
Deux coupes à boire retrouvées dans une tombe de la nécropole de Penna, à Falerii Veteres, portent un message d’une simplicité désarmante. L’inscription, vieille de plus de 2300 ans, n’est pas rédigée en latin ni en étrusque, mais dans une autre langue antique, moins connue: le falisque.
Le peuple falisque était installé dans le sud-est de l’Etrurie, dans la vallée du Tibre, autour de leur capitale Falerii –l’actuelle Civita Castellana. Aux côtés des Etrusques, il a résisté un temps à l’expansion de son remuant voisin à cinquante kilomètres au sud: Rome. Leur langue, attestée par quelque 355 inscriptions datées du 7e au 2e siècle avant notre ère, appartenait au groupe latino-falisque des langues italiques: une proche parente du latin, mais qui a suivi sa propre évolution. Elle a probablement persisté, progressivement imprégnée de latin, au moins jusqu’au 2e siècle avant notre ère.
Les deux kylikes –des coupes à boire de type grec– proviennent de la tombe 4 (CXXVIII) de la nécropole de Penna. Elles faisaient partie d’un mobilier funéraire composé de vaisselle en céramique et en bronze, daté du milieu du 4e siècle avant notre ère. Toutes deux sont aujourd’hui conservées au Musée national étrusque de la Villa Giulia, à Rome[1]. La découverte d’un troisième exemplaire identique, mais dépourvu d’inscription, à Civita Castellana confirme qu’il s’agissait d’une production en série, attribuée par la critique moderne au «Peintre du Foied», actif vers le milieu du 4e siècle avant notre ère à Falerii.
Le motif dans le tondo central, en figures rouges sur fond noir, est identique sur les deux coupes: un jeune homme enlace une femme nue qui tend les bras vers le cou de son amant. On distingue aussi une colombe posée sur un rameau.

Un proverbe falisque
L’inscription, à lire de droite à gauche, a été conçue en harmonie avec le décor: elle s’insère dans la frise de méandres qui encadre les figures du tondo. Elle présente une légère différence d’une coupe à l’autre.
Sur la kylix qui porte le numéro d’inventaire 1675 et dont l’inscription est intégralement conservée, on lit:
foied vino pipafo, cra carefo
Sur sa jumelle, numéro 1674, une version légèrement différente:
foied vino pafo, cra carefo
La différence entre les deux versions a retenu l’attention des spécialistes. Selon certains chercheurs, pafo serait une erreur de copie de la forme correcte pipafo, commise par un artisan qui ne maîtrisait pas pleinement l’écriture. La forme pipafo correspond en effet à un futur du verbe «boire», parallèle au latin classique bibam. Le futur en -fo apparaît également dans carefo («je manquerai de»), trait caractéristique du système verbal falisque. L’équivalent en latin classique est limpide: hodie vinum bibam, cras carebo, ce qui se traduit: «Aujourd’hui je boirai du vin, demain j’en serai privé».

Dionysos et Ariane, ou l’amour vrai
Le sens du texte étant établi, revenons à l’illustration du tondo. Le jeune homme tient un thyrse –bâton entouré de lierre et surmonté d’une pomme de pin– ce qui permet à coup sûr de l’identifier comme le dieu Dionysos.
La plupart des commentateurs identifient la femme comme Ariane, fille du roi de Crète Minos, celle qui a permis à Thésée de triompher du Minotaure en lui fournissant le fil pour sortir du Labyrinthe. La colombe, elle, évoque Aphrodite.
La suite du mythe est cruelle. Pour prix de son aide, Thésée a abandonné Ariane sur l’île de Naxos. C’est là que Dionysos l’a découverte, consolée et prise pour épouse –un mariage d’amour, fondé sur le seul consentement mutuel, qui vaudra à Ariane l’immortalité accordée par Zeus. Comme l’écrit Hésiode dans sa Théogonie: «Dionysos aux cheveux d’or pour florissante épouse prit la blonde Ariane, la fille de Minos, que le fils de Cronos a soustraite à jamais à la mort et à la vieillesse.»[2]
Le couple divin est devenu, au fil des siècles, un modèle de l’amour vrai, librement choisi loin des arrangements familiaux. Les peintres de vases en ont fait un motif de prédilection sur les coupes à boire, dès les kylikes attiques à figures noires du 6e siècle avant notre ère.
Mais comme l’a montré Claude Vatin, les artistes d’Italie centrale –étrusques et falisques– ont accentué la dimension érotique du thème. Sur la coupe de Falerii, Ariane nue, «renversée en arrière au point d’en perdre l’équilibre, un bras passé sur la nuque de Dionysos, lui tend les lèvres»; le dieu, «cambré et bien assuré sur ses jambes écartées, penche la tête pour recevoir le baiser».[3] L’inscription falisque et l’image se complètent: «Autant que de leurs corps, Ariane et Dionysos jouissent de l’euphorie du vin, les deux plaisirs sont indissociables.»
Plus qu’une simple exhortation à boire, l’inscription est probablement un proverbe qui invite à jouir des plaisirs éphémères de la jeunesse, le vin et le sexe.
Deux coupes, un baiser sensuel entre Dionysos et Ariane, et une maxime tracée sur le pourtour: les artisans falisques de Falerii ont laissé, sur de la céramique de banquet, l’un des plus anciens appels connus à profiter du moment présent. Trois siècles plus tard, Horace condensera la même intuition en deux mots devenus célèbres: carpe diem[4].
[1] Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, «Kylix a figure rosse da Falerii Veteres», rubrique ETRU a casa – Agro falisco e capenate, 2020.
[2] Hésiode, Théogonie, v. 947–949. Grec: Χρυσοκόμης δὲ Διώνυσος ξανθὴν Ἀριάδνην, / κούρην Μίνωος, θαλερὴν ποιήσατ’ ἄκοιτιν· / τὴν δέ οἱ ἀθάνατον καὶ ἀγήρω θῆκε Κρονίων.
[3] Claude Vatin, Ariane et Dionysos. Un mythe de l’amour conjugal, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 2004, p. 58–59.
[4] Horace, Odes, I, 11: carpe diem, quam minimum credula postero – «cueille le jour, et fie-toi le moins possible au lendemain.»
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