Banqueter et jouer, un art de vivre étrusque

Stèle Peruzzi (dite aussi d’Antella ou de Varlungo), fin du 6ᵉ – début du 5ᵉ siècle avant notre ère, grès, haut. 1,59 m. Moulage; original: Florence, Musée archéologique national (inv. 75347), exposé à la Villa Corsini a Castello (photo Wikimedia Commons, CC BY-SA).

Deux passions chères à Nunc est bibendum, le repas et le jeu,  se rencontrent sur une pierre vieille de vingt-cinq siècles: la stèle Peruzzi, conservée à la Villa Corsini a Castello, près de Florence. En haut, deux hommes lèvent leurs coupes. En bas, deux joueurs s’affrontent autour d’une table, et l’un d’eux tend la main pour jouer un coup qui gardera son mystère.

Datée de la fin du 6ᵉ ou du début du 5ᵉ siècle avant notre ère, cette stèle funéraire haute de 1,59 m est taillée dans un grès gris local, la pietra serena, la pierre même qu’emploieront deux mille ans plus tard les architectes de la Renaissance florentine. Connue des savants depuis 1824, on l’a longtemps crue originaire d’Antella, au sud-est de Florence, alors qu’elle provient de Varlungo, à l’est de la ville; la famille Peruzzi, qui la possédait, l’a vendue en 1893 au Musée archéologique de Florence. Elle appartient à la série des «pierres fiesolanes», une quarantaine de stèles et de cippes funéraires sculptés pour les familles en vue du territoire de Fiesole, l’étrusque Vipsul, de Pistoia au Mugello. Sa surface trapézoïdale, couronnée d’une palmette, se divise en deux registres superposés. Sur les autres pierres de la série, on voit des guerriers, parfois qui se serrent la main, des femmes assises ou d’autres banquets.

Le banquet: hiérarchie et convivialité

Dans la partie supérieure, un banquet: deux jeunes hommes imberbes, allongés côte à côte sur une klinè, lèvent leurs coupes en se regardant. À gauche, un échanson se tient derrière une table à trois pieds où sont posés deux seaux à vin, des situles. Ce détail n’a rien de grec, il est propre à l’Étrurie. Boire ensemble, ici, c’est bien plus que partager un repas: c’est affirmer son rang et célébrer l’appartenance à une élite.

Ce type de scène est fréquent dans l’art funéraire étrusque. Il renvoie au symposion, le banquet grec, que les aristocraties étrusques ont adopté en le transformant: leurs épouses y prenaient place aux côtés des hommes, comme sur le célèbre Sarcophage des Époux de Cerveteri. L’historien grec Théopompe y voyait un scandale[1], car chez lui le banquet était une affaire d’hommes. Les pierres fiesolanes connaissent les deux formules. La stèle Peruzzi montre deux hommes seuls, tandis que sur celle de Travignoli une femme, assise sur sa propre chaise près du lit, prend la pose digne de la maîtresse de maison.

Le dernier coup du joueur

En dessous, un jeu de société: deux hommes assis sur des tabourets, face à face, de part et d’autre d’une table à trois pieds sur laquelle reposent un coussin et une tablette. Celui de droite avance la main: pour lancer un dé? Prendre un pion? Le geste demeure énigmatique.

Selon l’archéologue Petra Amann, c’est la seule scène de jeu connue parmi la quarantaine de pierres fiesolanes. Le joueur de gauche, barbu et un peu plus grand, occupe sans doute le rang le plus élevé. Il pourrait représenter le défunt lui-même.

La scène n’est pas isolée en Étrurie. Des vases en bucchero de Chiusi montrent déjà, vers 550-525 avant notre ère, deux joueurs penchés sur un plateau à pions. Sur une amphore attique peinte par Exékias et retrouvée à Vulci, Achille et Ajax disputent leur célèbre partie, une image que les aristocrates étrusques, grands acheteurs de vases grecs, connaissaient bien. L’archéologie confirme l’association du vin et du jeu: près de Bologne, une tombe étrusque du milieu du 5ᵉ siècle, retrouvée intacte à Casalecchio di Reno, contenait côte à côte un service à vin, les pieds d’une petite table, 17 pions et trois dés.

Les Grecs liaient d’ailleurs le jeu à l’origine même des Étrusques. Selon Hérodote, les Lydiens se disaient les inventeurs des dés, des osselets et de la balle, imaginés pour tromper une longue famine, avant qu’une partie du peuple ne parte s’établir en Italie sous la conduite de Tyrrhénos. Seul le jeu de pions, reconnaissaient-ils, n’était pas de leur invention[2].

Comme le banquet, le jeu signale le loisir, ce temps libre que seuls les riches pouvaient s’offrir. Sur une stèle funéraire, la scène prend pourtant un autre relief. La partie semble suspendue, comme si le joueur, au seuil de la mort, jouait son dernier coup contre le sort. Aucun texte ne confirme cette lecture moderne, mais la place de l’image sur un tombeau la rend tentante.

L’idéal aristocratique étrusque

Sur les pierres fiesolanes, tout va par deux: deux convives sur le lit, deux joueurs à la table, ailleurs deux guerriers qui se saluent ou deux notables assis face à face. Les reliefs de Chiusi montrent des assemblées nombreuses, alors que l’élite de Fiesole se fait représenter entre pairs. Vu de Rome, ce loisir partagé devint caricature. Dans l’Énéide, le roi étrusque Tarchon reproche à ses guerriers d’être lents au combat, mais toujours prêts quand il s’agit d’attendre les plats et les coupes d’une table bien garnie[3].

Sources et références

[1] Théopompe, cité par Athénée, Deipnosophistes 12, 517d (FGrHist 115 F 204): δειπνεῖν δὲ αὐτὰς οὐ παρὰ τοῖς ἀνδράσι τοῖς ἑαυτῶν, ἀλλὰ παρ’ οἷς ἂν τύχωσι τῶν παρόντων, καὶ προπίνουσιν οἷς ἂν βουληθῶσιν· εἶναι δὲ καὶ πιεῖν δεινὰς καὶ τὰς ὄψεις πάνυ καλάς. «Elles ne dînent pas auprès de leurs propres maris, mais auprès de n’importe lequel des convives, et portent des toasts à qui elles veulent. Elles sont en outre de redoutables buveuses, et fort belles.»

[2] Hérodote, Histoires 1, 94: ἐξευρεθῆναι δὴ ὦν τότε καὶ τῶν κύβων καὶ τῶν ἀστραγάλων καὶ τῆς σφαίρης καὶ τῶν ἀλλέων πασέων παιγνιέων τὰ εἴδεα, πλὴν πεσσῶν· τούτων γὰρ ὦν τὴν ἐξεύρεσιν οὐκ οἰκηιοῦνται Λυδοί. «C’est alors que furent inventés les différents jeux de dés, d’osselets, de balle et toutes les autres sortes de jeux, à l’exception du jeu de pions, dont les Lydiens ne revendiquent pas l’invention.»

[3] Virgile, Énéide 11, 736-739: at non in Venerem segnes nocturnaque bella, / aut ubi curva choros indixit tibia Bacchi. / exspectare dapes et plenae pocula mensae / (hic amor, hoc studium)… «Mais vous n’êtes pas lents pour Vénus et les combats nocturnes, ni quand la flûte recourbée annonce les chœurs de Bacchus, ni pour attendre les mets et les coupes d’une table pleine: voilà votre passion, voilà votre zèle.»


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