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Notre tradition viticole évoque fréquemment son héritage gréco-romain. Mais la culture de la vigne et la tradition du vin débordent largement de cette aire géographique et remontent à un passé bien plus ancien. Pour s’en souvenir, il suffit de penser au récit biblique de l’Ancien Testament dont la rédaction, à partir de traditions orales plus anciennes, s’étale durant le millénaire précédant notre ère. Dans la Genèse, Noé a à peine les pieds au sec après le déluge qu’il plante une vigne… et s’enivre[1]. Quant à l’amante du Cantique des cantiques, elle déclare à son partenaire: «tes caresses sont plus douces que le vin»[2].

Scène de vendange, Tombe de Nakht (TT 52) datant du Nouvel Empire.

Selon les plus récentes recherches, la domestication de la vigne aurait eu lieu il y a environ 11’000 ans dans le Caucase et en Asie occidentale. La culture et les produits dérivés, dont le vin, ont ensuite essaimé dans tout le pourtour méditerranéen.

Le cadeau de Râ aux pharaons

Dès le 3e millénaire avant notre ère, les Egyptiens figurent parmi les premiers à représenter le procédé de vinification sur des bas-reliefs montrant des scènes de vendange, de foulage et de pressurage. Dans l’Egypte pharaonique, le vin –irep– est un produit d’exception, réservé aux élites. Mais, dès le Nouvel Empire (-1550 à -1085), les textes mentionnent une boisson encore plus rare et prestigieuse que le vin, le shedeh. Il s’agirait ni plus ni moins que du cadeau du dieu soleil Râ à ses fils.

De quoi était fait ce mystérieux shedeh? Quel était son procédé de fabrication? Le mystère est resté quasi complet jusqu’à récemment. En effet, les auteurs égyptiens ne nous renseignent pas à ce sujet et les indices archéologiques liés à cette boisson sont aussi rares que le produit lui-même. Il fallait donc se contenter des rares évocations dans des textes et des représentations murales.

Un trésor… et huit jarres

Mais en 1922, l’archéologue Howard Carter découvre la tombe de Toutankhamon, jeune pharaon du Nouvel Empire, plus célèbre par son trésor que par son règne qui n’a duré que 10 ans. Mais dans la tombe, parmi les 5398 objets inventoriés, se trouvent huit jarres dont le bouchon ou le corps portent l’inscription shedeh. Certaines sont très bien conservées, ce qui est décisif pour la suite.

Pendant des décennies, des égyptologues tentent de percer l’énigme du shedeh. Pour la plupart des savants anglo-saxons, il s’agit d’une liqueur de grenade et non de raisin.

Dans une publication de 1995, l’égyptologue français Pierre Tallet reprend le dossier sur la base de tous les indices disponibles, en particulier les inscriptions sur les jarres, lesquelles, outre le nom du produit, comportent des indications très précises: provenance, date, qualité, domaine, situation géographique et nom du producteur. Point par point, il construit la fiche signalétique de la boisson mystérieuse[3].

D’abord, le shedeh est d’une grande qualité et d’une relative rareté. Selon le seul papyrus qui mentionne le sujet durant la période pharaonique, on ne produisait qu’une jarre du breuvage pour 30 de vin. Une proportion cohérente avec celle des jarres retrouvées. Le nom shedeh est par ailleurs très souvent suivi des qualificatifs nefer nefer, deux fois «bon», c’est-à-dire excellent.

Ensuite, Pierre Tallet établit qu’il s’agissait certainement d’une préparation à base de raisins. Indice clé: les noms de producteurs de shedeh sont les mêmes que ceux de vins. Il s’agit donc de «viticulteurs» qui fabriquent avec leur récolte une gamme de produits.

L’archéologue remarque aussi que le shedeh peut se conserver comme un «vin de garde». En effet, la tombe de Toutankhamon a été scellée en l’an 10 de son règne et l’on y retrouve du shedeh produit 5 à 6 ans auparavant. A moins de considérer que l’on donne au pharaon, pour son dernier voyage, un vin imbuvable, cela signifie que la boisson pouvait se garder sans problème pendant autant d’années.

Le vin des amants et des pharaons

Enfin, Pierre Tallet estime que le shedeh devait être un vin liquoreux, à la fois très sucré et très alcoolisé. La poésie amoureuse égyptienne le mentionne fréquemment dans un registre proche de celui du Cantique des cantiques évoqué plus haut[4].

Quant au taux d’alcool du shedeh, il pourrait venir d’un procédé de fabrication faisant intervenir une réduction du moût par cuisson. Cela fait augmenter la teneur en sucre, qui peut produire de l’alcool lors de la fermentation. On pouvait ainsi atteindre la valeur d’une quinzaine de degrés, ce qui empêchait ensuite le vin de se dégrader en vinaigre et explique ses qualités de conservation.

La réduction du moût par cuisson est d’ailleurs un procédé qui sera décrit ensuite dans le détail par les auteurs romains. Au 1er siècle, Columelle signale qu’il nécessite une surveillance et un brassage permanents, afin de ne pas brûler la préparation[5]. Pline précise que l’on réduit le moût au tiers pour produire le defrutum, et à la moitié pour la sapa[6].

Toute l’enquête, cependant, ne reposait jusqu’ici que sur des observations et des déductions, sujettes à controverses.

Mais les progrès des méthodes d’analyse ont permis de trancher la question. Au début du 21e siècle, deux scientifiques espagnoles, Rosa Lamuela-Raventós et Maria Rosa Guasch-Jané, ont obtenu la possibilité d’étudier un échantillon de résidu d’une jarre de shedeh provenant de la tombe de Toutankhamon. Elles ont pu établir avec certitude que la boisson était du vin, de plus produit avec des raisins rouges[7].

On sait désormais avec certitude que le nectar que les pharaons consommaient et emportaient avec eux dans l’au-delà, était bien le fruit divin de la vigne.

[1] Genèse, 9, 20-21. Les historiens distinguent dans le récit de la Genèse plusieurs strates de rédaction qui vont du 8e au 3e siècle avant notre ère.

[2] Cantiques des cantiques, I, 2. La composition du texte est attribuée à un compilateur du 4e siècle av. J.-C. qui y aurait fondu différents poèmes.

[3] Tallet P. Le shedeh; étude d’un procédé de vinification en Égypte ancienne. BIFAO 1995;95:459-492.

[4] Ainsi le papyrus Harris 500 évoque l’amertume d’une amoureuse en raison de l’absence de l’être aimé: «Le doux shedeh, dans ma bouche, il est comme le fiel des oiseaux».

[5] Columelle, De l’agriculture,  XII, 19.

[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIV, 80.

[7] Maria Rosa Guasch-Jané, Cristina Andrés-Lacueva, Olga Jáuregui, Rosa M. Lamuela-Raventós, The origin of the ancient Egyptian drink Shedeh revealed using LC/MS/MS, Journal of Archaeological Science, Volume 33, Issue 1, 2006, Pages 98-101, ISSN 0305-4403.


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Aubergiste et clients, dans le tome 12 de Murena, dessin de Theo Caneschi, Dargaud, 2024.

C’est de notoriété publique: les Romains coupaient le vin à l’eau, froide ou chaude, selon l’envie et l’occasion. Ne pas le faire, c’était risquer de sombrer rapidement dans une ivresse non maîtrisée, et surtout passer pour un barbare ignorant tout des raffinements de la civilisation gréco-romaine –un Gaulois, par exemple. C’était aussi se montrer impie, le vin pur ou merum étant offert aux dieux en libation.

Couper le vin avec de l’eau, c’est donc dans l’ordre des choses romaines… pour autant que le citoyen maîtrise la proportion du mélange, 30 à 50% d’eau, semble-t-il.

Ce qui est moins connu, c’est que trop mouiller le vin est aussi très mal vu, si c’est le fait d’un marchand ou d’un aubergiste. Le principe est simple, c’est de la fraude. En diluant trop, le commerçant indélicat vendait à ses clients de l’eau au prix du vin. Bon pour le bénéfice, mais pas pour la réputation.

Une réputation bien ancrée

Pratique malhonnête très répandue, elle était même devenue dans le monde romain un motif courant de plaisanterie et de raillerie, voire de colère.

Ainsi, un client particulièrement échauffé à laissé sur un mur de Pompéi le témoignage de sa rage:

«Que ces mensonges te coûtent cher, aubergiste! Tu nous vends de l’eau et tu bois le vin pur toi-même.»[1]

Une vingtaine d’années après l’ensevelissement de Pompéi et de ses graffitis sous les cendres du Vésuve, la réputation des aubergistes ne s’est pas améliorée. Le poète Martial les brocarde avec l’humour corrosif dont il a le secret:

«Frappée par des pluies continuelles, la vendanges est détrempée… Tu ne pourrais, aubergiste, quand bien même tu le voudrais, vendre du vin pur!»[2]

Dans une autre épigramme, il retourne l’argument en faisant allusion à une très grave pénurie d’eau potable qui avait frappé la ville de Ravenne:

«A Ravenne, je préfère avoir une citerne plutôt qu’une vigne. Je pourrais vendre l’eau bien plus cher [que le vin];

Rusé, un aubergiste de Ravenne m’a servi récemment. Alors que je lui demandais du vin mêlé d’eau, il m’a vendu du vin pur!»[3]

Pour Martial, l’aubergiste est un fraudeur invétéré et quand ce n’est plus à son avantage de mouiller le vin, il cesse de le faire quoi que le client lui demande.

Le relevé de l’épitaphe de Vitalis.

Une stèle funéraire, aujourd’hui perdue, dont le texte a été relevé en 1899 en Macédoine, donne le point de vue d’un marchand. Celui-ci s’appelait Vitalis, esclave d’un certain Faustus, mort à 16 ans alors qu’il gérait une auberge pour son maître. Son épitaphe dit ceci:

«Je vous prie, voyageurs, n’en veuillez pas à mon maître si j’ai pu parfois vous donner moins que vôtre dû.»[4]

Difficile de savoir, évidemment, si les remords sont sincères, ou dictés par le maître que la stèle cherche à exonérer.

Mais dans tous les cas, la fraude était semble-t-il généralisée et la méfiance toujours de mise.

Astuce pour client méfiant

Portait supposé de Caton.

Le client soupçonneux pouvait aller chercher chez Caton l’ancien une méthode pour confondre le marchand indélicat:

«Voulez-vous savoir si on a mêlé ou non de l’eau à votre vin? préparez un vase en bois de lierre, et emplissez-le avec le vin que vous soupçonnez avoir été trafiqué. Quand il contient de l’eau, le vin filtre au travers des parois du vase et l’eau reste, car le bois de lierre laisse passer le vin.»[5]

Certes, en raison de la présence d’alcool éthylique, la densité du vin est un tout petit peu plus faible que celle de l’eau. Mais le vin, même pur, reste composé à 80% d’eau… On ne voit pas trop comment cela pourrait fonctionner. Voilà un nouveau champ d’investigation pour l’archéologie expérimentale!

[1] CIL IV.3948: Talia te fallant / utinam me(n)dacia copo / tu ve(n)des acuam et / bibes ipse merum.
Le graffiti n’est plus conservé aujourd’hui, voir pompeiiinpictures pour son emplacement.

[2] Martial, Epigrammes, 1, 56: Continuis uexata madet uindemia nimbis / non potes, ut cupias, uendere, copo, merum

[3] Martial, Epigrammes, 3, 56-57: Sit cisterna mihi quam vinea malo Ravennae / cum possim multo vendere pluris aquam // Callidus imposuit nuper mihi copo Ravennae / cum peterem mixtum, vendidit ille merum.

[4] Stèle funéraire de Vitalis: Rogo vos viatores si quid minus dedi me<n>sura ut patri meo adicere(m) ignoscatis.

[5] Caton l’Ancien, De l’agriculture, CXI. Si voles scire in vinum aqua addita sit, nec ne. Si voles scire in vinum aqua addita sit, nec ne, vasculum facito de materia hederacia. Vinum id, quod putabis aquam habere, eodem mittito. Si habebit aquam, vinum effluet, aqua manebit. Nam non continet vinum vas ederaceum

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Mai 2024, reproduction interdite


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Un homme râpant du fromage, Figurine béotienne en terre cuite, 5e siècle avant notre ère. Musée de Thèbes.

En Occident, le fromage est incontournable. Suisse, France et Italie, par exemple, en comptent plusieurs centaines de variétés. L’importance de cet aliment ne date pas d’hier. Les historiens conviennent généralement que la maîtrise de la technique fromagère remonte au néolithique ancien, soit plus de 5000 ans avant notre ère, et qu’elle suit de près la domestication des ruminants laitiers : brebis, chèvres, vaches, bufflonnes, chamelles…

Dans le monde grec et romain, l’art fromager a pris une telle importance que les auteurs en font un critère de différenciation culturelle. Ainsi, selon le géographe grec Strabon (1er siècle avant notre ère) ou le naturaliste romain Pline (1er siècle de notre ère), la consommation du lait cru, du yaourt ou du beurre caractérise le barbare, alors que le grec ou le romain déguste des tommes raffinées. Cela ne tient pas, bien sûr, parce que l’on consommait aussi du lait dans l’orbite gréco-romaine, notamment dans les campagnes, mais également parce que les Celtes maîtrisaient également la fabrication du fromage, comme le démontre l’archéologie. Par exemple, en 2021, une étude a pu démontrer que la population de l’âge du Fer sur le site de Hallstatt (Autriche actuelle) consommait du fromage à pâte persillée (un «bleu»), variété de fromage d’ailleurs inconnue dans le monde méditerranéen.

Présure et sperme, même fonction

Ce qui fait le fromage, c’est la transformation du lait par l’ajout de présure qui le fait coaguler, permettant de séparer le caillé solide du petit-lait. Pour les auteurs antiques, ce processus est aussi providentiel que la fabrication des enfants. «La menstrue de la femme est la matière de l’enfant, comme le lait est celle du fromage, la fécondation se faisant par une semence mâle qui est le sperme dans un cas et la présure dans l’autre», explique Dominique Frère.[1]

Une fois le caillé obtenu, la mise en forme commence (c’est le mot latin forma qui a donné «fromage»). Trois auteurs antiques nous renseignent sur la fabrication du fromage romain : Columelle et Pline au 1er siècle et Palladius au 4e. Des informations sont aussi compilées dans un texte byzantin un peu plus tardif, les Géoponiques, daté du 7e siècle.[2] Ces textes décrivent tous les étapes qui constituent encore aujourd’hui le processus de fabrication fromagère : moulage, égouttage, aromatisation, salage, lavage… Culturellement, le romain n’apprécie pas la pourriture et valorise les aliments mous, ainsi, c’est naturellement le fromage frais qui est le plus apprécié. On ne trouve dans les textes ni fromages à la «croute fleurie», ni de «pâte persillée» (contrairement au monde celtique, comme on l’a vu plus haut). Mais cela ne veut pas dire que ces types de fromages sont inconnus: l’objectif d’un agronome comme Columelle n’est pas de répertorier tous les savoir-faire, mais d’indiquer pratiquement le procédé le plus «efficient», comme nous dirions aujourd’hui.

Mozza es-tu là (chez Columelle)?

Columelle toutefois, fait une digression intéressante, laquelle va enfin justifier le titre de cet article. Voici son texte:

On connaît partout la manière de faire le fromage que nous appelons pressé à la main (manu pressum). Quand le lait commence à se coaguler dans le vase à traire, et qu’il est tiède encore, on le divise par tranches, on le plonge dans l’eau bouillante, et on lui donne à la main une figure quelconque, ou bien on le presse dans des moules de buis. Rendu ferme par la saumure, il n’est pas d’une saveur désagréable quand on l’a coloré à la fumée, soit du bois de pommier, soit du chaume.[3]

Des faisselles en vannerie emplies de fromage blanc, Pompéi (temple d’Isis). Museo Archeologico Nazionale, Naples.

Le procédé décrit de façon remarquablement semblable celui de la célébrissime mozzarella, fromage traditionnellement fabriqué dans une région d’Italie qui s’étire du Latium aux Pouilles. Dans les deux cas, le caillé est découpé, plongé dans l’eau bouillante, formé en boules, conservé dans la saumure.

Certes, le fromage décrit par Columelle n’est pas précisément la mozzarella, ne serait-ce que parce que cette appellation issue de l’italien mozzare (trancher) n’apparaît qu’au 16e siècle, mentionné pour la première fois en 1570 par Bartolomeo Scappi, cuisinier à la cour papale.

Autre dissonance, la mozzarella était à l’origine produite essentiellement à partir de lait de bufflones, dont la présence est attestée en Campanie dès le 12e siècle. Mais l’arrivée de ces animaux originaires d’Inde fait débat. Selon une théorie, ils auraient été introduits dans le sud de l’Italie par les Normands, depuis la Sicile, amenés par les Arabes. Une autre théorie avance que les buffles sont arrivés en Italie via les Phéniciens depuis l’Inde, ce qui rendrait possible un usage antique du lait de bufflones, mais n’est attesté ni par les textes ni par l’archéologie…

Même si le texte de Columelle ne décrit pas la mozzarella contemporaine, il témoigne de la remarquable permanence des savoir-faire agricoles et artisanaux, qui traversent les âges alors que les empires se créent et se disloquent.

[1] Dominique Frère, Fromages antiques, à la recherche des fromages disparus, Presses universitaires de Rennes (PUR), Rennes, 2024, p. 37.
L’analogie est déjà présente chez Aristote (Génération des animaux, I, XIV, 729a):
«C’est le mâle qui apporte la forme et le principe du mouvement; la femelle apporte le corps et la matière, de même que, dans la coagulation du lait, c’est le lait qui est le corps, tandis que c’est le petit lait, la présure, qui a le principe coagulant. C’est là aussi la même action que produit ce que le mâle apporte, en se divisant, dans la femelle.»
ἐπειδὴ τὸ μὲν ἄρρεν παρέχεται τό τε εἶδος καὶ τὴν ἀρχὴν τῆς κινήσεως τὸ δὲ θῆλυ τὸ σῶμα καὶ τὴν ὕλην, οἷον ἐν τῇ τοῦ γάλακτος πήξει τὸ μὲν σῶμα τὸ γάλα ἐστίν, ὁ δὲ ὀπὸς ἢ ἡ πυετία τὸ τὴν ἀρχὴν ἔχον τὴν συνιστᾶσαν, οὕτω τὸ ἀπὸ τοῦ ἄρρενος ἐν τῷ θήλει μεριζόμενον.

[2] Columelle, Traité d’agronomie, VII, 8; Pline, Histoire naturelle, XI, 96-97 et XXVIII, 34; Palladius, Traité d’agriculture, VI, 9 ;Géoponiques, XVIII, 19.

[3] Columelle, Traité d’agronomie, VII, 8, 7: Illa vero notissima est ratio faciundi casei, quem dicimus manu pressum: namque is paulum gelatus in mulctra, dum est tepefactus, rescinditur, et fervente aqua perfusus, vel manu figuratur, vel buxeis formis exprimitur. Est etiam non ingrati saporis muria praeduratus, atque ita malinis lignis, vel culmi fumo coloratus.

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Janvier 2024, reproduction interdite


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Le 17 avril 2024, l’association Nunc est bibendum était l’invitée du Festival Histoire et Cité au Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel pour une conférence à trois voix —Marc Duret, Manuel Grandjean et Christophe Schmidt— sur le thème «Des graffitis au menu», suivie d’une dégustation de plats romains antiques.

Fresque représentant Venus dans une maison de Pompéi.

Le 1er avril, les Romains célébraient les Veneralia, une fête instaurée pour lutter contre la débauche… En 220 avant J.-C., un oracle sibyllin avait déclaré en substance que les romains et romaines se permettaient un peu trop de débordements sexuels, que cela ne plaisait pas aux dieux et finirait par porter malheur. Comme la deuxième guerre contre l’ennemi héréditaire carthaginois était imminente, ce n’était pas le moment de prendre des risques.
La fête a été placée sous le patronage de deux déesses, Fortuna Virilis, une manifestation du Destin chargée de cacher aux hommes les défauts des femmes, et de Venus Verticordia, «qui ouvre les cœurs».
A cette occasion, les femmes, mariées ou non, se rendaient au temple de Vénus. Elles lavaient la statue de la déesse après lui avoir retiré son collier d’or, puis la décoraient avec des roses.

Ensuite, elles allaient aux thermes pour hommes en se cachant avec des branches de myrte, comme Vénus l’avait fait selon la légende lorsqu’elle avait été surprise nue dans son bain par des satyres. Elles offraient ensuite de l’encens à Fortuna Virilis, pour obtenir le don évoqué plus haut.

Finalement, elles buvaient un mélange de pavot moulu et de lait sucré avec du miel, mixture que l’ont disait bue par Vénus lors de son mariage avec Vulcain.

Pour plus de détails, voir l’article Veneralia.


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Question pour esprits affûtés: qui a inventé le «couteau suisse»? Contre-intuitivement, la réponse n’est pas dans la question et le savoir-faire helvétique en la matière s’est fait devancer. Par des précurseurs romains qui plus est.

Mais définissons d’abord la chose. Ce qui fait la particularité du couteau romain dit «suisse», c’est de réunir dans un objet de poche un ensemble d’outils, au minimum plus de deux, qui peuvent être utiles comme services de table de voyage, mais pas seulement.

Si les couteaux pliants et les services jumelés, cuillère à un bout et furcula à l’autre[1], ont été retrouvés relativement fréquemment par les archéologues, des objets regroupant plus d’outils sont très rares. Nous avons pu retrouver la mention de quatre exemplaires.

Le premier se trouverait dans le coffre d’un collectionneur suisse: pas d’image, pas d’informations, passons.

Artifact in the Museum of Targovishte, Bulgaria

Le bien d’un médecin 

Le second est certainement le moins connu des exemplaires visibles. Il est présenté au musée de Targovichté en Bulgarie. Il a, pense-t-on, appartenu à un médecin romain du 3e siècle de notre ère, car il a été retrouvé dans une tombe avec des instruments chirurgicaux. L’usage médical de l’objet est cependant peu probable: on ne voit pas bien quel pourrait être l’usage dans un tel contexte de la cuillère et de la fourchette, articulés sur le même axe.

Roman « Swiss Army Knife », Middle Roman 201 CE – 300 CE, Silver and Iron, Fitzwilliam Museum

Racleur de nourriture… ou cure-oreilles?

L’exemplaire dont dispose le Fitzwilliam Museum de Cambridge[2] est très semblable à l’objet bulgare. Il est également daté du 3e siècle et présente, en plus, une lame de couteau. Sinon, on retrouve la cuillère et la fourchette sur le même axe, ainsi que trois outils dont l’usage fait débat: une spatule en forme de goutte, un poinçon et une tige terminée par une boule. Pour certains, il s’agit d’ustensiles de table pour des usages spécifiques –extraire la chair des escargots ou râcler de la nourriture. Pour d’autres, ces outils seraient destinés aux soins corporels. La petite spatule en forme de goutte serait un auriscalpium, soit un cure-oreilles.

Servizio da viaggio in argento, musée archéologique de Vintimille.

Sept outils en poche

Le quatrième exemplaire est le mieux documenté[3]. Il a été trouvé en 1917 par l’archéologue Pietro Barocelli dans une tombe intacte de la nécropole de Nervia de l’ancienne Albintimilium, l’actuelle Ventimille, en Ligurie. Il est daté du 2e siècle et est exposé au musée archéologique de la ville. A l’époque de la découverte, le caractère unique de l’objet a suscité des doutes sur son authenticité. Mais on l’a vu, il n’est plus unique.

C’est aussi le plus complet, puisqu’il présente, en plus des six outils déjà rencontrés sur les autres exemplaires, un ustensile unique: une petite passoire sans doute destinée à filtrer le vin.

Quand le (ré)inventeur suisse du couteau de poche multi-lames a choisi un nom pour son entreprise en 1921[4], il a couplé deux mots: l’un moderne –Inox– l’autre latin –Victoria–, rappelant ainsi que l’inventivité victorieuse est primitivement romaine.

[1] Voir l’exemplaire du 3e siècle présenté au Metropolitan Museum of Art de New-York: Silver spoon and fork

[2] Fitzwilliam Museum: Look, think, do: Roman Swiss Army Knife

[3] Voir Servizio di posate da viaggio sur TaccuiniGastrosofici.it

[4] Histoire de la société Victorinox.

Octobre 2023, reproduction interdite


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Mosaïque romaine personnifiant l’automne, 2e siècle (collection privée).

Au commencement de Rome, il y avait l’engrain, l’amidonnier et l’épeautre, trois céréales dites «vêtues». C’est un peu technique, voici: après le battage, leurs grains restent enfermés dans leurs enveloppes (glumelles), ce qui nécessite une étape supplémentaire de décorticage. Cette contrainte est compensée par plusieurs avantages: une meilleure protection contre les maladies et les insectes, ainsi qu’une résistance accrue à l’humidité durant le stockage.

Ces céréales vêtues nécessitaient un grillage préalable pour éliminer les glumelles adhérentes avant de pouvoir être pilés ou moulus. Cette technique de grillage, antérieure au battage, était une vieille pratique méditerranéenne qui présentait l’avantage de convertir une partie de l’amidon en dextrine, donnant à la farine une saveur douce. Cependant, l’opération comportait aussi des inconvénients: une partie des grains était carbonisée et parfois «au lieu de blé on ne balayait que des cendres noires» (Ovide, Fastes 2, 523).

Bien qu’ils aient été progressivement supplantés par des variétés de blé «nu» à partir de la fin du 5e siècle avant notre ère, ces blés vêtus se sont maintenus localement, notamment en raison de leur robustesse dans des conditions agricoles difficiles.

«Le blé nu (triticum) se développe mieux dans les sols secs, tandis que le far (adoreum) est moins affecté par l’humidité»,

note l’agronome Columelle au 1er siècle[1].

L’engrain, une céréale marginale

Epi immature d’engrain (photo Wikimedia).

L’engrain ou petit épeautre (Triticum monococcum) représente le plus archaïque des blés cultivés. Selon Pline, cette céréale n’a jamais eu grande extension et était cultivée surtout en Asie Mineure. Elle n’est mentionnée dans les sources latines que sous le nom de tiphe (transcrit du grec τίφη), et seulement pour des régions hors d’Italie.

Bien que les analyses archéobotaniques révèlent sa persistance dans certaines zones marginales des Apennins, l’engrain demeura toujours une culture très secondaire dans le monde romain. Sa rusticité lui permettait de survivre dans des conditions difficiles, mais son faible rendement et la difficulté de décorticage expliquent qu’il n’ait jamais concurrencé l’amidonnier comme céréale de base.

L’amidonnier, pilier des céréales italiques

Amidonnier (photo Wikimedia).

L’amidonnier (Triticum dicoccum) joue un rôle central dans l’histoire alimentaire de Rome. Connu généralement sous le nom d’ador lorsqu’il est brut, et de far une fois transformé (grillé ou concassé), ce blé vêtu fut pendant des siècles la base de l’alimentation romaine.
Pline l’Ancien rapporte que:

«Verrius affirme que durant trois cents ans, le far fut le seul blé utilisé par le peuple romain»[2].

L’amidonnier existait en différentes variétés. La zea, cultivée en Orient (Égypte, Syrie, Cilicie, Asie Mineure et Grèce) mais aussi en Campanie et en Ombrie, correspondait à l’amidonnier dans ses formes à longues barbes. La scandala ou scandula était une variété cultivée en Gaule sous le nom de bracis et taxée à bas prix dans l’Édit de Dioclétien. L’arinca de Gaule et d’Italie était une forme d’amidonnier à tige plus haute, épis plus longs et plus lourds, obtenue en climat humide.

Selon la loi des XII Tables, le débiteur en prison recevait une livre de grains de far par jour, témoignage de son importance dans l’alimentation de base.

Malgré l’arrivée des blés vêtus, il conserva une place essentielle dans l’alimentation et les rituels romains. Il entrait dans la composition de la mola salsa (farine salée utilisée pour les sacrifices) et des gâteaux nuptiaux de la confarreatio, mariage patricien traditionnel. La tradition attribuait d’ailleurs à Numa l’institution des Fornacalia, la fête de la torréfaction du blé, et des offrandes de blé grillé.

Les analyses archéobotaniques confirment sa présence durable dans les campagnes et régions montagneuses, comme l’Ombrie, l’Étrurie ou certaines parties de la Campanie, même après la généralisation du blé nu.

L’amidonnier était aussi utilisé pour préparer l’alica, une spécialité romaine de semoule obtenue par pilage dans un mortier de bois avec un pilon ferré. Après décorticage et concassage, on obtenait par blutage trois qualités: l’alica minima (semoule fine), l’alica secundaria (semoule moyenne) et l’alica grandissima (semoule grossière). Pour blanchir ces semoules, on y incorporait une craie tirée principalement d’une colline de Campanie nommée Leucogaeum «Terre blanche».

En Italie, où il est connu sous le nom de farro, l’amidonnier est redevenu très à la mode.

L’épeautre, une céréale d’adaptation septentrionale

 Epeautre (photo Wikimedia).

L’épeautre (Triticum spelta), très proche par sa forme de l’amidonnier, était souvent confondu avec le far dans les textes anciens. Ce n’est que tardivement qu’un nom distinct, spelta, apparaît. L’Edit de Dioclétien, en 301, ne mentionne que deux espèces de blé: frumentum (= triticum) et spelta.
Contrairement à l’amidonnier qui dominait l’Italie centrale, l’épeautre s’est surtout implanté dans les provinces septentrionales de l’Empire.

Les fouilles archéobotaniques témoignent de sa large diffusion dans les établissements romains de Gaule, des provinces germaniques et de Bretagne (actuelle Angleterre). À Vindolanda, fort romain situé près du mur d’Hadrien, l’épeautre constituait la céréale dominante, comme en attestent à la fois des grains carbonisés et des tablettes mentionnant son transport et sa livraison.
En Rhénanie et dans les provinces danubiennes, l’épeautre était souvent cultivé en rotation avec le seigle, formant un système céréalier adapté aux conditions locales. Ce type d’adaptation illustre la capacité du système agricole romain à se modeler selon les contraintes environnementales des territoires conquis.

[1] Columelle, De Re Rustica, II, 6 : Triticum autem sicco loco melius coalescit. Adoreum minus infestatur humore.

[2] Pline, Histoire Naturelle, XVIII, 11 (62): Populum Romanum farre tantum e frumento CCC annis usum Verrius tradit.

Pour en savoir plus: Jacques André, L’Alimentation et la cuisine à Rome, Les Belles Lettres, 1981, chap. 2 («Les céréales»).

Lire également notre article Et le far fut!

Cet article fait partie d’une série sur les céréales de la Rome antique.
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Du grain et des humains en Italie pré-romaine
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Sous le titre «Balance ton…», Marc Duret a dévoilé l’histoire intime de la balance romaine, lors d’un speed dating avec une œuvre du Musée d’Art et d’Histoire (MAH). Cela s’est passé le 18 avril 2024, lors du 35e afterwork de l’institution genevoise et dans le cadre du Festival Histoire et Cité.

Thomas Couture, Romains de la décadence, détail, 1847, Musée d’Orsay.

Voilà des lois aux origines helléniques, qui, bien plus tard, ont inspiré les réformateurs genevois du 16e siècle. Entre les deux, les Romains, grands théoriciens de ces principes, ont pourtant eu bien du mal à les faire respecter. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. On veut parler des lois somptuaires, ces réglementations censées limiter l’utilisation du luxe, notamment dans le domaine alimentaire.

A Rome, la première d’entre elle apparaît vers la fin du 3e siècle avant notre ère. Dite Lex Oppia, elle visait essentiellement à restreindre, pour les femmes, le port de vêtements et de parures ostentatoires. Elle s’inscrivait dans le double contexte de la deuxième guerre punique et de l’expansion territoriale de la République. En fait, il s’agissait ainsi de consacrer l’argent à l’effort de guerre. Par ailleurs, comme les conquêtes romaines amenaient de nouvelles richesses au sein de la cité, l’éventuelle démonstration exagérée de biens faisait craindre aux élites des troubles sociaux.

Lois précisées et élargies

Abolie en 195 avant notre ère sous la pression des femmes, au vu de la victoire romaine face à Carthage, la Lex Oppia a laissé la place à des lois somptuaires essentiellement destinées à réguler le faste alimentaire: prix des denrées, interdiction de certains aliments, limitation des sommes consacrées aux banquets, nombre de convives autorisés à y prendre part, exceptions tolérées.

De la Lex Orchia, en 182, à la deuxième Lex Iulia voulue par Auguste en 18 avant notre ère, on en dénombre dix (voir la liste ci-dessous). On a longtemps considéré cette succession de lois comme une preuve d’impuissance à les faire respecter. Une considération que les historien Jean Andreau et Marianne Coudry contestent: «L’idée, souvent exprimée, selon laquelle la fréquence des lois vient du fait qu’elles n’étaient pas appliquées, n’est pas juste. Car les instigateurs de ces lois ne se contentent pas de répéter les mêmes interdits: de l’une à l’autre, ceux-ci sont sans cesse précisés ou élargis.»[1]

Faites ce que je dis…

On pourrait s’amuser à décortiquer les spécificités de chacune de ces lois, mais l’ennui pourrait guetter le lecteur ou la lectrice.

Retenons en deux: la Lex Cornelia, voulue par le dictateur Sylla (81 avant notre ère), et la Lex Iulia mise en place par Jules César deux ans avant sa mort.

Pièce à l’effigie de Sylla.

La première intervient à une époque où les élites romaines affichaient de plus en plus leurs biens, suivant ainsi la mode orientale. Sylla aurait alors voulu rétablir la morale républicaine. Mais d’après Plutarque, le dictateur lui-même faisait peu de cas des lois qu’il avait faites approuver.

Ainsi, lors d’une fête en l’honneur d’Hercule, Sylla «donna au peuple des festins magnifiques. Il y eut une telle abondance, ou plutôt une telle profusion de mets, que, chaque jour, on jetait dans le Tibre une quantité prodigieuse de viandes, et qu’on y servit du vin de quarante ans, et du plus vieux encore.»

Durant cette période l’épouse de Sylla, Metella, mourut et le dictateur, pour faire son deuil, «n’observa pas davantage les règlements pour la simplicité des repas, dont il était aussi l’auteur»[2].

Certes, Marianne Coudry relève que l’historien et moraliste Plutarque, n’appréciait guère Sylla et, qu’à ce titre, il avait un parti pris. Néanmoins, relève-t-elle, «ce nouveau type de critique, qui devient un lieu commun de la polémique contre les lois somptuaires mais n’est pas attesté à propos d’autres lois, consiste à dénoncer l’inconséquence de leurs inspirateurs en dévoilant le décalage entre la norme qu’ils tentent d’imposer et leur propre conduite: il soumet l’application de la loi à une exigence d’exemplarité du rogator[3]

Connu pour sa probité et son austérité, Jules César n’a pas eu à subir ce type de remarques. D’ailleurs, on lui a reconnu de véritables efforts pour faire appliquer sa loi somptuaire, non seulement en associant le sénat lors de son élaboration, mais également, relève encore Marianne Coudry, «par des moyens énergiques et inusités: gardes pour la surveillance du marché — tâche qui revient d’ordinaire aux édiles —, licteurs et soldats pour saisir les denrées prohibées à l’intérieur des demeures.»[4]

Seulement voilà, César part guerroyer en Espagne et sa loi finit aux oubliettes.

De consommateurs à producteurs

Bref, quoi que l’on fasse, les élites romaines trouvaient toujours le moyen de contourner la loi. Marianne Coudry souligne que la raison n’est pas exclusivement liée au fait que l’on voyait d’un mauvais œil toute restriction aux plaisir de la vie, mais possède également un ressort économique. En effet, au cours du 1er siècle avant notre ère les élites romaines ne se contentent plus de consommer des denrées de luxe, mais en produisent, notamment dans des viviers dans leurs villas maritimes. Ils n’avaient donc aucun intérêt à ce qu’on limite leur enrichissement.

Selon Marianne Coudry, «l’histoire de la législation somptuaire constitue donc un cas, unique à Rome, d’écart croissant, et finalement de quasi-rupture, entre la société et la loi.»[5] C’est précisément ce constat qui, en 22 de notre ère, pousse Tibère à ne pas renouveler l’expérience. Dans un discours rapporté par Tacite, l’empereur s’écrie : «Je n’ignore pas que, dans les festins et dans les cercles, un cri général s’élève contre ces abus et en demande la répression. Mais faites une loi, prononcez des peines, et les censeurs eux-mêmes s’écrieront que l’Etat est bouleversé, qu’on prépare la ruine des plus grandes familles, qu’il n’y aura plus personne d’innocent.»[6] Estimant que seul un comportement digne et adéquat résoudra le problème il lance un défi aux sénateurs:

«Si quelqu’un des magistrats nous promet assez d’habileté et de vigueur pour s’opposer au torrent, je le loue de son zèle, et je confesse qu’il me décharge d’une partie de mes travaux. Mais si, en voulant se donner le mérite d’accuser le vice, l’on soulève des haines dont on me laissera tout le poids, croyez, pères conscrits, que je suis aussi peu avide d’inimitiés que personne. J’en brave pour la république d’assez cruelles et, trop souvent, d’assez peu méritées; mais celles qui seraient sans objet, et dont ni moi ni vous ne recueillerions aucun fruit, il est juste qu’on me les épargne.»[7]

Liste des dix lois somptuaires sur l’alimentation

  • Scène de banquet, Pompéi.

    Lex Orchia (aux alentours 182 avant notre ère): limite le nombre de convives lors d’un banquet.

  • Lex Fannia (-161): limite le coût d’un banquet à 10 as par convive, ou 100 as certains jours.
  • Lex Didia (-143): répétition de la précédente.
  • Lex Aemilia (-115): reprise des précédentes.
  • Lex Licinia (-97): fixe à 200 sesterces les dépenses pour un banquet de mariage ; fixe un maximum de poids pour la viande et les salaisons.
  • Lex Cornelia (-81: 300 sesterces au plus certains jours, 30 sesterces sinon.
  • Lex Aemilia (-78): réglemente le type de plats.
  • Lex Antia (-68): limite les dépenses, interdit aux magistrats en fonction et aux candidats aux élections d’assister à des banquets.
  • Lex Iulia (-46): retrait des produits interdits des marchés.
  • Lex Iulia (-18): dépense maximum de 200 sesterces, 300 certains jours et 1000 pour les noces.

Source: Wikipédia, article Alimentation dans la Rome antique.

Pour en savoir plus

[1] Le luxe et les lois somptuaires dans la Rome antique, sous la direction de Jean Andreau et Marianne Coudry, Présentation, in Mélanges de l’Ecole française de Rome, Aintiquité 128-1 | 2016.
[2] Plutarque, Les vies des hommes illustres, traduction Ricard, Furne et Cie Librairies-éditeurs, Paris, 1840. Vie de Sylla, XXXV: ᾿Αποθύων δὲ τῆς οὐσίας ἁπάσης ὁ Σύλλας τῷ ῾Ηρακλεῖ δεκάτην ἑστιάσεις ἐποιεῖτο τῷ δήμῳ πολυτελεῖς· καὶ τοσοῦτον περιττὴ ἦν ἡ παρασκευὴ τῆς χρείας ὥστε παμπληθῆ καθ’ ἑκάστην ἡμέραν εἰς τὸν ποταμὸν ὄψα ῥιπτεῖσθαι, πίνεσθαι δὲ οἶνον ἐτῶν τεσσαράκοντα καὶ παλαιότερον. (…) παρέβαινε δὲ καὶ τὰ περὶ τῆς εὐτελείας τῶν δείπνων ὑπ’ αὐτοῦ τεταγμένα, πότοις καὶ συνδείπνοις τρυφὰς καὶ βωμολοχίας ἔχουσι παρηγορῶν τὸ πένθος.
[3]      Marianne Coudry, Loi et société: la singularité des lois somptuaires de Rome, in Cahiers du Centre Gustave Glotz, 2004.
[4]      Op. Cit.
[5]      Op. Cit
[6]      Tacite, Annales, Livre troisième, LIV: Nec ignoro in conviviis et circulis incusari ista et modum posci: set si quis legem sanciat, poenas indicat, idem illi civitatem verti, splendidissimo cuique exitium parari, neminem criminis expertem clamitabunt.
[7]      Op. Cit.: Aut si quis ex magistratibus tantam industriam ac severitatem pollicetur ut ire obviam queat, hunc ego et laudo et exonerari laborum meorum partem fateor: sin accusare vitia volunt, dein, cum gloriam eius rei adepti sunt, simultates faciunt ac mihi relinquunt, credite, patres conscripti, me quoque non esse offensionum avidum; quas cum gravis et plerumque iniquas pro re publica suscipiam, inanis et inritas neque mihi aut vobis usui futuras iure deprecor.


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Mosaïque exposée au château de Boudry.

Sur le sol en mosaïque, on distingue un poisson dont il ne reste que la tête et les arêtes, une grappe de raisin à moitié égrainée, des coquilles de crustacés, une noix ouverte qu’une souris s’apprête à grignoter et des dizaines d’autres restes de nourriture. L’artiste a pris un tel soin à les représenter, avec des jeux d’ombre et de lumière, que l’on serait tentés d’essayer de ramasser ces restes. Un sacrilège… comme on le verra plus loin.

Le thème du «sol non balayé» n’est pas exceptionnel dans le monde romain pour les mosaïques qui ornaient les plus riches salles de banquets, les triclinia. On en a trouvé datant du 1er au 6e siècles sous toutes les latitudes.

Un exemplaire splendide, réalisé au 5e siècle et originaire de l’est de la Méditerranée, est arrivé par les hasards de l’Histoire au château de Boudry dans le canton de Neuchâtel en Suisse[1]

Une autre mosaïque présentant le même motif se trouve au Musée Grégorien profane du Vatican. Elle a été découverte en 1833 sur la colline de l’Aventin à Rome. Elle décorait le sol de la salle à manger d’une villa de l’époque d’Hadrien et est signée de son auteur, le mosaïste Héraklitos[2].

Un troisième exemplaire a été découvert dans la maison de Salonius à Uthina (Oudna) en Tunisie actuelle.

Un motif né à Pergame

Relativement répandu dans le monde romain, le motif a été «inventé» dans le monde grec, comme l’explique le naturaliste Pline l’Ancien:

Détail de la mosaïque d’Héraklitos, Musée Grégorien profane.

«Les sols pavés sont apparus chez les Grecs et étaient habilement embellis avec une sorte de peinture jusqu’à ce que les mosaïques les supplantent. Dans ce dernier domaine, Sosus était le plus renommé. A Pergame, il a posé le sol de ce que l’on appelle asàrotos òikos (ἀσάρωτος οἶκος – salle à manger non balayée) car, au moyen de tesselles de diverses couleurs, il a représenté sur le sol des déchets de la table du dîner et d’autres balayures, les faisant apparaître comme s’ils avaient été laissés là»[3].

Le «sol non balayé» ne vise certainement pas à illustrer la négligence des convives, qui lors d’un banquet jetteraient au sol les détritus. Il semble s’ancrer dans une croyance religieuse très ancienne selon laquelle ce qui jonche le sol appartient aux défunts ou au Lares domestiques. Celle-ci provient certainement d’une pratique archaïque, lorsque l’on ensevelissait les morts à même le sol de la cabane primitive. Les proches défunts étaient présents, auprès du foyer domestique, sous la table familiale… Athénée de Naucratis, au 2e siècle, évoque cette croyance[4]. Quant à Pline, il se contente d’indiquer que, lors d’un repas, «on regarde comme un très mauvais présage de balayer le plancher quand quelqu’un se lève de table»[5].

Au-delà de cette signification religieuse, la réalisation de l’asàrotos òikos vise aussi à marquer le statut social du propriétaire des lieux. Non seulement par la qualité impressionnante de la réalisation en trompe-l’œil, mais aussi par la richesse et la diversité de la nourriture représentée. On distingue en effet au sol les restes de denrées rares et exotiques, parfois importées à grand frais.

Soluble dans le christianisme

Détail de la mosaïque d’Uthina (Sidi Abish), au musée du Bardo.

Sous l’influence d’idées religieuses ou philosophiques, le thème a probablement acquis une dimension allégorique. Tout comme la nourriture est éphémère et finit par être jetée, les plaisirs et les richesses de la vie sont également transitoires. Ainsi, le plus récent exemple retrouvé de mosaïque de «sol non balayé» se trouve dans une basilique chrétienne byzantine construite au 6e ou 7e siècle à Sidi Abich en actuelle Tunisie.

[1] Musée de la vigne et du vin, château de Boudry, les pièces principales, mosaïque d’un symposium.

[2] Musée Grégorien profane, mosaïque de l’asàrotos òikos.

[3] Pline, Histoire Naturelle, XXXVI.60.25: Pavimenta originem apud graecos habent elaborata arte picturae ratione, donec lithostrota expulere eam. Celeberrimus fuit in hoc genere Sosus, qui pergami stravit quem vocant asaroton oecon, quoniam purgamenta cenae in pavimentis quaeque everri solent velut relicta fecerat parvis e tessellis tinctisque in varios colores.

[4] Athénée, X, 427e.

[5] Pline, Histoire Naturelle, XXVIII, 5.

 

Sources

Novembre 2023, reproduction interdite


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Christian-Georges Schwentzel, Université de Lorraine, pour The Conversation


Scènes marquantes du film Caligula, sorti dans une version reconstituée en 2024, les orgies semblent être au cœur de l’exercice du pouvoir à Rome au Ier siècle. Qu’en était-il réellement ?

Sorti en salles en 1979, le film Caligula raconte le court règne de cet empereur, devenu le maître incontesté du monde romain à l’âge de 25 ans, en 37 apr. J.-C., et assassiné moins de quatre ans plus tard par sa garde rapprochée. Surtout connu par le témoignage de l’historien latin Suétone, son règne excessif marqua profondément l’histoire de Rome. Caligula est devenu, dans notre imaginaire, le prototype même du tyran fou, débauché et sanguinaire.

Le « Caligula » hybride de 1979

En 1976, Bob Guccione, le très riche fondateur du magazine érotique Penthouse, décide de financer la production d’un film à gros budget consacré au règne de Caligula. Le scénario est confié à l’écrivain réputé du moment, Gore Vidal, tandis que Tinto Brass est chargé de la réalisation dans des studios à Rome. Des acteurs renommés sont recrutés : Malcolm Mc Dowell, la tête d’affiche d’Orange Mécanique, dans le rôle-titre, Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) et Helen Mirren (Le Meilleur des mondes possible).

Rapidement, de profonds désaccords éclatent lors de la réalisation du film. Tinto Brass modifie le scénario initial de Gore Vidal qui lui semble accorder trop d’importance aux relations homosexuelles de Caligula. Bob Guccione est, quant à lui, mécontent de l’érotisme exubérant mis en scène par Tinto Brass, dans un style qui rappelle le Satyricon de Fellini et ne correspond pas, selon lui, aux attentes du public américain. Il fait alors filmer de nouvelles scènes, exhibant des «mannequins de charme» de Penthouse, en fait des actrices pornographiques, afin de mieux répondre aux stéréotypes sexuels promus par son magazine.

Le résultat est une œuvre hybride et sans unité, finalement reniée à la fois par Gore Vidal et par Tinto Brass. N’ayant pas eu le droit de monter lui-même le film, celui-ci refuse d’en être présenté comme le réalisateur.

Une nouvelle version dépouillée des ajouts de Guccione

En 2023, le film originel fait l’objet d’une reconstitution à partir des seules scènes tournées à Rome par Tinto Brass. Thomas Negovan, maître d’œuvre de ce projet, a pu exhumer 90 heures de bobines, conservées dans les réserves de la société Penthouse Films. Il les restaure avant de les monter, offrant ainsi au public une nouvelle version du film, dépouillée de tous les ajouts postérieurs.

Le résultat est une œuvre monumentale de presque trois heures, à la fois somptueuse et d’une rare violence, qui nous plonge dans un tourbillon vertigineux où sexe et politique, tyrannie et orgie ne cessent de s’entremêler. Débarrassé des scènes pornographiques pour lecteurs de Penthouse, le film de 2024 se révèle, en fin de compte, encore plus violent que la version de Guccione, car son fil conducteur exclusif devient dès lors la dérive du pouvoir absolu, sa totale monstruosité et ses crimes abominables. Caligula. The Ultimate Cut n’accorde presque aucun répit au spectateur, toujours plus sidéré et étouffé par le déferlement d’une cruauté sans cesse renouvelée.

La seule véritable pause dans le récit nous montre un moment de bonheur de Caligula, cajolé, au cours d’une langoureuse scène de triolisme, par les deux femmes de sa vie: sa sœur Drusilla, incarnée par Teresa Ann Savoy, et son épouse Caesonia, interprétée par Helen Mirren. Toujours si angoissante et pesante par ailleurs, la musique d’accompagnement, elle aussi reconstituée par Negovan, s’envole alors en d’exceptionnels élans aériens.

Bande-annonce de Caligula. The Ultimate Cut.

Le témoignage biaisé de Suétone

Le film se base principalement sur les Vies des douze Césars de Suétone. L’ouvrage a été écrit au début du IIe siècle apr. J.-C., à l’époque des empereurs de la dynastie des Antonins qui représentaient un modèle de bon gouvernement. C’est une source biaisée car, pour mieux faire l’éloge des empereurs de son époque, Trajan et Hadrien, Suétone avait tout intérêt à exagérer les vices et les crimes prêtés à ses prédécesseurs de la famille des Julio-Claudiens qui avaient régné sur l’Empire romain, de la mort d’Auguste, en 14 apr. J.-C., à celle de Néron, en 68.

Le film Caligula présente donc, par rapport à la réalité historique, les mêmes problèmes que l’œuvre de Suétone dont il s’inspire. Pour autant, et même si l’on veut bien croire que l’auteur latin ait caricaturé les faits, la tyrannie exercée par Caligula ne fait aucun doute. Elle est largement confirmée par d’autres auteurs antiques, comme Flavius Josèphe et Dion Cassius. Mais revenons aux faits évoqués par Suétone et adaptés à l’écran, parfois avec quelques anecdotes supplémentaires.

Le monstre solitaire de Capri

Dans la première partie du film, Caligula débarque sur l’île de Capri où s’est retiré le vieil empereur Tibère, interprété par Peter O’Toole. Celui-ci, désireux de mener une vie de débauche loin de Rome, s’y est installé à l’abri des regards. Dans son antre, transformé en bordel géant, on le voit nager en compagnie de ses esclaves sexuels, qu’il appelle ses «petits poissons». Puis il déambule, sans grande conviction, entre les différents étages d’un théâtre pornographique où une faune d’actrices et d’acteurs recrutés par ses soins est chargée d’entretenir sa libido chancelante.

Dans sa discussion désabusée avec Caligula, il explique le malentendu dont il se dit victime: il n’a jamais voulu devenir empereur, mais il n’a pas eu le choix, car il serait mort assassiné si un autre que lui avait pris le pouvoir. C’était donc une question de vie ou mort. Cependant il ne tire aucun bonheur, ni de son pouvoir absolu ni de la foule d’esclaves qui le servent et le caressent.

L’invention de l’orgie politique

Après la mort de Tibère, Caligula, devenu empereur, organise à son tour des orgies, mais d’un genre radicalement nouveau. Les festins spéciaux promus par le jeune maître de l’empire ne se tiennent plus en cachette, dans un lieu reculé: ils ont pour cadre Rome et, plus précisément, la demeure de l’empereur sur la colline du Palatin. L’orgie acquiert une dimension publique; elle se déroule, si ce n’est aux yeux, du moins au su de tous. Elle constitue une arme et une stratégie qui permettent à l’empereur d’affirmer son pouvoir sans limite.

Caligula se souvient de la leçon de Tibère à Capri: «Le Sénat est l’ennemi naturel de n’importe quel César.» Les orgies du Palatin donnent à l’empereur l’occasion d’humilier les sénateurs qu’il considère comme de potentiels opposants.

Il entend aussi mettre fin à une fiction du régime impérial, instauré par Auguste, qui voulait que l’empereur partage son pouvoir avec le Sénat. En réalité, la République romaine était morte et ce partage n’était qu’un faux-semblant, destiné à gommer un peu la nature profondément monarchique du nouveau régime. Contrairement à Auguste, Caligula fait le choix d’assumer une autocratie totalement décomplexée.

Des hypocrites et des moutons

Image extraite de la bande annonce de 2024.

Parfaitement conscient de son pouvoir sans limite, le jeune empereur exige que les sénateurs reconnaissent qu’il est un dieu vivant. Puis il les oblige à bêler comme des animaux. Lors d’un banquet, ses convives sont contraints de ramper à ses pieds. Alors que tous s’exécutent, l’empereur constate: «Je suis entouré d’hypocrites et de moutons.»

Puis il ouvre un bordel dans son palais pour y prostituer les femmes et les filles des sénateurs. Toutes ces extravagances, qu’elles soient réelles ou non, ne sont pas dénuées de logique politique. Caligula a toujours eu pour priorité de ridiculiser et d’humilier les membres de l’aristocratie sénatoriale qu’il traitait comme des esclaves.

Dans la même logique, l’empereur en vient à proclamer consul son cheval Incitatus. «Je choisirai comme consul le plus noble des Romains», annonce-t-il dans le film, avant de désigner sa monture. Puis, entendant péter son cheval, il renchérit: «Incitatus, dit-il, vient de faire son allocution au Sénat!» À l’époque impériale, la charge de consul était devenue purement honorifique. Caligula fait voler en éclat cette fiction politique: les consuls ne servent plus à rien et un cheval peut très bien jouer ce rôle.

L’obscénité de la tyrannie

«Je peux faire tout ce que j’aime et à n’importe qui», claironne l’empereur, avant d’illustrer cette maxime au cours de la scène sans nul doute la plus violente du film. Caligula, qui s’est invité au mariage d’un couple de riches Romains, viole la jeune mariée, encore vierge, sous le regard de son époux, avant de sodomiser l’époux sous le regard de la mariée.

Le film reconstitué par Negovan nous offre un plaidoyer aussi extrême que flamboyant contre la folie inhérente à toute forme de pouvoir autocratique. C’est une œuvre dérangeante dans la mesure où elle ne met pas seulement en cause le tyran lui-même, mais aussi celles et ceux qui se soumettent, par crainte, lâcheté ou intérêt personnel. L’obscénité du film, souvent décriée dans ses versions précédentes, ne réside plus tant dans les scènes d’orgies sexuelles que dans la soumission politique de toute une société, prisonnière de son tyran.The Conversation

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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Ruta graveolens au Jardin botanique de Genève.

Méfiance si vous vous y frottez: elle peut provoquer des brûlures de la peau sévère. La rue dont il s’agit ici est une plante à la réputation ambivalente, mais néanmoins très appréciée des peuples antiques: ruta graveolens. Avec ses feuilles finement découpées, vertes aux reflets parfois bleutés, et ses petites fleurs jaunes, elle forme de jolis arbrisseaux qui pullulent en région méditerranéenne. Elle émet une substance qui réagit au soleil, d’où le risque évoqué plus haut. Mais, ce n’est pas la seule raison de s’en méfier.

Consommée en quantité, la rue donne de violentes contractions abdominales. Cette propriété a été parfois été utilisé pour provoquer des avortements, depuis la nuit des temps jusqu’à l’orée du 20e siècle. Mais la violence du procédé provoquait souvent des hémorragies et le décès de la femme. On raconte qu’une des filles de l’empereur Titus (79-81), Julia Titi, serait morte d’un avortement forcé à la ruta.[1] Ce qui est certain, c’est que Pline l’Ancien, au début de notre ère, connaissait les effets de la plante et en prévenait ses lecteurs:

«Il faut veiller à ce que les femmes enceintes ne consomment pas cette plante.»[2]

Cette dangerosité l’aurait fait disparaître des jardins au début du 20e siècle, et peut-être même formellement interdire dans certains pays à la même époque que l’absinthe.[3]

Une odeur pénétrante

Il faut dire que, d’une certaine façon, la ruta donne elle-même un avertissement : son odeur pénétrante lui a valu en français le qualificatif de «fétide»[4] et son goût est très amer. Au point d’inspirer une parabole à Cicéron. Parlant d’un personnage désagréable, il écrit:

«Pour combattre sa rue (son âcreté) j’ai besoin du pouliot (de la douceur) de tes propos.»[5]

Le pouliot étant une variété de menthe.

Voilà pour le réquisitoire. Mais la rue a aussi de quoi se défendre.

D’abord, son odeur forte a été utilisée dès l’Antiquité comme répulsif pour toute sorte d’animaux nuisibles. Palladius (5e siècle) recommandait d’utiliser la ruta pour protéger les pigeonniers, «en suspendant des branches en de nombreux endroits».[6] Et quelque huit siècles plus tôt, Aristote rapportait que la belette, avant d’attaquer un serpent, mange d’abord de la rue dont l’odeur est détestée des reptiles.[7]

Mais ce n’est pas tout: la plante –prise en petite quantité– a également des qualités médicinales. Pour Pline, «la ruta est au nombre des médicaments les plus efficaces».[8] Suit une liste impressionnante de vertus. Elle est bonne contre les poisons et les champignons vénéneux (certainement en provocant le vomissement), mais aussi contre les piqûres de scorpions, araignées et frelons, contre les morsures de serpents et de chiens enragés. Elle améliore la vue et soulage les maux de tête et la toux… La liste des bienfaits est encore longue et il serait fastidieux de la reproduire.

Un mystère à Pompéi

Passons donc à la dernière qualité de la ruta et pas la moindre. La plante est massivement utilisée dans la cuisine romaine, et ceci sous toutes ses formes: fraîche (viridis) ou séchée (arida), en bouquet (fasciculus), ses baies (bacae), ses graines (semina)… Caton témoigne d’une utilisation dès les premiers siècles de la République. Il cite la ruta dans une recette d’epityrum (une pâte d’olive ancêtre de la tapenade).[9] Au 1er siècle, Columelle fait également entrer la plante dans cette préparation, mais également dans celle du moretum, un fromage frais aux herbes.[10] Chez Apicius, la ruta est présente dans la composition de pas moins d’une centaine de recettes.

Cette plante a également laissé une trace sur les murs de Pompéi, dans une inscription énigmatique…

«Celui qui détestait la rue, mangeait de la bouillie d’orge».[11]

S’il s’agit d’une métaphore, le sens nous échappe. Faute de mieux, voici deux pistes d’interprétation. La rue étant très prisée et entrant dans la composition de nombreux plats, celui qui ne l’aime pas doit se contenter du plus simple des repas, une bouille d’orge. Ou alors, plus prosaïquement, la rue est un répulsif pour les animaux nuisibles, qui la détestent, mais dévorent le grain…

S’il vous vient une idée plus probante, n’hésitez pas à nous la signaler!

[1] Mais, à notre connaissance, aucune source antique ne vient corroborer cette histoire.

[2] Pline, Histoire naturelle, 20, 143 : praecovendum est gravidis abstineant hoc cibo.

[3] Ruta comme absinthe sont cependant de retour au rayon des plantes aromatiques des jardineries, après un siècle d’ostracisme.

[4] En réalité, l’odeur est forte, mais pas désagréable à toutes les narines.

[5] Ciceron, Lettres aux amis, 16, 23, 2 : ad cujus rutam puleio mihi tui sermonis utendum est.

[6] Palladius, I, 24, 3 : Ruta ramulos plurimis locis oportet contra animalia inimica suspendere.

[7] Aristote, Histoire des animaux, IX, 7: Ἡ δὲ γαλῆ ὅταν ὄφει μάχηται, προεσθίει τὸ πήγανον· πολεμία γὰρ ἡ ὀσμὴ τοῖς ὄφεσιν. Pline reprend l’histoire à son compte, Histoire naturelle, 20, 132: simili modo contra serpentium ictus, utpote cum mustelae dimicaturae cum his rutam prius edendo muniant se.

[8] Pline, Histoire naturelle, 20, 131 : In praecipuis autem medicaminibus ruta est.

[9] Caton, De l’agriculture, 119, 7.3.

[10] Columelle, 12, 49, 9 et 12, 59, 1.

[11] C.I.L 4986 : Ruta(m) qui oderat tisana(m) edeba(t).

Juin 2024, reproduction interdite


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Rouleau imprimé, Cronica cronicarum. Paris, François Regnault et Jacques Ferrebouc pour Jean I Petit, 1521 – Vélin 55 x 531 cm. BnF, Réserve des livres rares, Rés. Vélins-15 et 16

Estelle Debouy, Université de Poitiers


À une époque où certains se demandent pourquoi il faut encore lire les textes de l’Antiquité, il ne me semble pas inutile de rappeler pourquoi il est encore possible de les lire. En effet, si rien ne s’interpose entre l’auteur contemporain et son livre, si le texte est celui que l’auteur a définitivement écrit, exception faite des fautes d’impression ou autres coquilles, des siècles séparent les éditions contemporaines du texte écrit par ces auteurs qui vivaient bien avant notre ère. Comment est-il donc possible de lire encore les textes de l’Antiquité aujourd’hui?

Un changement… de taille

Le premier événement majeur pour la transmission des textes de l’Antiquité se produit entre le IIe et le IVe siècle de notre ère : le rouleau est abandonné au profit du codex, livre qui a à peu près l’apparence qu’on lui connaît aujourd’hui. Il est beaucoup moins volumineux que le rouleau, donc plus facile à manipuler –

Le Banquet de Platon devait tenir sur un rouleau de 7 m ! – et pouvait contenir davantage de texte. Voici ce qu’écrit à ce sujet le poète Martial dans ses Épigrammes (I, 2, 1-4):

«Toi qui souhaites avoir partout avec toi mes petits livres et qui les veux comme compagnons pour un long voyage, achète ceux que le parchemin condense en de courtes pages. Réserve ta bibliothèque aux gros livres, moi je tiens dans une seule main.»

Mais le passage d’un support à l’autre signifie qu’il fallut transcrire toute la littérature ! Ce fut le premier filtre par lequel les textes classiques durent passer.

C’est entre le IXe et le Xe siècle qu’on trouve le deuxième filtre majeur par lequel la littérature classique est passée: il s’agit de la translittération, c’est-à-dire le passage de l’onciale (graphie créée à partir de la majuscule) à la minuscule. L’onciale, même si elle était d’un excellent effet, était si grande qu’une page ne pouvait contenir que peu de texte. Quand la matière première se fit plus rare, on adopta pour le livre l’écriture utilisée pour les lettres, documents, rapports, à savoir la minuscule qui présentait, en outre, l’avantage de pouvoir être écrite très vite, contrairement à l’onciale, longue à tracer.

Cette dernière fut progressivement abandonnée et, à la fin du Xe siècle, elle n’était plus utilisée que pour des ouvrages liturgiques particuliers ou pour le début des livres ou des chapitres.

En translittérant, le copiste faisait parfois des erreurs et, en de nombreux endroits, on trouve dans tous les manuscrits existants les mêmes fautes, qui semblent provenir d’une source unique: on admet donc qu’on ne faisait qu’une translittération d’un livre en onciale, mis ensuite au rancart, de sorte que le témoin en minuscule devenait la source de toutes les autres copies.

La transmission de certains textes ne tient qu’à un fil: si certains auteurs étaient si solidement ancrés dans la tradition littéraire et scolaire que leur survie ne faisait plus aucun doute (c’est le cas notamment de Virgile, Horace, Juvénal, Cicéron, Salluste, Pline l’Ancien, etc.), d’autres au contraire ne nous sont parvenus que de façon extraordinaire. C’est le cas, par exemple, du manuscrit du Ve siècle de la cinquième décade de l’historien latin Tite-Live qui parvint jusqu’au XVIᵉ siècle sans avoir même été copié.

Au XIIIe siècle, le patrimoine classique connaît de nouvelles avanies: on abandonne la fréquentation des Anciens pour des manuels plus pratiques qui n’en conservent que des extraits ou des exempla. Puis, avec la chute de Constantinople, la tradition philologique passe aux mains des humanistes italiens.

C’est l’époque de la redécouverte de la culture classique. L’érudit de la fin de la Renaissance avait accès à presque autant d’œuvres grecques et latines que nous aujourd’hui. Les traductions (du grec en latin, et du grec et du latin vers les langues nationales) avaient mis une bonne partie de la littérature antique à portée du grand public.

Depuis la fin du XVIIe siècle, rares sont les découvertes d’un texte ancien inconnu. Néanmoins au XIXe siècle une nouvelle série de découvertes s’amorça quand on comprit que des textes classiques étaient encore dissimulés dans l’écriture inférieure des palimpsestes. Du grec palin (de nouveau) et psao (gratter), ce terme désigne « ce qu’on gratte pour écrire de nouveau ». Ce sont donc des manuscrits dont l’original a été lavé pour faire place à une œuvre plus demandée. On découvrit ainsi sous le commentaire de Saint Augustin sur les psaumes le De Republica de Cicéron qu’on croyait définitivement perdu!

Palimpseste du De Republica de Cicéron (IVᵉ siècle et VII–VIIIᵉ siècle). MS. Vat. Lat. 5757, Biblioteca vaticana, Author provided

Des copies médiévales aux éditions imprimées d’aujourd’hui

Comment passe-t-on des textes copiés et recopiés dans des manuscrits par les savants du Moyen Âge et de la Renaissance aux textes qui se trouvent sur les rayons de nos bibliothèques? C’est là qu’intervient le travail de l’éditeur.

Éditer, c’est retrouver une tradition, c’est essayer de remonter de nos documents à l’original dont on est séparé par des intermédiaires plus ou moins nombreux, parfois perdus ou fragmentaires. Cette attitude « scientifique » du philologue est assez récente puisqu’il faut attendre le XIXe siècle pour voir apparaître, grâce à Lachmann, la critique des textes, c’est-à-dire la reconstitution des témoins perdus et le classement comparé des variantes. Il s’agit de reconstruire un texte ancien à partir de l’étude comparative de l’ensemble de la tradition manuscrite par laquelle il nous est parvenu.

Malheureusement, on ne peut jamais remonter à l’original, mais au terme d’une recherche qui s’apparente un peu à une enquête, on est en mesure de reconstituer ce qu’on estime être le texte original. Cette reconstitution se présente sous la forme d’un schéma qu’on appelle stemma, sorte de tableau généalogique des manuscrits sources d’une même œuvre. On distingue deux cas de figure quand on cherche à remonter à l’original d’un texte : ou bien il est possible de consulter les manuscrits qui contiennent l’œuvre de l’auteur (transmission directe), ou bien les manuscrits sont perdus et il faut aller à la pêche aux fragments disséminés çà et là (transmission indirecte).

À titre d’illustration, examinons pour terminer le travail de l’éditeur du texte de Tite-Live : il a pour tâche de consulter tous les manuscrits de l’auteur qui sont parvenus jusqu’à nous afin d’établir le texte qu’il estime le plus juste. Voici un manuscrit de Tite-Live (l. XXIII) du Ve siècle (planche XI), conservé à la BNF sous la cote MS. lat. 5730 (fol. 77v), et voici, en regard, le texte édité aux Belles Lettres (2003).

Manuscrit de Tite-Live (l. XXIII) du Vᵉ siècle.
MS. lat. 5730 (fol. 77v), BnF, Author provided

Comme l’indiquent les crochets droits, l’éditeur de Tite-Live, Paul Jal, ne conserve pas le premier mot Haec qu’on trouve pourtant dans le manuscrit.

Et comme l’indiquent les crochets pointus, Paul Jal ajoute le mot castraque qu’on ne trouve pas dans le manuscrit ; il suit en cela la conjecture de l’éditeur Valla (c’est ce qu’il note en bas de page dans ce qu’on appelle un apparat critique).

Le travail du philologue est donc le dernier maillon dans la longue chaîne de la transmission des textes antiques jusqu’à nous. Le défi qu’il doit relever aujourd’hui se situe dans le passage de l’imprimé au numérique. Les avantages d’une édition numérique sont nombreux : non seulement le texte lui-même peut être enrichi de commentaires, traductions multiples, annotations grammaticales, métriques, etc. mais, grâce à l’encodage TEI.xml (la Text Encoding Initiative a pour objet de fournir des recommandations pour la création et la gestion sous forme numérique de tout type de données créées et utilisées par les chercheurs en sciences humaines, comme les sources historiques, les manuscrits, les documents d’archives, les inscriptions anciennes, etc.), le texte et son apparat peuvent être transformés en une base de données complète consultable par le lecteur en fonction de ses besoins.

Or, il n’existe encore que très peu d’éditions critiques numériques qui présentent à la fois un appareil critique complexe et argumenté s’inscrivant dans la longue tradition philologique et un jeu de données permettant l’analyse et l’interprétation.The Conversation

Estelle Debouy, Docteur en études latines, professeur agrégé de lettres classiques, Université de Poitiers


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Entrée de la demeure où ont été trouvées les inscriptions en faveur de Aulus Rustius Verus.

«[La générosité] apparaît dans les banquets, qui –veilles-y– doivent être donnés par toi-même et par tes amis, à la fois au public sans discrimination et aux tribus séparément.»

Ce conseil au candidat à une charge publique figure dans Le petit manuel de campagne électorale[1]. Attribuée à Quintus Tullius Cicero, le frère cadet du célèbre Cicéron, cette épître a été rédigée pour aider son aîné dans sa campagne électorale, réussie, pour le poste de consul à Rome en 63 avant notre ère. L’écho de ces propos était encore largement perceptible près d’un siècle plus tard à Pompéi.

Grâce aux fouilles entreprises dans la cité ensevelie par l’éruption du Vésuve, on sait depuis longtemps que les campagnes électorales occupaient l’espace public; de nombreuses inscriptions sur les murs en témoignent. On a récemment découvert qu’elles pénétraient également l’espace privé, comme le conseillait Quintus Tullius:

«Veille à ce que l’on ait accès à toi de jour comme de nuit, et non pas seulement par les portes de ta maison mais également par ton visage et ta physionomie, qui sont les portes de l’âme.»[2]

Des inscriptions électorales précédant de quelques années l’éruption du Vésuve ont en effet été dévoilées dans une demeure de la région IX de Pompéi. Pour Maria Chiara Scappaticcio et Gabriel Zuchtriegel[3], il y a là matière à faire un lien entre la théorie politique énoncée par Quintus Cicero et les pratiques électorales, telles qu’elles se pratiquaient dans la cité ensevelie.

Les inscriptions mettent au centre un certain Aulus Rustius Verus, connu des archéologues pompéiens en tant que politicien. Les messages sont des appels à voter pour ce candidat, qualifié de candidat au poste d’édile digne de la charge d’État. Maria Chiara Scappaticcio et Gabriel Zuchtriegel supposent que la demeure en question pouvait être remplie de soutiens d’Aulus Rustius Verus, qui attendaient non seulement un accueil bienveillant, mais également de quoi se nourrir.

Inscriptions des initiales ARV sur une meule.

Les deux chercheurs estiment peu probable que l’habitation ait appartenu au candidat, mais plutôt à un de ses affranchis ou à un ami, lequel lui aurait été redevable. D’ailleurs, la demeure jouxte un four et abrite une meule où les initiales ARV, désignant le propriétaire de la meule, sont à la fois gravées et peintes. Un scénario plausible serait donc que le boulanger menait campagne pour Aulus Rustius en reconnaissance du financement de son activité. Et voilà qu’un nouveau principe de Quintus Tullius s’applique:

«Par de très petits services on amène autrui à penser qu’il y a matière à apporter son soutien dans les élections: à plus forte raison ceux dont tu as obtenu le salut ne doivent-ils pas manquer de comprendre que s’ils ne s’acquittent pas envers toi en cette occasion, ils n’auront jamais l’approbation de personne.»[4]

Détail saisissant, l’habitation récemment mise au jour abritait un laraire contenant les restes d’une dernière offrande précédant de peu l’éruption du volcan. Cette offrande se composait de figues, d’olives, de pignons, de dates et d’œufs. Manifestement, ni les Lares (dieux protecteurs du domicile), ni le Vésuve n’étaient sensibles aux pratiques électorales en vigueur à Pompéi.

Sources

[1] Quintus Tullius Cicero, Commentariolum petitionis, 44 : Benignitas autem late patet: est in re familiari, quae quamquam ad multitudinem peruenire non potest, tamen ab amicis si laudatur, multitudini grata est; est in conuiuiis, quae fac ut et abs te et ab amicis tuis concelebrentur et passim et tributim.

[2] Ibid: est in opera, quam peruulga et communica, curaque ut aditus ad te diurni nocturnique pateant, neque solum foribus aedium tuarum sed etiam uultu ac fronte, quae est animi ianua;

[3] L’une est professeure de langue et littérature latine, l’autre est directeur du site de Pompéi.

[4]     Quintus Tullius Cicero, Commentariolum petitionis, 21 : Minimis beneficiis homines adducuntur ut satis causae putent esse ad studium suffragationis, nedum ii quibus saluti fuisti, quos tu habes plurimos, non intellegant, si hoc tuo tempore tibi non satis fecerint, se probatos nemini umquam fore.


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Crocus sativus, le crocus à safran, ou les stigmates de la passion.

Pour les peuples de l’Antiquité, les plantes avaient de multiples vertus : gustatives, mais aussi médicinales, religieuse, magiques et… aphrodisiaques. Dans ce dernier domaine, trois d’entre elles méritent le Panthéon.

Sarriette

La sarriette (satureja) d’abord, une plante méditerranéenne, proche du thym, utilisée depuis la nuit des temps comme condiment. Dans les montagnes grecques couvertes par ses arbrisseaux, elle était broutée par les satyres. Cela donnait, pensait-on, une ardeur sans limite à ces créatures lubriques dotée d’un corps d’homme, mais de cornes et pieds de boucs. Les hommes pensaient donc tirer de ce végétal le même profit. Au premier siècle, le médecin, pharmacologue et botaniste grec Pedanius Dioscoride indique que «la sarriette émeut la luxure». Et, à la même époque, le poète romain Martial évoque la propriété de la plante pour se moquer d’un congénère:

«Depuis longtemps, Lupercus, ta mentule est sans force ;
cependant, insensé, tu mets tout en œuvre pour lui rendre sa vigueur ;
mais les roquettes, les bulbes aphrodisiaques,
la stimulante sarriette ne te sont d’aucun secours.
Tu t’es mis à corrompre, à force d’argent, des bouches pures.
Ce moyen, ne réveille pas non plus en toi de lubriques sensations.
N’est-il pas bien étonnant, bien incroyable,
qu’il t’en ait tant coûté, Lupercus, pour rester impuissant?»1.

Menthe

Lupercus aurait aussi pu tenter de recourir à la menthe (mentha), une plante que les Grecs anciens, dit-on, interdisaient aux soldats de consommer, tant son parfum enivrant faisait fondre le courage et bouillir le désir. Selon la mythologie gréco romaine, Minthé (Μίνθη) était une nymphe vivant aux Enfers qui n’avait qu’un but, séduire le maître des lieux Hadès. Aussi, quand ce dernier l’a délaissée pour Perséphone, elle a vu rouge et est devenue une vraie peste. Mais comme il ne faut pas trop chercher des poux à une déesse fille de Zeus, Minthé a fini piétinée et transformée en plante. Reste ce parfum qui, en froissant la menthe, rappelle tout le pouvoir de séduction de la nymphe.

Smilax aspera, nymphe au feuilles en forme de cœur ou salsepareille.

Le parfum, oui, mais pas la consommation. Car la science moderne a établi que la consommation prolongée de la menthe peut diminuer le taux de testostérone. En revanche, la sarriette évoquée plus haut possède un principe actif, l’ériodictyol, aux effets relaxants et vasodilatateurs.

Crocus

La troisième histoire, est la plus romantique. C’est celle de Crocus, jeune homme qui avait deux passions : le jeu avec le dieu Hermès et l’amour avec la nymphe Smilax. A partir de là, les sources sont multiples et lacunaires. Coexistent donc plusieurs versions du mythe2. En voici une: Crocus meurt dans un accident, provoquant le désespoir de sa nymphe. Pour sauver leur amour, les dieux les transforment en plantes: le crocus, bien sûr, et la salsepareille, une plante grimpante des régions méditerranéennes dont les feuilles sont en forme de cœur. Des précieux stigmates rouges du crocus, évoquant la passion pour Smilax, on tirera le précieux safran3.

Confiante dans les vertus aphrodisiaques du safran, Cléopâtre en fera grand usage dans ses bains. Et si, ce n’était pas le charme d’un nez, mais les vertus d’une épice, qui avaient changé le cours de l’Histoire?

  1. Martial, Epigrammes, Livre III, LXXV:
    Stare, Luperce, tibi iam pridem mentula desit,
    luctaris demens tu tamen arrigere.
    Sed nihil erucae faciunt bulbique salaces,
    inproba nec prosunt iam satureia tibi.
    Coepisti puras opibus corrumpere buccas:
    sic quoque non vivit sollicitata Venus.
    Mirari satis hoc quisquam vel credere possit,
    quod non stat, magno stare, Luperce, tibi?
  2. L’histoire de Crocus et Smilax est évoquée, sans détails, par Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVI.63.1, Ovide, Métamorphoses, IV.280 et Nonnos, Dionysiaques, 12.86.
  3. La culture du crocus et la récolte du safran est déjà représentée sur les murs du palais de Knossos, en Crète, vers 1500 ans avant notre ère.

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«Hé frérot, ça va? Tu peux me rapporter des volailles, du pain, des graines de lupin, des pois chiches, des haricots et du fenugrec, s’il te plaît?»

Sous cette forme banale nous est parvenue une lettre écrite en grec au 3e siècle après notre ère, conservée sur papyrus et aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York. Son auteur, Herakleidès, écrit à son frère Petepsaïs. Tous deux vivent en Égypte, alors province de l’Empire romain.

Il s’agit d’une lettre privée, courte et fonctionnelle, sans prétention littéraire, mais d’un intérêt exceptionnel pour l’histoire de la vie quotidienne.

Une commande très concrète

Herakleidès charge son frère d’acheter divers produits alimentaires, après avoir déjà transmis les instructions à un tiers nommé Polydeukès. Il s’agit manifestement d’une commande pratique, liée à un déplacement à venir.

La liste comprend:

  • vingt oiseaux (ornithia), à 4 drachmes l’unité, «ou même plus»,
  • des gâteaux de froment (selignia), grands (20 drachmes) et petits (8 drachmes),
  • des légumineuses, mesurées en choinix (mesure de capacité):
    • lupins (4 choinix),
    • pois chiches (2 choinix),
    • haricots (phasēlia, 2 choinix), probablement le niébé (Vigna unguiculata), originaire d’Afrique,
    • fenugrec (tēleōs, 2 choinix).

Les prix et les quantités sont notés sans commentaire, comme allant de soi. Rien n’indique ici une spéculation ou une situation exceptionnelle: il s’agit d’un approvisionnement ordinaire, tel qu’on en rencontre fréquemment dans la documentation papyrologique d’Égypte romaine.

Un mot qui résiste aux papyrologues

Un passage de la lettre contient toutefois une difficulté. Herakleidès précise que, si Polydeukès «n’a pas accepté d’acheter» les produits, Petepsaïs devra s’en charger lui-même. Le problème tient à un mot grec, ἀπατρο̣βας (apatrobas), dont le sens reste incertain.

Les éditeurs hésitent entre un adverbe inconnu ou un nom propre (par exemple Patrobas), hypothèse possible mais syntaxiquement délicate.

La lettre suit un formulaire épistolaire courant: salutation, corps du message, souhait final de bonne santé. Le ton est familier, parfois pressant: «mais fais attention à ne pas faire autrement».

Ce type de correspondance montre que la pratique de l’écrit ne se limite pas aux élites littéraires. Sans tirer de conclusions excessives sur le niveau général d’alphabétisation, le document atteste au moins une maîtrise fonctionnelle de l’écriture, utilisée pour gérer des affaires très concrètes: achats, prix, quantités, déplacements.

Un instantané du quotidien

Cette petite liste de courses, griffonnée il y a près de dix-huit siècles,  éclaire à la fois les aliments courants en Égypte romaine, les circuits d’approvisionnement, le langage pratique de la vie économique et les usages ordinaires de l’écrit. À travers elle, ce sont moins les grandes structures de l’Empire que les gestes simples du quotidien qui reprennent voix: acheter, compter, rapporter… et ne surtout pas se tromper.

Texte complet en grec

Ἡρακλείδης Πετεψαίτι τῷ
ἀδελφῷ πλεῖστα χαίρειν.
πρὸ μὲν πάντων ἀ[σ]πάζομέ
σαι. ἐδήλωσα τῷ [ἀ]δελφῷ
Πολυδεύκῃ περὶ ἐντολικοῦ
τοῦτ’ʼ ἔστιν περὶ ὀρνιθια\ων/ κ
ἐκ (δραχμῶν) δ τοῦ ἑνὸς ἢ καὶ πρός,
καὶ σελιγνίων μεγάλων
(δραχμῶν) κ καὶ μικρῶν (δραχμῶν) η. ἐὰν
οὖν μαθῇς ὅτι οὐκ ἠνέσχετο
αὐτὰ ἀγοράσαι απατρο̣βας,
δηλαδὴ σὺ αὐτὰ ἀγόρασον
καὶ ἐνέγκεις μοι αὐτὰ
ἐρχόμενος. ἀλʼ ὅρα μὴ ἄλλως.
ἐνέγκεις δέ μοι θερμίων χοί(νικας) δ
ἐρεβενθίων χ(οίνικας) β καὶ φαση-
λιων χ(οίνικας) β τήλεως χ(οίνικας) β.
ἐρρωσωθαί σε εὔχομαι.

Traduction

«Heraclides à Petepsais son frère, d’abondantes salutations. Tout d’abord, je te salue. J’ai expliqué au frère Polydeuces la commande, c’est-à-dire les vingt oiseaux, à 4 drachmes chacun ou même plus, et les gros gâteaux de blé à 20 drachmes et les petits à 8 drachmes. Si tu apprends qu’il a refusé de les acheter apatrobas [mot inconnu], vas-y, achete-les et apporte-les moi quand tu viens. Veille à ne pas faire autrement. Apporte-moi 4 mesures de lupins, 2 mesures de pois chiches et 2 mesures de haricots, 2 mesures de fenugrec. Je prie pour ta santé.»

Sources

Décembre 2025, première publication septembre 2022


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Un os évidé pour servir de fiole (Photo Cambridge University Press).

Découverte d’un stock de drogue aux Pays-Bas! En 2017, des archéologues fouillant le site de Houten-Castellum ont fait une découverte inhabituelle. Dans un puits romain datant de la fin du 1er siècle de notre ère, se trouvait un fémur de mouton ou de chèvre soigneusement évidé pour former un cylindre de 72 millimètres de long. Derrière le bouchon en brai d’écorce de bouleau*, soit une sorte de goudron: 382 graines de jusquiame noire, une plante extrêmement toxique de la famille des solanacées, comme la belladone ou la mandragore.

Les médecins antiques connaissaient bien cette plante et ses dangers. Dioscoride, médecin grec du 1er siècle, distingue trois types de jusquiame.

Le premier «porte des fleurs presque pourpres, des feuilles semblables au smilax, une graine noire, et des fruits durs et épineux». Le second a «des fleurs jaunâtres, des feuilles et des gousses plus tendres, et une graine d’un jaune pâle comme celle de l’iris». Ces deux types «provoquent folie et sommeil, elles sont difficiles à utiliser». «Utile pour les soins et très doux est le troisième», qui est «gras, tendre et duveteux, ayant des fleurs blanches et une graine blanche». Dioscoride recommande donc d’«utiliser le blanc; mais si celui-ci n’est pas disponible, il faut utiliser le jaune, mais rejeter le noir comme étant le pire». Les graines transformées en suc soulagent «la douleur, les écoulements âcres et chauds, les maux d’oreilles et les affections de la matrice». Mais il avertit que les feuilles «bouillies comme des légumes et mangées en quantité d’une écuelle causent un trouble modéré des sens»[1].

Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien nomme quatre variétés de jusquiame et avertit que «toutes causent folie et étourdissements»[2]. Il décrit néanmoins de nombreux usages médicaux: le jus peut être appliqué sur les nerfs[3], et la jusquiame calme les tumeurs des testicules[4]. Un mélange de jusquiame avec du lait d’ânesse aide contre «les flatulences et l’essoufflement»[5].

Jusquiame noire (Photo Wikimedia).

Mais Pline exprime des réserves personnelles sur cette plante:

«En général, l’emploi de cette plante est, selon moi, très hasardeux. En effet, il est certain que les feuilles même dérangent l’esprit, si on en prend plus de quatre. (…) On fait aussi avec la graine une huile qui, instillée dans l’oreille, dérange l’intelligence. Chose singulière, on a indiqué des remèdes pour ceux qui avaient bu de ce suc comme étant un poison, et on a indiqué ce suc même parmi les remèdes: c’est ainsi qu’on multiplie sans fin les expériences, et qu’on force les poisons même à devenir utiles»[6].

A la fois poison redoutable et remède recherché, voilà tout le problème.

Récipient ou pipe?

L’interprétation de l’objet de Houten-Castellum divise les chercheurs. L’hypothèse d’une pipe pour fumer les graines s’appuie sur l’analyse du bouchon de goudron, qui montre des signes de chauffe inégale, et sur une mention de Pline selon laquelle «la fumée de jusquiame brûlée» peut aider contre les douleurs articulaires[7].

Cependant, plusieurs éléments plaident contre cette interprétation: les graines retrouvées ne sont pas carbonisées, leur nombre important semble excessif pour un usage comme drogue, et les pipes sont extrêmement rares en Europe avant l’arrivée du tabac. L’hypothèse du récipient de stockage paraît donc plus probable. L’os aurait servi à conserver les graines, un millier au maximum, fermé de manière étanche par le goudron.

Des offrandes mystérieuses

Le lieu de la découverte et tout ce qui l’entoure  plaident en faveur d’un usage délibéré de la jusquiame. L’os rempli de graines était accompagné d’un squelette partiel de vache et d’autres objets inhabituels: fragments de meule, crâne de chien et squelette incomplet de cheval portant des traces de boucherie. L’ensemble est interprété comme une «offrande d’abandon», soit un dépôt rituel marquant l’arrêt d’utilisation du puits.

Une seconde découverte sur le même site renforce l’hypothèse. Dans un fossé d’enclos, les archéologues ont trouvé un panier retourné, quatre pots de cuisine et une inflorescence complète de jusquiame noire, datés de 90-110 après notre ère. Cet ensemble constitue également une offrande d’abandon.

La présence de jusquiame dans deux dépôts rituels contemporains ne peut guère être fortuite. Elle suggère que cette plante revêtait une importance particulière pour les habitants de Houten-Castellum.

L’usage de la jusquiame noire à des fins médicinales ou rituelles dans l’Empire romain n’est pas isolé. À Neuss (Allemagne), dans l’hôpital de la forteresse romaine, 128 graines carbonisées de jusquiame noire ont été trouvées aux côtés d’autres plantes médicinales: fenugrec, verveine, centaurée, millepertuis, aneth et coriandre.

Au-delà des frontières de l’Empire

L’usage de la jusquiame noire dépasse les frontières et le temps de l’Empire romain.

Dans la forteresse circulaire de Fyrkat au Danemark, vers 980 après notre ère, des graines de cette plante ont été découvertes dans la tombe d’une femme, probablement dans une bourse en cuir, accompagnées d’une «baguette» métallique et d’une boîte contenant de petits os d’animaux. La femme était vraisemblablement une völva, une voyante qui utilisait les graines  à des fins hallucinatoires.

Des hôpitaux médiévaux d’Écosse et de Finlande ont également livré des graines de jusquiame noire, témoignant de la continuité de son usage médical.

L’os de Houten-Castellum illustre ainsi la variété  des pratiques médicales et rituelles dans les provinces romaines. Loin des grands centres urbains, les habitants de cette ferme des Pays-Bas maîtrisaient les propriétés d’une plante que les médecins de Rome et d’Athènes décrivaient dans leurs traités.

Une drogue millénaire

L’usage de la jusquiame ne commence pas avec les Romains. Les tablettes d’argile de Sumer font déjà mention de l’utilisation de la jusquiame comme hallucinogène. Le papyrus Ebers, un papyrus médical écrit à Thèbes vers 1600 avant notre ère, mentionne aussi la jusquiame parmi des centaines d’autres drogues (opium, séné, ricin).

La jusquiame était utilisée en combinaison avec d’autres plantes -mandragore, belladone et datura- comme potion anesthésiante et pour ses propriétés psychoactives dans des breuvages réputés magiques.  Les Grecs connaissaient bien ses propriétés délirogènes. Connue sous le nom d’Herba Apollinaris, elle était utilisée par les prêtresses d’Apollon pour rendre leurs oracles. À Delphes, la Pythie aurait, avant de procéder à toute divination, consommé un hydromel à base de miel et de jusquiame. Elle utilisait également la fumée des graines pour s’enivrer et prophétiser.

En Scandinavie, dans une tombe datant de l’âge du bronze, on a retrouvé une bière aromatisée de plusieurs plantes (myrte, reine des prés), dont la jusquiame noire. Cet ajout décuplait les effets de l’ivresse alcoolique.

* Le brai de bouleau, aussi appelé goudron de bouleau, est une masse visqueuse noire obtenue par pyrolyse de l’écorce en atmosphère très pauvre en oxygène. Cette substance était en fait utilisée comme colle très puissante depuis plus de 45 000 ans, ce qui en fait le plus ancien matériau synthétique connu.

[1] Dioscoride, De Materia Medica 4.69: χρῆσθαι δεῖ τῷ λευκῷ· εἰ δὲ μὴ παρείη οὗτος, χρῆσθαι δεῖ τῷ ξανθῷ, τὸν δὲ μέλανα ἀποδοκιμάζειν ὡς χείριστον » et « ἑψηθέντα δὲ ὡς λάχανα καὶ βρωθέντα τρυβλίου πλῆθος μετρίαν παροκοπὴν ἐργάζεται.

[2] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 25.17.35: omnia insaniam gignentia capitisque vertigines.

[3] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 22.58.124: nervis cum hyoscyami suco inlinitur.

[4] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 26.58.89: testium tumores sedat hyoscyamum.

[5] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 20.73.193: similiter ad ventris aut intestinorum inflationes et orthopnoicis quod ternis digitis prenderet seminis, tantundem hyoscyami cum lacte asinino.

[6] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 25.17.36-37: temeraria in totum, ut arbitror, medicina. quippe constat etiam foliis mentem corrumpi, si plura quam IIII bibant; etiam antiqui in vino, febrim depelli arbitrantes. oleum fit ex semine, ut diximus, quod ipsum auribus infusum temptat mentem, mireque, ut contra venenum, remedia prodidere iis, qui id bibissent, et ipsum pro remediis, adeo nullo omnia experiendi fine, ut cogant etiam venena prodesse.

[7] Pline l’Ancien, Histoire naturelle 26.15.27: nidor quoque accensi tussientibus.

Source

Cet article se base sur l’étude de L. I. Kooistra, M. Groot, L. Kubiak-Martens, E. Langer et J. van Renswoude, Evidence of the intentional use of black henbane (Hyoscyamus niger) in the Roman Netherlands, Antiquity, Cambridge University Press, 2024.


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poivre en grains dans un pilonAvec le vin et le garum, le poivre est l’ingrédient vedette d’Apicius. Le cuisinier romain l’utilise à toutes les sauces. Il n’hésite pas à le prescrire pour la cuisson, puis à recommander d’en saupoudrer à nouveau le plat avant de servir. Sur les 500 recettes présentes dans le De re coquinaria –le livre d’Apicius–, les trois quarts comprennent du poivre.

Ces petites baies séchées et piquantes étaient adorées des Romains. Pourtant, il s’agissait d’un produit de grand luxe, donc très cher.

Au premier siècle, le naturaliste Pline l’ancien relevait ce succès, mais s’en étonnait aussi[1]:

«[le poivre long] se vend quinze deniers la livre; le blanc, sept deniers; le noir, quatre deniers. Il est étonnant que l’usage de cette substance ait pris tant de faveur. En effet, dans les substances dont on use, c’est tantôt la suavité, tantôt l’apparence qui séduisent. Le poivre n’a rien de ce qui recommande un fruit ou une baie; il ne plaît que par son amertume, et par une amertume qu’on va chercher en Inde. Qui le premier en essaya dans ses aliments? Ou qui fut celui qui ne se contenta pas de la faim pour assaisonnement? Le poivre et le gingembre sont sauvages dans les contrées où ils croissent, et cependant nous les achetons au poids, comme l’or ou l’argent.»

La livre romaine équivalait à 324 grammes. Et, sous le règne de Tibère, un ouvrier non spécialisé gagnait 1 denier par jour en travaillant de l’aube à midi. Bref, le travailleur en question ne devait pas manger épicé souvent…

Ce qui explique ce prix exorbitant? L’épice ne pousse pas dans les prairies italiques, mais en Inde. Deux espèces y étaient cultivées depuis des millénaires. Sur la côte sud-ouest, le poivre noir (piper nigrum) qui, contrairement à son nom, peut aussi être blanc, rouge ou vert. Plus au nord, le poivre long (piper longum).

C’est ce dernier, plus piquant, qui avait la faveur des Romains. Il ne reste sur nos tables que le premier, le piper longum ayant été supplanté par l’arrivée des différentes variétés de piment, originaires du continent américain.

D’Inde, le poivre s’est diffusé chez les peuples voisins, puis de loin en loin en suivant les routes commerciales. On le retrouve en Egypte ancienne… notamment bourré dans les narines de la momie de Ramsès II (mort en 1213 avant notre ère). Le poivre est aussi connu des Grecs, dès le 5e siècle avant notre ère au moins. Ils l’utilisent en médecine pour ses propriétés antiseptiques, notamment pour soigner les affections oculaires… Ils l’utilisent évidemment aussi en cuisine. On le grignote pour attiser la soif. On ajoute les grains au vin pour l’aromatiser.

Les Grecs n’ignorent pas l’origine indienne du poivre: si l’épice parvient jusqu’à eux, c’est donc qu’elle a nécessairement transité par les terres de l’ennemi héréditaire perse. Le poète Antiphane s’en amuse et suggère de traiter en espion tout importateur de poivre à Athènes![2]

Avec la domination romaine sur le monde méditerranéen, la popularité et le commerce du poivre et des autres épices indiennes font un bond prodigieux.

Au début de notre ère, Strabon, géographe de langue grecque, écrivait que Rome envoyait chaque année 120 navires s’approvisionner en Inde. Les bateaux remontaient la mer Rouge, puis la cargaison transitait par Alexandrie avant de gagner l’Europe. Ainsi, le goût pour les baies piquantes s’est répandu dans toute la romanité, jusqu’en Grande-Bretagne romaine. Alors, bien sûr, des commerçants malhonnêtes ont essayé d’arnaquer les consommateurs: «On falsifie le poivre avec des baies de genévrier qui en contractent merveilleusement l’âcreté.», explique Pline[3]. «On le falsifie aussi, pour le poids, de plusieurs manières», ajoute-t-il, mais sans donner l’astuce.

Quelques siècles plus tard, lorsque le monde romain se disloque, le poivre garde son attrait et sa valeur. Selon une légende ancienne, Alaric le Wisigoth a exigé en 410 un tribut fabuleux pour lever le siège de Rome: des tonnes d’or et d’argent, de la soie et des peaux précieuses, mais également… une grande quantité de poivre.

[1] Pline, Histoire naturelle, livre 12, XIV, 28/29: Emitur in libras XV, album VII, nigrum IIII. Usum eius adeo placuisse mirum est; in aliis quippe suavitas cepit, in aliis species invitavit: huic nec pomi nec bacae commendatio est aliqua. sola placere amaritudine, et hanc in Indos peti! Quis ille primus experiri cibis voluit aut cui in appetenda aviditate esurire non fuit satis? Utrumque silvestre gentibus suis est et tamen pondere emitur ut aurum vel argentum.

[2] Les propos du poète Antiphane (4e siècle avant notre ère) sont rapportés par Athénée de Naucratis (2e siècle avant notre ère).

[3] Pline, Histoire naturelle, livre 12, XIV, 29: Adulteratur iunipiri bacis mire vim trahentibus; in pondere quidem multis modis.


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A l’occasion de la Nuit des musées lausannois, nous étions le 21 septembre 2024 au Musée romain de Lausanne-Vidy. Au programme: du pain (et beaucoup d’autres bonnes choses…) et des jeux!

(Revoir l’annonce de l’événement)

 

 

Une langue musclée et garnie de solides poils qui participent à la filtration de l’eau.

Cou de girafe, trompe d’éléphant, langues de flamants roses… Les récits des extravagances culinaires des Romains nourrissent depuis longtemps l’imaginaire collectif. Pure invention? Si la consommation des deux premiers ingrédients ne trouve aucun appui dans les sources antiques, celle des langues de flamants roses, en revanche, est bel et bien documentée.

Dans une de ses épigrammes, le poète Martial imite le style des inscriptions funéraires en donnant la parole à un être qui en est privé:

«Mon plumage rouge me donne un nom, mais ma langue est appréciée des gourmands. Qu’en serait-il si ma langue était bavarde?»[1]

L’oiseau joue ici son nom latin, phoenicopterus, issu du grec, qui signifie littéralement «ailes rouges»[2]. Avec son esprit satirique caractéristique, Martial suggère que, si le flamant pouvait parler, ce serait pour dénoncer la vanité de celles et ceux qui se repaissent de sa langue.

Un luxe exotique

Dans l’Antiquité comme de nos jours, un aliment était apprécié pour ses qualités gustative et nutritive. Mais les élites romaines recherchaient aussi l’originalité et l’exotisme, pour affirmer leur classe sociale et impressionner leurs convives.

Si les flamants roses étaient présents en Europe, ils abondaient bien davantage en Afrique. Leur origine exotique en faisait donc un produit de luxe dans l’Empire romain, d’autant plus qu’il fallait sacrifier de nombreux volatiles pour confectionner un plat de langues.

Pline l’Ancien, dans un chapitre de son Histoire naturelle consacré aux oiseaux, évoque aussi le sort réservé à l’échassier:

«Apicius, le plus grand des gloutons parmi tous les débauchés, a enseigné que la langue du flamant rose est particulièrement savoureuse.»[3]

Il faut préciser ici que la langue du flamant rose est un organe particulier. Dans un mouvement de va-et-vient, elle pompe et rejette l’eau jusqu’à cinq fois par seconde. Ce mécanisme permet de retenir la nourriture, notamment de petites crevettes qui donnent leur teinte rose au plumage. Elle est particulièrement musclée et garnie de solides poils qui participent à la filtration de l’eau. Bref, pas très appétissant selon nos goûts modernes…

Bouilli, ou rôti ?

Un flamant rose, prêt pour la cuisson. Mosaïque romaine au Musée du Bardo, Tunisie (Photo Wikimedia).

Quant au recueil de recettes romaines qui nous est parvenu sous le nom d’Apicius, il ne contient pas de préparation spécifique de la langue, mais propose deux recettes pour cuisiner le volatile entier, une fois bouilli, l’autre fois rôti. Après tout, ce serait un pur gaspillage de ne consommer que la langue.

Voici donc, en intégralité pour le régal du lecteur, comment le plus fameux des cuisiniers antiques prépare l’oiseau:

«Tu déplumes le flamant rose, tu le laves, tu le prépares, tu le mets dans une marmite, tu ajoutes de l’eau, du sel, de l’aneth et un peu de vinaigre. À mi-cuisson, tu attaches un bouquet de poireaux et de coriandre pour qu’il cuise avec. Peu avant la fin de la cuisson, tu ajoutes du moût réduit pour colorer le plat. Dans un mortier, tu broies du poivre, du cumin, de la coriandre, de la racine de laser, de la menthe et de la rue. Tu arroses avec du vinaigre, tu ajoutes une pâte de dattes et tu verses le jus obtenu sur le flamant rose. Tu remets ensuite le tout dans la marmite, tu l’épaissis avec de l’amidon, tu verses à nouveau la sauce, et tu sers. La même méthode peut être appliquée au perroquet.»[4]

Au tour de la variante rôtie:

«Tu fais rôtir l’oiseau. Dans un mortier, tu écrases du poivre, de la livèche, des graines de céleri, du sésame grillé, du persil, de la menthe, de l’oignon sec et de la pâte de dattes. Tu mélanges cette préparation avec du miel, du vin, du garum, du vinaigre, de l’huile et du moût réduit.»[5]

Les deux recettes sont très corsées, sans doute pour accommoder une viande à la saveur elle-même forte. Les sauces sont aigres-douces selon la préférence ordinaire des Romains. Le flamant rose, avec ses muscles maigres adaptés au vol sur de longues distances, aurait pu offrir une saveur de gibier, relevée par un goût de poisson, en raison de son alimentation. Enfin, sa chair devait être naturellement salée, l’oiseau se nourrissant principalement dans des eaux salines.

Vous aimeriez savoir si c’était bon? Impossible. Le flamant rose est aujourd’hui une espèce protégée.

[1] Martial, Epigrammes, 13, 71: Dat mihi pinna rubens nomen, sed lingua gulosis nostra sapit. Quid si garrula lingua foret?

[2] En grec ancien φοινικόπτερος, de φοίνικος (phoinikos), «rouge», et πτερόν (pteron), «aile».

[3] Pline, Histoire naturelle, 10, 68: Phoenicopteri linguam praecipui saporis esse Apicius docuit, nepotum omnium altissimus gurges.

[4] Apicius, De l’art culinaire, 6, 6, 1: Phoenicopterum eliberas, lavas, ornas, includis in caccabum, adicies aquam, salem, anethum et aceti modicum. dimidia coctura alligas fasciculum porri et coriandri, ut coquatur. prope cocturam defritum mittis, coloras. adicies in mortarium piper, cuminum, coriandrum, laseris radicem, mentam, rutam, fricabis, suffundis acetum, adicies caryotam, ius de suo sibi perfundis. reexinanies in eundem caccabum, amulo obligas, ius perfundis et inferes. idem facies et in psittaco.

[5] Apicius, De l’art culinaire, 6, 6, 2: Aliter: assas avem, teres piper, ligusticum, apii semen, sesamum frictum, petroselinum, mentam, cepam siccam, caryotam. melle, vino, liquamine, aceto, oleo et defrito temperabis.


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«Hé frérot, ça va? Tu peux me rapporter des volailles, du pain, des graines de lupin, des pois chiches, des haricots et du fenugrec, s’il te plaît?»

Sous cette forme banale nous est parvenue une lettre écrite en grec au 3e siècle après notre ère, conservée sur papyrus et aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York. Son auteur, Herakleidès, écrit à son frère Petepsaïs. Tous deux vivent en Égypte, alors province de l’Empire romain.

Il s’agit d’une lettre privée, courte et fonctionnelle, sans prétention littéraire, mais d’un intérêt exceptionnel pour l’histoire de la vie quotidienne.

Une commande très concrète

Herakleidès charge son frère d’acheter divers produits alimentaires, après avoir déjà transmis les instructions à un tiers nommé Polydeukès. Il s’agit manifestement d’une commande pratique, liée à un déplacement à venir.

La liste comprend:

  • vingt oiseaux (ornithia), à 4 drachmes l’unité, «ou même plus»,
  • des gâteaux de froment (selignia), grands (20 drachmes) et petits (8 drachmes),
  • des légumineuses, mesurées en choinix (mesure de capacité):
    • lupins (4 choinix),
    • pois chiches (2 choinix),
    • haricots (phasēlia, 2 choinix), probablement le niébé (Vigna unguiculata), originaire d’Afrique,
    • fenugrec (tēleōs, 2 choinix).

Les prix et les quantités sont notés sans commentaire, comme allant de soi. Rien n’indique ici une spéculation ou une situation exceptionnelle: il s’agit d’un approvisionnement ordinaire, tel qu’on en rencontre fréquemment dans la documentation papyrologique d’Égypte romaine.

Un mot qui résiste aux papyrologues

Un passage de la lettre contient toutefois une difficulté. Herakleidès précise que, si Polydeukès «n’a pas accepté d’acheter» les produits, Petepsaïs devra s’en charger lui-même. Le problème tient à un mot grec, ἀπατρο̣βας (apatrobas), dont le sens reste incertain.

Les éditeurs hésitent entre un adverbe inconnu ou un nom propre (par exemple Patrobas), hypothèse possible mais syntaxiquement délicate.

La lettre suit un formulaire épistolaire courant: salutation, corps du message, souhait final de bonne santé. Le ton est familier, parfois pressant: «mais fais attention à ne pas faire autrement».

Ce type de correspondance montre que la pratique de l’écrit ne se limite pas aux élites littéraires. Sans tirer de conclusions excessives sur le niveau général d’alphabétisation, le document atteste au moins une maîtrise fonctionnelle de l’écriture, utilisée pour gérer des affaires très concrètes: achats, prix, quantités, déplacements.

Un instantané du quotidien

Cette petite liste de courses, griffonnée il y a près de dix-huit siècles,  éclaire à la fois les aliments courants en Égypte romaine, les circuits d’approvisionnement, le langage pratique de la vie économique et les usages ordinaires de l’écrit. À travers elle, ce sont moins les grandes structures de l’Empire que les gestes simples du quotidien qui reprennent voix: acheter, compter, rapporter… et ne surtout pas se tromper.

Texte complet en grec

Ἡρακλείδης Πετεψαίτι τῷ
ἀδελφῷ πλεῖστα χαίρειν.
πρὸ μὲν πάντων ἀ[σ]πάζομέ
σαι. ἐδήλωσα τῷ [ἀ]δελφῷ
Πολυδεύκῃ περὶ ἐντολικοῦ
τοῦτ’ʼ ἔστιν περὶ ὀρνιθια\ων/ κ
ἐκ (δραχμῶν) δ τοῦ ἑνὸς ἢ καὶ πρός,
καὶ σελιγνίων μεγάλων
(δραχμῶν) κ καὶ μικρῶν (δραχμῶν) η. ἐὰν
οὖν μαθῇς ὅτι οὐκ ἠνέσχετο
αὐτὰ ἀγοράσαι απατρο̣βας,
δηλαδὴ σὺ αὐτὰ ἀγόρασον
καὶ ἐνέγκεις μοι αὐτὰ
ἐρχόμενος. ἀλʼ ὅρα μὴ ἄλλως.
ἐνέγκεις δέ μοι θερμίων χοί(νικας) δ
ἐρεβενθίων χ(οίνικας) β καὶ φαση-
λιων χ(οίνικας) β τήλεως χ(οίνικας) β.
ἐρρωσωθαί σε εὔχομαι.

Traduction

«Heraclides à Petepsais son frère, d’abondantes salutations. Tout d’abord, je te salue. J’ai expliqué au frère Polydeuces la commande, c’est-à-dire les vingt oiseaux, à 4 drachmes chacun ou même plus, et les gros gâteaux de blé à 20 drachmes et les petits à 8 drachmes. Si tu apprends qu’il a refusé de les acheter apatrobas [mot inconnu], vas-y, achete-les et apporte-les moi quand tu viens. Veille à ne pas faire autrement. Apporte-moi 4 mesures de lupins, 2 mesures de pois chiches et 2 mesures de haricots, 2 mesures de fenugrec. Je prie pour ta santé.»

Sources

Décembre 2025, première publication septembre 2022


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Le panthéon gréco-romain n’a pas de secret pour vous? Voilà de quoi vous en assurer avec le portrait en quelques traits caractéristiques des 14 principales divinités.

Zeus – Jupiter

Depuis qu’il a évincé les Titans et les Géants, Zeus (Jupiter pour les Romains) règne en maître absolu sur les divinités et les humains. Dans le partage de l’univers avec ses frères, il s’est gardé le ciel, ce qui est quand même mieux que la mer (Poséidon) et surtout que le monde souterrain (Hadès). De là, il peut foudroyer tous les récalcitrant-e-s, et poursuivre de ses assiduités femmes divines et mortelles. Sa puissance lui permet aussi, quand il le veut bien, d’être justicier et protecteur, voir bienfaiteur et sauveur. Ses attributs sont la foudre (soit un faisceau d’éclairs), l’aigle, le chêne, et sa couleur le blanc.

Héra – Junon

Sœur et épouse légitime de Zeus, Héra (Junon pour les Romains) représente la force vitale sous tous ses aspects : la fécondité du mariage, mais aussi de la recherche du pouvoir et de la jalousie vengeresse (dans ce domaine, elle a fort à faire). Elle partage avec Zeus (et avec Hestia) la pureté symbolique de la couleur blanche. Ses attributs sont le paon, le lys et le diadème.

Poséidon – Neptune

Dans le partage de l’univers, Poséidon (Neptune pour les Romains) s’est vu confier l’immensité aquatique des mers et des océans. Pour les Anciens, il s’agit d’un lot presque aussi inconnu et redoutable que le monde souterrain. D’autant que Poséidon est colérique et violent. Quand il s’énerve, la terre tremble ! Il est armé d’un trident et ses animaux préférés sont les dauphins, mais aussi les chevaux (qui comme les flots doivent être dompté). Nous lui avons donné logiquement une préférence pour le bleu.

Déméter – Cérès

Déméter (Cérès pour les Romains) est une bonne pâte. Quand sa fille est enlevée par Hadès, elle remue ciel et terre pour la retrouver, provoquant au passage notre hiver. Emotive, elle est néanmoins généreuse, guidant les humains dans l’art de l’agriculture et des moissons. Logiquement, on la rencontre munie d’épis de blé ou d’une faucille. Avec son animal favori aussi, la truie. Et donc nous lui avons donné une préférence pour le vert.

Aphrodite – Vénus

Aphrodite (Vénus pour les Romains) est la déesse de la beauté et de l’amour. Elle est mariée avec Héphaïstos, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des aventures multiples, notamment avec Hermès, Dionysos ou Arès. Car sa nature est de séduire inlassablement. Ses attributs sont le miroir, le coquillage, le cygne, la rose et le myrte, un arbrisseau aromatique toujours feuillu.

Artémis – Diane

En vous faufilant sans bruit dans la forêt, peut-être rencontrerez-vous Artémis (Diane pour les Romains), ou du moins son animal préféré, la biche. Comme celle-ci, la déesse est timide et imprévisible, régnant discrètement sur le monde sauvage. Munie de son arc, elle est chasseresse, mais assure aussi la protection des animaux – et accessoirement des jeunes enfants. Elle affectionne la couleur argentée de la Lune, et le myrte, ce buisson odorant, comme Aphrodite.

Apollon – Phébus

Non seulement Apollon (aussi appelé Phébus par les Romains) est beau, mais c’est aussi un être libre. Ses talents sont multiples : le chant, la musique (la lyre est l’un de ses attributs), la poésie. Dieu solaire, il est aussi guérisseur et purificateur. L’or est naturellement sa couleur et le laurier dont on couronne les poètes et les vainqueurs sa plante fétiche. Un défaut ? La colère et la vengeance : les corbeaux étaient blancs avant d’apporter de mauvaises nouvelles à Apollon, et les Cyclopes n’ont pas échappé à ses flèches qui, comment les rayons du soleil, peuvent être destructrices.

Athéna – Minerve

Athéna (Minerve pour les Romains) est l’intelligence et la sagesse incarnée ! Au service de quelle cause ? Ça dépend. Elle est la déesse protectrice des héros, des artisans et des maîtres d’école, mais elle est aussi experte en stratégie militaire et en « art » de la guerre. Elle est d’ailleurs représentée armée du casque, de la lance et du bouclier, qui resplendissent des éclats jaunes du bronze. Son animal est la chouette et son arbre l’olivier que, dit-on, elle a offert à la ville qui l’honore de son nom.

Hermès – Mercure

Fils illégitime de Zeus, Hermès (Mercure pour les Romains) doit faire preuve d’ambition et de ruse pour accéder à la reconnaissance des dieux de l’Olympe. Pour cela, il ne recule devant rien : il parcourt la Terre, échange ce qu’il peut pour obtenir ce qu’il veut, quitte à dérober ce qu’il faut (par exemple les vaches d’Apollon). Il deviendra ainsi le patron des voyageurs, des commerçants et des voleurs… Il est parfois représenté avec un coq, symbole de la nouvelle journée, et plus souvent avec un accessoire ailé, chaussure, chapeau ou bâton. Nous lui avons donné le gris pour couleur.

Héphaïstos – Vulcain

C’est le plus laid des dieux (parce qu’Héra l’a enfanté sans mâle) et il est boiteux (victime de maltraitance infantile), mais ce n’est pas le plus maladroit. Héphaïstos (Vulcain pour les Romains), avec son marteau et son enclume sur son volcan, est le roi de l’industrie. Travailleur et ingénieux, il invente et fabrique des merveilles : les foudres de Zeus, le bouclier d’Agamemnon, les armes d’Achille, la couronne d’Ariane… Il serait même l’inventeur d’une sorte de trépied automobile permettant aux dieux de se rendre sans effort aux assemblées ! Lui se déplace à dos d’âne. Et l’orange de la lave est sa couleur toute indiquée.

Arès – Mars

Comme le loup, son animal préféré, voilà un dieu qu’il vaut mieux éviter de croiser. Arès (Mars pour les Romains) est aussi fort que brutal. Pour un rien, il vous vole furieusement dans les plumes. D’ailleurs, il n’a jamais été très populaire en Grèce, peut-être aussi parce qu’il avait pris le parti des Troyens. Tout au plus l’invoquait-on lors des serments : la menace était claire pour les parjures. Chez les Romains, Mars est devenu beaucoup plus populaire. On ne s’en étonnera pas vu leur goût pour la guerre et les conquêtes. Parmi les attributs d’Arès-Mars, on trouve le chardon – plante plutôt agressive – et la couleur rouge, comme le sang.

Dionysos – Bacchus

Il a le sens de la fête, Dionysos (Bacchus pour les Romains) ! Quand il débarque avec son cortège de satyres et de bacchantes, avec Pan et Priape, on sait comment ça commence, pas comment ça finira. C’est le dieu de la vigne et de vin – sans modération – mais aussi de la nature sauvage et de tous les débordements. On raconte que les orgies dionysiaques, dans des temps très reculés, pouvaient aller jusqu’à l’omophagie, soit le fait de s’entre-dévorer comme des bêtes se nourrissant de chaire crue… Dionysos est reconnaissable (outre son état d’ivresse) à son thyrse, soit un bâton feuillu. A la panthère qui l’accompagne, aussi. On lui attribue la vigne, mais aussi le figuier, souvent liés dans la culture antique. Quel autre couleur pour lui que le violet du vin pur ?

Hadès – Pluton

Hadès (Pluton pour les Romains) n’a pas eu de chance dans le partage de l’univers, et il en tire une grande amertume. Depuis, il règne en solitaire sur le monde souterrain et s’efforce de faire avec autant d’application que de cruauté le sale boulot : pas un mortel qui lui est confié ne doit s’échapper, par même Eurydice, la compagne d’Orphée. L’animal préféré d’Hadès est le serpent – qui lui envoie pas mal de « clients » – et son arbre le cyprès, toujours très en vogue dans nos cimetières. Sa couleur est le noir, comme les profondeurs de la Terre.

Hestia – Vesta

Dans le panthéon gréco-latin, les divinités rassurantes ne sont pas légion. Mais il y a Hestia (Vesta pour les Romains). Elle veille sur le feu du foyer – et par conséquent la sécurité de la maisonnée – et aussi sur la fidélité – la sécurité du couple, donc. Elle est bienveillante, calme et dévouée… Qui a dit d’un mortel ennui ? Le fait est qu’il n’y a quasiment aucun mythe la concernant. Homère l’ignore superbement. Quand Platon met en scène le cortège des Olympiens, dans Phèdre, il précise qu’Hestia n’en fait pas partie, car elle demeure en permanence sur l’Olympe. Comme l’âne qu’elle affectionne et la torche qui illumine la maison, ses attributs. Sa couleur est le blanc (comme pour Zeus et Héra) : on aurait de la peine à imaginer un autre choix.

 

Et vous, à quelle divinité ressemblez-vous?

Pour le savoir, faites notre jeu!


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Littéralement, le péplum est un film en jupe… en effet le mot latin emprunté au grec πέπλος/peplos désigne un vêtement féminin. L’action se déroule généralement durant l’Antiquité romaine, grecque ou égyptienne, ou illustre la mythologie antique ou reprend des histoires bibliques. La sélection de films tout à fait subjective que vous propose ci-après Nunc est bibendum ne comprend que des réalisations relativement récentes. En effet, même s’ils s’agit de chefs d’œuvres cinématographiques, les grands péplums du siècle dernier ont parfois vieilli plus vite que leur sujet…
Voici donc nos films ou séries préférés!

Attendu! /Films du XXIe siècle / Comœdiæ (comédies) / Imagines moventes (films d’animation) / Séries / Napi (navets) / Tous les autres


Attendu!

L’Odyssée

The Odyssey, film de Christopher Nolan, avec Matt Damon, Tom Holland, Charlize Theron

En salle le 15 juillet 2026

Bande annonce.

Films du XXIᵉ siècle

I) Gladiator (2000)

Film de Ridley Scott avec Russell Crowe, Joaquin Phoenix, Connie Nielse…

Le général romain Maximus est le plus fidèle soutien de l’empereur Marc Aurèle, qu’il a conduit de victoire en victoire avec une bravoure et un dévouement exemplaires. Jaloux du prestige de Maximus, et plus encore de l’amour que lui voue l’empereur, le fils de Marc Aurèle, Commode, s’arroge brutalement le pouvoir, puis ordonne l’arrestation du général et son exécution.

Vingt ans après sa sortie, malgré quelques libertés avec l’Histoire et fantaisies dans la reconstitution, Gladiator reste le nec plus ultra du péplum!

II) Agora (2009)

Film de Alejandro Amenábar avec Rachel Weisz, Max Minghella, Oscar Isaac…

Dans l’Egypte ancienne, en plein déclin de l’empire romain, la philosophe et scientifique Hypatie tente de préserver les connaissances accumulées depuis des siècles au beau milieu des guerres de religion qui font rage.

Un film passionnant et poignant sur la fin de l’empire, au moment où le pouvoir central se désagrège et quand la religion des chrétiens cesse d’être persécutée pour devenir le nouvel oppresseur.

III) Troie (2004)

Troy, film de Wolfgang Petersen avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom…

Dans la Grèce antique, l’enlèvement d’Hélène, reine de Sparte, par Paris, prince de Troie, est une insulte que le roi Ménélas ne peut supporter. L’honneur familial étant en jeu, Agamemnon, frère de Ménélas et puissant roi de Mycènes, réunit toutes les armées grecques afin de récupérer Hélène. L’issue de la guerre de Troie dépendra d’un homme: Achille…

Un grand spectacle jouissif.

IV) Gladiator II (2024)

Film de Ridley Scott, par David Scarpa, avec Paul Mescal, Pedro Pascal, Connie Nielsen, Denzel Washington…

Des années après avoir assisté à la mort du héros vénéré Maximus aux mains de son oncle, Hanno est forcé d’entrer dans le Colisée lorsque son pays, la Numidie, est conquis par les empereurs tyranniques Caracalla et Geta qui gouvernent désormais Rome d’une main de fer. La rage au cœur, Hanno doit se tourner vers son passé pour rendre la gloire de Rome à son peuple.

Une suite honorable, du très grand spectacle et un Denzel Washington époustouflant… à condition de ne pas être tatillon sur l’historicité, le plaisir l’emporte.

V) L’Aigle de la neuvième légion (2011)

The Eagle, film de Kevin Macdonald avec Channing Tatum, Jamie Bell, Tahar Rahim…

En 140 après J.-C., l’Empire romain s’étend jusqu’à l’actuelle Angleterre. Marcus Aquila, un jeune centurion, est bien décidé à restaurer l’honneur de son père, disparu mystérieusement vingt ans plus tôt avec la Neuvième Légion qu’il commandait dans le nord de l’île. On ne retrouva rien, ni des 5000 hommes, ni de leur emblème, un Aigle d’or.

Une réalisation un peu sous-estimée par la critique. Certes pas un chef d’œuvre, mais un bon film d’action réaliste et bien fait!

VI) 300 (2007)

Film de Zack Snyder avec Gerard Butler, Lena Headey, Dominic West…

Adapté du roman graphique de Frank Miller, 300 est un récit épique de la Bataille des Thermopyles, qui opposa en l’an – 480 le roi Léonidas et 300 soldats spartiates à Xerxès et l’immense armée perse.

Un style qui doit plus au roman graphique qu’à la reconstitution historique, une action dopée à la testostérone, des combats au ralenti et des giclées de sang, on pourrait comprendre que l’on déteste… Nous on aime!


Comœdiæ

I) Monty Python: La Vie de Brian (1979)

Life of Brian, film de Terry Jones avec Graham Chapman, John Cleese, Terry Gilliam…

En l’an 0, en terre de Galilée, Mandy et son bébé Brian reçoivent la visite des Rois Mages un beau soir de décembre. Ceux-ci, s’apercevant de leur erreur, remballent prestement leurs présents et filent dans l’étable voisine. Hélas, Brian a tiré le mauvais numéro…

L’humour british existait-il durant l’Antiquité? Certainement et cela donne des scènes désopilantes!

 

II) Astérix & Obélix: Mission Cléopâtre (2002)

Film de Alain Chabat avec Gérard Depardieu, Christian Clavier, Jamel Debbouze…

Cléopâtre, la reine d’Égypte, décide, pour défier l’Empereur romain Jules César, de construire en trois mois un palais somptueux en plein désert. Si elle y parvient, celui-ci devra concéder publiquement que le peuple égyptien est le plus grand de tous les peuples. Pour ce faire, Cléopâtre fait appel à Numérobis, un architecte d’avant-garde plein d’énergie.

Encore moins respectueux de l’Histoire que le film des Monty Python, il fallait le faire et Chabat l’a fait! Totalement culte.

III) Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (1982)

Film de Jean Yanne avec Jean Yanne, Coluche, Michel Serrault, Françoise Fabian, Michel Auclair, Mimi Coutelier, Darry Cowl, Paul Préboist…

Rahatlocum est une colonie romaine nord-africaine où Jules César est venu passer des vacances dispendieuses. La révolte gronde parmi le petit peuple qui se trouve un leader en la personne du garagiste de Ben-Hur Marcel.

C’est absurde, c’est insolent, c’est du lourd, c’est Jean Yanne! Pour le plaisir de revoir une brochette d’acteurs inoubliables, en particulier Michel Serrault en empereur efféminé et Coluche en révolté malgré lui.


Imagines moventes

I) Icare (2022)

Film d’animation de De Carlo Vogele,  scénario de Carlo Vogele et Isabelle Andrivet, avec les voix de Camille Cottin, Niels Schneider, Féodor Atkine…

Sur l’île de Crète, chaque recoin est un terrain de jeu pour Icare, le fils du grand inventeur Dédale. Lors d’une exploration près du palais de Cnossos, le petit garçon fait une étrange découverte: un enfant à tête de taureau y est enfermé sur l’ordre du roi Minos. En secret de son père, Icare va pourtant se lier d’amitié avec le jeune minotaure nommé Astérion.

Un réinterprétation sensible et intelligente du célèbre mythe.


Séries

I) Rome (2005-2007)

Série en deux saisons de John Milius, William J. MacDonald, Bruno Heller, avec Kevin McKidd, Ray Stevenson, Ciarán Hinds…

Les destins de deux soldats romains et de leurs familles alors que la République Romaine est en train de s’effondrer en laissant peu à peu la place à un Empire.

Une série grandiose, une Rome sans fard.

 

II) Kaos (2024)

Série terminée (1 saison)  de Charlie Covell avec Jeff Goldblum, Janet McTeer, Stephen Dillane

Alors que la zizanie fait rage sur le mont Olympe et que le tout-puissant Zeus sombre dans la paranoïa, trois mortels sont destinés à redéfinir l’avenir de l’humanité.

Certes, Kaos n’est pas à proprement parler un péplum, mais une transposition déjantée de la mythologie grecque à une époque proche de la nôtre. Jeff Goldblum incarne à merveille un Zeus dépressif à deux doigts de se mettre en mode «éradication » (de l’humanité). Un pur régal!

III) Domina (2021-2023)

Série terminée (Saison 1: 2021. Saison 2: 2023) de Simon Burke avec Kasia Smutniak, Liam Cunningham, Alex Lanipekun…

Alors qu’il vient d’être nommé dictateur à vie, Jules César est assassiné par une conspiration de sénateurs. Pour Livia, une jeune fille appartenant à une famille de la haute aristocratie romaine, c’est alors tout un monde qui s’effondre. Avec ses pairs, elle doit se frayer un chemin dans une société brutale au moyen de la stratégie, de la conspiration, de la séduction et du meurtre. Bientôt elle va devenir l’impératrice la plus puissante et la plus influente de Rome.

Une histoire exceptionnelle, une femme exceptionnelle… Un sujet en or pour une série de bonne facture (à part quelques personnages un peu faiblement interprétés, comme le jeune Octave).

La deuxième saison, diffusée aux USA depuis juillet 2023, reprend l’histoire à la fin de la première saison et décrit la façon dont l’impératrice impose sa dynastie face à ses rivaux à la cour impériale.

IV) Barbares (2020-2022)

Barbaren, série terminée (Saison 1: 2020. Saison 2: 2022) de Jan Martin Scharf, Arne Nolting, Andreas Heckmann, avec Laurence Rupp, Jeanne Goursaud, David Schütter…

A travers le prisme de la Bataille de Teutobourg en l’an 9 après Jésus-Christ, le destin de trois jeunes gens qui de l’innocence à la culpabilité, de la loyauté à la trahison et de l’amour à la haine.

Barbares traite d’un grand moment de l’histoire romaine, donne à entendre des Romains parlant latin, fournit un effort de reconstitution notable, et prend un point de vue original en faveur des ennemis de Rome; tout cela contribue à en faire une réussite.

V) Those about to die (2024)

Série en cours de Robert Rodat, avec Iwan Rheon, Anthony Hopkins, Sara Martins…

Rome en 79: la population romaine -ennuyée, agitée et de plus en plus violente- est maintenue dans le droit chemin principalement par deux choses: de la nourriture gratuite et des divertissements spectaculaires, sous la forme de courses de chars et de combats de gladiateurs.

Un scénario qui tient la route, des acteurs pas mauvais: la série se laisse regarder. A condition de ne pas trop être rebutés par des reconstitutions numériques très grossières et un manque total de finesse…


Napi, les navets à la sauce péplum

A éviter… ou à regarder pour se marrer avec un sacré sens du second degré!

  • Boudica, Queen of War (2023). Film de Jesse V. Johnson, avec Olga Kurylenko, Clive Standen, Peter Franzen...
    Dans Boudica, rien ne va. Ce péplum avec Olga Kurylenko dans le rôle titre ne nous épargne rien: un scénario indigent, un souci de l’historicité au niveau zéro, des scènes de batailles dont les ralentis et le gore ne cachent pas la misère, une poignée de figurants censé incarner une armée, des reconstituteurs qui n’ont plus l’âge de leur rôle empêtrés dans ce désastre, un Néron en revanche fluet et adolescent, une épée magique qui vole dans les airs avec des fils de nylon, des dialogues ridicules, une morale digne de la Petite maison dans la prairie… Ce « napus » n’est pas encore sorti en terres francophones. Ce n’est pas nécessaire.
  • La légende d’Hercule (2014). The Legend of Hercules, film de Renny Harlin, avec Kellan Lutz, Scott Adkins, Liam McIntyre…
    Ce film est catastrophiquement mauvais, plagiant honteusement « 300 » et d’autres productions à grands coups de ralentis ratés, d’effets spéciaux abominables et d’acteurs sans charisme ni talent.
  • La Dernière légion (2007). The Last Legion, film de Doug Lefler, avec Colin Firth, Ben Kingsley, Aishwarya Rai…
    Un péplum qui confond Rome, Camelot et Bollywood dans un montage chaotique, où les batailles sont molles, les costumes grotesques et la mise en scène semble chercher la caméra autant que le sens.
  • Vercingétorix, la légende du roi druide (2001). Film de Jacques Dorfmann, avec hristopher Lambert, Klaus Maria Brandauer, Max von Sydow… 
    Ce chef gaulois-là, incarné (si l’on peut dire) par Christophe Lambert, personne ne l’aurait suivi.

A la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante, les écrans sont envahis par des péplums italiens bon marché et musculeux, dont les héros –Hercule, Maciste, Ursus, Samson, Goliath…– sont incarnés par des culturistes en reconversion. C’est une mine de nanars qui mélangent les mythes et les époques, à l’image de Samson contre Hercule* (1961) avec Serge Gainsbourg dans le rôle du méchant, et n’hésitent pas à faire des incursions dans le fantastique, comme Hercule contre les vampires* (1962) avec Christopher Lee.

* Cliquer sur le lien pour visionner le film intégral.


Tous les autres, du plus récent au plus ancien

2000-hodie

  • Ben-Hur (2016). Film de Timur Bekmambetov avec Jack Huston, Toby Kebbell, Rodrigo Santoro
  • Exodus – Gods and Kings (2014). Film de Ridley Scott avec Christian Bale, Joel Edgerton, John Turturro
  • Noé (2014) Noah. Film de Darren Aronofsky avec Russell Crowe, Jennifer Connelly, Ray Winstone
  • Pompéi (2014) Pompeii. Film de Paul W. S. Anderson avec Kit Harington, Emily Browning, Kiefer Sutherland
  • Hercule (2014) Hercules. Film de Brett Ratner avec Dwayne Johnson, Ian McShane, Rufus Sewell
  • 300 : La Naissance d’un empire (2014) 300: Rise of an Empire. Film de Noam Murro avec Sullivan Stapleton, Eva Green, Rodrigo Santoro
  • La Colère des Titans (2012) Wrath of the Titans. Film de Jonathan Liebesman avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes
  • Les Immortels (2011) Immortals. Film de Tarsem Singh avec Henry Cavill, Stephen Dorff, Mickey Rourke
  • Centurion (2010). Film de Neil Marshall avec Michael Fassbender, Andreas Wisniewski, Dave Legeno
  • Le Choc des Titans (2010) Clash of the Titans. Film de Louis Leterrier avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes
  • Alexandre (2004) Alexander. Film de Oliver Stone avec Colin Farrell, Anthony Hopkins, David Bedella
  • La Passion du Christ (2004) The Passion of the Christ. Film de Mel Gibson avec Jim Caviezel, Maia Morgenstern, Christo Jivkov

1970-1999

  • La Dernière Tentation du Christ (1988) The Last Temptation of Christ. Film de Martin Scorsese avec Willem Dafoe, Harvey Keitel, Paul Greco
  • Le Choc des Titans (1981) Clash of the Titans. Film de Desmond Davis avec Harry Hamlin, Laurence Olivier, Judi Bowker
  • Caligula (1979) Io, Caligola. Film de Tinto Brass avec Malcolm McDowell, Teresa Ann Savoy, Guido Mannari

1960-1969

  • Satyricon (1969). Film de Federico Fellini avec Martin Potter, Hiram Keller, Max Born
  • Médée (1969) Medea. Film de Pier Paolo Pasolini avec Guiseppe Gentile, Margaret Clementi, Sergio Tramonti
  • Pharaon (1966) Faraon. Film de Jerzy Kawalerowicz avec Jerzy Zelnik, Wieslawa Mazurkiewicz, Barbara Brylska
  • La Chute de l’empire romain (1964) The Fall of the Roman Empire. Film de Anthony Mann avec Sophia Loren, Stephen Boyd, Alec Guinness
  • L’Évangile selon Saint Matthieu (1964) Il Vangelo secondo Matteo. Film de Pier Paolo Pasolini avec Enrique Irazoqui, Margherita Caruso, Susana Pasolini
  • Cléopâtre (1963) Cleopatra. Film de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor, Richard Burton, Rex Harrison
  • Jason et les Argonautes (1963) Jason and the Argonauts. Film de Don Chaffey avec Todd Armstrong, Nancy Kovack, Gary Raymond
  • Le Colosse de Rhodes (1961) Il Colosso di Rodi. Film de Sergio Leone avec Rory Calhoun, Lea Massari, Georges Marchal
  • Barabbas (1961). Film de Richard Fleischer avec Anthony Quinn, Silvana Mangano, Arthur Kennedy
  • Spartacus (1960). Film de Stanley Kubrick avec Kirk Douglas, Laurence Olivier, Jean Simmons

Ante 1960

  • Ben-Hur (1959). Film de William Wyler avec Charlton Heston, Jack Hawkins, Haya Harareet
  • Salomon et la Reine de Saba (1959) Solomon and Sheba. Film de King Vidor avec Yul Brynner, Gina Lollobrigida, George Sanders
  • Les Derniers Jours de Pompéi (1959) Gli Ultimi Giorni di Pompei. Film de Mario Bonnard et Sergio Leone avec Steve Reeves, Christine Kaufmann, Fernando Rey
  • Les Dix Commandements (1956) The Ten Commandments. Film de Cecil B. DeMille avec Charlton Heston, Yul Brynner, Anne Baxter
  • Ulysse (1954) Ulisse. Film de Mario Camerini avec Kirk Douglas, Silvana Mangano, Anthony Quinn
  • La Terre des pharaons (1955) Land of the Pharaohs. Film de Howard Hawks avec Jack Hawkins, Joan Collins, Dewey Martin
  • L’Égyptien (1954) The Egyptia . Film de Michael Curtiz avec Jean Simmons, Victor Mature, Gene Tierney
  • Jules César (1953) Julius Caesar. Film de Joseph L. Mankiewicz avec Marlon Brando, James Mason, John Gielgud
  • La Tunique (1953) The Robe. Film de Henry Koster avec Richard Burton, Jean Simmons, Victor Mature
  • Quo Vadis (1951 . Film de Mervyn LeRoy avec Robert Taylor, Deborah Kerr, Leo Genn
  • Samson et Dalila (1949) Samson and Delilah. Film de Cecil B. DeMille avec Hedy Lamarr, Victor Mature, George Sanders

Première publication décembre 2021, modifié décembre 2025


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Thomas Couture, Romains de la décadence, détail, 1847, Musée d’Orsay.

Voilà des lois aux origines helléniques, qui, bien plus tard, ont inspiré les réformateurs genevois du 16e siècle. Entre les deux, les Romains, grands théoriciens de ces principes, ont pourtant eu bien du mal à les faire respecter. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. On veut parler des lois somptuaires, ces réglementations censées limiter l’utilisation du luxe, notamment dans le domaine alimentaire.

A Rome, la première d’entre elle apparaît vers la fin du 3e siècle avant notre ère. Dite Lex Oppia, elle visait essentiellement à restreindre, pour les femmes, le port de vêtements et de parures ostentatoires. Elle s’inscrivait dans le double contexte de la deuxième guerre punique et de l’expansion territoriale de la République. En fait, il s’agissait ainsi de consacrer l’argent à l’effort de guerre. Par ailleurs, comme les conquêtes romaines amenaient de nouvelles richesses au sein de la cité, l’éventuelle démonstration exagérée de biens faisait craindre aux élites des troubles sociaux.

Lois précisées et élargies

Abolie en 195 avant notre ère sous la pression des femmes, au vu de la victoire romaine face à Carthage, la Lex Oppia a laissé la place à des lois somptuaires essentiellement destinées à réguler le faste alimentaire: prix des denrées, interdiction de certains aliments, limitation des sommes consacrées aux banquets, nombre de convives autorisés à y prendre part, exceptions tolérées.

De la Lex Orchia, en 182, à la deuxième Lex Iulia voulue par Auguste en 18 avant notre ère, on en dénombre dix (voir la liste ci-dessous). On a longtemps considéré cette succession de lois comme une preuve d’impuissance à les faire respecter. Une considération que les historien Jean Andreau et Marianne Coudry contestent: «L’idée, souvent exprimée, selon laquelle la fréquence des lois vient du fait qu’elles n’étaient pas appliquées, n’est pas juste. Car les instigateurs de ces lois ne se contentent pas de répéter les mêmes interdits: de l’une à l’autre, ceux-ci sont sans cesse précisés ou élargis.»[1]

Faites ce que je dis…

On pourrait s’amuser à décortiquer les spécificités de chacune de ces lois, mais l’ennui pourrait guetter le lecteur ou la lectrice.

Retenons en deux: la Lex Cornelia, voulue par le dictateur Sylla (81 avant notre ère), et la Lex Iulia mise en place par Jules César deux ans avant sa mort.

Pièce à l’effigie de Sylla.

La première intervient à une époque où les élites romaines affichaient de plus en plus leurs biens, suivant ainsi la mode orientale. Sylla aurait alors voulu rétablir la morale républicaine. Mais d’après Plutarque, le dictateur lui-même faisait peu de cas des lois qu’il avait faites approuver.

Ainsi, lors d’une fête en l’honneur d’Hercule, Sylla «donna au peuple des festins magnifiques. Il y eut une telle abondance, ou plutôt une telle profusion de mets, que, chaque jour, on jetait dans le Tibre une quantité prodigieuse de viandes, et qu’on y servit du vin de quarante ans, et du plus vieux encore.»

Durant cette période l’épouse de Sylla, Metella, mourut et le dictateur, pour faire son deuil, «n’observa pas davantage les règlements pour la simplicité des repas, dont il était aussi l’auteur»[2].

Certes, Marianne Coudry relève que l’historien et moraliste Plutarque, n’appréciait guère Sylla et, qu’à ce titre, il avait un parti pris. Néanmoins, relève-t-elle, «ce nouveau type de critique, qui devient un lieu commun de la polémique contre les lois somptuaires mais n’est pas attesté à propos d’autres lois, consiste à dénoncer l’inconséquence de leurs inspirateurs en dévoilant le décalage entre la norme qu’ils tentent d’imposer et leur propre conduite: il soumet l’application de la loi à une exigence d’exemplarité du rogator[3]

Connu pour sa probité et son austérité, Jules César n’a pas eu à subir ce type de remarques. D’ailleurs, on lui a reconnu de véritables efforts pour faire appliquer sa loi somptuaire, non seulement en associant le sénat lors de son élaboration, mais également, relève encore Marianne Coudry, «par des moyens énergiques et inusités: gardes pour la surveillance du marché — tâche qui revient d’ordinaire aux édiles —, licteurs et soldats pour saisir les denrées prohibées à l’intérieur des demeures.»[4]

Seulement voilà, César part guerroyer en Espagne et sa loi finit aux oubliettes.

De consommateurs à producteurs

Bref, quoi que l’on fasse, les élites romaines trouvaient toujours le moyen de contourner la loi. Marianne Coudry souligne que la raison n’est pas exclusivement liée au fait que l’on voyait d’un mauvais œil toute restriction aux plaisir de la vie, mais possède également un ressort économique. En effet, au cours du 1er siècle avant notre ère les élites romaines ne se contentent plus de consommer des denrées de luxe, mais en produisent, notamment dans des viviers dans leurs villas maritimes. Ils n’avaient donc aucun intérêt à ce qu’on limite leur enrichissement.

Selon Marianne Coudry, «l’histoire de la législation somptuaire constitue donc un cas, unique à Rome, d’écart croissant, et finalement de quasi-rupture, entre la société et la loi.»[5] C’est précisément ce constat qui, en 22 de notre ère, pousse Tibère à ne pas renouveler l’expérience. Dans un discours rapporté par Tacite, l’empereur s’écrie : «Je n’ignore pas que, dans les festins et dans les cercles, un cri général s’élève contre ces abus et en demande la répression. Mais faites une loi, prononcez des peines, et les censeurs eux-mêmes s’écrieront que l’Etat est bouleversé, qu’on prépare la ruine des plus grandes familles, qu’il n’y aura plus personne d’innocent.»[6] Estimant que seul un comportement digne et adéquat résoudra le problème il lance un défi aux sénateurs:

«Si quelqu’un des magistrats nous promet assez d’habileté et de vigueur pour s’opposer au torrent, je le loue de son zèle, et je confesse qu’il me décharge d’une partie de mes travaux. Mais si, en voulant se donner le mérite d’accuser le vice, l’on soulève des haines dont on me laissera tout le poids, croyez, pères conscrits, que je suis aussi peu avide d’inimitiés que personne. J’en brave pour la république d’assez cruelles et, trop souvent, d’assez peu méritées; mais celles qui seraient sans objet, et dont ni moi ni vous ne recueillerions aucun fruit, il est juste qu’on me les épargne.»[7]

Liste des dix lois somptuaires sur l’alimentation

  • Scène de banquet, Pompéi.

    Lex Orchia (aux alentours 182 avant notre ère): limite le nombre de convives lors d’un banquet.

  • Lex Fannia (-161): limite le coût d’un banquet à 10 as par convive, ou 100 as certains jours.
  • Lex Didia (-143): répétition de la précédente.
  • Lex Aemilia (-115): reprise des précédentes.
  • Lex Licinia (-97): fixe à 200 sesterces les dépenses pour un banquet de mariage ; fixe un maximum de poids pour la viande et les salaisons.
  • Lex Cornelia (-81: 300 sesterces au plus certains jours, 30 sesterces sinon.
  • Lex Aemilia (-78): réglemente le type de plats.
  • Lex Antia (-68): limite les dépenses, interdit aux magistrats en fonction et aux candidats aux élections d’assister à des banquets.
  • Lex Iulia (-46): retrait des produits interdits des marchés.
  • Lex Iulia (-18): dépense maximum de 200 sesterces, 300 certains jours et 1000 pour les noces.

Source: Wikipédia, article Alimentation dans la Rome antique.

Pour en savoir plus

[1] Le luxe et les lois somptuaires dans la Rome antique, sous la direction de Jean Andreau et Marianne Coudry, Présentation, in Mélanges de l’Ecole française de Rome, Aintiquité 128-1 | 2016.
[2] Plutarque, Les vies des hommes illustres, traduction Ricard, Furne et Cie Librairies-éditeurs, Paris, 1840. Vie de Sylla, XXXV: ᾿Αποθύων δὲ τῆς οὐσίας ἁπάσης ὁ Σύλλας τῷ ῾Ηρακλεῖ δεκάτην ἑστιάσεις ἐποιεῖτο τῷ δήμῳ πολυτελεῖς· καὶ τοσοῦτον περιττὴ ἦν ἡ παρασκευὴ τῆς χρείας ὥστε παμπληθῆ καθ’ ἑκάστην ἡμέραν εἰς τὸν ποταμὸν ὄψα ῥιπτεῖσθαι, πίνεσθαι δὲ οἶνον ἐτῶν τεσσαράκοντα καὶ παλαιότερον. (…) παρέβαινε δὲ καὶ τὰ περὶ τῆς εὐτελείας τῶν δείπνων ὑπ’ αὐτοῦ τεταγμένα, πότοις καὶ συνδείπνοις τρυφὰς καὶ βωμολοχίας ἔχουσι παρηγορῶν τὸ πένθος.
[3]      Marianne Coudry, Loi et société: la singularité des lois somptuaires de Rome, in Cahiers du Centre Gustave Glotz, 2004.
[4]      Op. Cit.
[5]      Op. Cit
[6]      Tacite, Annales, Livre troisième, LIV: Nec ignoro in conviviis et circulis incusari ista et modum posci: set si quis legem sanciat, poenas indicat, idem illi civitatem verti, splendidissimo cuique exitium parari, neminem criminis expertem clamitabunt.
[7]      Op. Cit.: Aut si quis ex magistratibus tantam industriam ac severitatem pollicetur ut ire obviam queat, hunc ego et laudo et exonerari laborum meorum partem fateor: sin accusare vitia volunt, dein, cum gloriam eius rei adepti sunt, simultates faciunt ac mihi relinquunt, credite, patres conscripti, me quoque non esse offensionum avidum; quas cum gravis et plerumque iniquas pro re publica suscipiam, inanis et inritas neque mihi aut vobis usui futuras iure deprecor.


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Un plat d’œufs représenté sur une fresque de la maison de Julia Felix à Pompéi.

Ab ovo usque ad mala1. Un bon et copieux repas romain se devait de faire honneur à cette locution: «de l’œuf jusqu’aux pommes». Généralement dégusté en entrée lors de la gustatio, l’œuf pouvait accompagner tout un menu, jusqu’au dessert. Dans l’Art culinaire d’Apicius, l’ingrédient est mentionné une centaine de fois, mais à une seule reprise comme plat en tant que tel, un dessert: l’omelette au lait, arrosée de miel 2. C’est que l’œuf,  indispensable pour de nombreuses pâtisseries, est aussi un excellent liant pour les sauces et les farces.

Loin des fastes culinaires décrits chez Apicius, l’œuf était un produit de consommation courante pour les Romains moyens. Ils pouvaient en consommer de plusieurs espèces : d’oies (les plus sacrés), de faisanes, de perdrix, de canes, de pigeonnes, et, enfin, de poules (les plus répandus). Les œufs pouvaient être gobés crus, mangés à la coque, mollet, dur ou au plat… Un petit raffinement, nous rapporte Martial3, était de le cuire dans les cendres du foyer (et non dans les braises, car trop chaudes). Après un quart d’heure environ, le test de la toupille permet de juger de la cuisson: l’œuf cuit tourne longtemps, sinon il s’arrête rapidement.

C’est presque une évidence de le signaler, mais dans un régime pauvre en viande animale tel que celui des Romains, l’œuf fournissait un apport de protéines essentiel. Les Romains avaient donc sélectionné des poules capables de pondre beaucoup d’œufs.

Valeurs culinaires, valeurs gustatives, valeurs nutritives. Et valeurs symboliques? Aussi! Lors de l’équinoxe de mars, les Romains suspendaient des œufs colorés pour célébrer le réveil de la nature, donc le renouveau.

1 Littéralement « depuis l’œuf jusqu’aux pommes », soit « des entrées au dessert » ou « du commencement à la fin », l’expression se trouve chez Horace, Sermones. 1, 3, 6, et Cicéron, Epistulae ad familiares, 9, 20, 1.
2 Apicius, De re coquinaria, VII, XI, 8 (303): Ova spongia ex lacte: ova quattuor, lactis heminam, olei unciam in se dissolvis, ita ut unum corpus facias. In patellam subtilem adicies olei modicum, facies ut bulliat, et adicies impensam quam parasti. una parte cum fuerit coctum, in disco vertes, melle perfundis, piper adspargis et inferes. «omelette au lait: battez ensemble quatre œufs, une hémine de lait et une once d’huile jusqu’à complet amalgame. Mettez dans une poêle mince un peu d’huile que vous ferez bouillir et versez-y votre préparation. Quand ce sera cuit d’un côté, retournez sur un plat,arrosez de miel, saupoudrez de poivre et servez.» Il s’agit d’une des très rares recettes qui indiquent les quantités.
3 Marcus Valerius Martialis, Epigrammata, I,55,12: pinguis inaequales onerat cui vilica mensas / et sua non emptus praeparat ova cinis? «Tandis qu’une grasse fermière charge pour lui la table bancale et que des braises qu’on n’a pas dû acheter lui cuisent ses propres œufs?». Ce mode de cuisson des œufs est aussi indiqué par Ovide. Publius Ovidius Naso, Metamorphoseon libri, VIII,667: ovaque non acri leviter versata favilla, « « Et des œufs retournés légèrement sous une cendre pas trop chaude».

Sources


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Des jeux et des mets antiques, voici le menu proposé par Nunc est bibendum lors des journées romaines de Nyon, Spectaculum! les 8 et 9 juin 2024.

Nous animions une Taverne ludique avec nos collègues des associations Meduobranes et AvAntGe, ainsi que du musée romain de Lausanne-Vidy. Un temps idéal, sans doute grâce à la protection de Jupiter —la tempête a attendu la fin de la manifestation pour éclater— et un public nombreux et ravi!

Saturne tenant une faucille dans la main droite (fresque de la maison des Dioscures à Pompéi, musée archéologique de Naples).
Saturne tenant une faucille dans la main droite (fresque de la maison des Dioscures à Pompéi, musée archéologique de Naples).

Les maisons et les rues sont les témoins d’un joyeux déchaînement: la foule sort pour former des cortèges festifs, les serviteurs se font servir par leur maître, ils peuvent critiquer sans crainte l’autorité. Le travail et toute l’activité publique cessent. Dans les maisons que l’on décore de houx, de gui et de guirlandes de lierre, des fêtes et des banquets s’organisent. On s’échange des cadeaux –bijoux, figurines et porte-bonheur, friandises. Les enfants sont particulièrement choyés et reçoivent même des petites sommes d’argent. On se réunit également pour déguster une galette dans laquelle une fève est cachée. Celui qui tombe dessus est désigné «Roi du banquet» et peut donner des gages aux autres convives…

Noël? Epiphanie? Carnaval?

Non, mais la fête romaine des Saturnales (Saturnalia) qui les a précédées et inspirées.

Les Saturnales avaient lieu dès le 17 décembre dans les quelques jours qui précèdent le solstice d’hiver. La durée des festivités a varié au cours du temps: au 1er siècle avant notre ère, du temps de Cicéron, elle était d’une semaine. Puis, après Saturnalia, on enchaînait avec la célébration des Sigillaria, des petites figurines de terre cuite qui se vendaient, s’offraient et s’exposaient. Des santons avant l’heure.

Avec ces fêtes de fin d’année, on se préparait à la nuit la plus longue de l’année, mais on célébrait aussi le retour de l’allongement des jours et donc, symboliquement, la victoire de la lumière sur les ténèbres, prémices des récoltes futures.

Dans un texte qui prend précisément pour cadre la fête des Saturnales, l’auteur Macrobe, au 4e siècle, fait disserter ses personnages sur les origines de la fête qui remonterait bien avant la fondation de Rome.

Il raconte que Janus, le dieu au double visage qui régnait alors dans le Latium, avait accueilli Saturne chassé du ciel par Jupiter. Janus avait appris de son hôte l’art de l’agriculture et celui d’apprêter les aliments. Janus et Saturne ont régné ensemble au cours d’un âge d’or paisible et heureux où l’esclavage n’existait pas et aucun vol ne se commettait.

Primitivement, Saturne était donc vu comme un dieu des semailles, parfois représenté avec une faucille. Il tiendrait d’ailleurs son nom du mot latin sator, le semeur.

Puis Saturne avait disparu et Janus instauré les Saturnales pour l’honorer.

Sur un as du IIe siècle av. J.-C., une tête de Janus bifrons («à deux visages») et une proue de navire.
Sur un as du IIe siècle av. J.-C., une tête de Janus bifrons («à deux visages») et une proue de navire.

«Janus fut aussi le premier qui frappa des monnaies;»,

raconte Macrobe,

«et il marqua aussi en cela sa déférence pour Saturne: comme ce dernier était arrivé en bateau, il fit représenter sur une face sa tête, et sur l’autre un navire, afin de transmettre sa mémoire à la postérité.»[1]

Pour preuve de la véracité de cette histoire qu’Ovide raconte déjà quelque 400 ans plus tôt[2], Macrobe signale qu’à son époque encore, on joue à pile où face en disant capita aut navia, «têtes ou vaisseaux», selon les figures qui ornaient les faces de certaines pièces…

Le 17 décembre, donc, la foule de Rome se portait en masse vers le temple de Saturne, sur le Forum, au pied du versant oriental du Capitole. On enlevait à la statue du dieu les chaînes de laine qui l’entravaient le reste de l’année. Un prêtre, la tête découverte, procédait à un sacrifice. La foule criait:

IO SATURNALIA!

Durant cette fête, en mémoire de l’âge d’or de Janus et Saturne, l’autorité des maîtres sur les esclaves était suspendue, l’ordre social inversé de façon parodique et provisoire. Les esclaves avaient le droit de parler et d’agir, étaient libres de critiquer les défauts de leur maître et pouvaient même se faire servir par eux. Les tribunaux et les écoles étaient fermés. Le travail des humbles cessait pour quelques jours.

Cela explique sans doute l’immense popularité des Saturnales à l’époque… et le fait que certains traits de la fête se soient perpétués jusqu’à nos jours.

[1] Macrobe, Saturnales, I, VII, 22: Cum primus quoque aera signaret, servavit et in hoc  Saturni reverentiam, ut, quoniam ille navi fuerat advectus, ex una quidem parte sui capitis effigies, ex altera vero navis exprimeretur, quo Saturni memoriam in posteros propagaret. Aes ita fuisse signatum hodieque intellegitur in aleae lusum, cum pueri denarios in sublime iactantes capita aut navia lusu teste vetustatis exclamant.

[2] Ovide, Les Fastes, I.

Pour en savoir plus

Extrait de Kaamelott – Livre V – Corvus corone


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Nous étions le 25 mai 2024 en soirée à la Collection des moulages de l’Université de Genève pour une dégustation de mets romains dans le cadre de la Nuit des musées.

Des jeux et des mets antiques, voici le menu proposé par Nunc est bibendum lors des journées romaines de Nyon, Spectaculum! les 8 et 9 juin 2024.

Nous animions une Taverne ludique avec nos collègues des associations Meduobranes et AvAntGe, ainsi que du musée romain de Lausanne-Vidy. Un temps idéal, sans doute grâce à la protection de Jupiter —la tempête a attendu la fin de la manifestation pour éclater— et un public nombreux et ravi!

Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, dansKentron, revue pluridisciplinaire du monde antique, 35 | 2019.
Cet article est republié à partir de la version sous licence CC BY-NC-ND 4.0 sur le site OpenEdition Journal.


Des grenades dans un récipient en verre, détail d’une fresque de la Villa de Poppée à Oplontis.

Au milieu du Ier siècle, Sénèque fulmine contre la corruption des corps et des esprits par les plaisirs de la table. Le philosophe regrette que l’art des cuisiniers suscite plus d’intérêt que les choses de l’esprit(1). Les maladies qui se développent sont le signe du dérèglement des mœurs; elles nécessitent une médecine sophistiquée capable de guérir ces maux nouveaux. Cette condamnation se double de préoccupations médicales évidentes(2).

La cuisine simple des Romains des origines cède le pas à une cuisine complexe et raffinée qui contrevient aux intérêts de la santé et du corps(3). Il résulte de ces réflexions de Sénèque, présentes chez d’autres auteurs d’époque impériale comme Pline l’Ancien ou Plutarque(4), un souci de manger sain. Compte tenu des liens très étroits entre la médecine et la morale dans l’Antiquité gréco-romaine(5), l’idée de manger sain est polysémique: elle renvoie autant à une nourriture bonne pour le corps qu’à une alimentation porteuse de valeurs morales et culturelles. Les normes alimentaires définies par la morale et la médecine constituent un cadre pour le mangeur et jouent un rôle dans la construction de l’identité.

Le développement du luxe de la table à Rome éloigne néanmoins certains membres de l’élite de l’idéal d’une nourriture jugée saine tant par le médecin que par le philosophe. Depuis le milieu de l’époque républicaine, le luxe gastronomique prend son essor pour atteindre son apogée entre le règne d’Auguste et l’époque flavienne(6). Le goût pour les plats savoureux s’inscrit à partir de là au sein d’une tension avec les valeurs romaines, laquelle relève de l’opposition entre le mos maiorum et la luxuria Asiatica. Certains auteurs, comme Caton ou Pline l’Ancien, tout en écrivant dans des contextes historiques différents, rendent compte de conflits. Lorsque Caton écrit, au IIe siècle av. J.-C., les conquêtes en Orient ont pour conséquence l’introduction de raffinements nouveaux, entre autres l’art des cuisiniers et la découverte de mets lointains(7). Les lois somptuaires, adoptées essentiellement entre le IIe siècle av. J.-C. et le début du Haut-Empire, entendent alors garantir une forme d’équilibre social et moral en régulant le luxe de la table(8).

À l’époque impériale, des auteurs comme Celse, Pline ou Plutarque regrettent que la gourmandise prenne le pas sur la saine frugalité des ancêtres. Aux Ier et IIe siècles apr. J.-C., il ne s’agit plus de résister aux influences venues du monde hellénistique: ce discours s’inscrit alors plutôt dans un topos moral et littéraire, qui consiste à regretter la frugalitas des origines.

Les normes de la morale romaine prescrivent en effet la sobriété de la table. La mesure dans l’usage des plaisirs gastronomiques correspond aussi aux recommandations de la diététique antique, formulées notamment dans les textes médicaux des Corpus hippocratique et galénique, ou par des moralistes tels que Sénèque(9) et Plutarque(10). Manger avec excès des plats recherchés est en contradiction avec l’idéal de mesure de l’homme romain, défendu notamment par la pensée stoïcienne, mais il s’agit également d’une menace pour la santé. Les théories médicales, en particulier celles d’Hippocrate et de Galien, invitent à bien choisir sa nourriture et à manger de façon raisonnée pour éviter la maladie.

Les préceptes diététiques sur l’alimentation, étroitement liés aux enseignements de la morale, proposent ainsi à l’homme romain une ligne de conduite pour manger sain(11). Compte tenu des normes morales et culturelles sous-jacentes aux pratiques alimentaires, nous souhaitons donc comprendre dans quelle mesure manger sain peut être la marque d’un attachement à l’identité et aux valeurs romaines.

Les auteurs médicaux, les encyclopédistes et les moralistes d’époque impériale définissent ce qu’est manger sain et les principes inhérents au régime. Par ailleurs, les sources biographiques et littéraires, en particulier satiriques et épistolaires, laissent entrevoir les représentations des enjeux du régime alimentaire et l’appropriation des normes qui l’entourent, parfois leur transgression. Le croisement de ces différents types de sources doit ainsi permettre de mieux comprendre la signification culturelle et la place dans la construction d’une identité romaine de la nourriture saine.

Manger sain, un moyen d’affirmation de l’homme romain

La pensée médicale antique exprime l’idée que le régime alimentaire doit être adapté au mode de vie, en tenant compte de l’environnement où vit le patient, qu’il soit sain ou malade, de ses activités ou encore du tempérament de son corps(12). En principe, il est nécessaire de se ménager du temps pour prendre soin de soi, par les bains ou les exercices physiques, complémentaires de l’alimentation. Toutefois, un individu pris par les affaires, privées ou celles de la cité, ne dispose pas de suffisamment de temps pour se plier totalement aux injonctions des médecins. Galien explique qu’il est alors nécessaire, pour de tels individus, d’adopter un régime alimentaire plus strict et de prendre en complément des remèdes pour la conservation de l’équilibre du corps(13). Un corps moins entretenu se trouve, en effet, plus exposé aux maladies que celui de ceux qui peuvent se consacrer pleinement à leur santé.

Ces principes théoriques supposent une mise en pratique qui peut ainsi se heurter aux réalités sociales et culturelles, donc au mode de vie et à l’identité du Romain(14). En effet, le citoyen romain est impliqué dans ses occupations quotidiennes, partagées entre le negotium et l’otium. La diététique est un legs de la médecine grecque, dont l’arrivée à Rome au milieu de la République suscita des oppositions(15), mais elle apparaît pourtant comme un soutien précieux permettant au citoyen d’affirmer son statut: elle s’articule pleinement avec les normes produites par la société romaine. Le service de la cité nécessite de rester maître de soi, comme la gravitas romaine l’exige, donc de contrôler son appétit pour que le corps soit pleinement disponible(16). Dans l’imaginaire antique, l’exemple des Spartiates, prenant part en commun à des banquets frugaux où l’on sert une cuisine austère peu assaisonnée, constitue un modèle à suivre pour atteindre cet idéal(17). Le corps est ainsi apte autant pour le combat que pour les affaires de la cité. À la fin de la République, la règle d’un corps maîtrisé, nourri de façon saine, garde toute sa force: pour Cicéron, l’abstention des plaisirs et une alimentation modérée sont les conditions pour que l’état du corps permette de remplir ses obligations et de tenir son rang(18):

La santé se conserve par la connaissance de son corps, l’observation de ce qui est habituellement bon ou mauvais pour lui, la réserve dans tout ce qui concerne la subsistance et le mode de vie, le renoncement aux plaisirs pour le bien du corps et, enfin, l’art de ceux dont la science porte sur ces matières.(19)

Pour connaître la bonne attitude à adopter face aux plaisirs de la table, il suffit d’interroger les textes antiques: ils fournissent de nombreux exempla de personnages illustres de l’histoire de Rome dont la simplicité du régime alimentaire marque le dévouement envers la cité et le respect de l’austérité des mœurs de la République(20). Tels sont Cincinnatus(21) ou Manius Curius Dentatus(22), puisque l’un et l’autre, malgré leur carrière prestigieuse, persistent à cultiver leur lopin de terre et à en consommer les nourritures saines, comme des raves et des navets. Ces figures du début de la République représentent, à la fin de l’ère républicaine et à l’époque impériale, un idéal de romanité que certains comme Cicéron et Sénèque entendent perpétuer en allant à l’encontre du luxe gastronomique.

Dans la pensée de Sénèque, ceux qui sont considérés comme étant dignes d’être de vrais Romains sont les hommes des origines de l’histoire de Rome et des débuts de la République(23). Leur mode de vie sobre et modéré dans les plaisirs leur confère une véritable virtus, inhérente à la romanité. À l’époque où écrit Sénèque, ces propos relèvent surtout d’une nostalgie du passé, qui correspond à une vision pessimiste des mœurs du temps. Dans la Consolation à Helvia, Sénèque insiste sur la vacuité des sophistications de la gastronomie, développées en particulier par Apicius sous Tibère, opposées à la nourriture qui suffit à apporter au corps ce dont il a besoin(24). Or, le choix des nourritures selon les critères moraux et diététiques et la manière de les préparer jouent un rôle important dans ce processus d’affirmation de l’identité de l’homme romain.

Au IIe siècle av. J.-C., les vertus médicinales du chou présentées par Caton dans son traité agronomique manifestent dans l’esprit romain les bienfaits des nourritures produites par la terre italienne(25), opposées aux nourritures de la mer(26) et aux gourmandises comme les escargots(27) ou les champignons(28), sources de volupté et de mollesse. Cette dernière notion est autant morale que physique. La mollitia manifeste l’éloignement de la virtus et frappe d’indignité le citoyen qui consomme avec excès des nourritures synonymes de mollesse(29). La luxuria Asiatica, qui concerne notamment l’importation de produits luxueux comme certains poissons et les pratiques culinaires sophistiquées, éloigne de ces normes inhérentes à l’identité romaine. Cette idée reste forte à la fin de la République chez Cicéron. Selon les convictions philosophiques de ce dernier, les cités côtières favorisent ce type de déviances et doivent susciter la méfiance de l’homme romain :

[…] les villes du littoral sont exposées aussi à des éléments corrupteurs, qui amènent une transformation des mœurs ; elles sont contaminées par des innovations dans les paroles et la conduite; on n’y importe pas seulement des marchandises, mais des mœurs exotiques, si bien qu’aucune institution ancestrale n’y peut demeurer intacte. […] D’autre part, la mer procure soit du butin, soit des importations qui encouragent dangereusement ces cités au luxe; enfin, le charme même des lieux fait naître bien des tentations de se livrer à la prodigalité et à la fainéantise.(30)

Face aux intrusions du luxe étranger qui fait ombrage au mos maiorum, cœur de la romanité, les produits des terres d’Italie peuvent donc constituer un rempart pour la défense de la morale et de l’identité romaines. L’origine géographique des aliments revêt une importance de premier ordre dans la culture gastronomique des Romains. En effet, la qualité gustative d’un mets tient à l’identification de sa provenance, elle est un gage de prestige et participe au faste de la table(31). De même, selon les conceptions médicales antiques, les propriétés de l’aliment sont façonnées par l’environnement naturel : il peut, par exemple, être plus ou moins froid ou chaud, mou ou dur, sec ou humide(32). L’importance des nourritures issues de la terre, à la fois dans les hiérarchies diététiques et dans les mentalités romaines, conduit donc à se demander si les produits provenant d’Italie ne sont pas meilleurs pour l’âme et le corps.

Les produits italiens, des aliments sains

Dans les Nuits attiques, Aulu-Gelle énumère différents mets dont il précise l’origine géographique. Pour les gourmets, elle est supposée être une marque de raffinement et de bon goût, mais ces sophistications sont en réalité pour l’auteur une source de mépris:

[…] le paon de Samos, le francolin de Phrygie, les grues de Médie, le chevreau d’Ambracie, le jeune thon de Chalcédoine, la murène de Tartessos, les merlus de Pessinonte, les huîtres de Tarente, les pétoncles, le sterlet de Rhodes, les scares de Cilicie, les noix de Thasos, la datte d’Égypte, le gland d’Hibérie.
Mais cette activité de la gourmandise parcourant le monde à la recherche des saveurs et cette quête en tous sens de friandises, nous les jugerons dignes de plus grande malédiction, pourvu que nous nous rappelions les vers d’Euripide dont s’est servi bien des fois le philosophe Chrysippe dans l’idée que les douceurs de table ont été trouvées non pour un usage nécessaire à la vie, mais pour les excès d’une âme dédaignant ce qui est à sa portée et d’accès facile, par le dérèglement immodéré de la satiété.
J’ai pensé qu’il fallait joindre des vers d’Euripide [frg. 892 Nauck2]: «Car que faut-il aux mortels sinon deux choses, le blé de Déméter, l’eau jaillissante, disposés sous notre main, et faits pour nous nourrir. Non contents de leur abondance, nous poursuivons par désir de jouissance, l’instrument d’autres repas».(33)

Quand la luxuria Asiatica s’invite dans les mœurs romaines. Scène de banquet provenant de la Maison des chastes amants à Pompéi.

La dénonciation de la quête de nourritures lointaines pour assouvir l’appétit et le plaisir du goût est fréquente dans les œuvres d’époque impériale, comme par exemple lors du banquet de Trimalcion, où cette tendance est raillée(34). Dans la liste d’Aulu-Gelle, ce sont essentiellement des produits orientaux, certains de Grande-Grèce, qui sont cités et mis en opposition avec la simplicité des céréales et de l’eau. Ces mets sont emblématiques de la luxuria Asiatica qui touche la gastronomie, leur exotisme les rend plus désirables, mais la gourmandise à laquelle ils incitent est néfaste. Émerge alors un paradoxe, car d’autres sources contemporaines d’Aulu-Gelle exaltent la capacité de l’Empire à réunir des richesses de tous les territoires dominés par Rome. Aelius Aristide, en effet, s’émerveille de l’importance des flux de produits alimentaires qui convergent par mer vers l’Italie(35).

Néanmoins, dans les sources latines, en particulier chez Pline l’Ancien, on discerne une valorisation des produits italiens, du fait de leurs qualités, par rapport à ceux d’autres régions du monde romain. Cette contradiction, par rapport aux auteurs qui célèbrent les importations vers Rome de produits de tout le monde connu, s’explique par des enjeux idéologiques différents. À l’époque antonine, chez des auteurs de la Seconde Sophistique tels qu’Aelius Aristide, l’arrivée importante à Rome de denrées alimentaires lointaines et exotiques est un signe d’universalisme. En revanche, chez Pline l’Ancien ou chez Aulu-Gelle, les produits étrangers incarnent la mollitia et la luxuria: ils incitent à la dépense inutile et sont contraires à la virtus.

Au sujet de la nourriture et de la médecine, Pline s’inscrit dans la pensée de Caton l’Ancien, notamment par la volonté de résister aux influences étrangères et de préserver l’identité italienne et romaine(36): les nourritures énumérées par Aulu-Gelle apparaissent comme une forme de contamination par l’étranger. À l’inverse, manger des nourritures d’Italie peut apparaître comme une forme de rempart de la romanité et de l’italianité. Toutefois, à l’époque de Pline, ce combat est avant tout moral, alors qu’au temps de Caton, il était politique. Le cas du blé illustre bien la façon dont Pline, nat. 18, 63, vante les mérites de certaines productions agricoles d’Italie(37):

Il existe plusieurs genres de blés triticum [tritici genera plura] produits par les différentes nations. Mais quant à moi, je n’en comparerais aucun à l’italien par la blancheur et le poids, qui le distinguent particulièrement. Les types étrangers ne sauraient se comparer qu’à celui des régions montagneuses d’Italie; parmi eux, celui de Béotie tient le premier rang, puis vient celui de Sicile […]. […] ensuite il y eut aussi celui d’Égypte (trad. Schmitt 2013, 845)

Pline s’appuie sur des critères objectifs pour justifier la place des céréales italiennes, notamment leur couleur et leur poids. Ces détails ne sont pas insignifiants puisqu’ils revêtent, diététiquement parlant, une utilité: ils indiquent les propriétés de la nourriture consommée, par exemple l’importance de son apport nutritif. De même, la mention des collines italiennes renvoie au paysage et à leur dimension culturelle; elles constituent un marqueur d’identité et participent à la construction d’un imaginaire autour des terroirs de la péninsule. D’un point de vue médical, la topographie et l’exposition au soleil et au vent sont des paramètres importants qui exercent une influence notable sur les propriétés de la plante:

En ce qui concerne le terrain, le blé de colline est aussi plus substantiel que le blé de plaine; le poisson qui a grandi au milieu des rochers est plus léger que celui qui est né sur le sable, et ce dernier plus léger que le poisson de vase. Voilà pourquoi les mêmes espèces sont plus lourdes selon qu’elles proviennent d’étang, de lac ou de rivière, et pourquoi le poisson de haute mer est plus léger que celui qui a vécu sur les bas-fonds. On peut dire aussi que tout animal sauvage est plus léger que le même à l’état domestique, et tout ce qui est né sous un climat humide plus léger que sous un climat sec.(38)

Les collines italiennes sont donc les garantes d’une alimentation saine, puisque le blé est à la base de la ration du plus grand nombre. Ce déterminisme fait que, pour les mentalités romaines, les aliments offerts par les terres de la péninsule sont nécessairement meilleurs, leur consommation induit des enjeux diététiques et idéologiques. L’Histoire naturelle donne d’autres exemples de nourritures de la péninsule pour souligner leur supériorité. Pline juge ainsi que les câpres italiennes sont moins nocives que celles d’outre-mer(39), tandis que les fromages des Gaules sont dépréciés en raison de leur goût(40). Les vins font l’objet d’une attention particulière, notamment en raison de leur fonction médicinale essentielle(41):

Mais, au passage, il me vient à l’esprit que, s’il y a dans le monde entier environ quatre-vingts crus célèbres qu’on peut à juste titre considérer comme des vins, les deux tiers viennent d’Italie, et qu’en outre celle-ci l’emporte de loin sur tous les autres pays. Et de là, si l’on poursuit plus loin l’examen, on se rend compte qu’ils n’ont pas été en faveur dès l’origine, mais que leur renommée a commencé après l’an 600 de Rome.(42)

Cette classification œnologique vise à vanter les mérites des vins italiens au détriment des grands crus grecs, pourtant considérés comme les meilleurs du Bassin méditerranéen. Certains vins étrangers sont mêmes présentés comme étant nocifs pour le corps, puisque, par exemple, le vin d’Éphèse provoque des maux de tête(43). C’est pour cette raison que dans la classification des vins élaborée par Pline selon leur qualité, les vins italiens figurent parmi les premiers. Cette louange des vins d’Italie doit être comprise comme la manifestation de l’attachement à l’identité italienne qu’ils véhiculent. Leur origine géographique justifie leur qualité diététique puisque Pline estime que les vins campaniens sont les plus légers(44). Certaines régions italiennes apparaissent alors comme saines grâce aux nourritures qu’elles offrent et aux conditions naturelles qui les caractérisent. Telle est la Campanie, dont la réputation proverbiale marque profondément les représentations des Romains:

Comment évoquer la seule côte de la fertile Campanie, pleine d’un agrément et d’une heureuse opulence qui témoignent à l’évidence que la nature s’est plu dans ce lieu unique à accomplir son œuvre? Ajouter toute cette vitalité saine et perpétuelle, ce caractère si tempéré du climat, ces plaines si fertiles, ces collines si bien exposées, ces pâturages si salubres, ces bois si ombragés, ces forêts aux variétés si généreuses, tous ces souffles qui descendent des montagnes, cette si grande fertilité en grain, en vignes et en oliviers, cette toison si épaisse des brebis, tous ces lacs, toute cette richesse en cours d’eau et en sources qui l’arrosent tout entière, toutes ces mers, ces ports, cette terre qui ouvre son sein de toutes parts au commerce et qui, comme pour aller aider les mortels, brûle de s’avancer elle-même dans les mers!(45)

La fertilité des terres campaniennes, le climat tempéré, l’exposition des collines et la diversité des productions s’accordent parfaitement avec les enseignements de la diététique. Ces caractéristiques ne peuvent que rendre les produits bons et sains selon les critères définis par les médecins. L’emploi de salubritas pour caractériser les pâturages renvoie clairement au domaine de la médecine, ce terme désigne ce qui est bon pour le corps et correspond bien aux conceptions déterministes de l’époque. Les différents aliments végétaux énumérés par Pline sont la base du régime méditerranéen et garantissent une ration alimentaire équilibrée, tandis que la viande et le poisson apportent un complément bénéfique. Néanmoins, l’identité romaine ne se marque pas uniquement par la qualité diététique des produits choisis; elle dépend aussi de la façon de les consommer et de l’importance de la frugalité.

La saine frugalitas, un vecteur de romanité

La frugalitas constitue une valeur essentielle quand on veut se conformer à l’idéal de la romanité(46). Parmi les nourritures consommées, les fruges apparaissent comme les meilleures à la fois pour le corps et pour les vertus qu’elles véhiculent(47). Le deuxième livre des Satires d’Horace consiste pour une grande partie en une véritable louange de la frugalité. Cette dernière suppose un régime alimentaire où le choix des aliments, les mélanges entre les types de mets, les quantités servies sont modérés et raisonnés:

Écoute maintenant quels grands avantages un genre de vie frugal apporte avec lui. Avant tout, ta santé sera bonne. À quel point la diversité des mets nuit à l’homme, tu peux le croire en te rappelant cette nourriture simple que tu as prise un jour et qui a passé si facilement; mais, à peine auras-tu mêlé les viandes rôties et les viandes bouillies, les coquillages et les grives, les douces saveurs se tourneront en bile et la visqueuse pituite mettra la révolution dans ton estomac. Tu vois comme chacun se lève pâle d’un repas où l’on ne savait que choisir? Que dis-je? Un corps chargé des excès de la veille alourdit l’âme avec lui et rive au sol cette parcelle du souffle divin. Mais cet autre, lorsque, s’étant restauré plus vite qu’il ne faut de mots pour le dire, il a livré ses membres au sommeil, se lève dispos pour les tâches prescrites.(48)

Nature morte aux poissons et aux canards (détail du poisson ici), mosaïque trouvée à Pompéi dans la maison de la fontaine, aujourd’hui au Musée archéologique de Naples.

Les plaisirs de la table et la gourmandise, excitée par les apprêts des cuisiniers, constituent une menace pour le corps et éloignent de la dignité de l’homme romain. Les viandes, les poissons, les sauces et les aromates mal digérés sont la cause de maladies qui traduisent un dérèglement sanitaire et moral(49). Les préparations de ce type sont largement liées aux pratiques gastronomiques issues du monde grec et qui se sont introduites à Rome à partir du IIe siècle av. J.-C. avec le développement du métier de cuisinier en Italie(50). Ce modèle de haute cuisine, source de corruption des mœurs, s’inscrit en opposition avec une cuisine simple, reposant sur l’utilisation de produits issus de l’environnement proche, préparés de façon simple selon des recettes et des techniques pouvant apparaître comme archaïques à l’élite raffinée:

Ils étaient exempts de ces fléaux les hommes d’autrefois que les délices n’avaient pas amollis et qui n’avaient qu’eux-mêmes pour maîtres et serviteurs. Ils s’endurcissaient le corps à la peine, au vrai travail, se dépensant à la course, à la chasse, au labour. Le repas qui les attendait était de ceux que l’appétit seul fait trouver bons.(51)

Les aliments issus des végétaux comme les céréales, les légumes et les légumineuses doivent donc être privilégiés puisqu’ils nourrissent le corps et lui sont utiles, comme l’expliquent les auteurs médicaux et encyclopédiques(52). Ce sont aussi ceux qui sont le plus liés au paysan et à l’alimentation du Romain des origines de la République. Cet idéal qui, dans les représentations collectives, est perpétué dans les campagnes italiennes, concerne autant le simple paysan que le soldat, le magistrat ou le prince lui-même, pour qui l’accomplissement du devoir est soutenu par la diète.

La figure du paysan italien est idéalisée et exaltée par les sources, surtout entre la fin de la République et le début du Haut-Empire. Il porte dans son mode de vie les idéaux de l’Âge d’or et des premiers Romains. Le poème du Moretum de l’Appendix Vergiliana dresse un long portrait détaillé d’un paysan et des vertus de son quotidien. Son alimentation repose sur les productions de son lopin de terre, qui le soutiennent dans l’effort qu’il doit fournir chaque jour pour cultiver sa terre. L’idéalisation de la nourriture des campagnes constitue un motif récurrent dans les textes littéraires, par exemple avec le personnage d’Ofellus chez Horace, qui ne se nourrit que de légumes et de jambon fumé(53), ou bien Bassus chez Martial(54). Pline l’Ancien donne l’exemple du médecin romain Antonius Castor qui vécut au Ier siècle et dont la longévité exemplaire tint essentiellement à la consommation des plantes de son potager:

[…] il nous a été donné de les examiner toutes grâce à la science d’Antonius Castor, qui était la plus grande autorité de notre époque dans ce domaine; nous avons visité son petit jardin où il en cultivait de très nombreuses, alors qu’il avait dépassé cent ans sans avoir souffert d’aucune maladie et sans que l’âge eût ébranlé sa mémoire ou sa vigueur. Et l’on ne trouvera rien que l’Antiquité ait admiré plus que cette science des plantes.(55)

La longévité est souvent mentionnée par les textes médicaux et encyclopédiques pour justifier la qualité d’un régime alimentaire. Pline en fait état pour expliquer que les sophistications de la médecine grecque sont vaines, car la seule consommation de produits de sa propriété –ici celle d’un Romain attaché à la terre– suffit à garantir une existence longue et exempte de maladies, sur le même modèle que les principes énoncés par Caton dans le De agricultura. Cette simplicité du régime garantit la robustesse du corps tout en affirmant une identité par le lien avec le terroir.

La simplicité du bol alimentaire doit aussi être celle du soldat romain, car elle est garante, au-delà de la bonne santé, de la discipline(56). C’est pour cette raison que certains empereurs accordent une attention particulière à l’alimentation des militaires et cherchent parfois à éliminer toute forme de luxe qui ne laisse pas d’être nuisible. Lors de son inspection des troupes de Germanie, Hadrien adopte l’alimentation de la troupe, c’est-à-dire du lard, du fromage et de l’eau vinaigrée, des produits qui suffisent à nourrir le corps et traduisent une forme de frugalité(57). De même, Pescennius Niger refuse à ses hommes toute autre boisson que de l’eau, alors que ces derniers réclamaient du vin(58). La frugalité du régime est donc supposée créer un sentiment d’identification aux valeurs de l’armée romaine, dont elle accroît l’efficacité.

Pour montrer l’exemple, l’empereur lui-même doit conformer son alimentation aux exigences de la morale romaine et faire en sorte que son corps soit préservé des maladies. La capacité du prince à maîtriser son corps et son appétit traduit son aptitude à mener les affaires de l’Empire. De façon stéréotypée, Suétone et l’Histoire Auguste insistent sur le régime sain et frugal adopté par les bons princes, dont les meilleurs exemples sont Auguste et Sévère Alexandre(59). Ces empereurs n’accordent que peu d’importance aux plaisirs de la table pour se consacrer pleinement à leurs fonctions. Ils sont ainsi le paroxysme du modèle du citoyen au corps sain, tel Auguste, exemple à suivre pour ses successeurs:

[…] il était fort sobre et de goûts presque vulgaires. Ce qu’il préférait, c’était le pain de ménage, les petits poissons, le fromage de vache pressé à la main, et les figues fraîches, de cette espèce qui donne deux fois l’an; il mangeait même avant le dîner, à toute heure et en tout lieu, suivant les exigences de son estomac. Il dit lui-même dans une de ses lettres: «En voiture, nous avons goûté avec du pain et des dattes»; dans une autre: «Pendant que ma litière me ramenait de la galerie chez moi, j’ai mangé une once de pain et quelques grains d’un raisin dur»; ailleurs encore: «Mon cher Tibère, même un Juif, le jour du Sabbat, n’observe pas aussi rigoureusement le jeûne que je l’ai fait aujourd’hui, car c’est seulement au bain, passé la première heure de la nuit, que j’ai mangé deux bouchées, avant que l’on se mît à me frictionner.» Cet appétit capricieux l’obligeait quelquefois à dîner tout seul, soit avant soit après un banquet, alors qu’il ne prenait rien au cours du repas. Il était également très sobre de vin, par nature. […] Pour se désaltérer, il prenait un morceau de pain trempé d’eau fraîche, une tranche de concombre, un pied de petite laitue, ou bien un fruit très juteux, récemment cueilli ou conservé.(60)

Tous les mets consommés par Auguste sont considérés comme sains par la diététique, car il ne suivait que son appétit et non la gourmandise. Il se tient éloigné des fastes des banquets puisqu’il mange en litière, se garantissant le temps nécessaire pour prendre soin des affaires de l’État. La nourriture consommée est essentiellement végétale, en petite quantité, tandis que le jeûne permet de purger le corps et d’éliminer les humeurs mauvaises, conformément aux préceptes des médecins.

Le corps sain du bon prince participe ainsi à l’ensemble de ses qualités morales et physiques, tandis que les empereurs jugés mauvais par l’historiographie sénatoriale mangent de façon déréglée, comme Claude, ridiculisé par Suétone puisqu’il est incapable de contrôler son estomac(61). Dans l’histoire de Rome, certaines figures comme cet empereur ou le général de l’époque républicaine Lucullus illustrent bien l’éloignement de la norme engendré par des pratiques alimentaires corrompues par le luxe(62). En effet, Lucullus, incapable de maîtriser sa gourmandise, se voit contraint de se soumettre à l’autorité d’un esclave pour mesurer sa consommation alimentaire dans sa vieillesse(63). Il s’inscrit à l’opposé de héros comme Cincinnatus ou Dentatus, qui demeurent attachés à la terre et à ses produits. Des personnages comme Claude ou Lucullus sont bien évidemment romains par la citoyenneté, mais le manque de mesure dans les quantités consommées et la quête de nourritures conduisant à la mollitia sont des atteintes aux vertus inhérentes à l’identité de l’homme romain(64). De fait, dans l’Apocoloquintose, Sénèque présente Claude comme un Gaulois et non comme un Romain, donc comme un Barbare indigne(65). Évidemment, il convient de tenir compte du parti pris d’auteurs tels que Sénèque et Pline l’Ancien, dont les portraits caricaturaux masquent les mérites de ces personnages. Pour Sénèque, manger sain est une manière de ne pas s’exposer à des maladies nécessitant une médecine sophistiquée. Celui qui est capable de contrôler son appétit à table n’est pas soumis à son corps et peut ainsi s’affranchir de la tutelle du médecin. Cet idéal d’autonomie et de sobriété correspond bien à celui de l’homme romain. L’individu maître de lui-même est capable de veiller sur sa santé, notamment en consommant des nourritures simples et digestes(66). Cette idée est au cœur de la médecine présentée par Celse:

L’homme en bonne santé, qui est à la fois bien portant et maître de sa conduite, ne doit nullement s’astreindre à des règles; il n’a besoin ni du médecin, ni du masseur-médecin. Ce qu’il lui faut, c’est de la variété dans sa façon de vivre: être tantôt à la campagne, tantôt en ville, et plus souvent aux champs; naviguer, chasser, prendre parfois du repos, mais plus fréquemment de l’exercice; car l’inaction alanguit le corps, l’effort l’affermit, la première hâte la vieillesse, l’autre prolonge la jeunesse.(67)

Les choix alimentaires apparaissent donc comme intimement liés au mode de vie en vertu des principes de la diététique. Ils traduisent le souci de soi, du corps et de la santé, mais aussi la volonté de se conformer à des normes morales et culturelles. La morale stoïcienne, en particulier à l’époque impériale, relaie les principes de la diététique en accordant une attention soutenue à la frugalité et à la modération des plaisirs. Sénèque explique qu’un régime alimentaire sain garantit à la fois la vertu et l’éloignement des maladies, lesquelles se sont multipliées à cause de l’amour de la bonne chère(68). De même, Plutarque fait référence à l’enseignement du philosophe Cratès, selon qui l’excès de nourriture peut être associé à l’origine de la tyrannie et du désordre(69). Par ailleurs, comme le souligne M. Foucault, la diététique, dans la pensée antique, s’adressait autant à l’âme qu’au corps(70). Le respect des normes diététiques constitue donc pour l’individu une manière d’affirmer sa valeur morale, car tout l’enjeu est de savoir se détacher des plaisirs pour se consacrer aux choses de l’esprit et aux affaires de la cité.

De ce fait, les choix alimentaires sont étroitement liés à l’identité de l’individu, morale et culturelle. Manger sain en se conformant aux préceptes diététiques pour préserver son corps et sa santé participe donc en partie à l’élaboration d’une romanité, puisque les valeurs inhérentes au régime correspondent à celles défendues par les mentalités romaines. Le corps de l’homme romain est défini par la discipline des plaisirs, en même temps que la dimension symbolique des nourritures des terroirs italiens renforce le sentiment d’identification aux valeurs romaines: les produits alimentaires de la péninsule sont un vecteur de la construction identitaire. Ils sont perçus comme meilleurs au point de vue du goût, mais aussi pour leur valeur culturelle. Il existe sans aucun doute un décalage entre le discours et les pratiques. Néanmoins, les textes témoignent de l’importance de la nourriture comme facteur d’identité dans l’Antiquité, de la même manière que les pratiques alimentaires contemporaines sont façonnées par la mondialisation.

CC-BY-NC-ND-4.0Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, «Manger sain, manger romain», Kentron [En ligne], 35 | 2019, mis en ligne le 20 décembre 2019, consulté le 19 juin 2024. URL: http://journals.openedition.org/kentron/3362; DOI: https://doi.org/10.4000/kentron.3362

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Notes

1 Sénèque, epist. 95, 15-19.
2 Toutefois, Sénèque prend ses distances avec la diététique hippocratique, laquelle, selon lui, est trop permissive vis-à-vis des plaisirs : voir Courtil 2018a.
3 Sénèque, dial. 12, 10.
4 On trouvera des indications sur les relations entre la cuisine et le corps notamment chez Plutarque dans les Préceptes de santé ; cf. Romeri 2002, 109-189.
5 Voir Crignon & Lefebvre 2019.
6 Tacite, ann. 3, 55, 1 ; Dubois-Pèlerin 2008.
7 Passet 2016.
8 Bonnefond-Coudry 2004.
9 Grimal 1978, 260.
10 Edelstein 1987 ; Mazzini 1996.
11 Boudon-Millot 2019.
12 Hippocrate, Régime, I, 2, 1-3.
13 Galien, Des bons et des mauvais sucs, 2, 1
14 Edelstein 1987, 308 ; Gourevitch 1974.
15 André 2006, 17-58.
16 C’est une idée héritée de la pensée platonicienne : Platon, République, III, 404e-407e.
17 Plutarque, Préceptes de santé, 12.
18 Passet 2012.
19 Cicéron, off. 2, 86 (trad. Mercier 2014, 287, 289).
20 Sur les exempla, voir David & Berlioz 1980 ; Langlands 2018 ; Dupont 1996, 202-203 ; sur les exempla dans le domaine de la médecine, voir Nicoud 2012 ; Gourevitch 2006.
21 Cicéron, Cato 56.
22 Ps. Aurelius Victor, vir. ill. 33, 7.
23 Gourevitch 1974, 329 ; Courtil 2018a.
24 Sénèque, dial. 12, 10, 7.
25 Caton, agr. 156 ; Robert 2002.
26 Pétrone, 119, 33-36.
27 Pline l’Ancien, nat. 9, 174.
28 Pline l’Ancien, nat. 22, 99.
29 Roman 2008.
30 Cicéron, rep. 2, 7-8 (trad. Bréguet 1980, 10-11).
31 Dalby 2000.
32 Hippocrate, Régime, II, 56, 4.
33 Aulu-Gelle, 6, 16, 5-7 (trad. Marache 1978, 69).
34 Pétrone, 93, 2 ; 119, 33-36.
35 Aelius Aristide, Éloge de Rome, 10-13.
36 Passet 2016. De la même manière, Caton l’Ancien interdit à son fils de recourir aux soins de médecins étrangers : Pline l’Ancien, nat. 29, 14 ; André 2006, 34.
37 On peut rappeler aussi l’exemple des câpres italiennes, moins nocives que les autres ; cf. nat. 20, 165.
38 Celse, De la médecine, 2, 18, 9-10 (trad. Serbat 1995, 104).
39 Pline l’Ancien, nat. 20, 165.
40 Pline l’Ancien, nat. 11, 241.
41 Jouanna & Villard 2002, 105-200 ; et, plus précisément, sur le vin italien, Boudon-Millot 2002.
42 Pline l’Ancien, nat. 14, 87 (trad. Schmitt 2013, 663 sq.).
43 Pline l’Ancien, nat. 14, 75 ; sur les vins italiens, cf. nat. 14, 61-70 ; 23, 33-36.
44 Pline l’Ancien, nat. 23, 45.
45 Pline l’Ancien, nat. 3, 40-41 (trad. Schmitt 2013, 152).
46 Beer 2010, 101-121 ; Passet 2011 ; Nadeau 2012.
47 La Lettre à Ménécée d’Épicure constitue un véritable manifeste de la frugalité : cf. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, X, 130-131.
48 Horace, sat. 2, 2, 70-81 (trad. Villeneuve 1932, 145).
49 Plutarque, Préceptes de santé, 7 ; Sénèque, epist. 95, 15 ; 95, 18-19.
50 Tilloi-d’Ambrosi 2017, 57-62.
51 Sénèque, epist. 95, 18 (trad. Noblot 1962, 93 retouchée).
52 Sur l’utilité des plantes alimentaires pour le corps : Galien, Sur les facultés des aliments, I, 2 ; Pline l’Ancien, nat. 7, 191.
53 Horace, sat. 2, 2, 117.
54 Martial, 3, 47, 5-14.
55 Pline l’Ancien, nat. 25, 9 (Schmitt 2013, 1187).
56 Sur l’alimentation des militaires, voir Davies 1971.
57 Histoire Auguste, Hadr. 10, 2 ; sur l’attitude d’Hadrien face aux manifestations du luxe dans les camps, cf. ibid. 10, 4.
58 Histoire Auguste, Pesc. 7, 7-8.
59 Sur le régime alimentaire de Sévère Alexandre, cf. Histoire Auguste, Alex. 51, 5 ; 61, 2 ; Gaillard-Seux 2006.
60 Suétone, Aug. 76-77 (trad. Ailloud 1931, 125 sq.).
61 Suétone, Claud. 33, 1.
62 Le Bohec 2019, 78-81.
63 Pline l’Ancien, nat. 28, 56.
64 Roman 2008. Les champignons dont raffole Claude manifestent sa mollesse : cf. Suétone, Claud. 44, 2.
65 Sénèque, Apocol. 5, 2-6, 1.
66 Sénèque, epist. 95 ; Gourevitch 1974, 343 sq.
67 Celse, De la médecine, I, 1, 1 (trad. Serbat 1995, 23).
68 Sénèque, epist. 95 ; Courtil 2018b.
69 Plutarque, Préceptes de santé, 7.
70 Foucault 1984, 121 : « Alors que les médicaments ou les opérations agissent sur le corps qui les subit, le régime s’adresse à l’âme, et lui inculque des principes ».

 

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