L’IA reconstitue les règles d’un jeu romain oublié

Objet 04433 du musée romain de Heerlen, Pays-Bas. Surface supérieure, avant nettoyage, avec des marques de crayon soulignant les lignes incisées.

Un morceau de calcaire gravé, trouvé aux Pays-Bas au tournant du 20e siècle, a gardé son secret jusqu’à ce jour. L’objet, provenant du site romain de Coriovallum (l’actuelle Heerlen), présentait un motif géométrique qui ne correspondait à aucun jeu connu. En combinant l’analyse des traces d’usure microscopiques et des simulations par intelligence artificielle, une équipe de chercheurs a réussi à reconstituer les règles de ce qui pourrait être le plus ancien exemple européen d’un type de jeu de blocage.

L’archéologue Walter Crist a découvert l’objet en 2020, lors d’une visite au musée romain de Heerlen. La dalle de calcaire blanc, mesurant 21 sur 14,5 centimètres, porte sur sa surface lisse un rectangle traversé par quatre lignes diagonales et une ligne droite. «L’apparence de la pierre, combinée à l’usure visible, suggérait fortement un jeu, mais je ne reconnaissais pas le motif parmi les jeux antiques que je connais»[1], explique Crist, aujourd’hui professeur invité à l’université de Leyde.

Le matériau raconte une histoire. Il s’agit de calcaire jurassique de Norroy, en provenance du nord-est de la France, typiquement utilisé par les Romains pour les grands éléments architecturaux décoratifs. Mais cet objet est petit, probablement récupéré dans des débris (spolia) et retaillé pendant la période romaine tardive (environ 250-476 après J.-C.), lorsque Coriovallum a été transformée en établissement fortifié.

L’objet est resté dans les collections du musée sans contexte archéologique précis. Coriovallum était une ville romaine prospère de la province de Germanie inférieure, fondée sous le règne de l’empereur Auguste et habitée jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident.

Des traces révélatrices sous le microscope

L’analyse de la microtopographie a révélé un motif d’usure différentiel. Certaines lignes gravées montrent une abrasion marquée, avec une surface lissée le long de leur tracé, tandis que d’autres présentent peu de traces. L’examen au microscope confirme que les grains de roche sont nivelés et lisses, cohérent avec une action abrasive appliquée par un objet de plus grande dureté.

Les pièces de jeu romaines trouvées à Coriovallum –des compteurs en verre ou en pierre, en forme de dôme ou de disque– correspondent à ce type d’usure. La façon la plus ergonomique de les déplacer est de les pousser le long des lignes du plateau, produisant une abrasion sur le calcaire tendre.

130 configurations testées par l’intelligence artificielle

Pièces de jeu en verre provenant de Coriovallum. Het Romeins Museum.

Pour déterminer quelles règles auraient pu produire ces motifs d’usure, les chercheurs ont utilisé Ludii, un système développé à l’université de Maastricht. Deux agents d’IA ont joué 1000 parties pour chaque ensemble de règles, utilisant différentes configurations tirées de jeux européens historiquement documentés.

L’équipe a testé 130 configurations, combinant diverses règles de départ, de mouvements et de conditions de fin de partie. Les configurations incluaient des jeux de blocage (comme le haretavl scandinave et des jeux similaires d’Italie, d’Espagne et de Grèce) et des jeux d’alignement. «Le plus grand défi était de concevoir la méthodologie; la recherche sur les jeux en archéologie est relativement rare, et personne n’avait essayé d’utiliser l’IA pour identifier un jeu qui reproduirait l’usure», confie Walter Crist[2].

Neuf configurations ont produit des résultats cohérents avec les traces d’usure observées. «Et c’étaient toutes des variations du même type de jeu de blocage», souligne le chercheur. Dans ces jeux, l’objectif est d’empêcher l’adversaire de se déplacer plutôt que de capturer des pièces. La version la plus probable implique un joueur plaçant quatre pièces contre deux pièces adverses.

Une découverte qui repousse l’histoire des jeux de blocage

Les jeux romains bien connus comme le ludus latrunculorum («jeu des soldats») ou le duodecim scripta (associé au backgammon) appartiennent à d’autres catégories: jeux de capture ou de course. Les jeux de blocage purs n’avaient pas de précédent matériel clair dans l’Antiquité classique.

Ce type de jeu n’a été documenté en Europe qu’à partir du Moyen Âge. Des objets portant le plateau distinctif du haretavl ont été trouvés en Lettonie au 14e siècle et dans le Dublin du début du Moyen Âge (10e-11e siècle). Des jeux similaires de France, d’Italie et de Grèce ont des géométries qui se retrouvent dans des graffitis de plateaux à Rome et en Turquie (Didyma et Aphrodisie), suggérant une histoire plus longue que celle attestée par les sources textuelles.

L’équipe a nommé le jeu Ludus Coriovalli, «le jeu de Coriovallum». La découverte pousse la présence de ce type de jeu plusieurs siècles plus tôt et démontre que ce concept ludique circulait déjà aux confins nord-occidentaux de l’Empire romain.

Cette recherche marque la première fois que des simulations par IA ont été combinées avec une analyse archéologique pour identifier les règles d’un jeu antique. «Comprendre comment les jeux anciens ont pu être joués peut nous conduire à de nouvelles perspectives sur la façon dont les gens du passé appréciaient leur vie», commente Walter Crist[3].

L’approche développée pourrait transformer l’étude des jeux anciens. Les jeux laissent souvent peu de traces: beaucoup de plateaux étaient gravés dans le sol ou le bois. En combinant l’analyse des traces d’usure avec l’intelligence artificielle, il devient possible d’identifier des plateaux de jeu et de reconstruire des ensembles de règles jouables, même en l’absence de preuves écrites.

Pour les Romains de Coriovallum, leur temps de loisir devient un peu moins abstrait. On peut maintenant les imaginer assis à une table, faisant glisser des perles de verre sur le calcaire, essayant de déjouer un ami. Que ce soit sur une dalle de calcaire ou sur un écran de smartphone, l’envie de jouer reste la même.


Comment jouer au Ludus Coriovalli

Les chercheurs ont identifié que la version la plus probable du jeu se joue avec quatre pièces contre deux, dans un jeu de blocage asymétrique de type «chiens et lièvres».

Matériel nécessaire:

  • Un plateau avec le motif reconstitué (rectangle traversé par quatre diagonales et une ligne droite)
  • 4 pièces d’une couleur (les «chiens»)
  • 2 pièces d’une autre couleur (les «lièvres»)

Règles:

  • Les quatre «chiens» (pions noirs) démarrent sur les quatre points à droite du plateau
  • Les deux «lièvres» (pions blancs) démarrent sur les deux points extérieurs du côté gauche
  • Les joueurs déplacent alternativement une pièce vers un point adjacent vide en suivant les lignes tracées
  • L’objectif des «chiens» est de bloquer complètement les «lièvres» pour qu’ils ne puissent plus bouger
  • L’objectif des «lièvres» est d’éviter d’être bloqués le plus longtemps possible
  • Le joueur qui résiste le plus longtemps en tant que «lièvres» remporte la partie

Les joueurs peuvent échanger les rôles après chaque partie pour déterminer qui est le meilleur stratège.

Le jeu est accessible gratuitement sur le site du Digital Ludeme Project: Jouer en ligne.


Source principale

[1] [3]  C. Simms,«Rules of mysterious ancient Roman board game decoded by AI», Scientific American, 10 février 2026.

[2] T. Puiu, «AI Just Cracked the Rules of a Lost Roman Board Game, and It’s Unlike Anything We Expected», ZME Science, 10 février 2026.


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