Les murmures des murs

La Rome antique avait aussi ses réseaux sociaux. On y exprimait publiquement ses amours romantiques ou salaces, ses haines, ses pensées plus ou moins profondes et ses espoirs déçus ou encore vifs. Sur des murs bien réels, on gravait à la hâte ou avec application dessins et textes, dans un latin populaire truffé de mots que l’on n’apprend pas à l’école. Ces témoignages fragiles et éphémères, dédaignés dans un premier temps par les découvreurs des vestiges antiques, ont eu du mal à parvenir jusqu’à nous. Mais il y a Pompéi, Herculanum et les autres villes ensevelies en 79 par l’éruption du Vésuve. Là, ces traces ont été conservées par milliers et offrent un témoignage extraordinaire sur la vie quotidienne il y a 2000 ans. Petit florilège des mots trouvés sur les murs des tavernes et autres lieux publics.

Amoureux

Amantes ut apes vitam melitam exigent / Velle

«Les amants, comme les abeilles, ont une vie aussi douce que le miel.» Une autre main à ajouté: «j’aimerais bien aussi !». Graffiti de la maison de Tiberius-Claudius Eulogus (I.10.11)

CIL IV, 8408

Secundus / Prime suae ubi /que isse salute / rogo domina / ut me ames

«Secundus à sa chère Prima: je te salue où que tu sois, et te supplie, ma maîtresse, de m’aimer.» On notera le jeu de mot avec les prénoms. Graffiti trouvé sur la gauche de la porte de la maison de Volusius Iuvencus à Pompéi (I.10.7).

CIL IV 8364

Sentencieux

Quis amat valeat pereat qui / nescit amare bis tanto pereat / quisquis amare vetat

«Que celui qui aime se porte bien, que périsse celui qui ne sait aimer, que périsse deux fois celui qui empêche d’aimer!» Ce texte a été reproduit sur de nombreux murs, l’exemplaire ci-dessus vient de la maison de Caecilius Iucundus à Pompéi (V.1.26).

CIL IV 4091

Vindicatif

Quisquis amat veniat Veneri volo frangere costas / fustibus et lumbos debilitare deae / si potest illa mihi tenerum pertundere pectus / quit ego non possim caput illae frangere fuste 

«Qu’il vienne celui qui est amoureux: Vénus,  je veux lui péter les côtes, je lui casse les reins à coups de bâton, si elle peut briser mon cœur tendre pourquoi je lui briserais pas sa tête ?»

CIL 1824

Oppi emboliari fur furuncule

«Oppius, tu est un bouffon, un voleur, un furoncle!»

CIL IV 1949

Culinaire

Ruta(m) qui oderat tisana(m) edeba(t)

«Celui qui détestait la rue mangeait de la bouillie d’orge.» La rue était une plante couramment utilisée dans la cuisine romaine. Il y a peut-être un sens caché, mais il nous échappe!

CIL IV 4986

Ubi perna cocta est si convivae apponitur / non gustat pernam lingit ollam aut cacabum

«Quand mon jambon est cuit, si on le sert à un convive, il ne mange pas le jambon, il lèche le pot ou la marmite.» Il s’agit peut-être de la publicité d’un marchant ou d’une auberge.

CIL IV 1896

Déçu du service

Venimus hoc cupidi scribit Cornelius Martialis

«Nous étions contents de venir… signé Cornelius Martialis.» L’auteur ne prend pas la peine de finir sa phrase, car elle était connue de tous : Venimus hoc cupidi multo magis ire cupimus. «Nous étions contents de venir, nous sommes encore plus contents de repartir». On a retrouvé l’expression complète gravée sur de nombreux autres murs: un façon de prévenir les futurs clients d’une taverne de ce qui les attend…

CIL IV 8891

Talia te fallant / utinam me(n)dacia copo / tu ve(n)des acuam et / bibes ipse merum

«Puissent de telles arnaques te retomber dessus, aubergiste. Tu vends de l’eau et toi tu bois du vin pur!»

CIL IV 3948

Miximus in lecto fateor peccavimus / hospes si dices quare nulla matella fuit

«Nous avons pissé dans le lit. Je reconnais que nous avons commis une faute. Notre hôte, si tu demandes pourquoi, c’est parce qu’il n’y avait pas de pot de chambre.» Tout cela dit en poésie au propriétaire d’une maison de Pompéi (VIII.6.6), en deux vers qui forment un distique élégiaque…

 CIL IV 4957

Philosophe et poète

Nihil durare potest tempore perpetuo / cum bene sol nituit redditur Oceano / decrescit Phoebe quae modo plena fuit / ven[to]rum feritas saepe fit aura levis

«Rien ne peut durer éternellement : le soleil, une fois sa course terminée, se cache derrière la mer ; la lune, autrefois pleine, décline maintenant. Ainsi, les blessures de l’amour se cicatriseront et des brises fraîches souffleront à nouveau.» Le poème est écrit en pentamètres dactyliques. Il a été découvert à Pompéi en 1913, sur la rue de l’Abondance (IX, 13, 4), mais a été détruit par un orage durant l’hiver 1915.

CIL IV 9123

[Ser]pentis lusus si qui sibi forte notauit, Sepumius iuuenis quos fac(i)t ingenio, spectator scaenae siue es studiosus e[q]uorum: sic habeas [lanc]es se[mp]er ubiq[ue p]a[res]

«Si par hasard quelqu’un remarquait les jeux avec le serpent que le jeune Sepumius organise avec esprit, qu’il s’agisse d’un spectateur de théâtre ou d’un amateur de chevaux, qu’il soit toujours et partout traité avec justiceNon seulement le texte épouse la forme de son sujet, mais la fréquence du son «s» évoque le sifflement du serpent. Bon, le sens de ce poème n’est pas évident… Si vous avez une idée, écrivez-nous!

CIL IV 1595

O utinam liceat collo complexa tenere braciola et teneris / oscula ferre label(l)is i nunc, ventis tua gaudia, pupula, crede / crede mihi levis est natura virorum saepe ego cu(m) media / vigilare(m) perdita nocte haec mecum medita(n)s: multos / Fortuna quos supstulit alte, hos modo proiectos subito / praecipitesque premit. Sic Venus ut subito coiunxit / corpora amantum dividit lux et se / AARIIIIS QVID AAM

«Oh ! que je voudrais tenir tes bras chéris accrochés à mon cou et baiser tes tendres lèvres. Va, maintenant, confie ton bonheur aux vents, petite poupée. Crois-moi, la nature de l’homme est légère. Souvent, quand je cherchais le sommeil au milieu d’une nuit perdue, je me disais en moi-même: nombre de ceux que la Fortune a portés au sommet, elle les rejette soudain et tout à coup précipités à terre elle les écrase ; de même à peine Vénus a uni les corps des amants, la lumière du jour les sépare.» La dernière ligne est d’une autre main et sa signification est obscure.

Parodique

Fullones ululamque cano, non arma virumq(ue)

«Je chante les exploits des foulons et de la chouette, pas des armes et et de l’homme.» Un peu étrange? Pas si l’on sait qu’il s’agit d’un détournement parodique du premier vers de L’Enéide de Virgile: Arma virumque cano, Troiae qui primus ab oris (Je chante les exploits des armes et de l’homme qui le premier des rivages de Troie…). Ce vers était universellement connu et utilisé dans les écoles. De nombreux autres graffitis le reprennent sans le transformer.

CIL IV 9131

Enigmatique

Labyrinthus / hic habitat / minotaurus

«Le labyrinthe. Ici habite le minotaure.» L’inscription se trouve dans le péristyle de la maison de M. Lucretius à Pompéi (IX.3.5.24). Cette maison est en fait un énorme complexe: est-ce pour cela qu’elle a été comparée au labyrinthe de la mythologie grecque? Et des graffitis à connotation sexuelle amènent certains auteurs à penser que le maître des lieux était vu comme un prédateur, comparé au minotaure. Ce qui est remarquable dans tous les cas, c’est que le labyrinthe est représenté très exactement de la même façon que sur les pièces frappées à Knossos, en Crète, vers 300 avant notre ère!

CIL IV 2331

ROMA / OLIM / MILO / AMOR

Ces quatre mots forment un carré qui peut se lire dans tous les sens. Mais le sens est obscur, comme c’est généralement le cas pour les palindromes romains. Littéralement:  «Rome / autrefois / Milo (peut-être un prénom) / amour.» Le texte a été retrouvé gravé sur une façade de la ruelle de Ménandre à Pompéi (I.10.4), mais il en existe plusieurs autres exemplaires. Tout comme ce palindrome-ci,  SATOR / AREPO / TENET / OPERA / ROTAS, rendu célèbre grâce au film de Christopher Nolan en 2020.

CIL.IV.8297

Averti

L. Istacidi at quem non ceno barbarus ille mihi est

«Lucius Istacidius chez qui je ne dîne plus, c’est pour moi un barbare.»

Sportif

Hilarus Ner(onianus) (pugnarum) XIV, c(oronarum) XII, v(icit). Creunus (pugnarum) VII, c(oronarum) V, m(issus). Pri(n)ceps Ner(onianus) (pugnarum) XII, c(oronarum) X(II?), v(icit). Munus Nolae de quadridu(o) M(arci) Comini Heredi(s).

Le graffiti ci-dessus qui provient de Pompéi est en fait une publicité. Elle annonce un munus, c’est à dire des combats de gladiateurs, dans la ville voisine de Nola. L’image montre un Thrace avec un petit bouclier (à droite) combattant un secutor, son adversaire habituel dans les jeux. Le texte dit: «A Nola, il y aura un munus de Marcus Cominius Heres pendant quatre jours. Le Princeps du ludus de Néron a combattu 13 fois, 10 victoires; Hilarius du ludus de Néron a combattu 14 fois, 12 victoires, Creunus a combattu 7 fois, 5 victoires.»

CIL IV 10237

Moqueur

Αλεξαμενος ϲεβετε θεον

«Alexamenos adore son dieu». Dans un grec phonétique, l’auteur raille la piété d’un certain Alexamenos qu’il représente au pied d’un crucifié à tête d’âne. Découvert à Rome dans le palais impérial, antérieur au IIIe siècle, ce graffiti est sans doute la plus ancienne représentation de la croix comme symbole du christianisme.

Scolaire

De nombreux graffitis représentant l’alphabet latin ou grec (comme ici) ont été retrouvés. Ils ont sans doute été tracés par des élèves comme exercices. Celui-ci vient de la boutique du marchand de vin Antigonus à Herculanum (Insula Orientalis II.9)

CIL IV 10717

Enfantin

VAVA

Ce graffiti vient de Vesunna (Périgueux) en Gaule romaine. Il date du milieu du IIe siècle. Une main enfantine a esquissé un chien tenu en laisse. Mais ce qui est remarquable, c’est l’inscription «Ouah ouah»: elle confime que la lettre U/V se prononçait bien «ou»!

Artistique

Ce grand navire portant le nom d’EUROPA a été trouvé sur le mur nord du péristyle d’une maison de Pompéi (I.15.3).

Obscène

Restitutus (dicit?) / Restetuta /pone(?) tunica / rogo redes (?) / pilosa co

«Restitutus dit: Restituta, enlève ta tunique et montre nous ta toison.» Graffiti gravé sur un pilier du péristyle de la taverne de Verecundus à Pompéi (I.2.23).

CIL IV 3951

Murtis bene / felas

«Myrtis, tu su**s bien!» Graffiti trouvé dans le lupanar de Pompéi (VII.12.18-20).

CIL IV 2273

Filius salax qu(o)d tu mulierorum difutuisti

«Fils lubrique, combien de femmes as-tu b**sées?»

CIL IV 5213

Historique

XVI (ante) K (alendas) Nov (embres) in[d]ulsit pro masumis esurit[ioni]

«Le seizième jour avant les calendes de novembre [soit le 17 octobre], il a festoyé sans modération». En traçant cette dénonciation au charbon sur un mur de Pompéi, l’auteur de ce graffiti découvert en 2018 ne se doutait pas qu’il allait permettre de trancher une controverse séculaire sur la date de la destruction de sa ville en l’an 79. Celle-ci a eu lieu quelques jours après la date évoquée, le 24 octobre, et non le 24 août comme l’erreur probable d’un copiste l’a fait croire pendant des siècles.

Lucide

Admiror te pariens non cecidisse / qui tot scriptorum taedia sustineas.

«Je m’étonne, mur, que tu ne te sois pas encore effondré sous le poids de tant d’inepties.»

CIL IV 2487 (tab. XI 11)


Pour en savoir plus

Les inscriptions latines, dont les graffitis, commencent à être systématiquement relevées au 18e siècle. En 1847 à Berlin, un comité est créé dans le but de publier une collection systématique, c’est l’origine du Corpus Inscriptionum Latinarum, abrégé CIL. La plupart des reproductions ci-dessus viennent de ces recueils, comme l’indique la référence sur le côté droit. Le CIL comporte actuellement 17 volumes avec plus de 70 fascicules et contient environ 180 000 inscriptions. 13 volumes supplémentaires contiennent planches et index.

Ces documents peuvent être consultés en ligne: https://arachne.dainst.org/project/cilopac