C’est la plante la plus célèbre de l’Antiquité, et la plus insaisissable: le môly (μῶλυ). Racine noire, fleur blanche comme le lait, arrachable par les dieux seuls. Homère en a fait l’antidote absolu à la sorcellerie de Circé. Des générations de savants ont tenté de l’identifier. Sans résultat incontestable. Mais sans renoncer pour autant.

L’histoire débute ainsi: après la guerre de Troie, Ulysse et ses compagnons entament un périple qui durera dix ans. Seul le héros en reviendra. Mais au moment où se situe l’action, Ulysse a encore des compagnons. Ayant accosté sur l’île d’Ééa, ces derniers entendent chanter une femme et s’approchent…
«Circé sortit et ouvrit les portes brillantes, et les invita ; tous ensemble la suivirent, sans méfiance. Seul Euryloque resta en arrière, pressentant un piège. Les ayant fait entrer, elle les fit asseoir sur des sièges et des trônes, puis leur servit un mélange de fromage, d’orge et de miel frais, qu’elle mêla au vin pramnien. Mais dans cette boisson, elle mêla des drogues funestes, afin qu’ils oubliassent totalement leur patrie.»[1]
Orge, vin, fromage et miel: c’est un kykéon, une boisson fortifiante qu’il est donc normal de servir à des voyageurs épuisés. Mais Circé y a mêlé des pharmaka lugra: des drogues funestes, peut-être de la mandragore, plante aux effets hallucinogènes. Pline lui-même rapporte que «certains appellent la mandragore Circaeon» – la plante de Circé.[2]
Poursuivons le récit :
«Quand elle leur eut donné ce breuvage et qu’ils eurent bu, aussitôt elle les frappa de sa baguette et les enferma dans les porcheries. Ils avaient tête de porcs, voix de porcs, soies de porcs et corps de porcs. Mais leur esprit demeurait intact, comme auparavant. Ainsi furent-ils parqués, pleurant.»[3]
L’intervention d’Hermès

Alerté par le prudent Euryloque, Ulysse s’apprête à affronter la magicienne. Hermès l’intercepte pour lui remettre un antidote, en lui expliquant comment s’en servir:
«Quand Circé te frappera de sa longue baguette, tire ton épée aiguë de ta cuisse et élance-toi sur elle, comme si tu brûlais de la tuer. Prise de peur, elle t’invitera à partager sa couche; alors ne refuse pas le lit de la déesse, afin qu’elle délivre tes compagnons et prenne soin de toi. Mais ordonne-lui de prêter le grand serment des Bienheureux, qu’elle promette de ne tramer contre toi aucun autre dessein funeste – de peur que, une fois nu, elle ne te rende lâche et sans virilité.»[4]
Hermès le prévient cependant : le môly neutralisera les effets les plus redoutables de la drogue — aphasie, amnésie, hallucinations. Mais le texte ne dit pas que tous les effets seront annulés. La suite de l’épisode, qui conduit Ulysse dans le lit de Circé, suggère que le pouvoir aphrodisiaque de la potion – que les Anciens attribuaient également à la mandragore – subsiste. D’où la nécessité du serment que le héros devra exiger de Circé avant de céder à ses charmes.
Enfin, Hermès révèle la nature de l’antidote promis:
«Ayant ainsi parlé, le Tueur d’Argos me donna le remède. Il l’arracha de terre et m’en montra la nature. Sa racine était noire, et sa fleur semblable au lait. Les dieux l’appellent môly; il est difficile à arracher pour les hommes mortels, mais les dieux, eux, peuvent tout.»[5]
Cinq vers, trois traits morphologiques, un nom: Homère n’en dit pas plus. Cela a suffi à occuper les botanistes, les philologues et les pharmacologues pendant vingt-cinq siècles.
Un nom qui dit la fonction
Le mot lui-même est un indice. Suzanne Amigues et le linguiste Charles de Lamberterie ont montré que môly (μῶλυ) est le substantif neutre de l’adjectif môlys (μῶλυς) qui qualifie «ce qui émousse, ce qui rend inopérant».[6] Le nom dit exactement ce que fait la plante: elle émousse les drogues de Circé. On retrouve la même racine chez Cléanthe le Stoïcien, qui fait du môly l’emblème du logos, la Raison, «par laquelle s’émoussent les instincts et les passions».[7]
Prudents naturalistes antiques
Ce fameux môly n’a pas manqué d’intriguer les naturalistes de l’Antiquité, mais aucun n’a prétendu identifier la plante homérique avec certitude.
Théophraste, au 4e siècle avant notre ère, se contente de rapporter ce que d’autres lui ont dit: une plante pousse «aux environs de Phénée et sur le mont Cyllène» en Arcadie, et on dit qu’elle ressemble au môly d’Homère, «avec une racine ronde comme un oignon et une feuille semblable à la scille. On l’emploie pour les antidotes et les pratiques magiques. Elle n’est cependant pas difficile à arracher, comme le dit Homère.»[8] Théophraste fait preuve d’une grande réserve. Il souligne la ressemblance, mais relève aussi ce qui contredit la description d’Homère.
Dioscoride, au 1er siècle de notre ère, donne une description botanique plus précise: feuilles retombantes semblables au chiendent, fleurs laiteuses, tige grêle de quatre coudées, sommet «comme de l’ail», petite racine bulbeuse. Ceci sans même mentionner Homère.[9] Il signale en outre qu’en Cappadoce et chez les Galates d’Asie, on donne aussi le nom de môly à la rue sauvage (peganon agrion) «parce qu’il ressemble dans une certaine mesure au môly, sa racine étant noire et sa fleur blanche».[10]
Pline, lui, recense plusieurs plantes portant ce nom, dont une à la racine colossale («trente pieds de long, encore n’était-elle pas entière»), et note que les auteurs grecs lui donnent une fleur jaune là où Homère la dit blanche.[11]

À la recherche du môly
L’identification précise du môly d’Homère ne semble donc pas être une obsession pour les Anciens, alors qu’elle passionne les modernes. Trois approches ont structuré les recherches.
La première est botanique.
Suzanne Amigues, en 1995, a croisé systématiquement toutes les descriptions antiques pour reconstituer le portrait d’une plante réelle: bulbe à tunique sombre, feuilles linéaires retombantes, fleur blanc pur, tige grêle portant une spathe rappelant l’ail. Selon elle, ce portrait désigne une seule candidate: la nivéole d’été (Leucojum aestivum L.), aujourd’hui rarissime en Grèce, mais encore présente dans les prairies marécageuses du nord de l’Arcadie, à proximité de l’antique Phénée – là précisément où Théophraste localisait le môly. Cela tombe bien: le nom même du môly semble être un archaïsme dialectal arcadien.[12]
D’autres chercheurs ont jugé plus sensé de renoncer à chercher le môly dans la nature.
Guy Ducourthial observe que la description homérique n’est pas un portrait naturaliste, mais une construction binaire poussée «jusqu’à la caricature symbolique».[13] Le blanc de la fleur – partie aérienne, monde lumineux, magie bénéfique – s’oppose au noir de la racine – monde chthonien, magie maléfique. La difficulté d’arrachage pour les mortels contraste avec la toute-puissance des dieux. Le môly s’inscrit dans une séquence d’opérations rigoureusement appariées: la baguette de Circé (rabdos) contre la baguette dorée d’Hermès (chrusorrapis), les pharmaka lugra (drogues funestes) de la magicienne contre le pharmakon esthlon (remède bienfaisant) du dieu. Le môly ne serait donc pas un spécimen botanique, mais le relais terrestre de la puissance d’Hermès, non pas une plante parmi d’autres dans le jardin d’Homère, mais la plante magique par excellence.
La voie pharmacologique

Entre l’identification précise et le symbole, il existe cependant une troisième voie, ouverte par l’analyse pharmacologique.
En 1983, Plaitakis et Duvoisin avaient proposé d’identifier le môly au perce-neige (Galanthus nivalis), dont les bulbes contiennent de la galanthamine, capable en théorie de contrer une intoxication par les plantes de Circé – mandragore, jusquiame. En 2024, Molina-Venegas et Verano ont élargi cette hypothèse: plutôt qu’une espèce unique, le môly désignerait un complexe ethnobotanique, c’est-à-dire plusieurs espèces méditerranéennes apparentées, partageant fleurs blanches, bulbes à tuniques foncées, et alcaloïdes inhibiteurs de l’acétylcholinestérase – des substances capables de contrer une intoxication aux plantes narcotiques.[14] Parmi elles, les lis maritimes (Pancratium spp.) sont abondants en Méditerranée et déjà représentés dans l’art minoen et mycénien. Leurs racines contractiles enfoncent le bulbe jusqu’à 160 cm dans le sol, ce qui pourrait expliquer concrètement la difficulté d’arrachage que décrit Homère. D’ailleurs, la nivéole d’été repérée par Amigues appartient précisément à ce groupe.
En fait, les différentes lectures ne s’excluent pas. Comme le Styx homérique – à la fois la cascade glacée du Mavronéro en Arcadie et le fleuve infernal des morts –, le môly est peut-être tout cela à la fois: des plantes réelles dotées de propriétés anti-narcotiques et une construction poétique pour en faire l’archétype de la plante magique. C’est sans doute cette superposition de niveaux qui explique la fascination millénaire pour le môly d’Homère.
[1] Homère, Odyssée, X, 233–236: εἷσεν δʼ εἰσαγαγοῦσα κατὰ κλισμούς τε θρόνους τε / ἐν δέ σφιν τυρόν τε καὶ ἄλφιτα καὶ μέλι χλωρὸν / οἴνῳ Πραμνείῳ ἐκύκα· ἀνέμισγε δὲ σίτῳ / φάρμακα λύγρʼ, ἵνα πάγχυ λαθοίατο πατρίδος αἴης.
[2] Pline l’Ancien, Historia Naturalis, XXV, 147: Mandragoran alii Circaeon vocant.
[3] Homère, Odyssée, X, 237–241: αὐτὰρ ἐπεὶ δῶκέν τε καὶ ἔκπιον, αὐτίκʼ ἔπειτα / ῥάβδῳ πεπληγυῖα κατὰ συφεοῖσιν ἐέργνυ· / οἱ δὲ συῶν μὲν ἔχον κεφαλὰς φωνήν τε τρίχας τε / καὶ δέμας, αὐτὰρ νοῦς ἦν ἔμπεδος, ὡς τὸ πάρος περ· / ὣς οἱ μὲν κλαίοντες ἐέρχατο.
[4] Homère, Odyssée, X, 293–301: ὁππότε κεν Κίρκη σʼ ἐλάσῃ περιμήκεϊ ῥάβδῳ, / δὴ τότε σὺ ξίφος ὀξὺ ἐρυσσάμενος παρὰ μηροῦ / Κίρκῃ ἐπαῖξαι, ὥς τε κτάμεναι μενεαίνων· / ἡ δέ σʼ ὑποδείσασα κελήσεται εὐνηθῆναι· / ἔνθα σὺ μηκέτʼ ἔπειτʼ ἀπανήνασθαι θεοῦ εὐνήν, / ὄφρα κέ τοι λύσῃ θʼ ἑτάρους αὐτόν τε κομίσσῃ· / ἀλλὰ κέλεσθαί μιν μακάρων μέγαν ὅρκον ὀμόσσαι, / μή τί τοι αὐτῷ πῆμα κακὸν βουλευσέμεν ἄλλο, / μή σʼ ἀπογυμνωθέντα κακὸν καὶ ἀνήνορα θήῃ.
[5] Homère, Odyssée, X, 302–306: ὣς ἄρα φωνήσας πόρε φάρμακον ἀργεϊφόντης / ἐκ γαίης ἐρύσας, καί μοι φύσιν αὐτοῦ ἔδειξε· / ῥίζῃ μὲν μέλαν ἔσκε, γάλακτι δὲ εἴκελον ἄνθος· / μῶλυ δέ μιν καλέουσι θεοί· χαλεπὸν δέ τʼ ὀρύσσειν / ἀνδράσι γε θνητοῖσι, θεοὶ δέ τε πάντα δύνανται.
[6] Suzanne Amigues, «Des plantes nommées moly», Journal des savants, 1995, p. 3–29; Ch. de Lamberterie, «Grec homérique μῶλυ: étymologie et poétique», LALIES 6 (1988), p. 129–138.
[7] Cléanthe, fr. 526 von Arnim, ap. Apollonius le Sophiste, Lexicon Homericum, s.v. Moly; cité par S. Amigues, op. cit., p. 14.
[8] Théophraste, Historia Plantarum, IX, 15, 7: τὸ δὲ μῶλυ περὶ Φενεὸν καὶ ἐν τῇ Κυλλήνῃ. φασὶ δ’ εἶναι καὶ ὅμοιον ᾧ ὁ Ὅμηρος εἴρηκε […] οὐ μὴν ὀρύττειν γ’ εἶναι χαλεπόν, ὡς Ὅμηρός φησι.
[9] Dioscoride, De Materia Medica, III, 47: μῶλυ· τὰ μὲν φύλλα ἔχει ἀγρώστει ὅμοια, πλατύτερα δέ, ἐπὶ γῆν κλώμενα, ἄνθη λευκοΐοις παραπλήσια, γαλακτόχροα […] ῥίζα δὲ μικρά, βολβοειδής.
[10] Dioscoride, De Materia Medica, III, 46.
[11] Pline l’Ancien, Historia Naturalis, XXV, 26–27: Clarissima herbarum et fere poetis sola celebrata auctore Homero est […] Florem galbanum pinxere Graeci, Homerus candidum.
[12] S. Amigues, op. cit., p. 21–22.
[13] Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, Belin, 2003, chap. IV.
[14] R. Molina-Venegas et J. Verano, «The quest for Homer’s moly: exploring the potential of an early ethnobotanical complex», Journal of Ethnobiology and Ethnomedicine 20 (2024), 11. Pour la thèse antérieure: A. Plaitakis et R. C. Duvoisin, «Homer’s Moly Identified as Galanthus nivalis L.», Clinical Neuropharmacology 6 (1983), p. 1–5.
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