L’Odyssée: Ulysse à table avec les monstres

Dans l’Odyssée, manger n’est jamais innocent. Chaque bouchée dit qui l’on est: homme, bête ou dieu. Homère a composé une épopée du festin raté – dix ans d’errances où l’on dévore et où l’on est dévoré, où l’on oublie sa patrie dans une coupe, où le ventre tyrannise les héros. Ulysse rentre chez lui, seul. Ses compagnons et les prétendants mourront, victimes de leur appétit.

La première grande scène humaine de l’Odyssée est un festin scandaleux. Dans le palais d’Ithaque, des dizaines de prétendants consomment les troupeaux d’Ulysse comme si c’étaient les leurs, jour après jour, depuis des années. Les porcs qu’Eumée garde pour son maître sont de moins en moins nombreux, les bœufs et les chèvres d’Ulysse sont conduits au palais pour être dévorés, le vin coule à flot. Les habitants d’Ithaque laissent faire.

Dans l’Odyssée, manger ne se réduit jamais à se nourrir. C’est partager ou piller, honorer les dieux ou les oublier, accueillir un hôte ou le dévorer. C’est prendre sa place dans le monde.

La dais (δαῖς), le festin héroïque, n’est pas une mêlée autour d’un gigot: c’est un partage réglé. On découpe, on distribue, on réserve aux dieux leur part de fumée et de libations[1]. Quand le repas fonctionne, la communauté tient debout. Quand il déraille, tout vacille.

Le menu de l’humanité

Avant d’inventorier les transgressions, il faut connaître la norme. Le repas humain dans l’Odyssée est d’une austérité déconcertante: de la viande grillée d’animaux domestiques sacrifiables, du pain d’orge ou de blé, du vin mélangé d’eau[2]. Pas de poisson. Les héros homériques n’en mangent jamais, sauf contraints par la famine[3]. Pas de légumes sur les tables. Pas de fruits non plus, bien que les vergers d’Alcinoos débordent de poires, de pommiers, de figuiers[4]. Le poète Homère connaît tout cela; il a choisi de l’exclure du repas des vivants ordinaires. À table, l’homme homérique se définit par trois choses: le pain, fruit de la terre cultivée; la viande rôtie, liée au sacrifice; le vin mêlé d’eau, signe de la mesure du banquet.

L’allélophagie – littéralement le fait de «se manger les uns les autres» – marque la frontière inférieure de la condition humaine. Chez Hésiode, probablement contemporain d’Homère au 8e siècle avant notre ère, les poissons, les fauves et les oiseaux se dévorent les uns les autres parce qu’il n’y a pas de justice parmi eux; l’homme, lui, se définit par l’ordre juste (dikê)[5]. La frontière supérieure, c’est l’immortalité des dieux, nourris de nectar et d’ambroisie, et honorés par la fumée des sacrifices. L’homme occupe l’espace étroit entre les deux: ni bête livrée à la dévoration, ni dieu soustrait au repas mortel. Sa place à table est réglée, et l’Odyssée ne cesse de montrer ce qui arrive quand on en sort.

Des Lotophages à Calypso, Ulysse ne rencontre pas un seul être humain à proprement parler, pas un vrai «mangeur de pain»[6]. Les Lotophages mangent des fleurs; le Cyclope mange cru; les Lestrygons harponnent les Grecs comme des thons; Circé transforme les hommes en porcs; Scylla arrache six compagnons du pont et les dévore sur son rocher – Homère dit qu’ils «frétillaient comme des poissons tirés hors de l’eau»[7]; les Sirènes, elles, ne mangent même plus: elles laissent les corps pourrir sur leur pré.

Le chant XI ajoute encore une autre table à ce monde déréglé: celle des morts. Ils ne mangent ni comme les hommes, ni comme les bêtes, ni comme les dieux. Ulysse creuse une fosse, égorge les victimes, et les ombres accourent boire le sang[8]. Ce sacrifice funèbre est l’envers du repas sacrificiel ordinaire: il ne nourrit pas des vivants avec de la viande cuite, il rend brièvement voix et mémoire aux morts par le sang.

Polyphème ou le festin retourné

Le Cyclope Polyphème concentre toutes les violations possibles de la table humaine. Sa terre ressemble à l’âge d’or décrit par Hésiode: sans travaux ni semailles, le sol produit tout de lui-même[9]. Mais ce paradis sans effort a son revers: pas de cité, pas d’assemblée, pas de lois communes, pas de sacrifice réglé[10]. Polyphème garde ses troupeaux, mais il ne vit pas en homme. Quand les compagnons d’Ulysse entrent dans sa caverne et mangent ses fromages en l’attendant, ils commettent déjà une faute: un visiteur ne se sert pas avant d’avoir été reçu[11]. Mais Polyphème, lui, va beaucoup plus loin.

À son retour, au lieu de nourrir ses visiteurs – premier geste de la xenia (ξενία), cette hospitalité qui veut qu’on donne à manger avant de demander qui l’on est[12] –, il fait de ses visiteurs sa nourriture. Au lieu de préparer un repas pour ses hôtes, il prépare ses hôtes comme repas. Il empoigne deux compagnons, les fracasse au sol, les démembre et les dévore: «il mangea comme un lion nourri dans les montagnes, sans rien laisser – entrailles, chairs et os pleins de moelle»[13]. Cru. Sans sacrifier. Sans réserver aux dieux leur part.

Ce dernier détail n’est pas anecdotique. Dans le sacrifice grec, la part divine – os, graisse, fumée – marque la différence entre le repas humain et la dévoration animale. Polyphème ne fait pas ce geste. Il ne reconnaît pas Zeus Xénios, le dieu qui protège les hôtes et les suppliants: «Les Cyclopes n’ont à se soucier ni des dieux fortunés ni de Zeus»[14]. Quant au vin, il le boira non mélangé, comme ne le fait pas un convive civilisé[15]. Il est le parfait anti-humain: tout ce qu’un Grec ne fait pas à table.

Le vin de Maron que lui fait boire Ulysse – un vin d’une force incomparable, qu’il faut diluer à vingt parts d’eau[16] – retourne la sauvagerie du Cyclope contre elle-même. Polyphème, terrassé par l’ivresse, y perdra son œil unique.

Le ventre, les dieux, et les bœufs

Si Polyphème représente l’excès du côté bestial, les compagnons d’Ulysse illustrent chez Homère l’excès du côté humain: celui du ventre tyrannique, de la gastêr (γαστήρ). Ulysse lui-même l’a dit avec une franchise douloureuse, à la cour des Phéaciens:

«Il n’est rien de plus éhonté que ce ventre maudit; il s’impose à l’homme malgré ses afflictions et son deuil intérieur; il ordonne impérieusement: mange et rassasie-toi»[17].

La gastêr est un tyran interne. Les compagnons d’Ulysse lui obéissent au pire moment.

À l’île de Thrinakia, Ulysse a pourtant averti: ne touchez pas aux troupeaux du Soleil, Tirésias l’a prédit, Circé l’a confirmé. Mais les provisions s’épuisent, les vents sont contraires depuis un mois, les hommes ont faim. Eurylochos convainc les autres qu’il vaut mieux mourir en mer le ventre plein que sur l’île par l’inanition[18]. Ils décident alors de sacrifier les bœufs. Mais tout est faux dans ce sacrifice. Les bêtes ne sont pas des animaux domestiques ordinaires: elles appartiennent au Soleil et l’interdit a été clairement posé. Les compagnons n’ont plus l’orge nécessaire au rite: ils le remplacent par des feuilles de chêne. Ils n’ont plus de vin pour la libation: ils versent de l’eau[19]. C’est un simulacre de sacrifice, mais vidé de son sens. Les signes ne tardent pas: les peaux rampent, les chairs embrochées mugissent sur le feu. Hélios réclame justice à Zeus, qui intervient à coup de foudre. Ulysse sera le seul survivant.

En réalité, les compagnons d’Ulysse ont commencé bien avant Thrinakia à perdre pied devant la nourriture. Chez les Lotophages, ils goûtent le lotus et oublient Ithaque. Sur l’île des Chèvres, aux abords du pays des Cyclopes, ils festoient sur des «viandes sans limites»[20]. Chez Circé, ils boivent le kykéôn (κυκεών), ce mélange d’orge, de fromage, de miel et de vin de Pramnos dans lequel la déesse a glissé une drogue pour leur faire oublier leur patrie[21]. Dans l’Odyssée, la nourriture est un piège mortel. À chaque bouchée malheureuse, Ithaque s’éloigne.

Pour Ulysse seul, la tentation prend une autre forme. Chez Calypso, le danger vient d’en haut: la déesse lui offre l’immortalité[22]. Mais ce serait quitter le monde des hommes, celui du pain, du sacrifice et du retour. Sur l’île de la déesse, Ulysse est nourri, mais il n’est plus dans le monde ordinaire des hommes. Pas de cité, pas de sacrifice, pas de banquet où mortels et immortels se répondent par la fumée et les libations. Il mange face à une déesse, dans une île coupée des hommes, où l’on ne travaille pas la terre et où l’on ne rentre pas chez soi. Refuser Calypso, c’est choisir de rester homme.

Pour autant, Ulysse n’est pas un ascète. Il mange, boit, festoie volontiers. Il passe un an chez Circé, accepte les banquets des Phéaciens et sait apprécier une table bien servie. Sa différence n’est donc pas la tempérance, mais la mêtis (μῆτις): cette intelligence rusée qui sait lire les pièges, attendre le bon moment et ne jamais perdre complètement le fil du retour. Même quand Ulysse s’attarde, il finit par revenir à la seule question qui compte: le nostos (νόστος), le retour. Chez Circé, il refuse de manger tant que ses hommes ne sont pas libérés[23] – non par vertu, mais parce qu’il sait qu’à cette table, manger peut signifier rester prisonnier.

Le repas du soir est prêt

Pendant ce temps, à Ithaque, on mange. Les prétendants dévorent depuis des années les troupeaux d’Ulysse. Mais ce qu’ils consomment, ce ne sont pas seulement des bêtes: c’est son patrimoine, sa maison, son autorité. En grec, ils «mangent» son bioton (βίοτον), sa substance vitale[24]. La dévoration est donc à la fois matérielle et symbolique.

Leur festin pervertit toutes les règles du banquet héroïque. Le partage n’est plus réglé par une autorité légitime. Le sacrifice aux dieux est flou ou absent: les prétendants immolent des bêtes, mais le poème ne les montre presque jamais en train de les offrir correctement[25]. La réciprocité disparaît aussi: au lieu d’organiser des repas à tour de rôle dans leurs propres maisons, ils mangent toujours aux frais du même oikos (οἶκος)[26]. Ce n’est plus une dais, un festin partagé. C’est le pillage d’une maison.

La symétrie avec les compagnons d’Ulysse est claire. Les uns ont mangé ce qu’il ne fallait pas manger, dans les mondes de l’Ailleurs; les autres mangent là où il ne fallait pas manger, dans la maison d’Ulysse. Les compagnons en sont morts. Les prétendants mourront à leur tour.

Ulysse revient alors déguisé en mendiant, c’est-à-dire sous l’apparence d’un homme qui demande à manger. Mais l’hospitalité est morte à Ithaque. Ctésippos, l’un des prétendants, lui lance un pied de bœuf en guise de cadeau[27].

L’Odyssée avait commencé, du côté des hommes, par un festin scandaleux; le texte revient dans la même salle pour un dernier repas. Mais cette fois, le maître est revenu, et le vocabulaire du banquet devient une annonce de mort. Ulysse prépare le massacre qui rétablira l’ordre:

«Il est maintenant l’heure de préparer le repas du soir pour les Achéens, à la lumière du Soleil; et d’agrémenter ensuite la soirée de chant et de cithare: ce sont là les ornements du festin.»[28]

Études modernes consultées

  • Assunção, Teodoro Rennó, «Nourriture(s) dans l’Odyssée: fruits, légumes et les oies de Pénélope», Nuntius Antiquus 4, 2009, p. 162-180.
  • Bakker, Egbert J., The Meaning of Meat and the Structure of the Odyssey, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
  • Sherratt, Susan, «Feasting in Homeric Epic», Hesperia 73/2, 2004, p. 301-337.
  • Vidal-Naquet, Pierre, «Valeurs religieuses et mythiques de la terre et du sacrifice dans l’Odyssée», Annales 25/5, 1970, p. 1278-1297.
  • Saïd, Suzanne, «Les crimes des prétendants, la maison d’Ulysse et les festins de l’Odyssée», dans Études de littérature ancienne, Presses de l’École normale supérieure, 1979.
  • Williams, Hamish, The Typical and Connotative Character of Xeinoi Situations across the Apologue: Three Studies in Repetition, thèse, University of Cape Town, 2016/2017.

[1] Od. III, 65-66: οἱ δ’ ἐπεὶ ὤπτησαν κρέ’ ὑπέρτατα καὶ ἐρύσαντο / μοίρας δασσάμενοι δαίνυντ’ ἐρικυδέα δαῖτα – «Quand ils eurent rôti les parties supérieures et les eurent retirées du feu, ayant divisé les parts ils festoyèrent d’un festin glorieux». L’étymologie de dais (δαῖς, «festin») est liée à daiein (δαίειν, «diviser, partager»): cf. Od. IX, 551.

[2] Le menu humain de l’Odyssée se réduit à trois éléments: viande rôtie d’animaux sacrifiables, pain de blé ou d’orge, vin mélangé d’eau. Athénée, Deipnosophistes I, 9b-c, remarque qu’Homère ne fait jamais servir ni poisson, ni volaille, ni gâteau au miel à ses héros.

[3] Od. XII, 331-332: φίλας ὅ τι χεῖρας ἵκοιτο / ἤγρευον· ἔτειρε δὲ γαστέρα λιμός – «Ils chassaient tout ce que leurs mains pouvaient attraper; la faim tenaillait le ventre».

[4] Od. VII, 114-121: verger d’Alcinoos avec poiriers, pommiers, figuiers, grenadiers, oliviers – dont les fruits ne sont jamais consommés dans l’espace humain du poème.

[5] Hésiode, Travaux et les Jours, 276-278: τόνδε γὰρ ἀνθρώποισι νόμον διέταξε Κρονίων / ἰχθύσι μὲν καὶ θηρσὶ καὶ οἰωνοῖς πετεηνοῖς / ἔσθειν ἀλλήλους, ἐπεὶ οὐ δίκη ἐστὶ μετ’ αὐτοῖς – «Telle est la loi que le Cronide a prescrite aux hommes: que les poissons, les fauves, les oiseaux ailés se dévorent, puisqu’il n’est point parmi eux de justice».

[6] À deux reprises Ulysse se demande chez quels «mangeurs de pain» il se trouve: une fois en abordant chez les Lotophages (Od. IX, 89), une fois chez les Lestrygons (Od. X, 101). Le terme exact σιτοφάγῳ est appliqué à Polyphème en Od. IX, 190-191: il ne ressemble pas à un «homme mangeur de pain».

[7] Od. XII, 251-257: ὡς δ’ ὅτ’ ἐπὶ προβόλῳ ἁλιεὺς περιμήκεϊ ῥάβδῳ / ἰχθύσι τοῖς ὀλίγοισι δόλον κατὰ εἴδατα βάλλων / ἐς πόντον προΐησι βοὸς κέρας ἀγραύλοιο, / ἀσπαίροντα δ’ ἔπειτα λαβὼν ἔρριψε θύραζε, / ὣς οἵ γ’ ἀσπαίροντες ἀείροντο προτὶ πέτρας. / αὐτοῦ δ’ εἰνὶ θύρῃσι κατήσθιε κεκλήγοντας, / χεῖρας ἐμοὶ ὀρέγοντας ἐν αἰνῇ δηϊοτῆτι – «Comme un pêcheur sur un promontoire prend sa grande canne pour lancer son appât aux petits poissons et les lance hors de l’eau tout frétillants, ainsi Scylla hissa mes compagnons frétillants vers le rocher, et là, à l’entrée, les dévora tout criants, tendant les mains vers moi dans leur terrible détresse».

[8] Od. X, 516-521 et Od. XI, 23-29: instructions de Circé et rite de la fosse. Le sacrifice aux morts – sang versé dans un βόθρος (bothros) pour que les ombres retrouvent brièvement la parole – est l’inverse exact d’un repas sacrificiel: nourrir des morts de sang, non des vivants de viande.

[9] Od. IX, 107-111: οὔτε φυτεύουσιν χερσὶν φυτὸν οὔτ᾽ ἀρόωσιν, / ἀλλὰ τά γ᾽ ἄσπαρτα καὶ ἀνήροτα πάντα φύονται, / πυροὶ καὶ κριθαὶ ἠδ᾽ ἄμπελοι, αἵ τε φέρουσιν / οἶνον ἐριστάφυλον, καί σφιν Διὸς ὄμβρος ἀέξει – «Ils ne plantent rien de leurs mains, ils ne labourent pas; tout pousse sans semailles ni labour: blé, orge et vignes qui donnent le vin aux belles grappes, et la pluie de Zeus les fait croître».

[10] Od. IX, 112-115: Τοῖσιν δ᾽ οὔτ᾽ ἀγοραὶ βουληφόροι οὔτε θέμιστες, / ἀλλ᾽ οἵ γ᾽ ὑψηλῶν ὀρέων ναίουσι κάρηνα / ἐν σπέσσι γλαφυροῖσι, θεμιστεύει δὲ ἕκαστος / παίδων ἠδ᾽ ἀλόχων, οὐδ᾽ ἀλλήλων ἀλέγουσιν – «Ils n’ont ni assemblées délibérantes ni lois; ils habitent les cimes des hautes montagnes dans des grottes profondes; chacun dicte sa loi à ses enfants et à ses femmes, sans se soucier les uns des autres».

[11] La xenia impose de nourrir l’hôte avant de lui demander son identité: Od. III, 67-68 (Nestor), Od. IV, 60-62 (Ménélas); règle violée par Polyphème dès Od. IX, 252-255.

[12] Od. I, 123-124: Télémaque offre à manger à Athéna déguisée et ne pose ses questions qu’après le repas.

[13] Od. IX, 288-293: ἀλλ’ ὅ γ’ ἀναΐξας ἑτάροισ’ ἐπὶ χεῖρας ἴαλλε, / σὺν δὲ δύω μάρψας ὥς τε σκύλακας ποτὶ γαίῃ / κόπτ’· ἐκ δ’ ἐγκέφαλος χαμάδις ῥέε, δεῦε δὲ γαῖαν. / τοὺς δὲ διὰ μελεϊστὶ ταμὼν ὁπλίσσατο δόρπον· / ἤσθιε δ’ ὥς τε λέων ὀρεσίτροφος, οὐδ’ ἀπέλειπεν, / ἔγκατά τε σάρκας τε καὶ ὀστέα μυελόεντα – «Il s’élança, saisit deux de mes compagnons et les fracassa contre le sol comme des chiots; leur cervelle se répandit et imbiba la terre. Il les débita membre à membre et prépara son repas; il a mangé comme un lion nourri dans les montagnes, sans rien laisser – entrailles, chairs et os pleins de moelle».

[14] Od. IX, 275-276: οὐ γὰρ Κύκλωπες Διὸς αἰγιόχοιο ἀλέγουσιν / οὐδὲ θεῶν μακάρων, ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτεροί εἰμεν – «Les Cyclopes n’ont à se soucier ni de Zeus porte-égide ni des dieux bienheureux, car nous sommes de beaucoup les plus forts».

[15] Od. IX, 297: le Cyclope boit le lait pur (ἄκρητον) et, bientôt, le vin de Maron sans le couper d’eau (Od. IX, 345-374). Dans le monde grec, le vin se boit toujours mélangé d’eau; boire pur est une transgression réservée aux libations ou aux barbares.

[16] Od. IX, 196-197 et 203-204: ἀτὰρ αἴγεον ἀσκὸν ἔχον μέλανος οἴνοιο / ἡδέος, ὅν μοι ἔδωκε Μάρων, Εὐάνθεος υἱός, / ἱρεὺς Ἀπόλλωνος – «J’avais une outre de vin noir, doux, que m’avait donné Maron, fils d’Évanthès, prêtre d’Apollon»; Od. IX, 203-204: οἶνον ἐν ἀμφιφορεῦσι δυώδεκα πᾶσιν ἀφύσσας / ἡδὺν ἀκηράσιον, θεῖον ποτόν – «il m’avait tiré douze amphores de vin doux, pur, un breuvage divin»; Od. IX, 208-210: ἓν δέπας ἐμπλήσας ὕδατος ἀνὰ εἴκοσι μέτρα / χεῦ᾽, ὀδμὴ δ᾽ ἡδεῖα ἀπὸ κρητῆρος ὀδώδει / θεσπεσίη – «on remplissait une coupe et versait vingt mesures d’eau: une odeur divine et merveilleuse s’élevait du cratère».

[17] Od. VII, 215-221: ἀλλ’ ἐμὲ μὲν δορπῆσαι ἐάσατε κηδόμενόν περ· / οὐ γάρ τι στυγερῇ ἐπὶ γαστέρι κύντερον ἄλλο / ἔπλετο ἥ τ’ ἐκέλευσεν ἕο μνήσασθαι ἀνάγκῃ / καὶ μάλα τειρόμενον καὶ ἐνὶ φρεσὶ πένθος ἔχοντα, / ὡς καὶ ἐγὼ πένθος μὲν ἔχω φρεσίν, ἡ δὲ μάλ’ αἰεὶ / ἐσθέμεναι κέλεται καὶ πινέμεν, ἐκ δέ με πάντων / ληθάνει, ὅσσ’ ἔπαθον, καὶ ἐνιπλησθῆναι ἀνώγει – «Laissez-moi d’abord manger malgré ma peine; il n’est rien de plus éhonté que ce ventre maudit, qui s’impose à l’homme malgré ses afflictions et son deuil intérieur (…) il ordonne toujours de manger et de boire, il me fait oublier tout ce que j’ai souffert et me commande de me rassasier».

[18] Od. XII, 279-293: discours d’Eurylochos.

[19] Anti-sacrifice des Bœufs du Soleil: les oulai, l’orge rituelle des sacrifices, remplacées par des feuilles de chêne (Od. XII, 357-358); le vin de libation remplacé par de l’eau (Od. XII, 362-363).

[20] Od. IX, 161-162: ὣς τότε μὲν πρόπαν ἦμαρ ἐς ἠέλιον καταδύντα / ἥμεθα δαινύμενοι κρέα τ’ ἄσπετα καὶ μέθυ ἡδύ – «Ainsi tout ce jour jusqu’au coucher du soleil nous sommes restés là à festoyer sur des viandes sans limites et du doux vin». Cette formule des krea aspeta (κρέα ἄσπετα, «viandes sans limites») revient six fois dans l’Odyssée, toujours dans les épisodes du Cyclope et de Circé.

[21] Od. X, 233-236: εἷσεν δ’ εἰσαγαγοῦσα κατὰ κλισμούς τε θρόνους τε, / ἐν δέ σφιν τυρόν τε καὶ ἄλφιτα καὶ μέλι χλωρὸν / οἴνῳ Πραμνείῳ ἐκύκα· ἀνέμισγε δὲ σίτῳ / φάρμακα λύγρ’, ἵνα πάγχυ λαθοίατο πατρίδος αἴης – «Elle les fit entrer et asseoir sur des sièges et des trônes; elle mélangea pour eux dans le vin de Pramnos du fromage, de la farine d’orge et du miel frais; et elle mêla à ce breuvage de pernicieux remèdes pour qu’ils oublient entièrement la terre de leur patrie».

[22] Od. V, 136 et Od. XXIII, 336: Calypso offre à Ulysse l’immortalité. Od. V, 196-199: Homère souligne qu’Ulysse mange différemment de la déesse – il mange en homme, elle mange en déesse. Od. V, 101-102: l’île de Calypso est un lieu où les hommes n’offrent pas de sacrifices aux dieux.

[23] Od. X, 372-376: ἐσθέμεναι δ᾽ ἐκέλευεν· ἐμῷ δ᾽ οὐχ ἥνδανε θυμῷ, / ἀλλ᾽ ἥμην ἀλλοφρονέων, κακὰ δ᾽ ὄσσετο θυμός. / Κίρκη δ᾽ ὡς ἐνόησεν ἔμ᾽ ἥμενον οὐδ᾽ ἐπὶ σίτῳ / χεῖρας ἰάλλοντα, κρατερὸν δέ με πένθος ἔχοντα – «Elle m’invita à manger; mais mon cœur n’y consentait pas; je restais assis, l’esprit ailleurs, mon cœur pressentait le mal. Circé s’aperçut que j’étais assis sans porter les mains à la nourriture, en proie à une violente douleur».

[24] Od. XI, 116: οἵ τοι βίοτον κατέδουσι – «Ils mangent ta substance vitale». Le terme bioton (βίοτον) désigne à la fois le patrimoine et la vie même.

[25] Les prétendants emploient le vocabulaire du sacrifice, mais leurs actes ne sont pas clairement adressés aux dieux. Amphinomos est le seul à verser des libations (Od. XVIII, 151-156) – c’est aussi le seul qu’Ulysse tente d’épargner. Antinoos promet un sacrifice à Apollon (Od. XXI, 265-268) qu’il ne réalisera pas: la flèche d’Ulysse le foudroie la coupe à la main (Od. XXII, 8-21).

[26] Od. I, 374-375: ἄλλας δ’ ἀλεγύνετε δαῖτας, / ὑμὰ κτήματ’ ἔδοντες, ἀμειβόμενοι κατὰ οἴκους – «Préparez d’autres festins, mangez vos propres biens, en passant à tour de rôle d’une maison à l’autre» (Télémaque aux prétendants).

[27] Od. XX, 292-301: Ctésippos feint d’offrir un cadeau d’hospitalité à l’étranger – ἀλλ᾽ ἄγε οἱ καὶ ἐγὼ δῶ ξείνιον – «allons, que moi aussi je lui donne un présent d’hospitalité»; puis il saisit dans la corbeille un pied de bœuf et le jette – ὣς εἰπὼν ἔρριψε βοὸς πόδα χειρὶ παχείῃ – «ainsi parlant, il lança le pied de bœuf de sa main épaisse». Ulysse l’esquive légèrement en penchant la tête et sourit en son cœur d’un sourire sardonique.

[28] Od. XXI, 428-430: νῦν δ’ ὥρη καὶ δόρπον Ἀχαιοῖσιν τετυκέσθαι / ἐν φάει, αὐτὰρ ἔπειτα καὶ ἄλλως ἑψιᾶσθαι / μολπῇ καὶ φόρμιγγι· τὰ γάρ τ’ ἀναθήματα δαιτός – «il est maintenant l’heure de préparer le repas du soir pour les Achéens, à la lumière du Soleil; et d’agrémenter ensuite la soirée de chant et de cithare: ce sont là les ornements du festin».

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