
On imagine volontiers les Lotophages présentant à Ulysse une fleur de lotus égyptien, aux pétales bleu pâle contrastant avec des étamines jaunes. Erreur: ce que mangent les compagnons du héros homérique, au point d’en oublier jusqu’au désir de rentrer chez eux, n’est certainement pas la fleur d’un nénuphar aquatique, mais le fruit d’un arbuste. Les Anciens, eux, faisaient déjà la différence.
Ulysse raconte à Alcinoos comment, en doublant le cap Malée, un vent contraire l’a détourné neuf jours durant, loin de toute route connue, jusqu’à jeter son escadre sur une terre inconnue: celle des Lotophages.
«Quiconque, parmi eux, mangeait le fruit du lotos, doux comme le miel, ne voulait plus faire son rapport ni repartir; il voulait rester sur place, parmi les Lotophages, se repaître de lotos, oubliant le retour.»[1]
Rien d’hostile dans l’accueil des Lotophages. Les habitants offrent simplement aux éclaireurs d’Ulysse le fruit qui les nourrit. Ceux qui y goûtent ne veulent plus repartir: ils oublient jusqu’à l’envie de rentrer chez eux, et Ulysse doit les traîner en pleurs jusqu’aux navires, pour les attacher sous les bancs des rameurs.
Le texte grec ne dit pas que ces hommes perdent la mémoire. Ce qu’ils abandonnent, très précisément, c’est le nostos (νόστος), le retour vers la patrie – non le souvenir de qui ils sont.
Homère décrit les Lotophages littéralement comme ceux qui «mangent une nourriture florale». Le qualificatif peut évoquer son apparence ou son parfum. Mais il n’en fallait pas plus pour que nombre de commentateurs modernes donnent l’image d’un peuple se nourrissant de fleurs, et, en particulier, celles d’une plante aquatique: le lotus sacré des bords du Nil. Dix vers plus loin, le texte de l’Odyssée précise pourtant: «le fruit du lotos, doux comme le miel». Un fruit, donc, et non un bouquet.

Les Anciens menaient déjà l’enquête
Les auteurs qui, après Homère, ont voulu localiser et décrire ce lotos ne l’ont pas davantage confondu avec le nénuphar égyptien. Hérodote situe les Lotophages sur la côte libyenne et compare la douceur de leur fruit à celle de la datte, en précisant qu’on en tirait aussi du vin[2]. Théophraste, dans ses Recherches sur les plantes, en donne la description la plus complète que nous ayons conservée: un arbre ou un arbrisseau de la taille d’un poirier, aux feuilles dentelées comme celles du chêne vert, au fruit gros comme une fève, mûrissant en changeant de couleur comme une grappe de raisin, serré sur les rameaux à la façon des baies de myrte[3]. Rien, dans cette description, qui rappelle de près ou de loin une plante aquatique.
Polybe va plus loin encore : ayant vu la plante de ses propres yeux, à en croire Athénée qui nous a transmis ce passage, il décrit un arbrisseau épineux aux feuilles semblables à celles du nerprun. Son fruit, d’abord comparable à une baie de myrte blanc, vire au pourpre en grossissant, jusqu’à atteindre la taille d’une olive ronde. Il était préparé différemment selon qu’il était destiné aux esclaves ou aux hommes libres ; on en tirait également un vin doux, comparable à un vin miellé, ainsi que du vinaigre[4]. Chez Polybe non plus, aucune trace d’un pouvoir d’oubli.
Le Périple attribué à Scylax, composé au 4e siècle avant notre ère, situe une île – la Bracheiôn des Anciens, traditionnellement assimilée à la Djerba d’aujourd’hui – où l’on trouvait deux sortes de lotos: l’un qu’on mangeait, l’autre dont on tirait du vin, l’un des deux ayant un fruit de la taille d’une baie d’arbousier[5]. Strabon, des siècles plus tard, situe la même terre à Méninx et affirme qu’on y montrait encore, de son temps, un autel d’Ulysse[6]. Pline l’Ancien, enfin, résume la tradition: l’arbre pousse autour des Syrtes et chez les Nasamons; son fruit a la couleur du safran, et sa douceur, écrit-il, a donné son nom au peuple et à la terre – une terre «trop accueillante», qui faisait oublier aux étrangers jusqu’à leur patrie[7].
Le mot lôtos (λωτός), en grec, n’a jamais désigné une seule plante : les lexiques lui reconnaissent plusieurs sens, du jujubier des Lotophages au lotus égyptien (Nymphaea caerulea). Homère lui-même l’emploie pour des plantes herbacées bien différentes: dans les plaines de Troie, les chevaux d’Achille broutent un lotos qui pousse près des marais, tandis que, sur les pentes du mont Ida, un autre lotos, celui-là couvert de rosée, pousse aux côtés du safran et de la jacinthe[8]. Plus tard, les Grecs tresseront encore des couronnes d’un «lotos» dont la fleur, jaune et odorante, n’a rien à voir ni avec l’arbrisseau des Lotophages, ni avec la fleur aquatique du Nil – sans compter un autre «lotos» nord-africain encore, au bois si dur qu’on en taillait des flûtes. Un seul nom pour tout cela: de quoi brouiller les pistes chez les Anciens eux-mêmes.

Le jujubier reprend ses droits
À la fin du 18e siècle, le botaniste français René Desfontaines a donné de ce lotos de Libye une description botanique qui a fortement contribué à l’identifier au jujubier sauvage. Fruit à la manière du myrte, arbrisseau épineux, vin qui tournait vite – deux ou trois jours selon Théophraste, jusqu’à dix selon Polybe, Pline et Cornélius Népos: ces descriptions concordantes désignaient toutes la même espèce, bien réelle et toujours présente sur les côtes d’Afrique du Nord: le jujubier sauvage (Ziziphus lotus). Il produit de nombreux petits fruits, des drupes sphériques de la taille d’une prunelle, appelées jujubes-lotus. Récoltées en octobre à pleine maturité, elles présentent une saveur rappelant la pomme confite et une texture proche de celle de la datte.
Oubli, mode d’emploi
Mais pourquoi un fruit aussi commun aurait-il fait oublier à des marins jusqu’au désir de rentrer chez eux ? Homère ne parle que d’un fruit mangé tel quel : rien qui suggère une préparation composée, ni la moindre mention d’ivresse, de somnolence ou d’euphorie, mais seulement la perte du désir de repartir.
Les sources antiques attestent que le jujube servait à fabriquer une boisson fermentée. Celle-ci pourrait offrir une explication matérielle à l’oubli du retour – interprétation que le texte homérique ne permet toutefois pas de vérifier.
Une piste plus spéculative, venue de l’ethnobotanique maghrébine, propose d’aller plus loin. Chez les Beni Bou Ifrah, sur le littoral rifain, un homme interrogé en 2015 se souvenait d’une préparation que les jeunes bergers consommaient à des fins récréatives durant son enfance: un mélange de jujubes écrasés et de chanvre (Cannabis sativa). Rien ne permet cependant d’affirmer que ces deux plantes étaient déjà associées dans l’Antiquité. Surtout, le texte grec ne décrit qu’un fruit que l’on mange, jamais un mélange.
Après tout, la douceur d’un fruit peut suffire à faire perdre le nord à qui n’a plus vraiment envie de retourner chez lui.
Etudes modernes consultées
- Prigioniero A., Scarano P., Ruggieri V., Marziano M., Tartaglia M., Sciarrillo R., Guarino C., «Plants Named « Lotus » in Antiquity: Historiography, Biogeography, and Ethnobotany», Harvard Papers in Botany, vol. 25, n° 1, 2020, p. 59-71.
- Bellakhdar J., «Que mangeaient les Lotophages? Contribution de l’ethnobotanique maghrébine à l’interprétation d’un passage de l’Odyssée», Revue des Études Anciennes, t. 118, 2016, n° 1, p. 5-27.
[1] Homère, Odyssée, IX, 82-84 et 94-97.
ἔνθεν δ᾽ ἐννῆμαρ φερόμην ὀλοοῖς ἀνέμοισιν πόντον ἐπ᾽ ἰχθυόεντα· ἀτὰρ δεκάτῃ ἐπέβημεν γαίης Λωτοφάγων, οἵ τ᾽ ἄνθινον εἶδαρ ἔδουσιν. […] τῶν δ᾽ ὅς τις λωτοῖο φάγοι μελιηδέα καρπόν, οὐκέτ᾽ ἀπαγγεῖλαι πάλιν ἤθελεν οὐδὲ νέεσθαι, ἀλλ᾽ αὐτοῦ βούλοντο μετ᾽ ἀνδράσι Λωτοφάγοισι λωτὸν ἐρεπτόμενοι μενέμεν νόστου τε λαθέσθαι.
«Neuf jours durant, des vents funestes m’emportèrent sur la mer poissonneuse; le dixième, nous abordâmes à la terre des Lotophages, qui mangent une nourriture florale. […] Quiconque, parmi eux, mangeait le fruit du lotos, doux comme le miel, ne voulait plus faire son rapport ni repartir; il voulait rester sur place, parmi les Lotophages, se repaître de lotos, oubliant le retour.»[2] Hérodote, Histoires, IV, 177.
ἀκτὴν δὲ προέχουσαν ἐς τὸν πόντον τούτων τῶν Γινδάνων νέμονται Λωτοφάγοι, οἳ τὸν καρπὸν μοῦνον τοῦ λωτοῦ τρώγοντες ζώουσι. ὁ δὲ τοῦ λωτοῦ καρπὸς ἐστὶ μέγαθος ὅσον τε τῆς σχίνου, γλυκύτητα δὲ τοῦ φοίνικος τῷ καρπῷ προσείκελος. ποιεῦνται δὲ ἐκ τοῦ καρποῦ τούτου οἱ Λωτοφάγοι καὶ οἶνον.
«Sur un promontoire qui s’avance dans la mer, au-delà des Gindanes, habitent les Lotophages, qui ne vivent que du fruit du lotos. Ce fruit a la taille de celui du lentisque, et sa douceur ressemble à celle de la datte. Les Lotophages en tirent aussi du vin.»[3] Théophraste, Recherches sur les plantes, IV, 3, 1-4.
ἔστι δὲ τοῦ λωτοῦ τὸ μὲν ὅλον δένδρον ἴδιον εὐμέγεθες ἡλίκον ἄπιος ἤ μικρὸν ἔλαττον· φύλλον δὲ ἐντομὰς ἔχον καὶ πρινῶδες· τὸ μὲν ξύλον μέλαν […] ὁ δὲ καρπὸς ἡλίκος κύαμος, πεπαινεται δέ, ὥσπερ οἱ βότρυες, μεταβάλλων τὰς χροιάς· φύεται δέ, καθάπερ τὰ μύρτα, παρ ἄλληλα πυκνὸ ἐπὶ τῶν βλαστῶν· ἐσθιόμενος δ ὁ ἐν τοῖς Λωτοφάγοις καλουμένοις γλυκὺς καὶ ἡδὺς καὶ ἀσινὴς. […] καὶ τὸν οἶνον ὃν ἐξ αὐτοῦ ποιοῦσιν οὐ διαμένειν ἀλλ᾽ ἢ δύο ἢ τρεῖς ἡμέρας εἶτ᾽ ὀξύνειν.
«L’arbre du lotos, pris dans son ensemble, est d’une taille assez grande, comme un poirier, ou un peu moins; sa feuille est dentelée et rappelle celle du chêne vert; le bois en est noir […] Le fruit est gros comme une fève; il mûrit en changeant de couleur, comme font les grappes de raisin; il pousse, serré sur les rameaux, à la façon des baies de myrte. Celui que mangent les gens appelés Lotophages est doux, agréable et sans danger. […] Et le vin qu’on en tire ne se conserve pas plus de deux ou trois jours, après quoi il s’aigrit.»[4] Polybe, Histoires, XII, 2, 1-8, fragment conservé par Athénée, Deipnosophistes, XIV, 651d-e.
Τὰ παραπλήσια τοῖς περὶ τὸν Ἡρόδοτον ἱστορεῖ περὶ τοῦ ἐν Λιβύῃ καλουμένου λωτοῦ αὐτόπτης γενόμενος ὁ Μεγαλοπολίτης Πολύβιος ἐν τῇ ιβʹ τῶν Ἱστοριῶν λέγων οὕτως· Ἔστι δὲ τὸ δένδρον ὁ λωτὸς οὐ μέγα, τραχὺ δὲ καὶ ἀκανθῶδες, ἔχει δὲ φύλλον χλωρὸν παραπλήσιον τῇ ῥάμνῳ, μικρὸν βαθύτερον καὶ πλατύτερον. ὁ δὲ καρπὸς τὰς μὲν ἀρχὰς ὅμοιός ἐστι καὶ τῇ χρόᾳ καὶ τῷ μεγέθει ταῖς λευκαῖς μυρτίσι ταῖς τετελειωμέναις, αὐξανόμενος δὲ τῷ μὲν χρώματι γίνεται φοινικοῦς, τῷ δὲ μεγέθει ταῖς γογγύλαις ἐλαίαις παραπλήσιος, πυρῆνα δὲ ἔχει τελέως μικρόν. ἐπὰν δὲ πεπανθῇ, συνάγουσι, καὶ τὸν μὲν τοῖς οἰκέταις μετὰ χόνδρου κόψαντες σάττουσιν εἰς ἀγγεῖα, τὸν δὲ τοῖς ἐλευθέροις ἐξελόντες τὸν πυρῆνα συντιθέασιν ὡσαύτως, καὶ σιτεύονται τοῦτον. γίνεται δὲ καὶ οἶνος ἐξ αὐτοῦ βρεχομένου καὶ τριβομένου δι᾽ ὕδατος, κατὰ μὲν τὴν γεῦσιν ἡδὺς καὶ ἀπολαυστικός, οἰνομέλιτι χρηστῷ παραπλήσιος, ᾧ χρῶνται χωρὶς ὕδατος. οὐ δύναται δὲ πλέον δέκα μένειν ἡμερῶν· διὸ καὶ ποιοῦσι κατὰ βραχὺ πρὸς τὴν χρείαν. ποιοῦσι δὲ καὶ ὄξος ἐξ αὐτῶν.
«Polybe de Mégalopolis, qui avait vu lui-même ce que l’on appelle en Libye le lotos, en donne, dans le douzième livre de ses Histoires, un récit semblable à celui d’Hérodote, en ces termes: le lotos est un arbre peu élevé, rugueux et épineux; sa feuille est verte, semblable à celle du nerprun, mais un peu plus profonde et plus large. Au début, son fruit ressemble, par la couleur et la taille, aux baies mûres du myrte blanc; en grossissant, il devient pourpre et atteint la taille d’une olive ronde, avec un noyau très petit. Lorsqu’il est mûr, on le récolte: la part destinée aux esclaves est broyée avec du gruau et tassée dans des récipients; celle des hommes libres, débarrassée de son noyau, est conservée de la même façon. On en fait aussi du vin, en le faisant tremper puis broyer dans l’eau: la boisson est douce et agréable, comparable à un bon vin miellé, qu’on boit sans le couper d’eau. Mais elle ne se conserve pas plus de dix jours; c’est pourquoi on n’en prépare que de petites quantités, selon les besoins. On en fait aussi du vinaigre.»[5] Pseudo-Scylax, Périple, 110.
Οὗτοι λωτῷ χρῶνται σίτῳ καὶ ποτῷ […] Ἐν δὲ τῇ νήσῳ γίνεται λωτὸς, ὃν ἐσθίουσι, καὶ ἕτερος, ἐξ οὗ οἶνον ποιοῦσιν. Ὁ δὲ τοῦ λωτοῦ καρπός ἐστι τῷ μεγέθει ὅσον μιμαίκυλον.
«Ceux-ci se servent du lotos comme nourriture et comme boisson […] Dans l’île pousse un lotos qu’on mange, et un autre dont on tire du vin. Le fruit du lotos est, par sa taille, comme celui de l’arbousier.»[6] Strabon, Géographie, XVII, 3, 17.
τὴν δὲ Μήνιγγα νομίζουσιν εἶναι τὴν τῶν Λωτοφάγων γῆν τὴν ὑφ᾽ Ὁμήρου λεγομένην, καὶ δείκνυταί τινα σύμβολα, καὶ βωμὸς Ὀδυσσέως καὶ αὐτὸς ὁ καρπός· πολὺ γάρ ἐστι τὸ δένδρον ἐν αὐτῇ τὸ καλούμενον λωτόν, ἔχον ἥδιστον καρπόν.
«On considère Méninx comme la terre des Lotophages dont parle Homère; on en montre certains indices, un autel d’Ulysse, et le fruit lui-même: l’arbre qu’on y appelle lotos y est en effet abondant, et son fruit des plus agréables.»[7] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XIII, 104-106.
Eadem Africa, qua vergit ad nos, insignem arborem loton gignit, quam vocat celthim […] Praecipua est circa Syrtis atque Nasimonas. Magnitudo quae piro […] Magnitudo huic fabae, color croci […] Nascitur densus in ramis myrti modo […] tam dulcis ibi cibo, ut nomen etiam genti terraeque dederit nimis hospitali advenarum oblivione patriae. […] Vinum quoque exprimitur illi simile mulso, quod ultra denos dies negat durare idem Nepos.
«Cette même Afrique, du côté qui nous regarde, produit un arbre remarquable, le lotos, qu’elle appelle aussi celtis […] Il est surtout répandu autour des Syrtes et chez les Nasamons. Sa grosseur est celle du poirier […] Le fruit a la taille d’une fève, la couleur du safran […] Il pousse serré sur les rameaux à la façon du myrte […] si doux au goût qu’il en a donné son nom au peuple et à la terre, trop accueillante, par l’oubli de leur patrie qu’elle inspire aux étrangers. […] On en tire aussi un vin semblable au vin miellé, qui, selon ce même Népos, ne dure pas plus de dix jours.»[8] Homère, Iliade, II, 776 et XIV, 348.
λωτὸν ἐρεπτόμενοι ἐλεόθρεπτόν τε σέλινον […] λωτόν θ᾽ ἑρσήεντα ἰδὲ κρόκον ἠδ᾽ ὑάκινθον
« [Les chevaux], broutant du lotos et du céleri des marais […] du lotos couvert de rosée, du safran et de la jacinthe. »
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