La lavande antique ne lave pas, elle soigne

La stoichas (Lavandula stoechas) représentée dans le manuscrit dit Dioscoride de Vienne, Constantinople, vers 512, Österreichische Nationalbibliothek, Cod. med. gr. 1, fol. 319v.

L’étymologie de notre mot «lavande», du latin lavare, ne remonte pas à l’Antiquité, contrairement à une idée reçue. Pas de bains romains parfumés à cette plante odoriférante: la lavande était exclusivement utilisée en pharmacie. Pas de plats non plus. Si les Anciens aromatisaient aussi du vin et du vinaigre à la lavande, c’était toujours pour se soigner.

Ce n’est pas rien: la lavande stéchade (Lavandula stoechas) entrait dans la composition d’un antidote réalisé pour l’empereur Auguste. Bon, elle partage cet honneur avec quarante et un autres ingrédients: épices orientales, résines, graines, substances minérales, sang d’animaux et plantes diverses. La formule nous est transmise par Scribonius Largus, médecin de l’empereur Claude, qui a laissé un recueil de recettes médicales, les Compositiones. Il l’attribue à un certain médecin Marcianus, qui devait exercer une génération plus tôt: l’antidote datant du temps d’Auguste, mort bien avant que Scribonius n’écrive sous Claude, Marcianus est nécessairement son prédécesseur. L’antidote, «auquel rien ne manque», est pour cette raison appelé en grec teleia (τελεία), «parfait», explique Scribonius[1]. Avec une composition aussi riche, la préparation est efficace contre tout. L’Histoire ne dit pas si Auguste y a eu recours.

Des îles qui donnent un nom

Si notre mot «lavande» est bien issu du latin lavare (laver), le rapprochement s’expliquerait par l’emploi médiéval de la plante pour parfumer l’eau ou le linge lavé[2]. Durant l’Antiquité, la plante est connue sous le nom de stoichas (στοιχάς), un mot grec qui est apparenté au verbe steichō (στείχω) qui signifie «avancer en ligne, en file», comme une troupe rangée en ordre de marche.

Le naturaliste grec Dioscoride, contemporain des débuts de l’Empire, explique que le nom de la plante vient de celui des îles Stœchades, qu’il situe en face de Massalia, l’actuelle Marseille. Il précise que «c’est une herbe à petits fruits, dont la sommité rappelle celle du thym, mais aux feuilles plus longues, âcre au goût et quelque peu amère. En décoction, elle soulage la poitrine, comme l’hysope; on la mêle utilement aux antidotes»[3].

Pline l’Ancien reprend presque mot pour mot cette description botanique: la plante ne pousse que dans ces îles du même nom, elle est odorante, son feuillage rappelle celui de l’hysope. Prise en boisson, elle provoque les règles et calme les douleurs de poitrine; on la retrouve, comme chez Dioscoride, dans les antidotes[4].

Les îles Stœchades – dont le nom évoque leur disposition en ligne – sur le Theatrum Orbis Terrarum d’Abraham Ortelius, publié en 1594. Elles furent ensuite appelées en français îles d’Orient, puis îles d’Or, avant de prendre le nom d’îles d’Hyères.

Ailleurs, dans sa description géographique des côtes de la Gaule, il précise l’origine du nom avec plus de rigueur que Dioscoride: trois îles, écrit-il, «ainsi nommées par leurs voisins de Marseille à cause de l’ordre dans lequel elles sont situées»[5]. Ce ne sont donc pas les îles qui se trouvent au large de Marseille elle-même, mais bien les Grecs de Massalia, voisins et navigateurs habitués à toute cette côte, qui leur ont donné ce nom. Pline les nomme Proté, Mésé – aussi appelée Pomponiana – et Hypaea. On les rapproche généralement des trois principales îles d’Hyères, à bonne distance à l’est de Marseille: Porquerolles, Port-Cros et l’île du Levant.

Plusieurs siècles plus tard, Isidore de Séville n’a rien de neuf à ajouter sur l’origine du nom: la stœchas pousse dans les îles Stœchades et leur doit son appellation [6]. L’encyclopédiste s’est contenté de transmettre une étymologie vieille de plusieurs siècles.

Il est amusant de noter qu’une tradition manuscrite tardive attribue encore toute une collection de noms à la lavande, parmi lesquels «œil de Python», qui serait en usage chez les prophètes et les devins… L’origine de cette étrange appellation nous échappe[7].

L’amère à tout faire

Plus concrètement, un trait revient sous chaque plume: le goût âcre et légèrement amer de la stœchas. Galien a tenté d’expliquer cette double qualité par sa théorie des substances. La plante contiendrait une faible part de matière terreuse froide, responsable de son effet astringent, et une part plus abondante de matière affinée, qui la rend amère. De cette combinaison viendraient ses facultés de désobstruer, fluidifier, nettoyer et fortifier les organes internes comme l’ensemble du corps [8].

Cette polyvalence a fait florès. Celse a recommandé une boisson à base de trixago, de rue, de stœchas ou de cumin et de poivre, lorsque la toux complique une fracture de côte[9].

Chez Scribonius Largus déjà cité, la lavande a également trouvé place dans deux préparations à large spectre. La première, attribuée à Bassus Tullius, était destinée aux coliques et aux gonflements du côlon. La seconde était l’antidote de Paccius Antiochus, appelé hiera (ἱερά), «sacré», et recommandé contre presque tout ce que le corps pouvait avoir de travers: maux de tête, troubles de l’estomac, douleurs du côté ou des articulations, goutte et même épilepsie. Un véritable couteau suisse pharmaceutique de l’Antiquité[10].

Marcellus, plus tardif, l’a placée en tête d’une autre hiera, longue recette censée soulager les maux de tête, les affections de la rate et du foie, les accès de fièvre quotidiens, la mélancolie, les vertiges et les troubles visuels[11].

Lavandula stoechas (photo Wikimedia).

Du vin, mais pas de parfum

Dioscoride connaît aussi un vin aromatisé avec la plante, le stoichaditès, qui dissipe les épaississements, les flatulences, les douleurs du côté et des reins, les refroidissements, et se donne avec profit aux épileptiques[12]. La notice suivante décrit un vinaigre préparé selon le même principe. Pline confirme à son tour l’existence de ce vin, dans une liste de préparations similaires à base de gentiane, de dictame ou de mandragore[13]. Ces boissons appartiennent toujours au domaine médical: ce ne sont pas des produits de table.

Œil de Python dans une liste de synonymes, ingrédient d’une hiera, composante d’un antidote «parfait»: la stœchas a connu une belle carrière médicale. Le nom de lavande, et l’odeur de propre qu’il évoque aujourd’hui, ne lui viendront que bien plus tard.

Étude moderne consultée

Hassan Farsam, Sadegh Ahmadian Attari, Amir Khalaj, Mohammad Kamalinejad, Rafat Shahrokh, Mohammad Mahdi Ahmadian-Attari, «The Story of Stoechas: from Antiquity to the Present Day», Journal of Research on History of Medicine, 5/2, 2016, p. 70-86.

[1] Scribonius Largus, Compositiones, 177.1:
Antidotus Marciani medici, cui quia nihil deest, telea dicitur Graece, id est perfecta. Facit ad omnia haec una, ad quae superiores antidoti omnes. Haec Augusto Caesari componebatur […] stycados ℥ VI […];
«L’antidote du médecin Marcianus, auquel rien ne manque, est appelé en grec teleia, c’est-à-dire « parfait ». À lui seul, il agit dans tous les cas pour lesquels agissent tous les antidotes précédents. Celui-ci était préparé pour Auguste César» […] «stœchas, six deniers» […].
La recette complète compte quarante et un autres ingrédients, dont plusieurs sangs d’animaux (cane, canard, chevreau, tortue de mer, oie) et du miel attique.

[2] Le français lavende est attesté à la fin du 13e ou au début du 14e siècle, et lavande en 1383; l’anglo-normand lavendre et le latin médiéval lavendula sont également attestés au 13e siècle. Le rattachement au latin lavare, «laver», est généralement admis, mais reste débattu quant à ses étapes exactes; une hypothèse concurrente, par le latin livere, «être bleuâtre» (référence à la couleur des fleurs), est jugée moins probable.

[3] Dioscoride, De materia medica, III, 26:
στοιχάς· γεννᾶται μὲν ἐν ταῖς κατὰ Γαλατίαν νήσοις κατ’ ἀντικρὺς Μασσαλίας, καλουμέναις Στοιχάσιν, ὅθεν καὶ τὴν ὀνομασίαν ἔσχεν· πόα δέ ἐστι λεπτόκαρπος, ὁμοίαν ἔχουσα θύμῳ κόμην, μακροφυλλοτέρα μέντοι καὶ δριμεῖα τῇ γεύσει, ὑπόπικρος ποσῶς. ποιεῖ δὲ τὸ ἀφέψημα αὐτῆς πρὸς τὰ ἐν θώρακι καθὼς ὁ ὕσσωπος· μείγνυται δὲ καὶ ἀντιδότοις χρησίμως.
«La stœchas pousse dans les îles situées du côté de la Gaule, en face de Massalia, appelées Stœchades, d’où elle a reçu son nom. C’est une herbe à petit fruit, dont la sommité ressemble à celle du thym, mais aux feuilles plus longues; elle est âcre au goût et quelque peu amère. Sa décoction est efficace contre les affections de la poitrine, comme celle de l’hysope; elle entre aussi utilement dans les antidotes.»

[4] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXVII, 131:
Stoechas in insulis tantum eiusdem nominis gignitur, odorata herba, coma hysopi, amara gustu. Menses ciet potu, pectoris dolores levat. Antidotis quoque miscetur.
«La stœchas ne pousse que dans les îles du même nom. C’est une herbe odorante, au feuillage d’hysope, amère au goût. Prise en boisson, elle provoque les règles et soulage les douleurs de poitrine. Elle entre aussi dans les antidotes.»

[5] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, III, 79:
(…) et tres Stoechades a vicinis Massiliensibus dictae propter ordinem quo sitae sunt. Nomina singulis Prote, Mese, quae et Pomponiana vocatur, tertia Hypaea.
«(…) Et trois Stœchades, ainsi appelées par les habitants voisins de Marseille à cause de l’ordre dans lequel elles sont situées. Chacune a son nom: Proté, Mésé, également appelée Pomponiana, et la troisième Hypaea.»

[6] Isidore de Séville, Etymologiae, XVII, 9, 88:
Stoechas in insulis Stoechadibus nascitur; unde et nuncupatur.
«La stœchas pousse dans les îles Stœchades; c’est de là qu’elle tire son nom.»

[7] Synonymes conservés par la recensio varia de Dioscoride, III, 26:
στοιχάς· οἱ δὲ συγκλίνωπα, Ἀλκιβιάδειον, παγκράτιον, Τυφωνία, Αἰγύπτιοι σουφλώ, προφῆται ὀφθαλμὸς Πύθωνος, Ῥωμαῖοι σκίλλα ῥούβιδα;
«Stœchas; certains l’appellent synklinôpa, d’autres alkibiadeion, d’autres pankration, d’autres Typhonia; les Égyptiens l’appellent souphlô; les prophètes ou devins, « œil de Python »; les Romains, scilla rubida

[8] Galien, De simplicium medicamentorum temperamentis ac facultatibus, VIII, 39:
Στοιχάδος ἡ μὲν πρὸς τὴν γεῦσιν ποιότης πικρά τ’ ἐστὶ καὶ ὑποστύφουσα μετρίως. ἡ δὲ κρᾶσις σύνθετος ἔκ τε ψυχρᾶς γεώδους οὐσίας ὀλίγης, ἀφ’ ἧς στύφει, καὶ λελεπτυσμένης ἑτέρας γεώδους πλείονος, ἀφ’ ἧς πικράζει. διὰ δὲ τὴν ἀμφοτέρων σύνοδον ἐκφράττειν καὶ λεπτύνειν καὶ ἀποῤῥύπτειν καὶ ῥωννύναι πέφυκε τά τε σπλάγχνα πάντα καὶ ὅλου τοῦ ζώου τὴν ἕξιν.
«La qualité de la stœchas perceptible au goût est amère et modérément astringente. Sa constitution est composée, d’une part, d’une petite quantité de substance terreuse froide, à laquelle elle doit son astringence, et, d’autre part, d’une quantité plus importante d’une autre substance terreuse, plus ténue, à laquelle elle doit son amertume. Par la réunion de ces deux substances, elle a naturellement la faculté de désobstruer, de fluidifier, de nettoyer et de fortifier tous les viscères, ainsi que la constitution générale de l’organisme.»

[9] Celse, De medicina, VIII, 9, 1e:
Quod si tussis infestabit, potio sumenda erit vel ex trixsagine vel ex ruta vel ex herba stoechade vel ex cumino et pipere.
«Si la toux devient gênante, il faudra prendre une boisson préparée soit avec du trixago, soit avec de la rue, soit avec de la stœchas, soit avec du cumin et du poivre.»
La trixago est généralement identifiée à la germandrée (Teucrium chamaedrys).

[10] Scribonius Largus, Compositiones, 121:
Colice mirifica Bassi Tullii cito levat […] recipit autem haec: […] stoechadis, dauci, ami, singulorum ℥ p. XVIII;
«Le merveilleux remède contre les coliques de Bassus Tullius soulage rapidement […] Il contient notamment dix-huit drachmes de stœchas, de daucus et d’ami pour chacun.»
Pour la hiera de Paccius Antiochus, voir Compositiones, 97-107, notamment 97.1 (Antidotos hiera Paccii Antiochi ad universa corporis vitia, maxime ad lateris et podagram) et 106 (recipit autem haec: stycadis […] singulorum ℥ p. X);
«L’antidote sacré de Paccius Antiochus contre toutes les affections du corps, surtout les douleurs de côté et la goutte […] contient notamment dix drachmes de stœchas.» Stoechadis et stycadis sont deux variantes graphiques du nom de la plante.

[11] Marcellus, De medicamentis, 1, 106:
Hiera maior faciens ad capitis nimium et veterem dolorem et ad phlegmata spissa et constricta laxanda et provocanda […] maxime prodest etiam melancholicis et scotomaticis […] quae constat ex speciebus his: Stoechados, agarici, colocynthidos…
«Grande hiera, efficace contre le mal de tête intense et ancien et pour relâcher et évacuer les phlegmes épais et resserrés […] Elle est particulièrement utile aussi aux mélancoliques et aux personnes atteintes de troubles obscurcissant la vue […] Elle se compose des substances suivantes: stœchas, agaric, coloquinte…»
Marcellus Empiricus est un auteur médical latin de l’Antiquité tardive, né en Gaule, à Bordeaux, vers le milieu du 4e siècle.

[12] Dioscoride, De materia medica, V, 42:
σκευάζεται καὶ ὁ στοιχαδίτης ὁμοίως. δεῖ δὲ τοῖς Ϛ΄ χοεῦσι μνᾶν μίαν στοιχάδος προσδιδόναι. διαλύει δὲ πάχη καὶ πνευματώσεις καὶ πόνους πλευρᾶς καὶ νεφρῶν καὶ καταψύξεις· δίδοται καὶ ἐπιλημπτικοῖς ὠφελίμως μετὰ πυρέθρου καὶ σαγαπηνοῦ.
«Le vin à la stœchas se prépare de la même manière. Pour six choes, il faut ajouter une mine de stœchas. Il dissipe les engorgements, les flatulences, les douleurs du côté et des reins ainsi que les refroidissements. On l’administre également avec profit aux épileptiques, associé au pyrèthre et au sagapénum.»
La notice suivante (V, 43) décrit un vinaigre à la stœchas préparé selon le même principe.

[13] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIV, 111:
Fit et ex herbis quarum naturae suo loco dicentur: e stoechade et radice Gentianae et tragorigano et dictamno, asaro, dauco, elelisphaco, panace, acoro, thymo, mandragora, iunco.
«On fait aussi du vin avec des herbes dont les propriétés seront exposées en leur lieu: avec la stœchas, la racine de gentiane, le tragorigan, le dictame, l’asaret, le daucus, la sauge, le panax, l’acore, le thym, la mandragore et le jonc odorant.»


D’autres articles du blog de l’association Nunc est bibendum

Tous les articles

error: Ce contenu est protégé