour désigner la sauce de poisson. Traduit par «mélange liquide», Pline le décrit comme le sédiment du garum. On pense qu’il avait un statut inférieur à celui du garum et qu’il était peut-être utilisé pour prolonger les réserves de sel. L’industrie de la sauce de poisson était appelée liquaminarium et un marchand de sauce de poisson était un liquaminarius. Le liquamen était principalement fabriqué à partir de sardines, de harengs, d’aloses et d’anguilles.
Muria – La muria était la saumure filtrée après le salage du poisson et c’était généralement fabriqué à partir de thon.
Allec – Plus une pâte qu’une sauce, l’allec était fabriqué à partir des restes de sédiments. Il contenait des arêtes et d’autres parties du poisson qui ne pourrissaient pas.
Haimation – Type de garum, il s’agissait de la sauce de poisson de la plus haute qualité et elle était donc principalement destinée aux citoyens les plus riches. L’haimation, ou « la sauce au sang », était souvent fabriquée à partir du sang et des viscères du thon.
Mosaïque romaine de poisson, Côme. Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)
De manière générale, les sauces de poisson romaines étaient préparées en mélangeant du sang, des viscères et des têtes de poisson avec de grandes quantités de sel marin. Le mélange était ensuite laissé à fermenter pendant une durée variable. Selon Pline, le garum pouvait être préparé avec une variété de poissons ou de crustacés, notamment la mendole, la murène, le thon, le mulet, les huîtres et les oursins, même si le maquereau était le plus populaire.
Popularité
Le garum était populaire à tous les niveaux de la société romaine pour un certain nombre de raisons. C’était un moyen important de conserver le poisson, qui se détériorait facilement une fois mort. En ajoutant du sel au poisson et en le laissant fermenter, on empêchait le développement de moisissures, ce qui prolongeait considérablement la durée de conservation. Il constituait également une source précieuse de protéines et de nutriments, notamment pour les pauvres. Mais le plus important, c’est l’amour du goût salé et de l’umami. Selon Pline, le garum était un «liquide exquis» qui était «si agréable qu’on peut le boire» (Walker, 300). Cependant, tout le monde n’aimait pas la sauce de poisson. L’homme d’État Sénèque la décrivait comme du «poisson vénéneux» qui «brûle l’estomac par sa putréfaction» (Rimas, 51).
Utilisations
On sait relativement peu de choses sur l’utilisation du garum dans le monde romain jusqu’au 1er siècle ap. JC, quand Marcus Gavius Apicius produisit son ouvrage. Apicius, le célèbre épicurien, référence près de 350 recettes qui utilisent la sauce de poisson. Elle était ajoutée comme ingrédient dans presque toutes les recettes, y compris dans de nombreux plats sucrés. Il est possible qu’elle ait également été utilisée comme condiment à table, bien qu’il existe peu de preuves à cet égard.
Poissons, mosaïque romaine. Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)
Le garum était mélangé à d’autres liquides pour créer de nouvelles sauces, comme l’oenogarum (une sauce de poisson au vin) et l’oxygarum (une sauce de poisson au vinaigre). La saucisse la plus célèbre du monde antique, la lucanica, était fumée, épicée et elle avait un goût salé grâce à l’ajout de liquamen. Galien, le célèbre médecin romain du 1er et 2e siècle ap. JC, prescrivait même un bol de lentilles et du garum aux personnes souffrant de diarrhée.
Production
Si l’industrie du garum n’était pas aussi importante que celle de l’huile d’olive ou du vin, elle était néanmoins significative et répandue. Des usines dédiées à la production existaient à travers l’empire, principalement en Espagne, au Portugal, dans le sud de la France et en Afrique du Nord. À ce jour, la plus grande usine mise au jour en Méditerranée occidentale est située à Lixus (dans l’actuel Maroc). Le site comprenait dix fabriques d’une capacité de salage de plus de 1’000’000 de litres. En comparaison, la plus grande usine d’huile d’olive découverte ne pouvait produire qu’un dixième de cette quantité.
La production de sauce de poisson pouvait également avoir lieu plus largement que celles d’autres aliments, tels que l’huile d’olive et le vin, qui ne pouvaient être cultivés dans certaines parties de l’empire. Le poisson, en revanche, pouvait être transformé à proximité de tout plan d’eau ayant accès à un approvisionnement en sel. Si la sauce de poisson était importée en Grande-Bretagne romaine principalement depuis la péninsule ibérique, des sites archéologiques près de Londres, Lincoln et York ont été identifiés comme de possibles fabriques de garum. Pas toujours populaire, à certaines époques, lorsque l’odeur de la production devenait trop envahissante, les gouverneurs locaux devaient arrêter temporairement la production.
En raison des différents types de poissons et des procédés utilisés, chaque endroit produisait une sauce au goût, à la couleur et à la consistance distincts. À l’époque d’Auguste (27 av. JC – 14 ap. JC), un type de sauce de poisson fabriqué à Carthagène et à Cadix, en Espagne, appelé garum sociorum, était considéré comme la meilleure qualité. Le garum sociorum pouvait être vendu 1 000 sesterces pour 12 pintes, soit l’équivalent de plus de 950 kg de blé à Pompéi en 79 ap. JC ou 2 000 miches de pain.
Ruines d’une usine de Garum, Baelo Claudia. Anual (CC BY)
Déclin
Certains historiens pensent que la sauce de poisson fut introduite en Asie par les Romains via la route de la soie, tandis que d’autres affirment que les communautés asiatiques inventèrent leurs propres variétés de manière indépendante. L’un ou l’autre, ou les deux, peuvent être vrais. Il est intéressant de noter qu’en 2010, une équipe de chercheurs a analysé des échantillons de garum prélevés dans des récipients conservés à Pompéi. Ils ont découvert que la sauce de poisson romaine du 1er siècle ap. JC avait un profil gustatif presque identique à celui des sauces produites aujourd’hui en Asie du Sud-Est.
En Europe, la chute de l’Empire romain entraîna de lourdes taxes sur le sel, ce qui fit grimper le prix du garum. Parallèlement, l’augmentation de l’activité des pirates en Méditerranée perturba les routes commerciales traditionnelles. Certaines régions continuèrent à produire localement, comme la célèbre sauce de poisson colatura di alici fabriquée à Cetara, dans le sud-ouest de l’Italie. Cependant, de manière générale, la production disparut presque entièrement en Occident.
Des références au garum apparaissent à nouveau dans des récits ultérieurs de Byzance. Il est mentionné par Liutprand de Crémone au 10e siècle, qui écrit:
Il y avait une liqueur appelée garum qui était autrefois aussi largement utilisée à Rome que le vinaigre l’est maintenant. Nous avons trouvé qu’en Turquie elle était toujours aussi populaire que jamais. Il n’y a pas une poissonnerie à Constantinople qui n’en ait pas à vendre…
(Dalby, 2010, 68)
Le garum n’était probablement pas aussi populaire que Liutprand le prétend, car il n’est mentionné que sporadiquement.
Renouveau
Depuis l’époque romaine, et peut-être même avant, la sauce de poisson est extrêmement populaire dans les pays d’Asie du Sud-Est (Cambodge, Laos, Myanmar, Philippines, Thaïlande et Vietnam). La sauce de poisson était autrefois largement utilisée au Japon, en Corée et dans certaines parties de la Chine, mais à partir du 14e siècle, la sauce de soja l’a remplacée comme ingrédient donnant du sel et renforçant l’umami. Aujourd’hui, alors que les cuisines de l’Asie du Sud-Est occupent une place de plus en plus importante en Occident et que les Occidentaux sont plus nombreux que jamais à se rendre dans la région, les variétés de sauce de poisson retrouvent leur ancienne popularité.
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Walker, C. (ed). Fish Food from the Waters. Prospect Books, 1998.
Divinité criophore, 480 avant notre ère, Sicile, collections du British Museum (photo CC BY-NC-SA 4.0).
Marier l’âpreté du vin à la douceur du miel, l’idée ne pouvait que provenir d’un dieu. En l’occurrence, Aristée, fils d’Apollon et de la nymphe Cyrène, selon ce que nous rapporte Pline l’Ancien[1], auteur romain du 1er siècle. Aristée –Aristaios en grec ancien– est une divinité champêtre peu connue, dont le culte a essaimé depuis la Grèce jusqu’en Sicile, en Sardaigne et même sur la presqu’île de Giens, à Hyères, où l’on a découvert un sanctuaire qui lui était dédié. C’est l’archétype du dieu bon: en plus d’avoir inventé le vin miellé –ou mulsum–, il guérissait les maladies sur son passage. Comme son célèbre congénère Hermès, on représentait Aristée en bon berger, une brebis sur les épaules, figure qui connaîtra un grand succès plus tard pour incarner un autre personnage…
Mais revenons au vin miellé. Le breuvage était consommé depuis la nuit des temps dans le monde hellène. Le poète Homère l’évoque dans l’Odyssée[2]. Comme pour tant d’autres choses, les Romains doivent le mulsum aux Grecs.
Plusieurs auteurs latins en donnent des recettes, notamment Columelle[3], Perse[4], Apicius et Palladius. Le procédé de fabrication varie. Parfois, comme chez Columelle, moût et miel sont mêlés avant fermentation. Plus souvent, le mélange est fait après. Des épices viennent fréquemment compléter la composition. Apicius fait de la surenchère : il livre un procédé de fabrication complexe destiné à produire d’une part un « vin miellé merveilleux » (condita paradoxum), d’autre part « un vin miellé qui se conserve éternellement » (conditum melizomum perpetuum)[5].
Mosaïque du triomphe de Bacchus, 3e siècle, musée de Sousse (Tunisie). (photo wikimedia commons).
Pour les Romains, le mulsum ne se consomme pas à la légère ; ce n’est pas de la lora (piquette) ni même du merum (vin pur). On le déguste à l’apéritif (gustatio) ou lors de banquets pour de grandes occasions. L’historien Tite-Live[6] et le poète Plaute[7] nous apprennent que, lors d’un triomphe, les soldats victorieux en recevaient en récompense. Dans une pièce qui a très fortement inspiré Molière, Plaute met en scène un avare qui essaye de marchander avec la déesse Fides: si elle l’aide à découvrir une marmite pleine d’or, il lui offrira un fût plein de mulsum Mais l’avare précise d’emblée qu’il entend bien boire le vin après l’avoir dédié à la déesse[8]. Le beurre et l’argent du beurre, dirait-on aujourd’hui.
Intus mulso, foris oleo
En plus d’être délicieux, le mulsum était réputé sain. Citant Varon, Pline indique que la jaunisse a été surnommée «maladie royale», car on la traitait en buvant du vin miellé. Il précise aussi que «ce breuvage rappelle l’appétit; pris froid, il relâche le ventre, et pris chaud il le resserre communément». Puis il livre un anecdote: à l’empereur Auguste qui lui demandait comment il était resté en forme jusqu’à 100 ans, un certain Romilius Pollio avait répondu: intus mulso, foris oleo (vin miellé au-dedans, huile au dehors)[9].
Un pareil trésor ne pouvait disparaître avec l’empire romain: après avoir survécu anonymement, il ressurgit au XIVe siècle sous le nom d’hypocras. Une appellation donnée en l’honneur d’Hypocrate le médecin, pour souligner les vertus curatives de la boisson. Un hommage de plus à la Grèce.
[1] Pline, Naturalis historia, XIV, VI (53) (53) Vino antiquissimo claritas Maroneo in Thraciae maritima parte genito, ut auctor est Homerus. neque enim fabulosa aut de origine eius varie prodita consectamur, praeterquam Aristaeum primum omnium in eadem gente mel miscuisse vino, suavitate praecipua utriusque naturae sponte provenientis. «Le vin le plus anciennement célèbre est celui de Maronée, sur la côte de Thrace; Homère en parle. Je laisse de côté les fables et les traditions différentes sur les origines; je noterai seulement qu’Aristée, du même pays, est le premier qui ait mêlé le miel au vin, deux produits naturels de première excellence.» [2] Homère, Od., IX, 1 97 [3] Columelle, 12, 194. [4] Perse, 87. [5] Apicius, I, I (1-2) [6] Tite-Live, 38, 55, 2. [7] Plaute, Bacchis, 1074. [8] Plaute, Aulularia, 621. [9] Pline, Naturalis historia, XXII, LIII (113) Semper mulsum ex vetere vino utilissimum, facillimeque cum melle concorporatur, quod in dulci numquam evenit. ex austero factum non inflat stomachum, neque ex decocto melle, minusque implet, quod fere evenit; adpetendi quoque revocat aviditatem cibi. alvum mollit frigido potu, pluribus calido sistit, corpora auget. (114) multi senectam longam mulsi tantum intrita toleravere, neque alio ullo cibo, celebri Pollionis Romili exemplo. centensimum annum excedentem eum divus Augustus hospes interrogavit, quanam maxime ratione vigorem illum animi corporisque custodisset. at ille respondit: intus mulso, foris oleo. Varro regium cognominatum arquatorum morbum tradit, quoniam mulso curetur.
«Quant au vin miellé, le meilleur est celui qui se fait de vin vieux: le miel s’y incorpore très facilement, ce qui n’a pas lieu avec un vin doux. Fait avec du vin astringent, il ne gonfle pas l’estomac; il ne le gonfle pas non plus si le miel a bouilli, et il cause moins de flatuosités, inconvénient ordinaire du vin miellé. Ce breuvage rappelle l’appétit; pris froid, il relâche le ventre, et pris chaud il le resserre communément.
Il donne de l’embonpoint. Beaucoup sont parvenus à une longue vieillesse en ne prenant pour toute nourriture que du pain dans du vin miellé; Pollion Romilius en offre un exemple célèbre. Il était plus que centenaire lorsque le dieu Auguste, son hôte, lui demanda par quel moyen il s’était maintenu dans une telle vigueur de corps et d’esprit : « Vin miellé au dedans, huile au dehors, répondit-il. » D’après Varron, l’ictère a été surnommé maladie royale parce qu’on le traite avec le vin miellé.»
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Sur le sol en mosaïque, on distingue un poisson dont il ne reste que la tête et les arêtes, une grappe de raisin à moitié égrainée, des coquilles de crustacés, une noix ouverte qu’une souris s’apprête à grignoter et des dizaines d’autres restes de nourriture. L’artiste a pris un tel soin à les représenter, avec des jeux d’ombre et de lumière, que l’on serait tentés d’essayer de ramasser ces restes. Un sacrilège… comme on le verra plus loin.
Le thème du «sol non balayé» n’est pas exceptionnel dans le monde romain pour les mosaïques qui ornaient les plus riches salles de banquets, les triclinia. On en a trouvé datant du 1er au 6e siècles sous toutes les latitudes.
Un exemplaire splendide, réalisé au 5e siècle et originaire de l’est de la Méditerranée, est arrivé par les hasards de l’Histoire au château de Boudry dans le canton de Neuchâtel en Suisse[1]…
Une autre mosaïque présentant le même motif se trouve au Musée Grégorien profane du Vatican. Elle a été découverte en 1833 sur la colline de l’Aventin à Rome. Elle décorait le sol de la salle à manger d’une villa de l’époque d’Hadrien et est signée de son auteur, le mosaïste Héraklitos[2].
Un troisième exemplaire a été découvert dans la maison de Salonius à Uthina (Oudna) en Tunisie actuelle.
Un motif né à Pergame
Relativement répandu dans le monde romain, le motif a été «inventé» dans le monde grec, comme l’explique le naturaliste Pline l’Ancien:
Détail de la mosaïque d’Héraklitos, Musée Grégorien profane.
«Les sols pavés sont apparus chez les Grecs et étaient habilement embellis avec une sorte de peinture jusqu’à ce que les mosaïques les supplantent. Dans ce dernier domaine, Sosus était le plus renommé. A Pergame, il a posé le sol de ce que l’on appelle asàrotos òikos (ἀσάρωτος οἶκος – salle à manger non balayée) car, au moyen de tesselles de diverses couleurs, il a représenté sur le sol des déchets de la table du dîner et d’autres balayures, les faisant apparaître comme s’ils avaient été laissés là»[3].
Le «sol non balayé» ne vise certainement pas à illustrer la négligence des convives, qui lors d’un banquet jetteraient au sol les détritus. Il semble s’ancrer dans une croyance religieuse très ancienne selon laquelle ce qui jonche le sol appartient aux défunts ou au Lares domestiques. Celle-ci provient certainement d’une pratique archaïque, lorsque l’on ensevelissait les morts à même le sol de la cabane primitive. Les proches défunts étaient présents, auprès du foyer domestique, sous la table familiale… Athénée de Naucratis, au 2e siècle, évoque cette croyance[4]. Quant à Pline, il se contente d’indiquer que, lors d’un repas, «on regarde comme un très mauvais présage de balayer le plancher quand quelqu’un se lève de table»[5].
Au-delà de cette signification religieuse, la réalisation de l’asàrotos òikos vise aussi à marquer le statut social du propriétaire des lieux. Non seulement par la qualité impressionnante de la réalisation en trompe-l’œil, mais aussi par la richesse et la diversité de la nourriture représentée. On distingue en effet au sol les restes de denrées rares et exotiques, parfois importées à grand frais.
Soluble dans le christianisme
Détail de la mosaïque d’Uthina (Sidi Abish), au musée du Bardo.
Sous l’influence d’idées religieuses ou philosophiques, le thème a probablement acquis une dimension allégorique. Tout comme la nourriture est éphémère et finit par être jetée, les plaisirs et les richesses de la vie sont également transitoires. Ainsi, le plus récent exemple retrouvé de mosaïque de «sol non balayé» se trouve dans une basilique chrétienne byzantine construite au 6e ou 7e siècle à Sidi Abich en actuelle Tunisie.
[3] Pline, Histoire Naturelle, XXXVI.60.25: Pavimenta originem apud graecos habent elaborata arte picturae ratione, donec lithostrota expulere eam. Celeberrimus fuit in hoc genere Sosus, qui pergami stravit quem vocant asaroton oecon, quoniam purgamenta cenae in pavimentis quaeque everri solent velut relicta fecerat parvis e tessellis tinctisque in varios colores.
Cabouret Bernadette. Rites d’hospitalité chez les élites de l’Antiquité tardive. In: Pratiques et discours alimentaires en Méditerranée de l’Antiquité à la Renaissance. Actes du 18e colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer les 4, 5 et 6 octobre 2007. Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2008. pp. 187-222. (Cahiers de la Villa Kérylos, 19)
Novembre 2023, reproduction interdite
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À Pompéi, trois distiques élégiaques peints sur les murs d’une salle à manger dictent aux convives les règles de la bienséance. Ces inscriptions uniques mêlent poésie savante et étiquette sociale, dans une mise en scène minutieuse de l’espace convivial.
Ce cliché, pris par un photographe inconnu avant 1939, montre l’état du triclinium de la Maison du Moraliste avant les destructions de la seconde guerre mondiale.
Dans la Regio III de Pompéi, la Maison du Moraliste (Casa del Moralista) tire son nom moderne d’une décoration inhabituelle: son triclinium d’été, pièce de 25 m² ouverte sur le jardin, présente trois distiques élégiaques peints en lettres blanches sur fond noir. Cas unique dans la cité campanienne, ces inscriptions métriques transforment les murs en support d’un discours moral adressé aux convives. La maison, fouillée au début du 20e siècle par Vittorio Spinazzola, appartenait vraisemblablement à Caius Arrius Crescens, dont le nom figure sur un sceau de bronze retrouvé dans la cave à vin.
Les bombardements de 1944 ont détruit le mur occidental et son inscription. Les photographies prises en 1927 par Matteo Della Corte constituent aujourd’hui les seuls témoignages directs de l’état original. Une inspection menée en juillet 2019 par les auteurs de la récente étude qui sert de base à cet article (voir référence supra) a confirmé la dégradation avancée des peintures restantes. Les textes ne sont désormais lisibles que grâce aux archives photographiques, ce qui rend d’autant plus précieuse leur publication scientifique.
Les trois lits de maçonnerie, disposés en U autour d’une table centrale en marbre, accueillaient traditionnellement neuf convives. Chaque inscription occupe une position précise: au-dessus du lectus summus (lit supérieur) sur le mur nord, du lectus medius (lit central) sur le mur ouest, et du lectus imus (lit inférieur) sur le mur sud. Cette disposition n’est pas fortuite. L’ordre des textes correspond aux différents moments du banquet, depuis l’arrivée des invités jusqu’aux risques de débordements de fin de soirée.
Un protocole en trois temps
Le distique du mur nord (Della Corte, NSc 1927).
Le premier distique, visible depuis le lectus summus, s’adresse au serviteur:
Abluat unda pedes puer et detergeat udos. / Mappa torum velet, lintea nostra cave
«Que l’eau lave les pieds et que l’esclave les essuie, mouillés. / Que le linge couvre le lit. Prends soin de nos nappes»
Le lavage des pieds, pratique attestée par Pétrone dans le Satyricon, marque le début du repas. L’auteur latin décrit l’accueil chez Trimalchion: «Enfin donc nous nous sommes mis à table, des jeunes Alexandrins versant dans nos mains de l’eau glacée»[1]. Les mappae, ces serviettes utilisées pour s’essuyer les mains et la bouche, font également partie du décor pétronien.
Le distique du mur ouest (Della Corte, NSc 1927).
Le deuxième couplet invite à la retenue:
Lascivos voltus et blandos aufer ocellos / coniuge ab alterius, sit tibi in ore pudor
«Garde loin regards lascifs et yeux enjôleurs / de l’épouse d’autrui, mais que la pudeur soit sur ton visage»
Le vocabulaire emprunte directement à la poésie élégiaque. L’expression in ore pudor renvoie à Ovide, qui écrit dans les Tristia: purpureus molli fiat in ore pudor («Que la pudeur rougissante apparaisse sur le doux visage»)[2]. Les ocelli (petits yeux) constituent un terme typiquement élégiaque, que l’on retrouve chez Catulle et Tibulle.
Le distique du mur sud (Della Corte, NSc 1927).
Le troisième distique, partiellement lacunaire au début du premier vers[3], met en garde contre les querelles:
[insana]s litis odiosaque iurgia differ / si potes aut gressus ad tua tecta refer!
«Reporte les disputes [insensées] et les odieuses altercations / si tu le peux, ou bien ramène tes pas vers ta demeure!»
Ici encore, la source ovidienne s’impose. Dans les Fastes, le poète souhaite pour le nouvel an: lite vacent aures, insanaque protinus absint / iurgia («Que les oreilles soient libres de querelles, que les disputes insensées s’éloignent aussitôt»)[4]. Le Satyricon confirme la fréquence des rixae lors des banquets, particulièrement en fin de soirée sous l’effet du vin.
L’art de la réappropriation poétique
L’auteur anonyme de ces inscriptions maîtrise la technique de l’oppositio in imitando. Il ne cite pas textuellement Ovide, mais recombine des expressions issues de contextes différents pour créer de nouvelles associations verbales. Ainsi, l’injonction à éviter les regards lascifs sur l’épouse d’autrui rappelle plusieurs passages des Amours et de l’Art d’aimer, mais la formulation spécifique ne se trouve nulle part telle quelle chez le poète. De même, la formule abluat unda pedes évoque Catulle: pallidulum manans alluit unda pedem («L’eau courante baigne le pied pâlissant»)[5], mais l’ensemble du vers constitue une création originale.
Cette pratique confirme le niveau culturel élevé du commanditaire. Les trois couplets respectent scrupuleusement la métrique élégiaque, avec l’alternance hexamètre-pentamètre caractéristique du distique. Les lettres, hautes d’environ 3 cm, suivent généralement une ligne de base régulière. Les mots sont séparés par des points, et certaines voyelles portent des apex, ces accents marquant les longues. L’exécution témoigne d’un soin particulier, même si l’alignement à droite reste irrégulier.
La datation de ces inscriptions s’établit entre 50 et 79 de notre ère. sur la base des tituli picti électoraux présents sur la façade de la maison. La décoration murale en IVe style, caractéristique du milieu du 1er siècle, confirme cette chronologie. Les arbres du jardin, encore jeunes lors de l’éruption du Vésuve en 79, indiquent que l’aménagement date de quelques décennies seulement avant la catastrophe.
Avertissement sérieux ou jeu lettré ?
La Casa del Moralista pose la question de la réception de ces maximes par les convives. S’agit-il d’avertissements sérieux ou d’un jeu lettré destiné à amuser des invités cultivés?
Pour les auteurs de la récente étude citée, la seconde hypothèse semble plausible. Le choix du genre élégiaque, associé à la poésie amoureuse et légère, suggère une dimension ludique. Un propriétaire ayant les moyens d’orner son triclinium de vers métriques soignés cherchait probablement autant à démontrer son érudition qu’à réguler effectivement le comportement de ses hôtes.
L’influence d’Ovide dans ces textes domestiques témoigne de la diffusion de la poésie latine au-delà des cercles lettrés. D’autres graffitis pompéiens citent ou paraphrasent Ovide, Properce ou Virgile, parfois dans des contextes plus triviaux. La basilica de Pompéi conserve ainsi trois graffitis reprenant des vers d’Ovide et de Properce. Cette culture poétique partagée constituait un marqueur social et un élément de distinction pour les élites municipales.
Les parallèles avec le Satyricon de Pétrone éclairent le fonctionnement réel des banquets romains. Chez Trimalchion, les mappae servent à emporter des restes, les serviteurs lavent les pieds des convives avec de l’eau glacée, et les disputes éclatent régulièrement, alimentées par «l’insolence des ivrognes» (insolentia ebriorum)[6]. Le contraste entre l’idéal exprimé par les distiques pompéiens et la réalité décrite par Pétrone souligne peut-être la nécessité de ces rappels à l’ordre.
[3] La perte de la première partie du troisième hexamètre a suscité de nombreuses propositions de restitution. La lecture [insana]s litis, proposée par Pierleoni et confirmée par l’analyse des photographies de 1925, s’appuie sur le parallèle ovidien des Fastes. Les traces encore visibles sur le plâtre en 1925 montrent clairement les lettres LITIS, et non LITES comme l’avaient lu certains premiers éditeurs. L’espace disponible, compris entre 7 et 9 lettres selon l’ordinatio des autres vers, correspond exactement à [insana]s.
Lenticula de castaneis – lentilles aux châtaignes, une recette d’Apicius.
Les lentilles sont cultivées depuis la naissance de l’agriculture en Mésopotamie, il y a environ 10’000 ans. Dotées de riches qualités nutritionnelles (en particulier une grande quantité de protéines), ces graines de plantes légumineuses ont fait partie de l’alimentation de base de tous les peuples de l’Antiquité: Egyptiens, Juifs, Grecs et Romains. On connaît l’histoire biblique d’Esaü qui, revenant affamé à la tente familiale, troque son droit d’aînesse contre un plat de lentilles.[1]
Mais les lentilles n’apaisent pas seulement la faim. Pline l’Ancien relevait leurs qualités curatives: elles guériraient les ulcères en tous genres et assureraient une humeur égale à celui qui les mange.[2]
Substitut de la viande pour les pauvres, les lentilles étaient souvent dédaignées par les riches… Ce n’est sans doute pas un plat assez raffiné pour Apicius, qui n’en donne que trois recettes.[3]
A la fois essentielles pour la vie des anciens et trop communes pour être considérées, les lentilles baignent dans une symbolique complexe et ambivalente.
Les Enfers et la richesse
Les lentilles sont associées au deuil et au dieu des Enfers, Pluton pour les Romains. Or ce nom divin est d’origine grecque et signifie «le riche» (Πλούτων), car le dieu veille aussi sur les richesses souterraines, or et métaux précieux enfouis dans le sol. De même, leur forme aplatie pouvait évoquer celle des pièces de monnaie.
Il est souvent affirmé que les Romains avaient pour coutume de s’offrir, aux calendes de janvier, une bourse de lentilles comme porte-bonheur, symbole de fertilité, d’abondance et de richesse. Si le don de petits présents de bon augure (strenae) est bien attesté chez les auteurs latins, notamment chez Ovide[4], les lentilles n’y sont toutefois pas mentionnées, contrairement aux rameaux verts, aux dattes, aux figues sèches, au miel ou encore aux pièces de monnaie.
La tradition associant les lentilles au bon augure s’est néanmoins maintenue dans plusieurs régions méditerranéennes. En Provence, par exemple, on fait germer des graines dont les jeunes pousses ornent ensuite les tables en signe d’abondance à venir.
Cotechino con lenticchie
Mais c’est surtout en Italie, plus particulièrement au nord, que les lentilles ont gardé toute leur aura de porte-bonheur: elles sont incontournables sur la table du Réveillon ou le jour de l’an, accompagnées du célèbre cotechino ou du zampone, saucisses de porc typiques de la région de Modène.
Comme le dit le dicton italien: Lenticchie a capodanno, fortuna tutto l’anno![5]
[2] Pline L’Ancien, Histoire naturelle, Livre XVIII, 31: invenio apud auctores aequanimitatem fieri vescentibus ea, «Je trouve chez les auteurs que les lentilles donnent l’égalité d’humeur à ceux qui en mangent.» et Livre XXII, 70.
[3] Apicius, L’art culinaire, livre V, chapitre 2: Lentilles aux fonds de cardons (183), lentilles aux châtaignes (184), autre recette de lentilles (185).
Concert et banquet romain à la maison romaine de Pully: dans le cadre de l’événement Pully Culture, l’ArchéoLab avait convié samedi 15 juin 2024 les autorités et la population à déguster des recettes aussi anciennes que les murs de la domus d’un certain Pollus qui aurait donné son nom à la commune.
Dans une vitrine du MAH de Genève.
C’est un objet presque aussi mystérieux que le fameux dodécaèdre romain[1]… Un manche d’une coudée environ, au sommet des griffes, cinq à sept, disposées en étoile autour d’un anneau. Beaucoup de musées exposent un exemplaire, comme le Musée d’Art et d’Histoire de Genève (MAH), on y reviendra. A quoi donc ce curieux objet pouvait-il servir?
Dès la Renaissance, les historiens ont défendu des thèses diverses. L’une de celle-ci transparaît sur une fresque du début du 19e siècle au Musée Chiaramonti, au Vatican, commémorant le martyres des chrétiens dans l’amphithéâtre flavien, autrement dit le Colisée. Parmi les outils de torture représenté, on reconnaît très distinctement notre instrument griffu. Mais si celui-ci a pu servir dans ce contexte morbide, ce n’était certainement pas sa destination première.
Un croc saisissant
Sur cette fresque du Vatican, on distingue l’objet mystérieux au pied de la croix (Cliquer pour agrandir).
L’explication qui tombe sous le sens, c’est qu’il s’agit d’un croc, utilisé pour manipuler les viandes sur le grill ou comme grappin. Un outil que les romains nommaient harpago, un mot hérité du grec harpazo (ἁρπάζω) qui signifie «saisir, enlever de force».
Dans la vitrine du MAH, c’est en ce sens que nous oriente le cartel de l’objet exposé. On y lit: Croc à viande, bronze, époque romaine, (provenance) Chiusi. Mais une consultation du catalogue[2] révèle une surprise.
L’interprétation de l’usage de l’objet et sa datation sont toutes différentes: la griffe daterait du 4e ou 5e siècle avant notre ère, et il s’agirait d’un accessoire d’éclairage, un porte-torche ou porte-flambeau, «peut-être utilisé dans des cérémonies en lien avec le culte du dieu étrusque du soleil, Usil, au moment du solstice». L’objet est connu sous d’autres noms qu’harpago: en grec ancien kreagra (κρεάγρα)[3] ou pempobolon (πεμπώϐολον) et, dans le vocabulaire des chercheurs italiens, graffione.
Dis-moi, miroir…
Au MET, un miroir étrusque avec une torche griffue. (Cliquer pour agrandir)
Détail du miroir du MET, dessiné par JuWo.
Cette interprétation reste cependant discutée. La plupart des explications convergent vers une seule source: un miroir étrusque qui se trouve actuellement au Metropolitan Museum de New York[4]. On y distingue un personnage qui porte une sorte de torche munie de griffes et d’où s’échappent des flammes. Il s’agit d’une représentation du mariage d’Alceste et Admète, un couple légendaire qui symbolise l’amour conjugal[5].
L’archéologue italien Vittorio Mascelli cite pourtant une deuxième source: une magnifique patère datant du milieu du 3e siècle avant notre ère et trouvée dans l’ancienne ville étrusque de Tarquinia[6]. Sur cette patère figure l’histoire de l’enlèvement de Perséphone par Hadès. On y voit Déméter poursuivant le char du ravisseur munie de deux torches, dont une en forme de graffione.
Le système qui permettait à ce curieux objet de faire de la lumière était apparemment assez simple: une corde imbibée d’un produit inflammable entourait les griffes et le bout de la corde passait à travers un petit anneau perpendiculaire.
La quête de l’anneau
C’est ce dernier détail –l’anneau perpendiculaire ou parfois un autre dispositif similaire– qui fait toute la différence. Quand il est présent, comme sur l’exemplaire du MAH, il s’agit certainement d’un porte-torche; quand il est absent, d’un croc à viande. En effet, cet appendice n’a aucune utilité pour saisir les viandes sur le grill, il est même gênant.
Il est probable que les étrusques disposaient des deux versions et pratiquaient les deux usages. Mais à l’époque romaine, seul l’usage culinaire s’est maintenu, avec parfois quelques fonctions dérivées sordides, puisqu’il était courant à Rome, pour augmenter l’infamie d’une condamnation à mort, de tirer le cadavre avec un croc jusque dans le Tibre[7].
Ce ‘graffione’ au Museo Archeologico Nazionale dell’Umbria a clairement un air de larve de la créature Xénomorphe du film Alien!
C’est cependant au sens figuré –heureusement!– que l’harpago romain a eu le plus de prospérité. Chez Plaute, le mot a déjà un sens figuré dans une invective salée[8]:
«Mauvais conseiller, prodigue de paroles doucereuses, rapace, menteur, goinfre, avide d’argent, curieux de coquetteries, assoiffé de dépouilles, corrupteur des habitués de mauvais lieux; flatteur, nécessiteux, flairant le bien qu’on tient caché!»
Ici un harpago est une personne radine qui, comme un rapace doté de griffes acérées, essaye de tout prendre et de tout garder. Molière, qui avait une culture latine assez étendue, ne pouvait qu’appeler son Avare Harpagon.
[2] Catalogue en ligne de MAH, oeuvre inventoriée sous le numéro I 0794.
[3] Le latin harpago comme le grec kreagra désignent des instruments à griffes de toutes tailles, notamment pour saisir la viande dans les pots… la version dont on parle ici est plus grande. Le manche fait 30 à 50 centimètres, souvent terminé par une douille qui permet de fixer l’objet au bout d’un manche. Les griffes forment un cercle de 20 à 40 cm de diamètre.
Alors que nous connaissons en détail les spectacles romains d’animaux, une question reste étrangement négligée: que devenait toute cette viande? Au cours des quelque 500 ans pendant lesquels des spectacles d’animaux ont été offerts au peuple romains, des centaines de milliers d’animaux locaux ou exotiques ont été mis à mort. En 80, lors des 100 jours de dédicace de l’amphithéâtre flavien (le Colisée), Titus en a fait massacrer 9000. Et en 107, 11’000 animaux ont fait les frais de la célébration de la victoire de Trajan contre les Daces.[1]
Orchestration d’un divertissement de masse
Sur le sable des cirques, puis des amphithéâtres[2] de l’ensemble du monde romain, les animaux ont d’abord été mis en scène dans de grandes chasses, les venationes. La première venatio officielle remonte à 186 av. J.-C., mais c’est à partir du Ier siècle av. J.-C. que ces spectacles prennent une ampleur considérable.[3] Pour l’occasion, on reconstituait parfois un environnement naturel, à la façon d’un décor de théâtre.
Toute sortes d’animaux étaient lâchés dans cet espace clos, puis les chasseurs entraient en action. La foule pouvait frissonner à l’idée du danger encouru et admirer le courage des protagonistes. Le matin était consacré aux chasses, comme dans la réalité. Le midi était le moment consacré aux exécutions publiques des condamnés. Puis, l’après-midi, les gladiateurs entraient en action.[4]
Ces spectacles servaient d’exutoires, sauvegardant ainsi l’ordre social au profit des élites fortunées au pouvoir. Dans ce cadre, les chasses avaient un rôle particulier. Elles rappelaient aux citadins leurs origines rurales, tissant ainsi un lien entre les populations et les époques. Avec l’exhibition d’animaux exotiques, Rome montrait aussi à tous sa domination territoriale jusqu’à des contrées très éloignées, peuplées de créatures étranges et parfois redoutables.
Mosaïque de Veii (Isola Farnese, Italie) représentant un éléphant d’Afrique chargé sur un bateau, 3e-4e s. de notre ère. Exposée au Badisches Landesmuseum Karlsruhe, Allemagne.
Entre le 1er siècle avant notre ère et le 4e après, l’importation d’animaux exotiques en provenance principalement d’Afrique ou du Proche-Orient, a constitué un énorme trafic, très lucratif. Selon l’édit de Dioclétien, promulgué en 301 pour tenter de limiter l’inflation dans l’Empire, le prix maximal d’un lion africain «de premier choix» a été fixé à 150’000 deniers, soit l’équivalent du salaire d’un ouvrier agricole pendant 16 années. Ce prix faramineux s’explique certainement par la raréfaction de la faune sauvage sur le pourtour de la méditerranée.
La prédation romaine pour les jeux d’arènes a eu au fil des siècles un effet net et durable sur l’écosystème. Auparavant, lions, éléphants, autruches étaient présents au nord du Sahara. «Où ils ont fait un désert, ils disent qu’ils ont apporté la paix»[5], cette célèbre phrase de Tacite résonne aussi dans ce contexte.
Mosaïque du 3e siècle conservée au musée d’El Djem (Tunisie).
A mesure sans doute que les fauves devenaient plus rares et donc plus précieux, ils ont été pas immédiatement sacrifiés mais utilisés pour exécuter les condamnés. Cette pratique, la damnatio ad bestias, devient régulière au 1er siècle avant notre ère et se généralise dès le début de l’empire. Suétone raconte que Caligula, qui a régné de 37 à 41, trouvait que l’achat de bétail pour nourrir les bêtes sauvages devenait trop coûteux, il choisit lui-même les prisonniers à sacrifier:
«Passant en revue la file des prisonniers, sans examiner le motif de consdamnation d’aucun d’entre eux, se tenant simplement au milieux du portique, il ordonne qu’on les conduisent tous ‘d’un chauve à l’autre’»[6]
Du sable de l’arène à l’assiette des Romains
Si, donc, les bêtes dévoraient des Romains, est-ce que les Romains mangeaient les bêtes? Contre toute attente, les éléments littéraires ou archéologiques permettant de répondre sont très peu nombreux.
L’archéologie a toutefois révélé des ossements d’animaux exotiques dans les égouts et sous-structures de plusieurs amphithéâtres romains, suggérant que ces carcasses étaient traitées sur place plutôt que simplement jetées dans des fosses communes à l’extérieur de la ville.[7]
Le premier argument est simplement logique. Le régime ordinaire des citadins romains était pauvre en protéine. Tout apport de viande était espéré et bienvenu. Aussi, dans une société aussi pragmatique que pouvait l’être le monde romain, il est très peu probable que l’on laisse perdre les parties consommables des bêtes d’arènes.
Mosaïque de la maison de l’ours, sol du vestibule, Pompéi.
D’autant que les spectacles reproduisaient de véritables chasses où le partage du gibier était traditionnel. Contrairement aux sacrifices religieux qui suivaient des rituels précis, les venationes étaient des chasses profanes dont le produit pouvait être librement distribué. La distribution de viande ou l’organisation de banquets publics devait être partie intégrante du jeu social. Les riches divertissent le peuple, mais le nourrissent également. En plus du fameux panem et circenses (Juvénal 10.81), il existait un carnem et venationes tout aussi important – la viande et les chasses tissaient le lien entre le peuple et l’empereur, faisant des spectacles violents une expérience complète: voir, participer et consommer.
D’ailleurs, dès l’époque d’Auguste, la distribution de cadeaux lors des spectacles s’est institutionnalisée: les empereurs lançaient à la foule des jetons (tesserae) échangeables contre divers présents, parfois de la viande, dans le cadre de ce que les Romains appelaient sparsio ou missilia. Comme le rapporte Martial, ces jetons pouvaient même «assigner les bêtes de l’arène»[8] aux spectateurs chanceux.
Témoignages et pratiques culinaires
Combat entre un taureau et un éléphant dans l’arène. Musée Pia-Clementino, Rome.
L’Histoire auguste, compilation de vie d’empereurs daté de la fin du 4e s., témoigne d’une façon de distribuer la viande encore plus directe. L’empereur Probus (276-282) aurait organisé dans le Cirque une chasse très impressionnante. Après avoir fait entrer 1000 cerfs, 1000 sangliers et 1000 autruches, «le peuple fut admis et chacun s’empara de ce qu’il voulut»[9].
Mais, selon Galien, médecin de Marc Aurèle, des animaux bien plus exotiques finissaient aussi dans la casserole des plus puissants. Alors qu’il s’intéresse à l’anatomie de l’éléphant, il constate que le cœur de l’animal a été récupéré par les bouchers-cuisiniers de l’empereur.[10]
Un dernier indice de consommation de la viande d’arène figure chez Tertullien. Originaire de Carthage, converti au christianisme, il écrit vers 200 pour défendre sa nouvelle religion contre les autorité romains. A ceux qui accusent les chrétiens de cannibalisme, il répond:
«Où sont-ils ceux qui mangent des animaux tués dans l’amphithéâtre? Ne se nourrissent-ils pas de la chair de leurs semblables? Car ce sanglier s’est abreuvé du sang de la victime qu’il a déchirée; ce cerf est tombé dans le sang du gladiateur; et dans le ventre des ours, on voit encore palpiter les membres des hommes qu’ils ont dévorés.»[11]
Sans doute, la consommation de la viande des bêtes tuées dans les venationes était-elle évidente pour les Romains. C’est pour cela que les textes la sous-entendent le plus souvent sans la mentionner explicitement. La façon d’apprêter ces plats rares n’est pas non plus documentée, les sauces courantes pour apprêter les différents types de viandes, notamment celles pour le gibier détaillées par Apicius, devant convenir.
Une seule bête mentionnée dans le cadre des venationes dispose de recettes spécifiques: l’autruche[12]. Sans doute ce curieux oiseau devait-il être infiniment plus abordable que le lion «de premier choix».
[1] Ces chiffres sont rapportés notamment par Donald G. Kyle, « Animal Spectacles in Ancient Rome: Meat and Meaning. » Histoire, économie et société 13, no. 2 (1994): 269-292. [2] L’amphithéâtre de Statilius Taurus est le premier amphithéâtre permanent construit à Rome, en 29 avant notre ère. [3] La première venatio officielle a été organisée par Marcus Fulvius Nobilior. [4] Cette organisation tripartite de la journée de spectacles est attestée par de nombreuses sources romaines, dont Suétone. [5]Ubi solitudinem faciunt, pacent appellant. Phrase mise par Tacite (Vie d’Agricola, 30) dans la bouche de Galgacus, héros calédonien, flétrissant les rapines des Romains. [6] Suétone, Caligula, 27, 2: custodiarum seriem recognoscens, nullius inspecto elogio, stans tantum modo intra porticum mediam, ‘a caluo ad caluum’ duci imperavit. Avec l’expression “d’un chauve à l’autre”, Suétone se moque de Caligula lui-même atteint de calvitie. [7] Des découvertes archéologiques d’ossements d’animaux exotiques ont été faites notamment dans les égouts du Colisée. [8] Martial, Épigrammes, 8, 7: nunc dat spectatas tessera larga feras. [9] Histoire auguste, Probus, 19, 2-4: inmissi deinde populares, rapuit quisque quod voluit. [10] Galien, De anatomicis administrationibus, VII, 10: ἀρθείσης μέντοι τῆς καρδίας ὑπὸ τῶν τοῦ Καίσαρος μαγείρων. [11] Tertullien, Apologétique, IX, 11 (270): Item illi qui de arena ferinis obsoniis cenant, qui de apro, qui de cervo petunt? Aper ille quem cruentavit colluctando detersit, cervus ille in gladiatoris sanguine iacuit. Ipsorum ursorum alvei appetuntur cruditantes adhuc de visceribus humanis; ructatur proinde ab homine caro pasta de homine [12] Voir notre article: L’autruche à la bouche
Dans le cadre du festival Histoire et Cité, l’association Nunc est bibendum a animé une dizaine d’ateliers de découverte de la cuisine romaine antique avec des élèves genevois. Retour en images avec la classe de Séverine Flügi du Cycle d’orientation du Vuillonnex.
Les autorisations de publication ont été demandées aux responsables légaux des élèves présents sur les images.
En 2018, les fouilles dans la Casa del Giardino (Regio V) ont mis au jour une inscription au charbon sur le mur d’une pièce. Elle porte: «XVI K NOV», soit le 16e jour avant les calendes de novembre, c’est-à-dire le 17 octobre.
«Le 24 octobre 79»: voilà ce qu’affichent aujourd’hui les premiers résultats lorsqu’on cherche la date de l’éruption du Vésuve sur internet. Pendant des siècles pourtant, historiens et archéologues ont retenu le 24 août, date transmise par Pline le Jeune. En 2018, la découverte à Pompéi d’une inscription au charbon mentionnant le 17 octobre a relancé le débat. Mais cette nouvelle datation repose-t-elle sur des fondements solides? Un article publié en décembre 2024 par Gabriel Zuchtriegel, directeur du Parc archéologique de Pompéi, apporte un éclairage nouveau sur cette controverse.
La seule source antique qui indique une date précise de l’éruption est Pline le Jeune. Dans sa lettre à l’historien Tacite, rédigée plus de vingt-cinq ans après les événements, il mentionne le «nonum kal. Septembres»[1], soit le neuvième jour avant les calendes de septembre, c’est-à-dire le 24 août 79 de notre ère. Les manuscrits les plus anciens, datant du 9e siècle, rapportent unanimement cette date. Certains textes présentent une lacune à la place du mois, mais la tradition manuscrite demeure cohérente.
La question se complique du fait que la différence entre «n» et «v» n’est pas toujours claire dans l’écriture médiévale. Ainsi, certains manuscrits portent «novum», «novu» ou «nov/nou». De là naît un premier malentendu : «nov» est intégré comme novembres ou novembribus, c’est-à-dire novembre. Naît ainsi l’hypothèse, sans fondement, du 1er novembre (kalendis novembribus).
Une erreur méthodologique
En 1929, Giovanni Battista Alfano et Immanuel Friedlaender publient un ouvrage dans lequel ils soutiennent la date du 24 octobre. Leur erreur est méthodologique: ils maintiennent «non.» pour le «neuvième jour des calendes» tout en ajoutant comme mois «nov(embres)», alors que «nov.» et «non.» sont simplement deux lectures –dont l’une est erronée– du même mot dans les manuscrits.
Pedar Foss, professeur de sciences classiques à l’université DePauw (Indiana, USA), a démontré dans son ouvrage de 2022 que toutes les dates proposées, à l’exception du 24 août, sont des inventions récentes sans aucune base dans la tradition des manuscrits. Celle du 24 octobre date d’à peine un siècle. Foss a collationné systématiquement tous les manuscrits et éditions imprimées anciennes des lettres de Pline –un travail jamais réalisé auparavant. Dans 95% des manuscrits pliniens contenant les lettres sur le Vésuve, la date du 24 août apparaît de manière cohérente.
Une date unique dans la tradition manuscrite
La tradition n’est donc pas «multiple» comme on l’a longtemps cru. Elle est univoque. Reste à savoir si Pline lui-même s’est trompé, car comme le précise Gabriel Zuchtriegel, «cela ne veut pas dire que le 24 août soit nécessairement la date correcte. Pline le Jeune pourrait s’être trompé».
J.M.W. Turner, Mount Vesuvius in Eruption (1817).
Dion Cassius mentionne que l’éruption eut lieu «kat’ auto to phthinóporon» (κατ´ αὐτὸ τὸ φθινόπωρον)[2], c’est-à-dire en automne. Mais dans le calendrier des travaux agricoles de Pline, ainsi que chez d’autres auteurs du 1er siècle avant et après notre ère (Varron, Columelle), l’automne débute au plus tard dans la première décade d’août. Pline le précise: le 46e jour après le solstice d’été, soit le 8 août. Le décalage temporel entre la séquence saisonnière antique et moderne s’explique par le fait qu’alors, les équinoxes et les solstices ne marquaient pas le début des saisons mais leur moment central. Il n’existe donc aucune contradiction entre la date de Pline le Jeune et l’indication de Cassius Dion.
Le graffito du 17 octobre: une preuve réfutée
En 2018, les fouilles dans la Casa del Giardino (Regio V) ont mis au jour une inscription au charbon sur le mur d’une pièce. Elle porte: «XVI K NOV», soit le 16e jour avant les calendes de novembre, c’est-à-dire le 17 octobre. L’inscription complète semble évoquer un excès alimentaire. Massimo Osanna, alors directeur du site, a annoncé la découverte sur Instagram, déclenchant une couverture médiatique mondiale.
L’argument avancé était double. D’abord, la nature éphémère des inscriptions au charbon: l’écriture ne serait pas restée intacte longtemps, donc l’inscription daterait vraisemblablement d’octobre 79, peu avant l’éruption. Ensuite, le contexte archéologique: l’atrium était en cours de rénovation, avec des travaux qui devaient rapidement modifier les parois, donc une inscription vieille de dix mois aurait déjà disparu.
Archéologie expérimentale
Pour vérifier la durée de conservation des inscriptions au charbon, le Parc archéologique de Pompéi a lancé une expérience scientifique. Le 17 octobre 2023, les chercheurs ont inscrits au charbon de chêne, sur la même paroi de la Casa del Giardino, le texte: «XVI K NOV 2023 ARCHEOLOGIA SPERIMENTALE». L’inscription a été réalisée dans des conditions similaires aux conditions antiques, avec une couverture protégeant des pluies mais exposée aux vents et à l’humidité de remontée capillaire.
Pendant dix mois, l’inscription a été photographiée mensuellement selon un protocole rigoureux. Les conditions environnementales étaient comparables à l’Antiquité: températures moyennes entre 11,7°C et 21,3°C, 63 jours de pluie et 11 jours d’orage sur la période.
Le résultat, publié le 24 août 2024, réfute l’argument de 2018. L’état de conservation révèle «une condition essentiellement inaltérée» entre octobre 2023 et août 2024. Les parties tracées avec pression ont conservé leur netteté après dix mois, et «l’inscription résulte parfaitement lisible».
Le graffito du 17 octobre peut donc parfaitement dater du 17 octobre 78, soit environ dix mois avant l’éruption du 24 août 79.
Le contexte archéologique réexaminé
Le second argument concernait l’état de la maison. L’atrium était-il réellement en cours de travaux actifs qui auraient rapidement recouvert l’inscription?
L’analyse révèle une situation différente. L’atrium et les pièces adjacentes sont revêtus d’un enduit bipartite caractéristique des rénovations qui ont suivi le temblement de terre de 62. Un détail technique indique que cet enduit était destiné à rester visible: la partie inférieure n’est pas finie, car elle devait être couverte par un pavement qui n’a jamais été réalisé.
Mais il n’y a aucune trace d’un chantier actif: pas de matériaux de construction accumulés, pas d’outils, pas d’équipements typiques des chantiers pompéiens. La maison montre tous les signes d’une occupation: cuisines en activité, meubles contenant des biens précieux, vaisselle. Les nombreuses victimes réfugiées dans un cubiculum confirment que la maison était habitée au moment de l’éruption.
La Casa del Giardino n’était donc pas un chantier en cours, mais une demeure habitée dont les rénovations étaient achevées, à l’exception du pavement de l’atrium –opération de moindre urgence. Que l’enduit soit resté sans pavement pendant un an ou plus n’a rien d’improbable.
La complexité des données archéobotaniques
Depuis 1797, les découvertes de fruits d’automne (grenades, châtaignes) à Pompéi ont alimenté l’hypothèse d’une éruption tardive. Chiara Comegna, archéobotaniste du Parc archéologique, rappelle un principe méthodologique: le vestige archéobotanique doit être évalué en fonction de son contexte et des multiples variables dont il dépend. Chercher systématiquement le parallèle avec les modèles actuels peut s’avérer trompeur.
Les indices botaniques (pêches, châtaignes, foins, grenades) invoqués pour une éruption automnale s’expliquent autrement. Pline l’Ancien mentionne des variétés de pêches tardives et il existe des châtaignes précoces[3]. Les foins ont été coupés et stockés en été selon les pratiques agricoles antiques. Les grenades d’Oplontis, utilisées pour la teinture, ont pu être conservées ou importées. Quant aux graines de fabacées trouvées dans les jardins, elles témoignent de pratiques d’enfouissement effectuées dès le début de l’automne romain –qui commençait le 8 août.
Un denier d’argent découvert dans la Casa del Bracciale d’Oro (Maison du Bracelet d’Or) a un temps semblé offrir une preuve décisive. La pièce porterait la 15e salutation impériale de Titus, honneur décerné après le 8 septembre 79, ce qui exclurait une éruption en août. Mais la lecture de l’inscription monétaire, rendue difficile par le mauvais état de conservation, a été contestée en 2013. La monnaie ne permet donc pas de trancher.
Il faut encore verser au dossier une étude très récente, qui a fait l’objet d’une communication le 3 décembre 2025 lors du Congrès International sur la date de l’éruption du Vésuve. Le groupe ÁTROPOS de l’Université de Valence (Espagne) a analysé quatorze moulages de victimes de Pompéi, dont quatre particulièrement bien conservés[4]. Les résultats révèlent que les personnes portaient tunique et manteau, les deux en laine épaisse. Le détail de la trame textile, visible dans le plâtre, montre un tissage serré et lourd. Les victimes à l’intérieur et à l’extérieur des maisons portaient les mêmes vêtements, ce qui exclut une simple précaution domestique. Pour un 24 août en Campanie, le port de deux pièces de laine lourde paraît peu compatible avec les températures habituelles, sauf à imaginer une protection contre les gaz toxiques ou la chaleur de l’éruption elle-même. Bref, ce n’est pas là encore un élément décisif pour trancher.
Une tortue terrestre retrouvée avec son œuf (photo Parco Archeologico di Pompei).
Une tortue qui pond en été
La découverte en juin 2022, lors des fouilles dans les thermes de Stabies des restes d’une tortue d’Hermann (Testudo hermanni) pourrait être plus probante[5]. L’animal avait encore son œuf encore à l’intérieur de sa carapace. N’ayant pu trouver un endroit propice pour pondre, il était mort de dystocie –une rétention d’œuf– avant l’éruption, dans une boutique en ruine laissée à l’abandon après le tremblement de terre de 62.
Or, les tortues Hermann pondent entre mai et juillet, avec un pic en juin. Elles ne pondent pas en octobre. La présence d’une tortue morte avec son œuf dans cette configuration suggère que l’éruption s’est produite pendant la saison de ponte, et non à l’automne.
Retour au 24 août
En décembre 2024, Gabriel Zuchtriegel a publié un article intitulé «La date de la destruction de Pompéi: prémisses pour un débat ouvert». S’appuyant sur les travaux de Pedar Foss et sur les nouvelles recherches du Parc archéologique, il reconnaît que le 24 octobre «n’a aucune base documentaire» et rappelle que tous les manuscrits les plus fiables de Pline concordent sur le 24 août.
Le directeur du Parc archéologique de Pompéi, dont l’institution avait annoncé en 2018 la découverte du graffito comme indice d’une date d’octobre, effectue ainsi un retour critique vers le consensus traditionnel. Non pas en affirmant que l’éruption s’est produite le 24 août –Pline peut s’être trompé –, mais en démontrant que l’archéologie ne dispose actuellement d’aucun élément suffisamment précis pour contester cette date.
La question, reformulée correctement, n’est pas «quelle date parmi celles qui circulent se concilie le mieux avec les données archéologiques?», mais: «disposons-nous actuellement d’éléments archéologiques suffisants pour mettre en doute la date du 24 août transmise par Pline?»
Gabriel Zuchtriegel conclut en suggérant de repenser la question elle-même. Plutôt que de corriger sur la base d’observation archéobotaniques une date perçue comme incertaine, ne faudrait-il pas «repenser, autour d’une date somme toute pas si incertaine, le 24 août précisément, nos présumées certitudes sur l’agriculture et évaluer de manière plus spécifique le climat du 1er siècle de notre ère?».
Selon la chercheuse Joan Tucker (University of Georgia, Athens, USA), une fresque peinte dans le lararium d’une maison du quartier I.xiv.6/7 à Pompéi représente plusieurs ouvriers pesant des paniers d’oignons sur une plateforme avant qu’ils ne soient descendus par une rampe jusqu’à un petit bateau. Cette scène, placée dans un lieu de culte domestique, symboliserait la bénédiction divine sur une activité économique essentielle. Pompéi était en effet célèbre pour sa variété d’oignons, la Pompeiana cepa, mentionnée par Columelle qui en décrit les méthodes de conservation (De Re Rustica 12.10.1).
Aliment prisé des masses mais méprisé des élites, remède universel mais contesté, aphrodisiaque donnant cependant une haleine repoussante, objet de moquerie ou divinité vénérée: l’oignon cumule les paradoxes dans la culture antique. Sous ses tuniques concentriques se cache un aliment qui révèle les fractures sociales, les débats médicaux et les tensions religieuses du monde gréco-romain.
Un condiment du peuple
Dans la société antique grecque ou romaine, l’oignon appartient avant tout à la cuisine populaire. Les textes le présentent systématiquement comme un aliment du commun, aux côtés de l’ail et du poireau.
Au début du 4e siècle avant notre ère, Xénophon rapporte dans son Banquet un échange savoureux. Nicératos, l’un des personnages que l’on sait jeune marié, rapporte qu’Homère aurait dit que rien n’accompagne mieux le vin que l’oignon. Cette assertion hasardeuse provoque la plaisanterie d’un autre protagoniste, Charmide:
«Nicératos souhaite rentrer à la maison en exhalant l’odeur de l’oignon, afin que sa femme croie qu’aucune femme n’a même songé à l’embrasser»[1].
La propriété de l’oignon à altérer l’haleine humaine est la plus évidente, même si -on le verra plus loin- c’est loin d’être la seule. Son odeur tenace le classe parmi les nourritures vulgaires, incompatibles avec les raffinements de l’élite. Il fait partie de la diète quotidienne du paysan, du soldat et de l’esclave. Aristophane évoque «l’odeur du rot d’un mangeur d’oignon», typique du soldat[2]. Plus loin le chœur célèbre la fin de la vie militaire en des termes: «Je me réjouis, oui, je me réjouis d’être débarrassé du casque, du fromage et des oignons!»[3]
Quelques siècles plus tard, le poète latin Pétrone pousse la moquerie jusqu’à l’injure dans son Satyricon. Le passage s’ouvre sur un éclat de rire déplacé de Giton, jeune garçon efféminé et esclave-compagnon du narrateur Encolpe. Il s’attire les foudres d’un autre personnage:
«Et toi aussi, dit-il, tu rigoles, espèce d’oignon frisé?»[4]
L’expression est unique et certainement inventée par Pétrone. Elle conjugue donc moquerie esthétique et mépris de classe. Suit une tirade d’autres injures toutes plus imagées et délirantes les unes que les autres, typiques du Satyricon.
Malgré cette piètre réputation, Apicius, cuisinier des élites, mentionne l’oignon dans plus de quatre-vingts recettes[5]. Bien sûr, pour lui, il ne s’agit pas de croquer à pleines dents dans des bulbes frais. Aucune recette n’a l’oignon pour ingrédient principal. L’oignon, frais ou séché, entre dans les préparations complexes, en tant que condiment habilement associé à d’autres, tels que la livèche, la rue, l’origan ou la sarriette.
Ce pays où les divinités poussent dans les potagers
Les latins se moquent aussi des Egyptiens qui, selon Pline, vénéreraient l’oignon comme une divinité: «l’Égypte honore l’ail et les oignons comme des dieux dans ses serments»[6]. Juvénal, dans ses Satires, poursuit la moquerie:
«Là, on vénère des chats; ici, un poisson du fleuve; là encore, des cités entières adorent un chien. Nul n’honore Diane. Il est sacrilège de violer ou de mordre un poireau ou un oignon – ô peuples sacrés, pour qui de telles divinités poussent dans les potagers!»[7]
La critique est même reprise par les auteurs chrétiens. Prudentius, au 4e siècle, dénonce ceux qui «osent placer parmi les dieux des nuées le poireau et l’oignon, et situer l’ail et Sérapis au-dessus des astres du ciel»[8].
En réalité, l’Egypte pharaonique ne vénérait pas de légumes comme divinités en soi. Il s’agit d’offrandes ou d’attributs utilisés comme symboles de fertilité, de croissance, ou de santé. Les auteurs latins font un amalgame entre l’usage rituel et la vénération dans le but de déconsidérer une culture étrangère. La mauvaise foi est évidente, alors que les associations entre divinités et produits naturels existaient tout autant dans le monde gréco-latin. Athénée rapporte la tradition selon laquelle «Latone (Léto), enceinte d’Apollon, se prit d’affection pour la gethyllis (oignon ou plante de la même famille); c’est pourquoi cette plante a obtenu une telle vénération»[9]. L’auteur fait allusion aux Théoxénies de Delphes, rituel dans lesquels les dieux sont symboliquement invités à un banquet. Quiconque amenait en offrande un oignon de taille particulièrement imposante, pouvait avoir l’honneur considérable de partager la table des dieux.
Dans le monde antique, on peut aussi rêver de manger des oignons en grande quantité, et cela n’est pas sans signification. Artémidore de Daldis, dans ses Clefs des songes, propose une interprétation onirique sophistiquée: «Si quelqu’un rêve qu’il mange beaucoup d’oignons et qu’il est malade, il guérira. Mais s’il en mange peu, il mourra. Car ceux qui meurent versent peu de larmes»[10]. La logique repose sur une association symbolique entre les larmes provoquées par l’oignon et la vitalité : plus l’oignon fait pleurer, plus il témoigne d’une force de vie capable de résister à la maladie.
Les paradoxes de l’usage médical
Les vertus médicales de l’oignon ne sont pas que symboliques. Mais, là aussi, l’ambivalence est de mise.
Pline l’Ancien consacre plusieurs chapitres de son Histoire naturelle aux vertus thérapeutiques du bulbe: «Les oignons cultivés, par leur seule odeur et leur capacité à faire pleurer, dissipent les troubles de la vue – plus encore si on s’enduit les yeux de leur suc»[11]. L’auteur énumère ensuite une longue liste d’applications: ulcères de la bouche, morsures de chien, plaies de toutes sortes, surdité, alopécie.
Mais Pline note aussi les controverses médicales: «Sur ce sujet, les médecins sont en profond désaccord. Les plus récents disent que l’oignon est mauvais pour la poitrine et la digestion, qu’il provoque des flatulences et donne soif. L’école d’Asclépiade, en revanche, estime qu’il améliore le teint, que consommé chaque jour à jeun, il assure une bonne santé»[12].
Pline recommande même d’utiliser l’oignon en suppositoire pour soulager les hémorroïdes.
Le bulbe serait aussi un stimulant, donnant force et vigueur. Dans la suite du texte de Xénophon déjà cité, l’auteur fait dire à Socrate: «Pour celui qui se prépare au combat, il est bon de grignoter de l’oignon, de même que certains font manger de l’ail à leurs coqs de combat avant de les lancer dans l’arène.»[13]
L’oignon aphrodisiaque
Pour les auteurs latins, cette propriété revigorante de l’oignon s’étend aussi aux plaisirs charnels. Si l’odeur repousse, l’effet excite. Ovide, dans ses Remèdes à l’amour, recommande expressément de l’éviter:
«Qu’il soit de Daunie, des rivages de Libye, ou qu’il vienne de Mégare, l’oignon sera nocif dans tous les cas. Il convient tout autant d’éviter la roquette excitante, ainsi que tout ce qui excite les corps à Vénus»[14].
Cette réputation aphrodisiaque explique pourquoi certains prêtres et les pythagoriciens s’en abstenaient.
Le bulbe incarne la force générative de la nature, ce qui justifie son rôle dans les rituels nuptiaux. Athénée rapporte qu’en Thrace, lors du mariage du général Iphicrate avec la fille du roi Cotys, «parmi les autres cadeaux de noce», figurait «un coffre de douze coudées plein d’oignons» aux côtés, entre autres, d’un pot de neige et d’un pot de lentilles[15].
Au prochain mariage, vous saurez donc quoi offrir.
Semer, cultiver, conserver
Différentes variétés d’oignons (photo Wikimedia)
L’Antiquité ne connaissait pas un seul oignon, mais toute une palette de variétés aux noms évocateurs. Les Grecs distinguaient soigneusement l’oignon de Sarde de celui de Samothrace, l’Alsidénienne de la Cnidienne. Cette dernière avait d’ailleurs la réputation d’être la moins lacrymogène. Les Chypriotes, à l’inverse, faisaient pleurer à chaudes larmes.
Rome enrichit encore cette diversité géographique. Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XIX, 101-116) énumère avec précision les spécialités régionales: l’Africaine, réputée pour son âcreté, la Gauloise, la Tusculane au goût plus doux, et l’Ascalonienne, venue de cette ville du Proche-Orient qui a donné son nom à l’échalote moderne. Chacune avait ses qualités: les rondes étaient préférées aux allongées, les rouges plus piquantes que les blanches.
D’unio à oignon
Columelle (De re rustica, X, 123) évoque une variété que les paysans appelaient unio (unionem, à l’accusatif). Ce bulbe «solitaire», qui ne produit pas de rejets latéraux contrairement à l’ail, tire son nom du latin unus (un seul). Le mot à donné «oignon » en français et «onion» en anglais, alors que la plupart des langues latines ont conservé la mémoire du latin classique caepa/cepa comme l’italien cipolla.
Cultiver l’oignon dans l’Antiquité relevait d’un véritable savoir-faire. Les agronomes romains distinguaient deux grandes catégories: les oignons-condiments, semés au printemps entre mars et mai, et les oignons de conservation, plantés après l’équinoxe d’automne.
Les conseils de Pline révèlent une agriculture déjà sophistiquée. Le terrain devait être bêché trois fois, désherbé méticuleusement. On recommandait d’ajouter de la sarriette au semis, car cette plante compagne favorisait la croissance. Le sarclage s’effectuait jusqu’à quatre fois dans la saison: «plus on sarcle, plus l’oignon grossit», notait-il.
La conservation posait un défi majeur dans un monde sans réfrigération. Columelle livre une recette précise pour ses oignons de Pompéi: après séchage au soleil et refroidissement à l’ombre, on les disposait sur un lit de thym dans des jarres de terre cuite, recouverts d’une saumure composée de trois parts de vinaigre pour une de sel.
D’autres techniques existaient. Pline recommandait de frotter les bulbes d’eau salée tiède pour prolonger leur conservation, ou de les suspendre au-dessus de braises pour empêcher la germination. Varron, cité par Pline, conseillait de les piler avec du sel et du vinaigre avant de les faire sécher : cette préparation résistait aux vers.
Les Anciens avaient compris que l’oignon, comme l’ail, continue de vivre après la récolte. Ils notaient qu’il pouvait germer même hors sol, phénomène qui fascinait autant qu’il compliquait le stockage.
[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIX, 101 : Alium cepasque inter deos in iureiurando habet Aegyptus.
[7] Juvénal, Satires, XV, 7-10 : illic aeluros, hic piscem fluminis, illic / oppida tota canem uenerantur, nemo Dianam. / porrum et caepe nefas uiolare et frangere morsu / (o sanctas gentes, quibus haec nascuntur in hortis numina!).
[8] Prudentius, Contre Symmaque, II, 865: Porrum et cæpe Deos imponere nubibus ausi / Alliaque et Serapin coeli super astra locare.
[11] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 39 : sativae olfactu ipso et delacrimatione caligini medentur, magis vero suci inunctione.
[12] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XX, 42 : reliqua inter medicos mira diversitas. proximi inutiles esse praecordiis et concoctioni inflationemque et sitim facere dixerunt. Asclepiadis schola ad colorem quoque validum profici hoc cibo et, si ieiuni cotidie edant, firmitatem valetudinis custodiri, stomacho utiles esse, spiritus agitatione ventrem mollire, haemorrhoidas aperire subditas pro balanis.
[14] Ovide, Remèdes à l’amour, 797-799 : Daunius, an Libycis bulbus tibi missus ab oris, / an veniat Megaris, noxius omnis erit. / Nec minus erucas aptum vitare salaces, / et quicquid Veneri corpora nostra parat.
[15] Athénée de Naucratis, Deipnosophistes, IV, 131 : βολβῶν τε σιρὸν δωδεκάπηχυν.
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Crocus sativus, le crocus à safran, ou les stigmates de la passion.
Pour les peuples de l’Antiquité, les plantes avaient de multiples vertus : gustatives, mais aussi médicinales, religieuse, magiques et… aphrodisiaques. Dans ce dernier domaine, trois d’entre elles méritent le Panthéon.
Sarriette
La sarriette (satureja) d’abord, une plante méditerranéenne, proche du thym, utilisée depuis la nuit des temps comme condiment. Dans les montagnes grecques couvertes par ses arbrisseaux, elle était broutée par les satyres. Cela donnait, pensait-on, une ardeur sans limite à ces créatures lubriques dotée d’un corps d’homme, mais de cornes et pieds de boucs. Les hommes pensaient donc tirer de ce végétal le même profit. Au premier siècle, le médecin, pharmacologue et botaniste grec Pedanius Dioscoride indique que «la sarriette émeut la luxure». Et, à la même époque, le poète romain Martial évoque la propriété de la plante pour se moquer d’un congénère:
«Depuis longtemps, Lupercus, ta mentule est sans force ;
cependant, insensé, tu mets tout en œuvre pour lui rendre sa vigueur ;
mais les roquettes, les bulbes aphrodisiaques,
la stimulante sarriette ne te sont d’aucun secours.
Tu t’es mis à corrompre, à force d’argent, des bouches pures.
Ce moyen, ne réveille pas non plus en toi de lubriques sensations.
N’est-il pas bien étonnant, bien incroyable,
qu’il t’en ait tant coûté, Lupercus, pour rester impuissant?»1.
Menthe
Lupercus aurait aussi pu tenter de recourir à la menthe (mentha), une plante que les Grecs anciens, dit-on, interdisaient aux soldats de consommer, tant son parfum enivrant faisait fondre le courage et bouillir le désir. Selon la mythologie gréco romaine, Minthé (Μίνθη) était une nymphe vivant aux Enfers qui n’avait qu’un but, séduire le maître des lieux Hadès. Aussi, quand ce dernier l’a délaissée pour Perséphone, elle a vu rouge et est devenue une vraie peste. Mais comme il ne faut pas trop chercher des poux à une déesse fille de Zeus, Minthé a fini piétinée et transformée en plante. Reste ce parfum qui, en froissant la menthe, rappelle tout le pouvoir de séduction de la nymphe.
Smilax aspera, nymphe au feuilles en forme de cœur ou salsepareille.
Le parfum, oui, mais pas la consommation. Car la science moderne a établi que la consommation prolongée de la menthe peut diminuer le taux de testostérone. En revanche, la sarriette évoquée plus haut possède un principe actif, l’ériodictyol, aux effets relaxants et vasodilatateurs.
Crocus
La troisième histoire, est la plus romantique. C’est celle de Crocus, jeune homme qui avait deux passions : le jeu avec le dieu Hermès et l’amour avec la nymphe Smilax. A partir de là, les sources sont multiples et lacunaires. Coexistent donc plusieurs versions du mythe2. En voici une: Crocus meurt dans un accident, provoquant le désespoir de sa nymphe. Pour sauver leur amour, les dieux les transforment en plantes: le crocus, bien sûr, et la salsepareille, une plante grimpante des régions méditerranéennes dont les feuilles sont en forme de cœur. Des précieux stigmates rouges du crocus, évoquant la passion pour Smilax, on tirera le précieux safran3.
Confiante dans les vertus aphrodisiaques du safran, Cléopâtre en fera grand usage dans ses bains. Et si, ce n’était pas le charme d’un nez, mais les vertus d’une épice, qui avaient changé le cours de l’Histoire?
Martial, Epigrammes, Livre III, LXXV: Stare, Luperce, tibi iam pridem mentula desit, luctaris demens tu tamen arrigere.
Sed nihil erucae faciunt bulbique salaces, inproba nec prosunt iam satureia tibi.
Coepisti puras opibus corrumpere buccas: sic quoque non vivit sollicitata Venus. Mirari satis hoc quisquam vel credere possit, quod non stat, magno stare, Luperce, tibi?
L’histoire de Crocus et Smilax est évoquée, sans détails, par Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVI.63.1, Ovide, Métamorphoses, IV.280 et Nonnos, Dionysiaques, 12.86.
La culture du crocus et la récolte du safran est déjà représentée sur les murs du palais de Knossos, en Crète, vers 1500 ans avant notre ère.
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Dans les villes romaines, les établissements vendant nourriture et boisson pullulaient. Rien que dans la partie déjà excavée de Pompéi, les archéologues en ont identifié quelque 160. Cela s’explique par le fait que seule une très petite fraction de la population pouvait s’offrir le luxe d’un logement avec cuisine et salle à manger. Pour la masse donc, les repas se prenaient à l’extérieur.
Le comptoir du thermopolium récemment découvert dans la Regio V de Pompéi.
On distingue, en principe, plusieurs types d’établissements. La taberna, boutique de commerce au détail de denrées rapidement devenue également un débit de vin; la caupona, restaurant et parfois auberge pour les voyageurs, surtout à la campagne; la popina, petit établissement où l’on vendait de la nourriture et des boissons, souvent de façon rapide et peu coûteuse –une sorte de fastfood donc. S’il était vraiment très bas de gamme, ce dernier pouvait mériter le nom de ganea, un bouge, dirait-on aujourd’hui.1
En réalité, les romains semblent avoir utilisé ces différents termes de façon assez indifférenciée, et toutes les variantes de services et d’équipements ont sans doute existé: simple comptoir en forme de «L» intégrant de grands pots en terre cuite (dolia) avec la nourriture que l’on servait à l’emporter; petite salle avec des tables pour manger et jouer à des jeux d’argent; modestes triclinia reconstitués en maçonnerie comme succédané des salles à manger des riches; pièce à l’arrière où l’on pouvait se retirer pour assouvir d’autres appétits tarifés…
Dans l’ensemble, ces établissements avaient une réputation médiocre en raison de la clientèle de condition modeste et parfois douteuse qui les fréquentaient. A la fin du premier siècle de notre ère, le poète Juvénal énumère dans une de ses Satires la clientèle qui fréquentait les popinae: colporteurs, muletiers, croque-morts, matelots, esclaves, truands, fugitifs…2
Certains établissements sont pourtant décorés avec des fresques de grande qualité, comme le dit thermopolium de Vetutius Placidus à Pompéi et son laraire peint placé sous le double patronage de Mercure, dieu du commerce, et de Bacchus, dieu du vin. Ou comme l’établissement découvert récemment dans la Regio V qui comporte, entre autres, une belle représentation d’une néréide –nymphe marine– sur un cheval de mer.
Le prix des vins sur le mur d’une caupona d’Herculanum.
D’autres fresques renseignent sur l’offre, comme celle donnant le prix du vin dans une boutique d’Herculanum: 1 as pour la qualité la plus médiocre, 2 pour du meilleur, et 4 as pour le Falerne, un cru réputé.
Enfin, des illustrations décrivent aussi, à la façon d’une bande dessinée, des scènes courantes, comme dans la caupona de Salvius, toujours à Pompéi. Dans une scène, on voit deux clients se disputer pour attirer l’attention de la serveuse. Dans une autre, une partie de dés entre deux individus finit en bagarre et le patron intervient pour les mettre à la rue.
À Rome même, les empereurs règlementèrent à plusieurs reprises le fonctionnement des débits de boisson et de nourriture: Caligula (qui régna de 37 à 41) les fit fermer durant la période de deuil consécutive au décès de sa sœur. Il fit même exécuter un tenancier qui avait contrevenu en vendant de l’eau chaude3. Auparavant, Tibère (14 à 37) avait prohibé la vente de pâtisseries. Puis Claude (41 à 54) interdit les viandes cuites et l’eau chaude. Néron (54 à 68) n’autorise plus que les légumes et des plantes potagères. Enfin, Vespasien (69 à 96) ne laisse plus à la carte que les légumineuses…
Ces mesures impériales ciblaient les établissements accueillant la clientèle la plus pauvre, qui y trouvait un cadre de sociabilité important. Elles sont donc généralement considérées comme visant à réduire l’attractivité des bars et restaurants afin de limiter les risques liés aux regroupements populaires.
Mais toutes ces tentatives ne semblent avoir été limitées à la ville même de Rome et n’avoir pas eu de grands effets.
Comme quoi, il est plus facile de fermer les restaurants au XXIe siècle qu’au 1er!4
1 Le terme très utilisé aujourd’hui de thermopolium, n’apparaît que chez Plaute et est sans doute de son invention.
2 Decimus Iunius Iuvenalis, Saturae, VIII, 171-178: mitte Ostia, Caesar, mitte, sed in magna legatum quaere popina: inuenies aliquo cum percussore iacentem, permixtum nautis et furibus ac fugitiuis, inter carnifices et fabros sandapilarum et resupinati cessantia tympana galli.
3 Dion Cassius, 59,12,1
4 Allusion à la fermeture des restaurants pendant la pandémie de Covid, période durant laquelle ce texte a été écrit.
Fresque représentant Venus dans une maison de Pompéi.
Le 1er avril, les Romains célébraient les Veneralia, une fête instaurée pour lutter contre la débauche… En 220 avant J.-C., un oracle sibyllin avait déclaré en substance que les romains et romaines se permettaient un peu trop de débordements sexuels, que cela ne plaisait pas aux dieux et finirait par porter malheur. Comme la deuxième guerre contre l’ennemi héréditaire carthaginois était imminente, ce n’était pas le moment de prendre des risques.
La fête a été placée sous le patronage de deux déesses, Fortuna Virilis, une manifestation du Destin chargée de cacher aux hommes les défauts des femmes, et de Venus Verticordia, «qui ouvre les cœurs».
A cette occasion, les femmes, mariées ou non, se rendaient au temple de Vénus. Elles lavaient la statue de la déesse après lui avoir retiré son collier d’or, puis la décoraient avec des roses.
Ensuite, elles allaient aux thermes pour hommes en se cachant avec des branches de myrte, comme Vénus l’avait fait selon la légende lorsqu’elle avait été surprise nue dans son bain par des satyres. Elles offraient ensuite de l’encens à Fortuna Virilis, pour obtenir le don évoqué plus haut.
Finalement, elles buvaient un mélange de pavot moulu et de lait sucré avec du miel, mixture que l’ont disait bue par Vénus lors de son mariage avec Vulcain.
Sous le titre «Balance ton…», Marc Duret a dévoilé l’histoire intime de la balance romaine, lors d’un speed dating avec une œuvre du Musée d’Art et d’Histoire (MAH). Cela s’est passé le 18 avril 2024, lors du 35e afterwork de l’institution genevoise et dans le cadre du Festival Histoire et Cité.
La méthode la plus élémentaire pour créer des senteurs agréables consistait à faire brûler des branches, des gommes, des résines ou des mélanges aromatiques. C’est probablement au sein des temples que s’est épanoui l’art de la parfumerie, à travers l’usage de fumées purificatrices et en l’honneur des divinités.
Mais les humains ont rapidement voulu, eux aussi, sentir divinement bon. La partie n’était pas gagnée. En effet, si les divinités sentent naturellement bon, il n’en est rien des mortels. Il a donc fallu inventer le parfum, ou plus précisément l’huile ou l’eau parfumée (et accessoirement l’hygiène et les thermes).
A quand remonte cette invention? Au premier siècle, le naturaliste Pline s’est posé la question:
Les parfums doivent revenir aux Perses. Ils s’en inondent et recourent à ce palliatif pour étouffer la mauvaise odeur due à leur malpropreté. La première mention que j’en retrouve, c’est qu’à la prise du camp de Darius, Alexandre s’empara, parmi tout l’appareil royal, d’une boîte à parfums.[1]
Pline ne semble pas avoir eu accès à des sources suffisamment fiables sur ce point: l’archéologie a montré que, dès le 3e millénaire avant notre ère, des parfumeurs étaient au service des dieux et des puissants dans les palais mésopotamiens, égyptiens et crétois.
Le commerce et le flacon
L’erreur de Pline s’explique sans doute par le fait qu’il a fallu attendre la période hellénistique, puis romaine, pour que les parfums se diversifient et se démocratisent vraiment. Cela pour deux raisons.
La première est la multiplication des échanges commerciaux avec l’Arabie –terre de l’encens et de la myrrhe– et l’Inde, riche en épices odorantes.
La deuxième est la maîtrise de la technique du soufflage du verre qui permet de réaliser des flacons délicats très élaborés, mais surtout qui conserve bien mieux les fragrances.
Petit flacon romain en forme de datte, milieu du Ier – début du IIe s. Verre soufflé et moulé.
En effet, l’une des difficultés en parfumerie, est d’éviter que l’arôme s’évente ou s’altère. Cette volatilité donne à Pline un argument tout trouvé pour critiquer les dépenses excessives chez le parfumeur:
Tel est cet objet de luxe, et de tous le plus superflu. Perles et pierreries en effet passent quand même aux héritiers, les étoffes durent un certain temps: les parfums s’évaporent instantanément, et pour ainsi dire, meurent en naissant. Le plus haut titre de recommandation d’un parfum, est, sur le passage d’une femme qui le porte, d’attirer par ses effluves mêmes ceux qui sont occupés de toute autre chose.[2]
Il faut dire que certains puissants ne lésinaient pas sur le flacon. Néron, dit-on, se parfumait jusqu’à la plante des pieds et Caligula en faisait arroser la banquette de ses bains. Toutes choses qui rappelaient la débauche de luxe des rois orientaux, très éloignée de l’austère morale romaine.
On lit aussi dans le même passage de l’œuvre de Pline que le parfum était un instrument de séduction. De fait, les textes antiques abondent d’exemples où les corps sont huilés et parfumés pour aviver le désir. Aphrodite, déesse de l’amour, est liée aux fleurs et aux senteurs, dès sa naissance sur «l’odorante Chypre», selon l’expression d’Homère.
Aussi, peut-on comprendre que Pline frémisse en constatant que les parfums ont même conquis la puissante armée romaine. Les enseignes militaires sont enduites de parfum les jours de fête, certains pensant même que cela a permis aux aigles romaines la conquête de la terre:
Ce sont là des patronages que nous cherchons à nos vices, et nous nous en autorisons pour justifier les parfums sous le casque.[3]
Sucus et corpus
Jeune femme versant du parfum dans un flacon. Fresque Villa Farnesia – Ier s. avant J.C.
Mais Pline ne fait pas que critiquer: dans son Histoire naturelle, il détaille la composition et la fabrication des parfums antiques. Il distingue le sucus (la substance odorante) et le corpus (l’excipient). L’alcool fort n’étant pas connu dans l’Antiquité, c’est l’huile qui sert généralement de corpus. Celle d’olive est plus répandue, mais on trouve aussi de l’huile de sésame (qui a l’avantage d’être sans odeur), de moringa ou d’amandes. Théophraste[4] fournit une liste des huiles utilisées.
Entrent aussi parfois dans la composition des fixateurs comme des résines, des colorants, par exemple l’orcanette[5], et des conservateurs, principalement le sel.
Le miel est aussi utilisé pour enduire les contenants du parfum, certainement en raison de ses vertus antioxydantes et antiseptiques.
Les substances odorantes –le sucus, donc– sont très nombreuses. Dans les âges les plus anciens, les bois odoriférants –cèdre, cyprès, ou genévrier– sont les plus utilisés. Mais aux époques hellénistique et romaine, les plantes, les gommes et les épices prennent la première place (voir la liste ci-dessous).
Contemporain de Pline, le médecin Dioscoride donne une liste très complète des parfums de l’époque. Il détaille chaque recette qui porte le nom de son principal ingrédient, de la ville où il a été créé ou de son inventeur. Il explique aussi comment faire un produit de moindre qualité en rajoutant de l’huile au substrat déjà utilisé et filtré. Il y avait donc une gamme de qualités différentes du même parfum, rendant la version de moindre qualité accessible à des personnes moins riches.
Ce qui intéresse avant tout Dioscoride, ce sont les vertus thérapeutiques des parfums, qui se confondent avec les onguents. Parfumeur ou droguiste, les professions ne sont d’ailleurs pas clairement distinctes.
Durant l’Antiquité, on pouvait donc se soigner en sentant bon. Et inversement. Certains se risquaient même à ajouter du parfum à leur pitance. Ce qui, inutile de le dire, est fortement déconseillé de nos jours.
Substances odorantes antiques
Voici la liste –non exhaustive– des suci les plus utilisés en parfumerie romaine.
[1] Pline, Histoire Naturelle, XIII, I, 3: Unguentum Persarum gentis esse debet. Illi madent eo et accersita commendatione inluvie natum virus extinguunt. Primum, quod equidem inveniam, castris Darii regis expugnatis in reliquo eius appartu Alexander cepit scrinium unguentorum.
[2] Pline, Histoire Naturelle, XIII, IV, 20: Haec est materia luxus e cunctis maxime supervacui. Margaritae enim gemmaeque ad heredem tamen transeunt, vestes prorogant tempus: unguenta ilico expirant ac suis moriuntur horis. Summa commendatio eorum ut transeuntem feminam odor invitet etiam aliud agentis.
[3] Pline, Histoire Naturelle, XIII, IV, 23: Ista patrocinia quaerimus vitiis, ut per hoc ius sub casside unguenta sumantur.
[5]Alkanna tinctoria, une plante prostrée, très basse et très velue, qui pousse le plus souvent sur les sables du littoral, en touffes plus ou moins circulaires. Elle est utilisée depuis l’Antiquité pour ses propriétés médicinales, ainsi que pour la teinture rouge extraite de ses racines.
Sources
Odeurs antiques, textes réunis et présentés par Lydie Bodiou et Véronique Melh, collection Signets, Belles-Lettres, Paris, 2011.
Jean-Pierre Brun, Cécilia Castel, Xavier Fernandez, Jean-Jacques Filippi, Les parfums antiques dans le bassin méditerranéen, article paru dans l’Actualité Chimique N°359 – janvier 2012. Consulté en ligne le 4 février 2024.
Vidéo: animation par Renaud Chabrier d’une fresque de Pompéi montrant la fabrication du parfum et réalisée pour le film Le parfum retrouvé (lien ci-dessous). Toutes les étapes de la préparation des parfums dans une boutique sont représentées de droite à gauche: 1. extraction de l’huile à parfum avec une presse à coins, 2. enfleurage à chaud de l’huile dans un chaudron sur un foyer, 3. broyage des ingrédients, notamment des résines, dans un mortier, 4. comptoir de vente avec balance, papyrus et, dans l’armoire à l’arrière-plan, files de flacons à parfums et statuette de Vénus, 5. un vendeur fait essayer un parfum à une cliente sur son poignet.
En savoir plus
Le parfum retrouvé, auteur et réalisateur: Luc Renat, CNRS images, 2012.
Jean-Pierre Brun et Nicolas Monteix. Les parfumeries en Campanie antique In : Artisanats antiques d’Italie et de Gaule: Mélanges offerts à Maria Francesca Buonaiuto [en ligne]. Naples: Publications du Centre Jean Bérard, 2009.
Février 2024, reproduction interdite
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Un boucher dans sa boutique, 2e siècle de notre ère, Rome, Museo della Civilta Romana.
Le 24 février, le Salon de l’Agriculture a ouvert comme chaque année, porte de Versailles. Face aux critiques de plus en plus nombreuses s’élevant contre la consommation de viande, les professionnels du secteur sont désormais contraints de justifier leur activité.
Cette défense du carnisme n’est en réalité pas nouvelle: l’Antiquité gréco-romaine montre que ce régime alimentaire n’allait, déjà, pas de soi. Les arguments des végétariens suscitaient alors à la fois des réactions épidermiques et l’élaboration d’un discours légitimateur. Le phénomène est d’autant plus intéressant que la consommation de viande n’était pas la règle chez les Grecs et chez les Romains. Ces derniers vivaient dans une société où l’alimentation carnée n’était pas majoritaire (céréales et légumes constituaient le régime de base) mais où les représentations faisaient d’elle un idéal, voire une nécessité spirituelle. Aussi, à en croire l’empereur Julien, nombre de traités ont-ils été composés pour répondre aux contempteurs de la viande:
«Les uns supposent la consommation de viande conforme à la nature humaine, mais d’autres pensent qu’il ne convient pas du tout à l’humain d’en user: cette question est l’objet de bien des discussions; en fait, si tu veux faire un effort, tu verras qu’il y a des essaims de livres sur le problème.»
Malgré la perte de ces ouvrages, plusieurs indices permettent de retracer les principales motivations des consommateurs de viande. Et, curieusement, l’argument hygiénique n’est pas prépondérant, même s’il n’est pas absent (au moins depuis Hippocrate) chez les médecins.
Affirmer une supériorité humaine
Le carnisme relevait en partie de considérations métaphysiques puisque la consommation de viande associée à la maîtrise du feu octroyée aux humains correspondait censément à un ordre du monde voulu par les dieux. Ces derniers se distinguaient des humains en ce qu’ils ne se nourrissaient pas de viande: lors des banquets qui suivaient les sacrifices d’animaux, la fumée des graisses brûlées, des os et des viscères suffisait à les contenter et complétait un régime alimentaire par ailleurs composé du nectar et de l’ambroisie.
Dans les cérémonies religieuses, la part des humains, la viande cuite, était donc inférieure à celles des dieux: en mangeant une matière corruptible, ils étaient renvoyés à leur propre mortalité; dans le même temps, ils affirmaient leur supériorité sur le reste du monde animal, réduit à consommer de la viande crue. Le don du feu par Prométhée consacrait la coupure entre l’humain et la bête, avec en creux l’idée que le cuit fonde une césure à la fois culturelle et technique: le cru appartient à un monde simple, proche de la nature, le cuit à un monde complexe, celui du savoir-faire et du raffinement. Le régime alimentaire traduit ici une hiérarchie du vivant.
Les représentations socio-économiques
Cette monnaie de bronze, datée vers 280-250 avant J.-C., est une des plus anciennes du monde romain. gallica.bnf.fr/BnF, CC BY-NC-ND
Les considérations socio-économiques primèrent sans doute sur la métaphysique. Comme dans certaines régions du globe aujourd’hui encore, le bétail a longtemps été une unité de richesse. Certaines espèces ont été utilisées comme moyen de paiement dans les échanges avant l’adoption de la monnaie. C’est aussi très souvent du bétail qui figura sur les lingots servant de premières monnaies, comme s’il était le meilleur moyen d’exprimer la valeur des choses.
L’étymologie en conserve le souvenir: le nom de l’argent lui-même, pecunia, dérive de pecus, «bétail», manière de signifier que l’élevage fut longtemps la voie privilégiée pour s’enrichir. Parce que la richesse reposait alors sur la possession de troupeaux et sur les propriétés foncières, on appelait les riches pecuniosi, c’est-à-dire riches en bétail, et locupletes, riches en terres. Aussi, puisque la possession de nombreuses bêtes permettait de distinguer le riche du pauvre, consommer de la viande revint à consommer de la richesse. D’où un statut particulier octroyé à la chair animale au sein des aliments.
Le poids de l’habitude
L’imaginaire socio-économique et métaphysique a encore été renforcé par la force de l’habitude: le caractère immémorial du carnisme a pris le pas sur toute autre considération, agissant comme une norme propre à éloigner tout questionnement. Le cadre de vie des Anciens contribuait à dédramatiser la consommation de viande. À Rome, chasseurs, oiseleurs, pêcheurs, porchers, bouchers s’inscrivaient dans le quotidien des habitants. La viande consommée après les sacrifices publics lors des banquets ou revendue aux bouchers contribuait aussi à légitimer sa consommation. La participation des animaux aux jeux romains confortait également le sentiment d’une supériorité des humains, donc leur droit à disposer d’elles: un rapport aux bêtes fondé sur la violence fut, ainsi, à la fois normalisé et institutionnalisé.
Les animaux morts destinés à être mangés étaient, en outre, dans les demeures fortunées, un sujet de décor : ainsi ces natures mortes pompéiennes ou ces mosaïques des riches résidences africaines figurant des chapelets de grives, très appréciées aussi sur les tables romaines.
Ce cadre a conditionné un habitus et une évidence: la légitimité de la mise à mort d’animaux pour les manger. Ce n’était peut-être même là que justice: la férocité et la prolifération des autres espèces faisaient peser une menace sur les humains et les cultures. Dès lors, masquer et déguiser la mort n’était pas une nécessité: contrairement à ce que l’on observe aujourd’hui, l’abattage des animaux n’était pas invisibilisé: les bouchers travaillaient au vu et au su de tous; des scènes sur des sarcophages romains figurent une pratique assez ordinaire dans les banquets: des têtes de porcs ou de sangliers servis sur un plat à des convives; dans une scène du Satiricon de Pétrone, des porcs destinés à être consommés sont présentés vivants, ornés de grelots, à des commensaux enthousiastes afin d’être sélectionnés.
Le statut de la viande chez les premiers chrétiens
La christianisation de l’Empire romain n’a pas remis en cause l’approche des polythéistes voyant dans le carnisme une forme de piété puisqu’il respectait un ordre du monde voulu par les dieux. Alors que, dans la Genèse, Adam et Ève sont végétariens, au même titre que l’ensemble de la création, la Chute a eu pour conséquence de livrer les animaux aux humains. La zoophagie est légitimée par un commandement divin et le souci des Pères de l’église et des théologiens de priver les animaux de raison a, pour partie, été destiné à asseoir le régime carné. Dans les évangiles, Jésus renchérit:
«Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur».
Il trouva un allié en Paul de Tarse, aussi connu sous le nom de Saint Paul, pour lequel aucun aliment n’est à proscrire dans la mesure où tout ce que Dieu crée est bon. Le moine jovinien est allé jusqu’à considérer le végétarisme comme une offense à Dieu: on peut comprendre l’utilité du bœuf et du cheval dans un monde végétarien, mais à quoi servirait le porc si on ne le mangeait pas?
Si la méfiance à l’égard de la viande a été de rigueur, ce ne fut pas à cause de l’aliment en lui-même, mais parce qu’il aurait attisé la volupté et porté à la gourmandise. Il fallut donc se défier du monde charnel, sans remettre en question le providentialisme divin. Dès lors, une voie médiane fut adoptée: l’ascétisme, inscrit dans certaines règles monastiques (la mortification des corps par un mode de vie frugal et austère est censée favoriser l’union mystique avec Dieu); la présence de nombreux «jours maigres» pour les laïcs dans le calendrier chrétien.
A l’invitation de la Collection des moulages de l’Université de Genève, l’association Nunc est bibendum était présente le 13 mai à la Nuit des musées, pour une dégustation de mets antiques, avec un public venu en nombre et très intéressé!
Rapport sur la deuxième année d’activité de l’association Nunc est bibendum, présenté à l’assemblée générale du 12 septembre 2023.